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In the name of progress


l'Information Psychiatrique. Volume 79, Number 2, 115-8, Février 2003, LE LIT ET LE DIVAN


Résumé   Summary  

Author(s) : Anne-Laure Simonnot , ASM 13, Centre Ph.-Paumelle, 11, rue Albert Bayet 75013 Paris.

Summary : While the proposals contained in the report written by E. Piel and J.L. Roelandt in 2001 may be fashionable, they are by no means innovative\; indeed such ambitions had already been voiced by hygienist psychiatrists in the first half of the 20 th century. More recently, since the 1980s, our discipline has undergone certain transformations. One model is becoming more and more widespread a medical objectivism which, in emphazising effectiveness and immediate results, ends up abandoning that category of the hospital population which resists intensive care. In line with the current trend of a return to realism, consensus and profitability, psychiatry can once more proclaim its alignment with somatic medicine and devote itself to the treatment of a social malaise.

Keywords : degeneration, Edouard Toulouse, hygienism, mental health, hospitalization.

ARTICLE

Auteur(s) : Anne-Laure Simonnot*

* ASM 13, Centre Ph.-Paumelle, 11, rue Albert Bayet 75013 Paris.

Face aux restrictions budgétaires et aux menaces qui pèsent sur la psychiatrie comme sur la médecine en général depuis vingt ans, il convient de nous réinterroger sur le sens que nous voulons donner à notre mission de service public. 
Les orientations pour la psychiatrie, proposées par le ministre délégué à la Santé en 2001, nous en fournissent l’occasion. Diminuer le nombre de lits avec l’objectif de supprimer les structures d’hospitalisation psychiatriques, travailler en réseau et renforcer la place des usagers dans le dispositif des soins, sont les axes principaux. 
Et comme à chaque fois qu’un ministre de la Santé intervient dans notre discipline, un rapport est demandé.
C’est donc en juillet 2001 que ce document intitulé De la psychiatrie vers la santé mentale voit le jour. Il est rédigé par les psychiatres E. Piel et J.L. Roelandt [4]. 
A la lecture de ce texte, on perçoit d’emblée à quel point le discours médical est profondément intriqué aux circonstances qui contribuent à son émergence. 
Il est vrai que le mandat dévolu aux psychiatres comporte aussi une exigence de réponse économique et sociale. Il n’est pas permis pour autant d’assimiler la psychiatrie à un discours et à un pouvoir politiques. Mais si les finalités médicales ne se confondent pas avec les préoccupations des gestionnaires, elles les rendent applicables en les indexant médicalement. 
C’est ce qui transparaît le plus à travers ce rapport, qui envisage de redéfinir une politique de sectorisation psychiatrique. Celle-ci serait avant tout fondée sur un fonctionnement en réseau et intégrée dans le tissu sanitaire, médico-social et social. 
Parmi les grandes lignes de cette étude, le premier thème abordé concerne la place faite aux usagers. Notons au passage la disparition des termes : patients, malades. Sous la bannière des droits de l’homme et du citoyen, il est prévu d’accorder des aides financières pour les associations d’usagers, de permettre l’accès direct du patient à son dossier médical et d’établir des chartes de bonne conduite entre soignants, usagers et familles.
Le second point met l’accent sur l’archaïsme et la survivance des « concentrations asilaires », considérées comme des lieux de réclusion et d’échec thérapeutique. 
Pour les auteurs, seul un rapprochement entre la psychiatrie et le reste du champ médical pourrait être une réponse à cette situation préoccupante.
Les mesures envisagées illustrent bien cette position : l’arrêt des admissions dans les hôpitaux psychiatriques avec, à termes, leur fermeture, l’implantation de toutes les structures ambulatoires dans la cité, la création d’équipes mobiles de soins et d’hospitalisation à domicile, l’existence de petites unités d’hospitalisation (15-25 lits) et la mise en place de centres intersectoriels d’observation dans les hôpitaux généraux vont dans le sens d’une médicalisation de la pathologie psychiatrique. La mise en place de passerelles entre l’hospitalisation privée et les structures de service public complète ce dispositif. 
De même, la loi du 27 juin 1990, accusée d’être une loi ségrégative, serait abrogée. Il s’agirait alors de définir une loi despécifiée d’obligation de soins. Cette loi s’adresserait » à toute personne dont les troubles nécessitent des soins immédiats et constituent un danger sanitaire pour elle-même et/ou pour autrui et qui refuse ou est empêchée de consentir à ces soins ». Durant une période d’observation et de traitement de 72 h à l’hôpital général, il serait décidé des suites à donner : sortie du patient, soins suivis librement ou traitement obligatoire. Même si ce processus est sous le contrôle d’un juge civil, il est facile d’imaginer les dérives possibles d’une telle généralisation visant à l’obligation de soins. 
Quant à la psychiatrie en prison, outre les traitements ambulatoires, l’hospitalisation des détenus devrait avoir lieu dans des « unités d’hospitalisation sécurisée », situées à l’hôpital général, la garde à vue du prévenu restant sous la responsabilité de l’administration pénitentiaire. 
L’article 122-1 du Code pénal concernant l’irresponsabilité est rejeté. » La folie n’étant en aucun cas une cause de non-imputabilité de l’acte commis, nous sommes pour la nécessité du procès », ajoutent les deux psychiatres. Soulignons le caractère discutable de cette position. A travers ces différentes propositions, s’affiche la détermination de faire de la folie une maladie comme les autres, qui doit être traitée par des moyens qui s’apparentent à ceux de la médecine générale, dans des lieux identiques aux hôpitaux ordinaires. Par ailleurs, réinsérer dans la communauté et développer tous les aspects d’une médecine préventive constituent une autre priorité. Dans cette perspective, l’articulation des champs sanitaire, médico-social et social est une évidence tout autant qu’une réalité déjà ancrée dans notre pratique. 
Comme le souligne lui-même E. Piel : « On n’a rien inventé. Tout ce que l’on propose, ce sont des idées qui ont plus de vingt ans ». 
En effet, les orientations précédemment citées faisaient déjà partie des ambitions déclarées de quelques psychiatres hygiénistes de la première moitié du XXe siècle. Rappelons que ce courant de pensée a été nettement influencé par la théorie de la dégénérescence (Morel-Magnan) et une approche médicale organiciste [2, 3]. De plus, c’est à partir de la faillite de l’asile en temps qu’instrument de guérison qu’est née l’idée de prévention, idée elle-même calquée sur le modèle de la lutte contre les maladies infectieuses (tuberculose-syphilis). 
E. Toulouse (1865-1947) est une des figures marquantes du mouvement hygiéniste en psychiatrie. Il réalise une œuvre d’envergure allant à l’encontre de l’enfermement asilaire en créant le premier service libre en 1922 à Sainte-Anne, connu sous le nom d’hôpital Henri-Rousselle [5]. 
C’est dans un esprit de prévention et de progrès que s’élabore cette nouvelle conception de l’hospitalisation, qui permet de faciliter l’accès de l’hôpital afin de soigner plus précocement et plus activement des troubles supposés réversibles en peu de temps. E. Toulouse inaugure également les premières consultations publiques, préludes au modèle sectoriel de la psychiatrie. Mais la lutte menée à l’époque en faveur d’une médicalisation et d’une libéralisation de l’institution psychiatrique implique des opérations sélectives. Elle exclut du domaine médical tous ceux pour lesquels une prédisposition héréditaire ou des lésions organiques accréditent l’idée d’une incurabilité inacceptable en termes de rentabilité des soins. De fait, cela impose l’éloignement de l’hôpital de patients désignés « chroniques et incurables ». 
E. Toulouse illustre aussi un courant de pensée soucieux de promouvoir une autre conception du savoir du psychiatre et de son rôle au sein de la collectivité [6]. 
D’une part, le développement du mouvement hygiéniste durant la période de l’entre-deux guerres coïncide avec l’abandon de toute la tradition clinique sémiologique et nosographique de l’école aliéniste. La psychiatrie se réclame désormais d’un alignement sur la médecine somatique. Le psychiatre définit une « science générale » où les lois de cause à effet deviennent omniprésentes et conduisent à des définitions globalisantes du trouble mental. 
D’autre part, l’essor de l’hygiénisme correspond au moment où la psychiatrie se voue explicitement au service d’un traitement du malaise social. Quittant sa position de clinicien, le psychiatre devient moraliste, criminologiste, économiste et prétend à partir de ses acquis scientifiques lutter en amont contre la paupérisation et ses conséquences. Soucieux d’ordre et de progrès, il devient le conseiller de l’administrateur et du législateur. Ainsi, la médecine et l’hygiénisme répondent aux questionnements des pouvoirs publics qui, eux-mêmes, y voient la possibilité de réaliser leur politique. L’objectivité scientifique dont se réclament les psychiatres peut alors se confondre avec le mandat officiel qu’ils ont reçu pour gérer les problèmes de la maladie mentale et reproduire, de fait, des rapports de pouvoir inscrits dans la structure sociale. 
A travers cette mutation de la fonction psychiatrique, on peut noter que le mouvement hygiéniste procède à la fois d’idées de progrès social1, et d’idées inégalitaires. Paradoxe qui, en psychiatrie, consiste à libérer tout en substituant d’autres contraintes à cette liberté offerte au nom d’une efficacité thérapeutique et de ses finalités bienveillantes pour la collectivité [7]. 
Revenons maintenant à une période plus récente. Des transformations profondes se produisent dans notre discipline depuis les années 1980. La renaissance d’un « positivisme » médical et l’assimilation des institutions et techniques de la médecine mentale à celles de la médecine générale opèrent un laminage de la spécificité de l’approche psychiatrique. 
En effet, le développement de services intégrés aux hôpitaux généraux participant de leur technicité et de leurs formes hiérarchisées de fonctionnement pèse d’un poids de plus en plus lourd en psychiatrie. Ce phénomène s’inscrit dans une démarche de remise en cause de la politique de secteur. Le recentrage des pratiques de santé mentale sur l’hôpital général fait courir le risque d’une séparation entre des services spécialisés de « haute technicité » et des services plus faiblement médicalisés. C’est aussi mettre en avant un modèle de pratique médicale interventionniste, ponctuel, centré sur la « crise ». 
Déjà en France, un certain nombre de patients se retrouvent en marge des circuits sanitaires. Sont écartés de l’hôpital ceux qui n’y auraient pas leur place du fait de normes médicales et financières de plus en plus rigoureuses. Les ordonnances d’avril 1996 sur la réforme de l’hospitalisation nous le confirment. 
S’affiche de plus en plus le modèle d’un objectivisme médical dont l’exigence d’efficacité et de résultats immédiats se paye de l’abandon d’une catégorie de la population hospitalière résistant aux soins intensifs. Ce processus de médicalisation se situe à distance de toute démarche clinique (sémiologique et nosographique) et d’une approche psychothérapique dont la relation psychanalytique fournit le prototype [1].
Ainsi, à la question de l’hérédité des maladies mentales comme inévitable étiologie s’ajoute l’hypothèse d’un déterminisme « bio-psycho-social ». L’audience accrue pour les explications biologiques, la recherche d’un déterminisme organique, voire d’un code génétique, à l’origine des troubles psychiques sont autant d’avancées qui dévaluent toute attention portée à l’humain dans sa globalité. Ces différentes orientations manifestent un même parti pris réducteur, dont l’idée consiste à se rapprocher d’un modèle d’humanité en tant qu’espèce ou série. Dans cette perspective, au nom du sérieux réel ou supposé de ses résultats, en affinité avec l’air du temps qui prône le retour au réalisme, au consensus et à la rentabilité, la psychiatrie peut à nouveau se réclamer d’un alignement sur la médecine somatique et se vouer au service d’un traitement du malaise social [8]. 
Voici revenu le temps des « gestionnaires », qui mesurent tout l’intérêt d’une question à sa rentabilité dans une économie de l’efficacité, lorsque ce n’est pas à l’économie tout court. Déjà en octobre 1980, les instances ministérielles avaient fait connaître leur décision de supprimer 40 000 lits d’hospitalisation en psychiatrie, pour des raisons essentiellement économiques. A l’issue de cette décennie, 33 420 lits d’hospitalisation ont été supprimés avec, en contre-partie, la création très modeste d’environ 6 000 places d’hôpital de jour et de nuit. 
Pendant ce temps, aucune diminution de lits n’a été enregistrée dans le secteur privé lucratif. Faut-il y voir une simple coïncidence ou penser que l’on pourrait s’acheminer vers « un modèle à l’anglaise » ? 
Avec le recul d’une conception publique de la psychiatrie, comme de la médecine, l’Etat paraît revenir, depuis plusieurs années, sur certaines responsabilités prises dans la régulation de l’administration sanitaire et sociale. Il s’est dessaisi de certaines tâches, tout en renforçant son monopole et son autorité sur la définition des grandes options et la planification de la carte d’ensemble des services. Ceux-ci sont désormais soumis à l’obligation de résultats. Cette tendance s’accompagne d’un encouragement au développement de l’initiative privée. Dans le contexte général du libéralisme économique, les institutions sont conviées à fonctionner comme des entreprises « dynamiques et compétitives », alors que les contraintes et les contrôles se renforcent au niveau des objectifs et des exigences qui leurs sont fixées. 
Parallèlement, les psychiatres et les soignants viennent à manquer, le nombre de patients augmente et l’argent diminue. 
Toutes les conditions sont dès lors réunies pour investir un marché prometteur. C’est ce qu’ont bien compris les compagnies d’assurance qui ne cachent pas, depuis quelque temps, leur volonté d’intrusion dans l’assurance maladie et l’épargne retraite (Axa, Groupama, Générale de Santé).
Bientôt, les assureurs privés pourront taxer à leur aise les moins bien lotis et privilégier « les chanceux biologiques », tout en reconnaissant que seuls ceux qui ont des revenus importants peuvent s’offrir l’ensemble de leurs services. 
Certains médecins, certains rapports les y auront aidés... 
Face à un tel constat, y a-t-il encore un espace pour penser nos pratiques de soins ? Y a-t-il encore une théorie des soins psychiatriques de secteur ? Plusieurs de nos collègues se posent ces questions. Nous avons choisi dans ce numéro de vous présenter une série de textes issus du colloque que l’Association de santé mentale du XIIIe arrondissement a organisé autour de ce thème en 2001

1 C’est le sens de la circulaire Rucart de 1937 qui incite à l’extension des services libres et invite les psychiatres à se rendre au-devant des populations. 

Références

1. Castel R. La gestion des risques. De l’antipsychiatrie à l’après psychanalyse, Paris, Editions de Minuit, 1981, 69-75.

2. Magnan V, Legrain M. Les dégénérés, état mental et syndromes épisodiques. Paris, Rueff et Cie Editeurs, 1895.

3. Morel BA. Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l’espèce humaine et des causes qui produisent ces variétés maladives. Paris, J.B. Baillière, 1857.

4. Piel E, Roelandt JL. De la psychiatrie vers la santé mentale. Rapport de mission pour le ministère de l’Emploi et de la Solidarité, Paris, Juillet 2001.

5. Toulouse E. Réorganisation de l’hospitalisation des aliénés dans les asiles de la Seine. Paris, Imprimerie Nouvelle, 1920.

6. Toulouse E. Le mouvement français de prophylaxie mentale. Prophylaxie mentale 1930 ; 25.

7. Simonnot AL, Liauzu JP. Les voies de l’eugénisme. L’Information Psychiatrique 1996 ; 72 : 553-62.

8. Simonnot AL. Hygiénisme et eugénisme au XXe siècle. A travers la psychiatrie française. Paris, Editions Seli Arslan, 1999, 190 p.
 

Simonnot AL. Au nom du progrès. L’Information Psychiatrique 2003 ; 79 : 115-8


 

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