ARTICLE
Auteur(s) : Victor Souffir*
* ASM 13, Hôpital de Jour, 25, rue Charles Fourier,
75013 Paris
Communication au colloque annuel du département de psychiatrie
générale de l’Association de santé mentale du 13e
arrondissement de Paris, 29 septembre 2001.
Le lieu et les caractéristiques temporelles de la rencontre
psychiatrique ont-ils une importance dans ce qui se déroule entre
les protagonistes ? Sont-ils des éléments déterminants du ou
des modèles de notre action ? Pour répondre à cette question,
je propose de considérer successivement deux groupes de pratique
sous l’angle du lieu et de la temporalité. D’un côté, la pratique
de la consultation psychiatrique et celle de la psychothérapie
d’inspiration analytique et, de l’autre, la psychiatrie de
l’urgence qui prend une grande importance depuis 10 ans
[1].
Pourquoi ? Parce que je crois que nous pouvons considérer ces
deux types de pratique, dans la psychiatrie éclatée qui est la
nôtre, fourmillant de pratiques diverses, comme deux repères
essentiels. Elles recèlent deux modèles de l’action psychiatrique.
Dans un deuxième temps, je chercherai à articuler ces quelques
rappels et réflexions aux questions que soulèvent, à mon sens, les
nouvelles orientations que le rapport Piel-Roelandt [2] entend
donner à la psychiatrie de secteur.
Deux modèles efficaces
Le regroupement de la consultation psychiatrique régulière et de
la psychothérapie d’inspiration analytique peut paraître paradoxal
mais, sous l’angle du lieu et du temps, ces deux modèles ont un
dénominateur commun, le rendez-vous. A intervalles réguliers,
déterminés d’un commun accord ou établis au fur et à mesure, les
deux protagonistes se rencontrent dans un même lieu neutre, souvent
à la même heure. C’est un tête-à-tête. Le mode d’échange est
constant. Il passe par la parole et l’écoute et, selon le cas, a
lieu un échange interprétatif ou une prescription médicamenteuse.
Ce mode d’échange fait vite l’objet d’une convention tacite,
implicite ; c’est la seule forme de contact entre ces
personnes qui n’exposent qu’une partie limitée d’elles-mêmes et
expriment ce qu’elles veulent, dans un rapport plus ou moins étroit
aux troubles allégués.
Un investissement d’un type spécial se noue durablement et modèle
cette relation, plus ou moins à l’insu des protagonistes :
c’est un élément de ce que Freud a nommé transfert. Un aspect de
l’histoire du patient s’y rejoue, sous le coup de la
répétition ; des manifestations de l’inconscient plus ou moins
discrètes affleurent et seront interprétées ou pas ; un style
de relation d’objet plus ou moins stable s’en dégage et en principe
évolue, et le tout est un processus d’élaboration psychique, qui
produit plus ou moins des transformations du psychisme du patient.
Dans cette relation, rien n’est aléatoire, le patient fait le choix
d’une personne à laquelle il assigne une place dans sa vie. Il a
choisi d’attendre pour souffrir moins, en acceptant que soit
différée la résolution de ses troubles. C’est le choix d’un
individu, en toute conscience - on pourrait dire un sujet - même si
les implications de son trouble sont multiples, couple, famille,
travail, enfants, etc. L’espoir d’un changement lointain est
soutenu par l’idéalisation ambivalente du thérapeute, car le
patient le situe comme porteur de capacités, d’un savoir ou de
qualités qu’il ne se reconnaît pas à lui-même. Cette relation est
illimitée dans le temps et dure tant que le patient y trouve un
aliment à ses besoins, voire y trouve un intérêt personnel.
La permanence du lieu, la régularité du moment, l’aspect
contractuel de l’échange permettent différents effets psychiques
fort importants théorisés en psychanalyse sous le terme de
« cadre ». Sécurisation narcissique, projection et
traitement « par l’extérieur » de la problématique, degré
de régression formelle possible. La parole et le silence ont une
place essentielle comme véhicule du matériel psychique tandis que
les mimiques et les comportements, même s’ils ont leur importance,
ne sont pas directement ou régulièrement l’objet d’une élucidation.
Quand il y a prescription, le médicament devient un élément de ce
cadre et reçoit diverses projections.
La disposition d’esprit du thérapeute est réflexive, réceptrice,
et l’objet de sa pensée est de moins en moins le symptôme et de
plus en plus le monde interne du sujet qu’il écoute, dont il jauge
inlassablement le fonctionnement mental, sous tous ses angles, au
fur et à mesure du matériel nouveau apporté. La psychopathologie
classique et la psychopathologie psychanalytique, l’une ou l’autre,
servent de repère et de réassurance et souvent, avec le temps,
passent au second plan, parce que l’histoire du sujet et l’histoire
de la relation deviennent progressivement la trame principale de
repérage. La limitation de la durée de la rencontre permet au
thérapeute de supporter une relation parfois éprouvante pour
maintes raisons possibles. Nous disposons là d’un premier modèle
dont l’efficience est éprouvée.
Examinons maintenant ce qui se passe dans l’urgence, telle que
ceux d’entre nous qui l’affrontent la décrivent et l’expliquent,
dans L’Information Psychiatrique, sous la plume de De Clerck
[4] et de Baldo et Bagayogo [3]. Que devient alors la rencontre
psychiatrique ?
D’abord, le temps. Citons De Clerck : « Cette
demande massive ne tolère aucun délai de réponse… Le contexte
dramatique et explosif de ces situations de crise fait sauter le
verrou des rendez-vous programmés longtemps à l’avance… Les
patients veulent tout et tout de suite ».
Le lieu est aléatoire. Selon la configuration du secteur,
selon les options des médecins, selon le jour et l’heure, la
rencontre se fera aux urgences, à l’hôpital, dans un centre de
crise ou au domicile.
La nature du besoin est différente. De Clerck écrit :
« Le caractère intrinsèque de l’urgence psychiatrique
(c’est qu’elle) recherche la dramatisation plutôt que l’apaisement,
la décompression par l’agir plutôt que par la parole ». En
effet, la symptomatologie est souvent exprimée dans le comportement
mais aussi dans le somatique. C’est une symptomatologie intense,
violence, cris, menace, délire. Ajoutons que 70 % des
patients, après une nuit de sommeil et un traitement sédatif, se
révèleront aller beaucoup mieux dès le lendemain. En effet,
seulement 30 % des urgences psychiatriques correspondent à une
décompensation de troubles psychiques connus antérieurement.
La cause de l’urgence pour Baldo n’est pas l’aggravation du
trouble mais le dépassement du seuil de tolérance du sujet et de
l’entourage ou la rupture d’un soutien.
L’origine de l’urgence suscite ce propos de De
Clerck : « les vicissitudes rencontrées par ces
patients ne sont guère éloignées de celles que nous rencontrons
tous dans nos existences ».
C’est dire que, dans ces situations, la lecture psychiatrique et
psychopathologique habituelle des troubles, fondée sur la notion de
structure psychique, est partiellement mise en défaut. Telle
réaction paranoïaque ne signale pas une paranoïa, tel moment
délirant n’est pas signe de psychose et, surtout, telle tentative
de suicide n’est pas signe d’une dépression profonde.
Le porteur du trouble n’est pas seulement celui qui s’agite :
les psychiatres de l’urgence soulignent tous qu’au-delà du patient,
un groupe entier est en crise, couple, famille…
De ces conditions initiales, il s’instaure logiquement un autre
type d’implication de la part du psychiatre, opposée en tous points
à la précédente situation. La relation est ponctuelle, le plus
souvent sous le sceau du renoncement au suivi ultérieur. Le
psychiatre rencontré ne le sera qu’une fois ou très peu de fois
dans le cadre de la post-urgence. Il doit répondre de façon
adéquate dans les minutes, les heures qui suivent. Il doit
rencontrer le patient plusieurs fois en quelques heures et parfois
très longuement. Il doit rechercher avec lui un contact, direct,
émotionnel, moins médiatisé par le langage que dans le modèle
précédent. La disponibilité, la proximité, l’empathie, les paroles
justes, sont les leviers de cette action. Le degré utilisable de
régression formelle du patient est alors faible. La verbalisation,
l’aveu d’un problème particulièrement lourd ou secret, « tenu
jusque-là dans le silence et la culpabilité » [3], peuvent
être momentanément libérateurs.
La détermination de l’urgence étant liée en partie au contexte, le
psychiatre doit l’évaluer et répondre en cherchant tout de suite,
avec l’entourage du patient, une alliance thérapeutique. Il misera
beaucoup sur les capacités de cet entourage. Nous avons vu dans le
modèle précédent l’importance de l’altérité fondamentale d’un
thérapeute neutre et du déplacement durable des investissements du
patient sur lui, au départ, étranger. Dans l’urgence, l’altérité
n’est pas de mise mais plutôt la proximité. Ce qui soigne ici, ce
que vise le psychiatre, c’est une meilleure adéquation et
adaptation mutuelles du sujet et de l’environnement sur lequel il
cherchera à exercer une action. Cette idée est bien rendue par la
proposition peut-être provocante de De Clerck : « Le
meilleur hôpital où traiter la crise du patient restera toujours le
milieu familial et aucune infirmière ne pourra égaler le soutien de
ce milieu familial ou de ces proches ».
Dans ce temps de l’urgence, l’élaboration psychique,
caractéristique de la psychothérapie, avec ce qu’elle suppose de
travail sur le refoulement ou le clivage, de secondarisation, de
répétition, de confrontation à d’autres matériaux psychiques n’est
pas de mise.
De Clerck suggère d’ailleurs au psychiatre de l’urgence le minimum
de prétention théorique. Il écrit : « on doit se
mettre au niveau de la plainte du patient... les intervenants ne
doivent pas imposer au patient et à son contexte le cadre [...]
conceptuel qui est le leur »
La dimension groupale est soulignée par De Clerck et Serge Kannas,
qui ont une conception systémique de l’intervention. Serge Kannas
[5] écrit : « L’utilisation du modèle systémique
permet de replacer un symptôme psychiatrique à l’intersection de
différents contextes, individuel, familial, micro ou macro-social.
L’intervention est envisagée comme un régulateur (et donc un
stabilisateur potentiel) des tensions entre ces différents
contextes. Dans ce cadre, les solutions thérapeutiques ne sont plus
uniquement individuelles, mais visent aussi le contexte, ce dernier
devient une ressource et pas seulement un outil d’analyse, en
proposant de résoudre la crise au moment où le potentiel de
changement est à son maximum ». On perçoit ici l’idée d’un
moment de changement optimum tandis que, dans l’autre modèle, le
changement se fait le plus souvent insensiblement, en dehors de
tout temps précis.
Le modèle de la psychiatrie de catastrophe est proche :
immédiateté de l’action, intensité émotionnelle, verbalisation
maximale, anonymat des thérapeutes envoyés par l’autorité
sanitaire, réassurance et séparation rapide.
On pourrait montrer toute une série d’autres oppositions
fondamentales entre ces deux modèles. Ce qui nous importe
principalement, c’est que, tout opposés qu’ils soient, ils
correspondent à des nécessités indiscutables, et qu’ils ont tous
deux leur validité et leur efficience. Le psychisme humain se prête
à toutes sortes d’actions, même les plus opposées.
Ils doivent être disponibles, je crois, dans tout dispositif de
secteur, se relayer, se juxtaposer pour certains patients selon les
moments et les aléas de leur évolution. Mais je crois aussi que
nous devons prendre garde au mélange de ces modèles d’action qui
risque de faire disparaître des pans d’un savoir péniblement
acquis.
Mélanges et confusions
C’est pourquoi, j’en arrive à certaines propositions du rapport
Piel-Roelandt. Dans cette psychiatrie ouverte, sans limite qu’ils
nous proposent, tournant le dos à l’hôpital et aux institutions,
les auteurs préconisent, comme premier élément du dispositif
nouveau, pour tout secteur, avant même le CMP, « une équipe
24 h sur 24 de soins à domicile ». Cet élément que
j’isole est vraiment significatif de l’esprit du rapport.
Il ne faudrait pas comprendre qu’il s’agit là d’une équipe
d’intervention pour l’urgence ou la crise, comme celles dont je
parlais à l’instant. Il s’agit d’un dispositif de soins réguliers,
« d’équipes travaillant en soins ambulatoires et
hospitalisation à domicile ». Dans un parti-pris d’aller
vers le malade, de ne pas attendre la demande, cette équipe devrait
permettre, selon les auteurs, « d’éviter la rupture avec
l’environnement des personnes et de mieux intégrer aux soins la
famille et les proches… d’assurer la continuité des soins et
d’éviter les ruptures si fréquentes dans les prises en
charge ».
C’est là un dispositif qui tend à modifier considérablement le
lieu et la temporalité de la rencontre psychiatrique, donc, par
conséquent sa nature. Les difficultés de certains traitements que
nous reconnaissons bien relèvent-ils de la proximité comprise comme
un déplacement facile, rapide à domicile ? Ne s’agit-il pas
d’une simplification massive de cette chose très complexe qu’est le
traitement psychique d’un individu, complexité que les rapporteurs
relèvent très peu.
Le terme de proximité a plusieurs sens et donne lieu à des
malentendus importants. Il me semble que les auteurs, dans la hâte
qui est la leur, de révolutionner la psychiatrie, emportés par le
mot d’ordre de proximité, écrasent l’un sur l’autre les deux
modèles précédemment évoqués et sèment la confusion. Ce qui est bon
pour l’urgence et la crise n’est pas bon pour d’autres parties de
notre activité.
Si nous suivons ces collègues dans cette voie, nous perdrons des
acquis essentiels sur deux points principaux.
La famille
Piel et Roelandt écrivent que le déplacement de cette équipe à
domicile permet d’éviter la rupture avec l’environnement, de mieux
intégrer aux soins la famille et les proches… En mettant l’accent
sur le soin à domicile, voire en le survalorisant au détriment d’un
hôpital, dans leur esprit toujours mauvais, en négligeant le
travail de consultation, Piel et Roelandt postulent que
l’environnement familial est bon par nature, tel quel, qu’il est à
tout moment étayant et ouvert et que l’équipe psychiatrique doit
être d’emblée dans une alliance de fait avec la famille.
Faut-il oublier si vite ce que nous avons appris ces dernières
décennies, c’est-à-dire l’implication plus ou moins directe de la
famille dans la pathologie, les interactions inconscientes, les
conflits, les problèmes essentiels de séparation psychique,
d’incapacité à être seul. Souscrire à l’idée que la famille est le
meilleur hôpital - une idée de la psychiatrie de crise - c’est
négliger notre cumul d’expérience, à savoir que la famille n’est en
soi ni bonne ni mauvaise. Des familles aident beaucoup à la
maturation de l’enfant ou du jeune adulte et d’autres, paralysées
par la difficulté ou l’ambivalence, sont pour lui un mauvais
asile.
Les contenus psychiques de la crise, par exemple la fantasmatique
incestueuse, la haine de la famille dans les psychoses, le
dévoilement des besoins inconscients des parents, de leur
ambivalence inconsciente, peuvent-ils être traités dans la
proximité et sans délai, au domicile ?
Lors des crises psychiques, souvent accompagnées de violences, qui
s’expriment dans une famille, bien souvent la disponibilité de
cette famille a déjà été mise à l’épreuve depuis longtemps. La
temporalité et le lieu ont leur place encore ici. Est-ce le bon
moment, est-ce le bon lieu, dans l’embrasement des sentiments les
plus contradictoires et ambivalents, de part et d’autre, de la
solliciter encore plus ou même d’interpréter quelque chose des
interactions ?
Il est d’observation courante, au contraire, que les patients et
leur famille souhaitent une séparation momentanée et comptent en
cela sur l’hôpital ou le centre de crise. Et si l’hospitalisation
ne doit pas s’éterniser ni favoriser à l’excès le refroidissement
et l’opacification du conflit, il est indéniable qu’elle soulage
souvent la famille, rassure le malade, évite les passages à l’acte
et permet l’oubli de ce qui a été traumatique. La collaboration de
la famille sera plus utilement sollicitée plus tard, pour
comprendre, au moment où chacun aura retrouvé sa capacité de
penser, de prendre du recul et de rechercher un sens à ce qui a été
vécu dans l’angoisse et l’incompréhension. Pour autant, notre
neutralité n’est pas synonyme de non-assistance à personne en
danger et il faut pouvoir se déplacer au domicile à bon
escient.
Je crois qu’il y a actuellement une collusion entre l’Etat qui
cherche à réduire, coûte que coûte, les installations hospitalières
et une tendance des psychiatres à dévaloriser l’hospitalisation et
ses potentialités au profit de cette action éparpillée, aux
contours flous, dite de proximité, où l’identité du psychiatre se
dilue sans profit pour les malades. A moins qu’à terme, à la
présence du psychiatre, on entende substituer finalement des
équipes infirmières, voire d’intervenants moins qualifiés auxquels
seraient dévolus l’aide concrète des malades au domicile, sans
perspective psychothérapique.
Les défenses
N’oublions pas une part essentielle de ce que la psychanalyse
nous a fait découvrir du psychisme, à savoir les défenses. Chaque
personne, chaque famille dispose de défenses qui préservent son
équilibre. Défenses contre son inconscient, mais aussi défenses
contre autrui, contre sa séduction, qu’elle soit sexuelle ou
narcissique, contre son intrusion. Tout travail psychique,
expression maintenant galvaudée, nécessite comme préalable que sera
autorisé au patient, comme faisant partie du traitement, le
déploiement de ses défenses et, à l’extrême, la fuite. Une relation
de soins s’investit progressivement et doit autoriser des
dégagements et des temps de latence. Les défenses des patients en
grande difficulté sont rigidifiées, fragiles, cassantes. Leur
élaboration progressive ne peut s’effectuer que si on ne bouscule
pas le malade, si on ne pénètre pas trop ni trop vite ni trop fort
dans son espace, si on acquiert sa confiance, son investissement du
traitement dans un climat d’authenticité et, surtout, si on ne le
considère pas comme automatiquement acquis au projet thérapeutique,
lequel implique pour lui un saut dans l’inconnu.
Le rendez-vous de consultation permet au patient la maîtrise de la
relation. Il autorise l’expression de l’ambivalence (oublis,
retards, désorganisation de notre travail). Le rendez-vous et le
temps qui sépare deux rendez-vous lui permettent de régler sa
distance à nous, en tant que personne ou en tant
qu’institution.
Les patients s’interrogent toujours sur nos intentions. Ils sont
attentifs à notre système de réponses qui se révèle dès notre
première intervention. Le choix se pose et leur appartient toujours
de saisir ou de ne pas saisir ce que nous leur proposons. Leur
hantise est d’être manipulés, utilisés par un inconnu, séduits et
rejetés.
C’est dire qu’aller rapidement vers le patient fait s’effondrer la
distance qui le protège et qui est surinvestie quand il va mal (ce
qui explique l’arrêt fréquent des traitements en période de crise).
On peut alors le contraindre à développer des résistances par la
passivité ou encore lui donner un excès de bénéfices secondaires ou
entrer dans une collusion insurmontable avec sa famille.
Se faire attendre, inquiéter par son absence est une relation à
valence perverse que les psychotiques utilisent beaucoup. Cette
conduite exprime leur lutte contre la séduction que nous exerçons
sur eux.
Si nous perdons de vue que toute action psychique du patient a un
sens, y compris le refus de venir, nous transformons la psychiatrie
en assistance forcée. Nos connaissances mêmes se dissolvent dans
l’activisme et la proximité. Assurer la continuité des soins ne
consiste pas à poursuivre le malade, mais à le garder en mémoire,
lui, son état psychique, sa conflictualité, ses intérêts, le style
de ses interactions avec nous et surtout à être disponible pour
reprendre inlassablement au niveau qu’il voudra, après une rupture
ou une rechute.
En somme, je pense que le lieu et le temps de la rencontre
psychiatrique sont déterminants pour l’action psychiatrique. Ils
modèlent notre action sur le psychisme. Négliger ces repères
essentiels dans une psychiatrie qui s’étend, se banalise et perd
ses limites, c’est nous exposer à un rejet violent. C’est tôt ou
tard nous fondre dans une régulation sociale et sécréter la même
allergie que dans certaines zones, les services administratifs, la
police, voire maintenant l’école. La psychiatrie, à mon sens, doit
rester discrète, disponible plutôt que proche, respectueuse du
malade et de sa famille, et ne pas dilapider le peu de neutralité
qu’elle peut encore garder.
Références
1. Massé G.
Rapport du 18 juin 1992.
2. Piel E,
Roelandt JL. De la
psychiatrie vers la santé mentale, Rapport de mission,
ministère de l’Emploi et de la Solidarité 2001.
3. Bagayogo
M, Baldo E. Le
secteur dans l’urgence. L’Information Psychiatrique
1996 ; 72 : 429-36.
4. De
Clerck M. Impasses et
idéalité de la prise en charge des urgences psychiatriques.
L’Information Psychiatrique 1996 ; 72 : 419-28.
5. Kannas
S, Kovess V, Mauriac F, Pochard F, Robin M, Waddington A. Urgences
psychiatriques : doit-on aller sur le lieu de leur
émergence ? L’Information Psychiatrique 1996 ;
72 : 459. 10
| Souffir V. Lieux et temporalités
de la rencontre psychiatrique : à propos des nouvelles
pratiques du secteur. L’Information Psychiatrique
2003 ; 79 : 137-41. |
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