ARTICLE
Auteur(s) : Pierre Fougeyrollas
* Professeur émérite à l’université Paris VII-Denis Diderot, 2,
place Jussieu, 75005 Paris. E-mail :
fougey@club-internet.fr
Il ne nous semble pas exagéré d’affirmer que ce récent livre
d’Adolfo Fernandez-Zoïla constitue une véritable performance
intellectuelle. Car, comme nous allons le prouver, il s’agit d’une
entreprise d’expression de cet inexprimable qu’est le
sentir.
Les recherches de notre auteur montrent que, pour lui, le
dévoilement tendanciel du sentir se situe au point de
convergence du cheminement d’un praticien et d’un théoricien de la
psychopathologie et du cheminement d’une pensée philosophique,
voire post-philosophique.
Dans la bouche du psychiatre, les mots sont des
mots-savoir ; dans celle de son patient, ce sont des
mots-valeur. Le premier expose des concepts et des
enchaînements de concepts ; le second laisse s’exprimer un
sentir qui est en l’occurrence un sentir-souffrir. C’est
pourquoi Fernandez-Zoïla nous dit que « le
psychopathologique est le cœur même du sentir-souffrir des
activités psychiques ». D’où sa conception originale de ce
qu’il appelle une psychopathologie productive.
Cela dit, un éclairage suffisant du sentir implique le
recours à autre chose qu’à une médecine spécialisée ou même
globale. D’où l’appel à une tradition d’origine nietzschéenne selon
laquelle l’homme n’est pas, mais devient en s’incarnant
continuellement dans des sentir successifs et multiformes.
Ces micro-incarnations sont, en quelque sorte, les particules du
sentir « dans les sensorialités premières, dans les
perceptions et aussi en relation productive avec les
mots ».
La philosophie intéresse Fernandez-Zoïla moins pour sa
problématique ontologique ou ses doctrines morales que pour les
savoirs ou les théories psychologiques qu’elle a produits dans son
histoire. Et il n’a pas de peine à montrer que le sentir en
a été le grand oublié. Il ne s’agit pas seulement de Platon, le
père-fondateur, qui a récusé le témoignage des sens pour des
raisons étrangères à toute psychologie, mais aussi et surtout des
penseurs de l’âge classique qui ignorent proprement le
sentir comme tel et lui substituent ce qu’ils appellent les
sensations.
Les rationalistes continuent la tradition platonicienne en la
transportant sur le plan psychologique. Ils traitent les sensations
tout au plus comme des signaux corporels et leur refusent de
participer à la connaissance vraie, c’est-à-dire aux mathématiques.
Quant aux empiristes, ils les tiennent effectivement pour la source
unique de la connaissance, mais ils les réduisent à leur fonction
représentative, sans faire une véritable part à l’éprouvé, au vécu.
Sur ce point, il est bien indiqué que le sensualiste Condillac nous
offre plutôt une exception avec la fameuse statue qui est
odeur de rose. Il faudra donc attendre la fin du XIXe
siècle pour que, avec Nietzsche et Bergson, le sentir afflue
à la conscience philosophique, comme abyssal chez le premier et
comme pur qualitatif chez le second.
Mais où est donc ce sentir que Fernandez-Zoïla traque tout
au long d’une très patiente recherche ? Pour le dévoiler, il
convoque les divers aspects de l’affectivité : émotions,
sensations internes et externes, perceptions, sentiments,
passions.
Sans doute, tout commence avec l’émotion qui est vécue avant de se
donner comme une connaissance. Il nous est dit :
« L’émotion, point de départ, peut enclencher au-delà
d’elle-même, l’apparition des formes du
sentir ».
Puis, s’agissant de la sensation, il l’examine en deça de sa
représentativité comme si elle révélait mieux le sentir quand elle
est encore protopathique plutôt qu’épicritique. N’oublions pas
aussi que « les couleurs sont initialement
affectives ». S’appuyant sur les travaux de Merleau-Ponty,
l’auteur nous rappelle que la sensation, loin d’être une donnée
première, est un construit à partir du reçu global que nous
appelons par abstraction la perception en la réduisant à son aspect
cognitif. Pour leur part, les sentiments et les passions
n’échappent pas aux artifices de la littérature, du théâtre ou,
plus simplement, du discours adressé par le patient à son
thérapeute. Sous tous ces paliers, une citation du Bergson de
L’Evolution créatrice nous invite à reconnaître quelque chose de
plus profond : « L’instinct est sympathie... c’est à
l’intérieur même de la vie que nous conduira l’intuition, je veux
dire l’instinct devenu désintéressé, conscient de lui-même, capable
de réfléchir sur son objet et de l’élargir indéfiniment ».
Ne sommes-nous pas là au contact d’un sentir
primordial ?
Finalement, si le sentir pouvait parler en son nom propre,
ne dirait-il pas à Fernandez-Zoïla ce que son dieu disait à
Pascal : « Tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais
déjà trouvé ». Cependant, notre auteur se devait de
dépasser la contradiction suivante : on ne peut pas à la fois
sentir et penser ou, si l’on préfère, il est
impossible de penser le sentir. Or, la souffrance, en
tant qu’elle englobe une douleur sans pour autant se réduire à
elle, pose le problème de l’urgence d’une approche pour le moins
tangentielle du sentir. Cette urgence nous apprend que :
« Le sentir s’origine lui-même en tant que forme ou série
de formes, toutes énergétiques, assurant leur propre renaissance
dans le cadre du tout-de-l’homme en tant
qu’être-homme ».
C’est bien pourquoi le sentir est partout comme vécu et
nulle part comme objet de pensée. L’originalité de l’ouvrage de
Fernandez-Zoïla, c’est d’être une sorte d’autobiographie
intellectuelle qui nous permet de suivre un itinéraire tourmenté
qui va d’une pratique psychothérapique ouverte à une théorisation
nuancée et raffinée de ce sentir s’offrant en apparence
comme un objet de la pensée et pourtant échappant à ce statut
cognitif comme une goutte de mercure se disperse sous la pression
du doigt.
Si nous considérons les cinq sens, nous découvrons qu’aucun d’eux
ne nous affecte isolément et que c’est ensemble et comme confondus
qu’ils nous saisissent. Et, ce sont les troubles de la personnalité
qui le confirment à leur manière : « Le moment
pathique est l’instant infime d’une rupture, d’un ébranlement à la
fois dans le sentir, dans la forme se créant, dans le rythme vif
qui la soutient, et aussi dans l’être-homme ». Ce qui se
prolonge par cette étonnante incitation : « L’étude du
sentir nous invite dans l’être-homme à jouer avec les formes qui le
font être ». Dans ses meilleurs moments Heidegger inspiré
par Nietzsche n’aurait pas dit mieux.
Aussi bien c’est Freud dans ce qu’il a pu partager
intellectuellement avec Nietzsche qui permet à Fernandez-Zoïla de
poursuivre son propos en utilisant la notion de pulsion
(trieb). En effet, s’il est établi que le sentir est
autre chose que de la représentation, cette autre chose ne peut
être une réceptivité plus ou moins passive. Elle est, pour ainsi
dire, nécessairement une activité, une force, un dynamisme au sens
étymologique ; elle est pulsion.
Cette conception constitue un renversement copernicien à sa
manière précisément parce que, jusque-là, le sentir avait
été le plus souvent réduit au senti comme la perception au perçu et
le penser au pensé. La souffrance du psychopathe montre que ce sont
ses pulsions qui se trouvent momentanément ou durablement
contrariées. Le sentir est lié aux pulsions au point d’être
lui-même pulsion. Autrement dit, le sentir, c’est la pulsion
qui s’incarne en chair et en mots. Notre auteur se demande si, à
certains égards, le sentir ne serait pas « un
plus-être des pulsions ».
Dans la terminologie d’Aristote, la pulsion s’apparenterait à
l’être-en-puissance et le sentir à
l’être-en-acte. Plus proche de nous, on doit citer
l’enseignement d’Ignace Meyerson qui publia, en 1947, Les
Fonctions psychologiques et les œuvres, ouvrage qu’Adolfo
Fernandez-Zoïla déclare avoir lu plus de trente fois, dans un
entretien accordé à la revue Synapse d’octobre 2001. Il
précise avoir retenu de ce maître-livre « surtout trois
notions : l’objectivation, la personne et l’œuvre, et le
concept de fonction psychologique » et il indique ce que
Meyerson entend par objectivation, à savoir que « l’on ne
peut saisir l’activité psychique et l’esprit que par ce qui nous le
donne à lire, ses objectivations et ses
œuvres ».
Nos pulsions comme telles ne nous sont pas connaissables. Aussi
bien appartiennent-elles, selon Freud, à l’inconscient. En revanche
le sentir affleure à la conscience surtout s’il est
souffrance et s’il est plus précisément pathique. Il est pulsions
objectivées, pour parler comme Meyerson. Et, l’on peut dans
l’esprit de Nietzsche désigner les manifestations de ce
sentir comme des « micro-incarnations ». C’est ce
qui permet, aux confins de la psychopathologie et de la
philosophie, de saisir, en quelque sorte, l’insaisissable,
c’est-à-dire de produire un savoir ou pour le moins une
connaissance asymptotique au sentir.
Selon notre auteur, ce savoir, cette connaissance est ludique,
elle suppose un jeu entre le sujet connaissant et son objet qui
dans le jeu se fait sujet. La saisie du sentir implique
effectivement une rupture ou au minimum une prise de distance avec
l’intellectualité purement conceptuelle. C’est ce qui explique que
la psychopathologie productive de Fernandez-Zoïla puisse et
doive se réclamer à la fois de Nietzsche et de Bergson, de
Binswanger et de Meyerson puisque, en dépit de leurs grandes
différences et de leurs divergences affichées, ils ont en commun un
certain irrationalisme ou une conscience certaine de
l’irrationalité de l’être humain.
Les névropathes présentent sous des formes variées des
manifestations d’une ludicité inhibée, contrariée, bref entravée.
Il s’agit donc pour le thérapeute de libérer en eux ce sens du jeu
qui est au cœur du sentir. Par là se trouve ouverte la
référence fondamentale à la création artistique.
On ne peut en effet rien comprendre à l’œuvre de Fernandez-Zoïla
si l’on ne prend pas en compte l’importance qu’il accorde à la
créativité sous toutes ses formes, et plus particulièrement sous sa
forme musicale. C’est manifestement un choix spirituel qui se
traduit pour le psychiatre par la fonction éminente de l’art. Il
écrit : « L’appel de Nietzsche au dionysiaque, dès La
naissance de la tragédie (1869-1872), est orienté vers cette
créativité en soi d’une certaine dissonance, la musique et le
discours même poétique appellent à s’allier ». Et, c’est
précisément une telle alliance qui se donne à travers le
sentir.
Quand on lit Le psychopathologique et le sentir, on
pourrait, au début de l’ouvrage, croire que le sentir est
actualisation de pulsions. Certes, il est cette actualisation
pulsionnelle, mais surtout ou par-dessus tout quand elle comporte
en elle-même la dimension ludique de la créativité. Finalement,
nous découvrons que le sentir se révèle mieux qu’ailleurs au
point de contact du pulsionnel, du pathique et du créatif. C’est
ainsi que les productions picturales, musicales, plastiques,
verbales ou autres de certains malades mentaux nous montrent des
formes du sentir qui nous échapperaient hors de cette situation
existentielle.
Notre auteur déclare : « La poésie est du côté du
sentir. La fonction poétique des mots est toute proche des formes
sonores de la musique et des formes énergétiques des arts
plastiques ». Bref, le langage ne se réduit pas à ses fins
de communication. Il est bien communicationnel, mais il est en même
temps communiel. Le sentir-de-soi est consubstantiellement
sentir-de-soi dans autrui et sentir d’autrui en soi.
C’est pourquoi l’art que nous appelons plus fréquemment la
créativité nous offre la saisie tangentielle du sentir dont
la civilisation technicienne nous a trop souvent éloignés. Adolfo
Fernandez-Zoïla remarque avec pertinence : « La
spécificité de l’art par rapport à la culture n’est pas toujours
évidente. Rappelons que la culture, nécessaire, évolue dans le
domaine du savoir et du conceptuel alors que l’art exige une
réceptivité dont le point de gravité réside dans l’univers du
non-conceptuel, et plus particulièrement dans le sentir. L’apport
des activités artistiques est majeur pour la création de l’être-soi
et du plus-être de l’homme ».
Sans doute, depuis le temps de Nietzsche, beaucoup de chemin a
été parcouru dans cette direction. Il n’en est pas moins vrai que
l’énorme pression exercée par les activités scientifiques et
techniques sur l’esprit contemporain donne encore ses chances à une
conception des choses positiviste ou même scientiste. Le livre dont
nous parlons est une heureuse tentative pour faire prévaloir une
vision de l’homme et du monde dans laquelle l’art occupe toute la
place qui lui est due. C’est pourquoi nous ne résisterons pas au
plaisir complice de citer ces phrases qui, loin de constituer une
conclusion définitive, ouvrent sur une nouvelle
problématique : « La sphère du noétique et du
conceptuel a laissé apparaître la sphère de l’affectif. A
l’intérieur de ces sphères, et sans s’y opposer, se crée la chair
du sentir qui, en partie hors du corps, en partie dans le corps,
dans l’être-soi déjà bâti dans l’ensemble des activités psychiques,
navigue vers d’autres perspectives... Triple jeu de sphères, sphère
de la connaissance et du conceptuel encerclant les deux sphères du
non-conceptuel : celle de l’aimer et des aimances, et celle du
sentir. L’être-de l’homme va-t-il pouvoir s’adonner au jeu
productif des différences ? »
| Fougeyrollas P. Le
psychopathologique et le sentir : Nietzsche et les
micro-incarnations de Adolfo Fernandez-Zoïla. L’Information
Psychiatrique 2003 ; 79 : 173-5. |
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