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Le psychopathologique et le sentir : Nietzsche et les micro-incarnations de Adolfo Fernandez-Zoïla


l'Information Psychiatrique. Volume 79, Number 2, 173-5, Février 2003, A PROPOS DE...



Author(s) : Pierre Fougeyrollas, Université Paris VII-Denis Diderot, 2, place Jussieu, 75005 Paris .

ARTICLE

Auteur(s) : Pierre Fougeyrollas

* Professeur émérite à l’université Paris VII-Denis Diderot, 2, place Jussieu, 75005 Paris. E-mail : fougey@club-internet.fr

Il ne nous semble pas exagéré d’affirmer que ce récent livre d’Adolfo Fernandez-Zoïla constitue une véritable performance intellectuelle. Car, comme nous allons le prouver, il s’agit d’une entreprise d’expression de cet inexprimable qu’est le sentir
Les recherches de notre auteur montrent que, pour lui, le dévoilement tendanciel du sentir se situe au point de convergence du cheminement d’un praticien et d’un théoricien de la psychopathologie et du cheminement d’une pensée philosophique, voire post-philosophique. 
Dans la bouche du psychiatre, les mots sont des mots-savoir ; dans celle de son patient, ce sont des mots-valeur. Le premier expose des concepts et des enchaînements de concepts ; le second laisse s’exprimer un sentir qui est en l’occurrence un sentir-souffrir. C’est pourquoi Fernandez-Zoïla nous dit que « le psychopathologique est le cœur même du sentir-souffrir des activités psychiques ». D’où sa conception originale de ce qu’il appelle une psychopathologie productive. 
Cela dit, un éclairage suffisant du sentir implique le recours à autre chose qu’à une médecine spécialisée ou même globale. D’où l’appel à une tradition d’origine nietzschéenne selon laquelle l’homme n’est pas, mais devient en s’incarnant continuellement dans des sentir successifs et multiformes. Ces micro-incarnations sont, en quelque sorte, les particules du sentir « dans les sensorialités premières, dans les perceptions et aussi en relation productive avec les mots ».
La philosophie intéresse Fernandez-Zoïla moins pour sa problématique ontologique ou ses doctrines morales que pour les savoirs ou les théories psychologiques qu’elle a produits dans son histoire. Et il n’a pas de peine à montrer que le sentir en a été le grand oublié. Il ne s’agit pas seulement de Platon, le père-fondateur, qui a récusé le témoignage des sens pour des raisons étrangères à toute psychologie, mais aussi et surtout des penseurs de l’âge classique qui ignorent proprement le sentir comme tel et lui substituent ce qu’ils appellent les sensations. 
Les rationalistes continuent la tradition platonicienne en la transportant sur le plan psychologique. Ils traitent les sensations tout au plus comme des signaux corporels et leur refusent de participer à la connaissance vraie, c’est-à-dire aux mathématiques. Quant aux empiristes, ils les tiennent effectivement pour la source unique de la connaissance, mais ils les réduisent à leur fonction représentative, sans faire une véritable part à l’éprouvé, au vécu. Sur ce point, il est bien indiqué que le sensualiste Condillac nous offre plutôt une exception avec la fameuse statue qui est odeur de rose. Il faudra donc attendre la fin du XIXe siècle pour que, avec Nietzsche et Bergson, le sentir afflue à la conscience philosophique, comme abyssal chez le premier et comme pur qualitatif chez le second. 
Mais où est donc ce sentir que Fernandez-Zoïla traque tout au long d’une très patiente recherche ? Pour le dévoiler, il convoque les divers aspects de l’affectivité : émotions, sensations internes et externes, perceptions, sentiments, passions. 
Sans doute, tout commence avec l’émotion qui est vécue avant de se donner comme une connaissance. Il nous est dit : « L’émotion, point de départ, peut enclencher au-delà d’elle-même, l’apparition des formes du sentir ». 
Puis, s’agissant de la sensation, il l’examine en deça de sa représentativité comme si elle révélait mieux le sentir quand elle est encore protopathique plutôt qu’épicritique. N’oublions pas aussi que « les couleurs sont initialement affectives ». S’appuyant sur les travaux de Merleau-Ponty, l’auteur nous rappelle que la sensation, loin d’être une donnée première, est un construit à partir du reçu global que nous appelons par abstraction la perception en la réduisant à son aspect cognitif. Pour leur part, les sentiments et les passions n’échappent pas aux artifices de la littérature, du théâtre ou, plus simplement, du discours adressé par le patient à son thérapeute. Sous tous ces paliers, une citation du Bergson de L’Evolution créatrice nous invite à reconnaître quelque chose de plus profond : « L’instinct est sympathie... c’est à l’intérieur même de la vie que nous conduira l’intuition, je veux dire l’instinct devenu désintéressé, conscient de lui-même, capable de réfléchir sur son objet et de l’élargir indéfiniment ». Ne sommes-nous pas là au contact d’un sentir primordial ? 
Finalement, si le sentir pouvait parler en son nom propre, ne dirait-il pas à Fernandez-Zoïla ce que son dieu disait à Pascal : « Tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais déjà trouvé ». Cependant, notre auteur se devait de dépasser la contradiction suivante : on ne peut pas à la fois sentir et penser ou, si l’on préfère, il est impossible de penser le sentir. Or, la souffrance, en tant qu’elle englobe une douleur sans pour autant se réduire à elle, pose le problème de l’urgence d’une approche pour le moins tangentielle du sentir. Cette urgence nous apprend que : « Le sentir s’origine lui-même en tant que forme ou série de formes, toutes énergétiques, assurant leur propre renaissance dans le cadre du tout-de-l’homme en tant qu’être-homme »
C’est bien pourquoi le sentir est partout comme vécu et nulle part comme objet de pensée. L’originalité de l’ouvrage de Fernandez-Zoïla, c’est d’être une sorte d’autobiographie intellectuelle qui nous permet de suivre un itinéraire tourmenté qui va d’une pratique psychothérapique ouverte à une théorisation nuancée et raffinée de ce sentir s’offrant en apparence comme un objet de la pensée et pourtant échappant à ce statut cognitif comme une goutte de mercure se disperse sous la pression du doigt. 
Si nous considérons les cinq sens, nous découvrons qu’aucun d’eux ne nous affecte isolément et que c’est ensemble et comme confondus qu’ils nous saisissent. Et, ce sont les troubles de la personnalité qui le confirment à leur manière : « Le moment pathique est l’instant infime d’une rupture, d’un ébranlement à la fois dans le sentir, dans la forme se créant, dans le rythme vif qui la soutient, et aussi dans l’être-homme ». Ce qui se prolonge par cette étonnante incitation : « L’étude du sentir nous invite dans l’être-homme à jouer avec les formes qui le font être ». Dans ses meilleurs moments Heidegger inspiré par Nietzsche n’aurait pas dit mieux. 
Aussi bien c’est Freud dans ce qu’il a pu partager intellectuellement avec Nietzsche qui permet à Fernandez-Zoïla de poursuivre son propos en utilisant la notion de pulsion (trieb). En effet, s’il est établi que le sentir est autre chose que de la représentation, cette autre chose ne peut être une réceptivité plus ou moins passive. Elle est, pour ainsi dire, nécessairement une activité, une force, un dynamisme au sens étymologique ; elle est pulsion. 
Cette conception constitue un renversement copernicien à sa manière précisément parce que, jusque-là, le sentir avait été le plus souvent réduit au senti comme la perception au perçu et le penser au pensé. La souffrance du psychopathe montre que ce sont ses pulsions qui se trouvent momentanément ou durablement contrariées. Le sentir est lié aux pulsions au point d’être lui-même pulsion. Autrement dit, le sentir, c’est la pulsion qui s’incarne en chair et en mots. Notre auteur se demande si, à certains égards, le sentir ne serait pas « un plus-être des pulsions ». 
Dans la terminologie d’Aristote, la pulsion s’apparenterait à l’être-en-puissance et le sentir à l’être-en-acte. Plus proche de nous, on doit citer l’enseignement d’Ignace Meyerson qui publia, en 1947, Les Fonctions psychologiques et les œuvres, ouvrage qu’Adolfo Fernandez-Zoïla déclare avoir lu plus de trente fois, dans un entretien accordé à la revue Synapse d’octobre 2001. Il précise avoir retenu de ce maître-livre « surtout trois notions : l’objectivation, la personne et l’œuvre, et le concept de fonction psychologique » et il indique ce que Meyerson entend par objectivation, à savoir que « l’on ne peut saisir l’activité psychique et l’esprit que par ce qui nous le donne à lire, ses objectivations et ses œuvres »
Nos pulsions comme telles ne nous sont pas connaissables. Aussi bien appartiennent-elles, selon Freud, à l’inconscient. En revanche le sentir affleure à la conscience surtout s’il est souffrance et s’il est plus précisément pathique. Il est pulsions objectivées, pour parler comme Meyerson. Et, l’on peut dans l’esprit de Nietzsche désigner les manifestations de ce sentir comme des « micro-incarnations ». C’est ce qui permet, aux confins de la psychopathologie et de la philosophie, de saisir, en quelque sorte, l’insaisissable, c’est-à-dire de produire un savoir ou pour le moins une connaissance asymptotique au sentir
Selon notre auteur, ce savoir, cette connaissance est ludique, elle suppose un jeu entre le sujet connaissant et son objet qui dans le jeu se fait sujet. La saisie du sentir implique effectivement une rupture ou au minimum une prise de distance avec l’intellectualité purement conceptuelle. C’est ce qui explique que la psychopathologie productive de Fernandez-Zoïla puisse et doive se réclamer à la fois de Nietzsche et de Bergson, de Binswanger et de Meyerson puisque, en dépit de leurs grandes différences et de leurs divergences affichées, ils ont en commun un certain irrationalisme ou une conscience certaine de l’irrationalité de l’être humain. 
Les névropathes présentent sous des formes variées des manifestations d’une ludicité inhibée, contrariée, bref entravée. Il s’agit donc pour le thérapeute de libérer en eux ce sens du jeu qui est au cœur du sentir. Par là se trouve ouverte la référence fondamentale à la création artistique. 
On ne peut en effet rien comprendre à l’œuvre de Fernandez-Zoïla si l’on ne prend pas en compte l’importance qu’il accorde à la créativité sous toutes ses formes, et plus particulièrement sous sa forme musicale. C’est manifestement un choix spirituel qui se traduit pour le psychiatre par la fonction éminente de l’art. Il écrit : « L’appel de Nietzsche au dionysiaque, dès La naissance de la tragédie (1869-1872), est orienté vers cette créativité en soi d’une certaine dissonance, la musique et le discours même poétique appellent à s’allier ». Et, c’est précisément une telle alliance qui se donne à travers le sentir
Quand on lit Le psychopathologique et le sentir, on pourrait, au début de l’ouvrage, croire que le sentir est actualisation de pulsions. Certes, il est cette actualisation pulsionnelle, mais surtout ou par-dessus tout quand elle comporte en elle-même la dimension ludique de la créativité. Finalement, nous découvrons que le sentir se révèle mieux qu’ailleurs au point de contact du pulsionnel, du pathique et du créatif. C’est ainsi que les productions picturales, musicales, plastiques, verbales ou autres de certains malades mentaux nous montrent des formes du sentir qui nous échapperaient hors de cette situation existentielle. 
Notre auteur déclare : « La poésie est du côté du sentir. La fonction poétique des mots est toute proche des formes sonores de la musique et des formes énergétiques des arts plastiques ». Bref, le langage ne se réduit pas à ses fins de communication. Il est bien communicationnel, mais il est en même temps communiel. Le sentir-de-soi est consubstantiellement sentir-de-soi dans autrui et sentir d’autrui en soi. C’est pourquoi l’art que nous appelons plus fréquemment la créativité nous offre la saisie tangentielle du sentir dont la civilisation technicienne nous a trop souvent éloignés. Adolfo Fernandez-Zoïla remarque avec pertinence : « La spécificité de l’art par rapport à la culture n’est pas toujours évidente. Rappelons que la culture, nécessaire, évolue dans le domaine du savoir et du conceptuel alors que l’art exige une réceptivité dont le point de gravité réside dans l’univers du non-conceptuel, et plus particulièrement dans le sentir. L’apport des activités artistiques est majeur pour la création de l’être-soi et du plus-être de l’homme ».
Sans doute, depuis le temps de Nietzsche, beaucoup de chemin a été parcouru dans cette direction. Il n’en est pas moins vrai que l’énorme pression exercée par les activités scientifiques et techniques sur l’esprit contemporain donne encore ses chances à une conception des choses positiviste ou même scientiste. Le livre dont nous parlons est une heureuse tentative pour faire prévaloir une vision de l’homme et du monde dans laquelle l’art occupe toute la place qui lui est due. C’est pourquoi nous ne résisterons pas au plaisir complice de citer ces phrases qui, loin de constituer une conclusion définitive, ouvrent sur une nouvelle problématique : « La sphère du noétique et du conceptuel a laissé apparaître la sphère de l’affectif. A l’intérieur de ces sphères, et sans s’y opposer, se crée la chair du sentir qui, en partie hors du corps, en partie dans le corps, dans l’être-soi déjà bâti dans l’ensemble des activités psychiques, navigue vers d’autres perspectives... Triple jeu de sphères, sphère de la connaissance et du conceptuel encerclant les deux sphères du non-conceptuel : celle de l’aimer et des aimances, et celle du sentir. L’être-de l’homme va-t-il pouvoir s’adonner au jeu productif des différences ? »
 

Fougeyrollas P. Le psychopathologique et le sentir : Nietzsche et les micro-incarnations de Adolfo Fernandez-Zoïla. L’Information Psychiatrique 2003 ; 79 : 173-5.


 

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