ARTICLE
hpg.2012.0696
Auteur(s) : Cindy Neuzillet, Pascal Hammel pascal.hammel@bjn.aphp.fr
Hôpital Beaujon,
pôle des maladies de l’appareil digestif,
service de gastroentérologie-pancréatologie,
100 boulevard du Général Leclerc,
92110 Clichy
Tirés à part : P. Hammel
L’adénocarcinome canalaire du pancréas (AP) est le deuxième
cancer digestif par ordre de fréquence et la cinquième cause de
décès par cancer dans les pays occidentaux [1, 2]. C’est le
cancer digestif ayant le pronostic le plus défavorable, avec un
taux de survie globale à 5 ans inférieur à 5 %
[1, 2]. Les options thérapeutiques dans les formes
métastatiques sont limitées : depuis 1997, le traitement de
référence est la chimiothérapie par gemcitabine, lequel donne une
amélioration de la survie globale (SG) médiane de l’ordre de 3 mois
comparé aux soins de support seuls (5-6 mois contre 3 mois)
[3]. Récemment, il a été montré que le protocole Folfirinox,
associant 5-fluorouracile, irinotécan et oxaliplatine, avait une
efficacité supérieure à la gemcitabine avec une SG de 11,1 mois
contre 6,8 mois (Hazard Ratio : HR = 0,57,
p < 0,0001), chez des malades sélectionnés (performans
status 0-1, absence de cholestase) [4]. Malgré cela, les besoins en
nouvelles molécules restent importants. Les thérapies ciblées ont
déçu jusqu’à maintenant.
La tumorigenèse est un processus cellulaire et moléculaire
complexe associant prolifération, échappement à l’apoptose et à la
sénescence, dédifférenciation, angiogenèse, invasion tissulaire et
métastases. C’est un processus multi-étapes au cours duquel
l’accumulation d’altérations génétiques conduit à l’acquisition du
phénotype tumoral. La voie de signalisation Ras-Raf-MEK-ERK (voie
de Ras-MAPK) est l’une des mieux connues en biologie tumorale
(figure
1) [5]. Elle est activée de façon aberrante dans de
nombreux cancers, dont l’AP. La voie de Ras-MAPK et sa régulation
jouent un rôle central dans la carcinogenèse pancréatique et de ce
fait constitue en théorie une cible thérapeutique potentiellement
intéressante. Des inhibiteurs de cette voie ont été développés qui
sont, pour la plupart d’entre eux, en cours d’essai clinique.
La voie de Ras-MAPK et sa régulation jouent un rôle central
dans la carcinogenèse pancréatique
L’objectif de cette revue est de décrire les différents
inhibiteurs pharmacologiques développés pour bloquer la voie de
Ras-MAPK dans le traitement des cancers. Nous nous intéresserons
plus particulièrement à la place de cette voie dans la
carcinogenèse pancréatique et comme nouvelle cible thérapeutique
pour traiter ce cancer. Nous discuterons également les limites de
cette approche et l’intérêt des traitements combinés.
La cascade de signalisation Ras-Raf-MEK-ERK (figure
1)
La voie de Ras-MAPK est activée à la suite de la liaison, à la
surface de la cellule, d’un ligand (facteur de croissance) à un
récepteur transmembranaire ayant une activité tyrosine kinase (par
exemple, liaison de l’EGF à son récepteur (EGF-R), du VEGF au
VEGF-R, etc.) [5, 6]. La liaison de l’EGF à l’EGF-R induit la
dimérisation du récepteur, active sa fonction tyrosine kinase
intracellulaire et entraîne sa transphosphorylation. Des protéines
adaptatrices s’associent aux domaines intracellulaires phosphorylés
du récepteur et recrutent des facteurs d’échanges de nucléotides
(guanine nucleotide exchange factors, GEF) qui, à leur tour,
activent Ras [5].
Les protéines Ras sont de petites protéines G qui interviennent
au début de la voie Ras-MAPK [5, 7]. Quatre isoformes ont été
identifiées : Ha-Ras, N-Ras and K-Ras 4A et 4B. Elles n’ont
pas de domaine transmembranaire et doivent faire l’objet de
modifications post-traductionnelles pour être attachées à la
membrane cellulaire. Une étape clé dans ce processus est l’ajout
d’une chaîne isoprénoïde, par un mécanisme médié le plus souvent
par une farnésyltransférase (farnésylation) ou plus rarement une
géranylgéranyltransférase (géranylgéranylation) [5, 7]. Les
protéines Ras ont une activité GTPase intrinsèque faible et
fonctionnent comme un « interrupteur » GDP/GTP. La forme
liée au GTP est active tandis que celle liée au GDP ne l’est pas.
Les GEF permettent l’échange du GDP contre du GTP (activation de
Ras) tandis que les GTPase-activating proteins (GAP)
stimulent l’activité GTPasique de Ras, transformant le GTP en GDP
(inactivation de Ras) [7]. L’activation de Ras conduit à
l’activation de différentes voies d’aval. Raf est sa cible la plus
connue, mais d’autres voies, comme celle de PI3K-Akt-mTor ou
RalGEF/Ral, peuvent être activées [5, 7].
Les protéines Raf (A-Raf, B-Raf et Raf-1) sont recrutées par
Ras. Ce sont des sérine/thréonine kinases dont l’activité est
modulée par des phosphorylations/déphosphorylations sur différents
domaines et par interactions avec de multiples cofacteurs [5]. Les
kinases Raf ont de multiples cibles, dont les mitogen-activated
extracellular signal regulated kinases (MEK) 1 et 2, qu’elles
activent directement par phosphorylation [5]. Parmi les différentes
isoformes, B-Raf est le plus puissant activateur de MEK [5].
MEK1 et MEK2 ont une double activité tyrosine et
sérine/thréonine kinase [5]. Elles activent, de façon très
spécifique, par phosphorylation leurs seules cibles connues, les
extracellular signal-regulated kinases (ERK) 1 et 2 [5].
ERK1 et ERK2 sont des sérine/thréonine kinases [5]. Une fois
activées par MEK, elles peuvent migrer vers le noyau
(translocation) et activent par phosphorylation de multiples
cibles, nucléaires ou cytoplasmiques : facteurs de
transcription (dont c-Fos, c-Jun et c-Myc) et kinases effectrices
comme p90RSK [5].
En réalité, la voie de Ras-MAPK n’est pas linéaire : de
nombreuses interactions existent entre elle et d’autres cascades de
signalisation (voies de PI3K-Akt-mTor, NF-kappa B, Hedgehog,
Notch). Ceci serait à l’origine de certains mécanismes de
résistance aux inhibiteurs de la voie de Ras-MAPK.
La voie de Ras-MAPK n’est pas linéaire : de nombreuses
interactions existent entre cette voie et d’autres cascades de
signalisation (en particulier, la voie de PI3K-Akt-mTor)
Conséquences cellulaires de l’activation de la voie de
Ras-MAPK
Prolifération cellulaire
La plupart des facteurs de transcription cibles de la voie de
Ras-MAPK sont impliqués dans le contrôle de la prolifération et de
la différenciation cellulaire : c’est le cas par exemple de
c-Fos, c-Jun et c-Myc [5].
Cycle cellulaire
La voie de Ras-MAPK module l’expression de plusieurs molécules
impliquées dans la régulation du cycle cellulaire dont p16, p15,
p21, p27 et cycline D1 [5].
Apoptose et survie cellulaire
Elle est aussi impliquée dans la régulation de la survie
cellulaire en partie via l’activation de la kinase p90RSK.
L’activation de la voie de Ras-MAPK entraîne l’inactivation des
protéines pro-apoptotiques BAD et Bim-1 et l’activation du facteur
de transcription CREB et de la protéine Mcl-1, anti-apoptotiques,
empêchant la dépolarisation mitochondriale (voie intrinsèque
de l’apoptose) [5]. Elle entraîne également une phosphorylation de
la caspase 9, contribuant à son inactivation [5]. Enfin,
l’activation de ERK1/2 peut inhiber l’apoptose induite par les
récepteurs Fas, TNF et TRAIL (voie extrinsèque).
Transition épithélio-mésenchymateuse (TEM), invasion et
migration cellulaire
La TEM est un processus rattaché à la dédifférenciation
cellulaire, au cours duquel les cellules épithéliales tumorales
changent de phénotype et acquièrent celui de cellules
mésenchymateuses. Ceci leur confère des propriétés de migration,
d’invasion et de résistance aux traitements anti-tumoraux. La voie
de Ras-MAPK est impliquée dans la TEM induite par le TGFβ [8]. Elle
aussi joue un rôle dans l’invasion et la migration cellulaire par
l’augmentation de la production de certaines métalloprotéinases
permettant la dégradation de la matrice extracellulaire et en
régulant l’expression et la localisation des protéines des
jonctions serrées entre cellules.
Angiogenèse
Enfin, la voie de Ras-MAPK joue aussi un rôle dans
l’angiogenèse, notamment par l’induction de l’expression du VEGF
via Raf [5].
La voie de Ras-MAPK dans les cancers digestifs, et l’AP en
particulier (figure
1)
Plusieurs types d’altérations moléculaires peuvent conduire à
l’activation aberrante de la voie de Ras-MAPK [9]. La figure 1 résume la
fréquence de ces altérations dans les principaux cancers
digestifs.
L’AP est le cancer ayant la fréquence la plus élevée de mutation
de K-Ras avec une altération de ce gène dans 70 %
à 90 % des cas [10, 11]. Il s’agit d’un des évènements
génétiques les plus précoces dans la carcinogenèse pancréatique. Il
survient sporadiquement dans le tissu pancréatique normal et est
détectable dès les premiers stades de la prolifération
intra-épithéliale pancréatique (pancreatic intraepithelial
neoplasia, PanIN) [10, 11]. De plus, des souris modifiées
génétiquement pour exprimer spécifiquement un allèle de
K-Ras avec une mutation activatrice dans leur pancréas
développent spontanément des AP [10, 11]. Le rôle majeur de
K-Ras dans la survie des cellules tumorales d’AP a aussi été montré
par des études de mutants dominant-négatifs et l’utilisation d’ARN
interférents [10].
L’adénocarcinome du pancréas est le cancer ayant la fréquence
la plus élevée de mutation de K-Ras avec une altération de ce
gène dans 70 % à 90 % des cas
Les mutations activatrices de K-Ras sont situées
majoritairement dans le codon 12. Elles entraînent une modification
de conformation de la protéine près de son site de liaison au
nucléotide (GTP) [7]. Il en résulte une diminution de l’activité
enzymatique GTPase intrinsèque et une insensibilité aux GAP [7]. La
protéine Ras reste ainsi sous forme liée au GTP, constitutivement
active.
En aval de Ras, les mutations de B-Raf sont fréquentes
dans certains cancers, en particuliers les mélanomes. Mais elles
sont rares dans les AP (7 %-15 %) [12]. Les mutations
K-Ras et B-Raf semblent être mutuellement
exclusives.
Enfin, d’autres anomalies activatrices situées en amont dans la
voie telles qu’une surexpression des récepteurs à activité tyrosine
kinase (EGF-R, Her-2, Her-3, VEGF-R, PDGF-R, FGF-R, IGF1-R, c-Met)
et/ou de leurs ligands ont été rapportées dans les AP
[6, 13].
Inhibiteurs de la voie de Ras-MAPK : développement
préclinique et clinique (figure
2)
Du fait du rôle central de la voie de Ras-MAPK dans la
carcinogenèse pancréatique, des inhibiteurs intervenant à
différents niveaux de cette cascade de signalisation ont été
développés.
Inhibiteurs de l’EGF-R
L’EGF-R (Her-1) et Her-2 sont fréquemment surexprimés dans les
AP (figure
1) ; ils sont associés à une plus grande
agressivité tumorale [6]. Des molécules ciblant l’EGF-R ou Her-2
(anticorps monoclonaux ciblant la partie extracellulaire ou petites
molécules inhibitrices de tyrosine kinases, la portion
intracellulaire) ont été validées cliniquement dans de nombreux
cancers comme l’adénocarcinome du côlon ou de l’estomac.
Le cétuximab est un anticorps monoclonal chimérique (humain et
murin) dirigé contre l’EGF-R. Sur la base de données précliniques
ayant montré un effet anti-tumoral additif de l’association du
cétuximab à la gemcitabine sur des modèles murins de xénogreffes
d’AP, des études de phase II puis de phase III ont été menées
[13, 14]. Une étude a inclus 745 malades ayant un AP
localement avancé ou métastatique. L’association n’améliorait pas
la SG par rapport à la gemcitabine seule (6,3 mois vs 5,9
mois, p = 0,23) [15]. Une explication pourrait être la fréquence
très élevée de mutation activatrice de K-Ras dans
l’AP : en effet, il est bien démontré que les cancers du côlon
ayant une mutation de K-Ras (30 %-40 %) sont
résistants au cétuximab du fait de l’activation constitutive de la
voie de signalisation en aval, indépendamment du récepteur.
Le matuzumab est également un anticorps monoclonal (humanisé) se
liant à l’EGF-R avec une haute spécificité et affinité. Il a été
testé dans une étude de phase I en association avec la gemcitabine
chez 17 malades ayant un AP à un stade avancé [6, 14]. La
tolérance de cette association était bonne mais la survie ne
semblait pas influencée.
Le trastuzumab est un anticorps recombinant humanisé dirigé
contre Her-2, dont l’efficacité a été démontrée dans les cancers du
sein et de l’estomac surexprimant Her-2 (environ 20 % des
cas). Il a été évalué dans une étude de phase II en association
avec la gemcitabine chez 34 malades ayant un AP métastatique et une
surexpression d’Her-2 [6, 14]. L’association était bien
tolérée mais il n’y avait pas de tendance pour un bénéfice de
survie en comparaison avec la gemcitabine seule.
L’erlotinib est une petite molécule inhibitrice de l’activité
tyrosine kinase de l’EGF-R. L’essai de phase III PA.3, mené chez
569 malades, a comparé l’association gemcitabine plus erlotinib à
la gemcitabine seule : il a montré une amélioration de la SG
significative mais modeste (6,2 mois contre 5,9 mois,
p = 0,038) [16]. La toxicité de l’association était plus
élevée, avec des éruptions cutanées, une diarrhée et des cas de
pneumopathie interstitielle parfois sévères. Cette association
était, jusqu’au Folfirinox, la seule à avoir montré une supériorité
en termes de SG comparée à la gemcitabine seule. Cependant, la
pertinence clinique du bénéfice de survie (14 jours en médiane, 26
jours en cas de tumeur métastatique) a été contestée et la
commission de la transparence en France n’a pas accordé le
remboursement de la molécule dans cette indication. Le bénéfice
semble limité à certains sous-groupes de malades, en particulier
ceux développant une éruption cutanée marquée (grade 2). Ceci
a été confirmé par l’essai AVITA qui comparait l’association
gemcitabine plus erlotinib avec ou sans bévacizumab (anticorps
anti-VEGF). On manque de marqueurs biologiques prédictifs de
réponse à l’erlotinib.
L’association gemcitabine-erlotinib était, jusqu’au
Folfirinox, la seule à avoir montré une supériorité en termes de
survie globale comparée à la gemcitabine seule
Le géfitinib est une autre petite molécule inhibitrice de
l’EGF-R, utilisée dans les cancers ORL et pulmonaires. Il a été
testé dans deux études de phase II chez des malades ayant un
AP avancé [6, 14]. L’association du géfitinib avec la
gemcitabine a donné des résultats assez proches de ceux de
l’association avec l’erlotinib (survie sans progression
(SSP) : 4,1 mois et SG : 7,3 mois), avec une toxicité
principalement hématologique (92 %) [6, 14]. En revanche,
une étude en association avec le docétaxel en deuxième ligne, après
progression sous gemcitabine, était négative [6, 14]. Ces
résultats n’ont pas été suivis par une étude de phase III.
Le lapatinib est une petite molécule inhibitrice de tyrosine
kinases ciblant à la fois l’EGF-R et Her-2, dont l’intérêt est
validé dans le cancer du sein. Il a été évalué en phase II, en
association avec la gemcitabine, chez 29 malades ayant un AP
métastatique [6]. L’étude a été interrompue en raison d’une absence
d’efficacité.
D’autres traitements ciblant des récepteurs à activité tyrosine
kinase capables d’activer la voie de Ras-MAPK et surexprimés dans
l’AP (VEGF-R, PDGF-R, FGF-R, c-Kit, c-Met) ont été testés mais ne
seront pas développés ici [6, 13, 14].
Inhibiteurs de Ras
Du fait de la position stratégique de Ras au sommet de la
cascade de signalisation, différentes tentatives ont été menées
pour essayer de l’inhiber. Des molécules stimulant l’activité
GTPasique de Ras ont d’abord été conçues pour l’inactiver, mais
sans succès [9]. Par la suite, des inhibiteurs de
farnésyltransférase ont été développés, dans le but d’empêcher la
localisation membranaire de Ras. Deux d’entre eux, le tipifarnib et
le lonafarnib, ont été évalués en phase III chez des
malades ayant un AP avancé. Il n’y avait pas de bénéfice en
termes de taux de réponse et de SG [13, 14]. Une des
hypothèses pouvant expliquer cette absence d’efficacité est
l’existence d’une voie alternative à la farnésylation, la
géranylgéranylation, pour la localisation de Ras. Un
double-inhibiteur de farnésyltransférase et de
géranylgéranyltransférase a montré des résultats intéressants dans
des études précliniques, mais son développement clinique a été
arrêté en raison de sa toxicité cardiaque [13, 14].
D’autres stratégies innovantes ciblant Ras ont été testées. Un
vaccin peptidique ayant pour but de stimuler l’immunité contre les
cellules cancéreuses exprimant une protéine Ras mutée a été évalué
dans des études de phase I/II en adjuvant chez des malades
opérés d’un AP [13, 14]. Les résultats étaient encourageants
pour les malades « répondeurs immunitaires » à la
vaccination. Plusieurs études de phase II sont actuellement en
cours chez des malades ayant un AP opérable ou à un stade avancé.
Une autre stratégie est l’utilisation d’ARN anti-sens ou
interférants ciblant Ras. Elle consiste en la synthèse de séquences
oligonucléotidiques spécifiques complémentaires de l’ARN messager
de Ras, qui en se fixant sur ce dernier entraînent sa
dégradation ou le blocage de sa traduction. Un inhibiteur anti-sens
de H-Ras, l’ISIS 2503, a été testé en phase II, en
association avec la gemcitabine, chez des malades ayant un AP
avancé : le taux de réponse était de 10,4 % et la SG
médiane de 6,6 mois [13, 14]. Par la suite, l’enthousiasme
pour cette approche a diminué après des résultats décevants dans le
traitement de cancers du poumon et de mélanomes. Un ARN interférant
ciblant K-Ras (mutation G12D) est actuellement testé en
phase I chez des malades ayant un AP opérable.
Du fait de ces résultats globalement décevants des inhibiteurs
de Ras, l’attention s’est ensuite portée sur les kinases
d’aval : Raf et MEK.
Inhibiteurs de Raf
Des inhibiteurs de cette cible ont été développés avec un
certain succès dans les tumeurs B-Raf mutées (notamment, les
mélanomes) [17]. En revanche, du fait de la rareté des mutations de
B-Raf dans l’AP, ces molécules semblaient peu appropriées
pour son traitement. Cependant, deux molécules ciblant Raf ont été
évaluées.
Le sorafénib est un inhibiteur multikinase conçu initialement
pour cibler spécifiquement Raf. Il a été montré qu’il exerce
également une activité sur VEGF-R2, PDGF-R, Flt-3, c-Kit
et sur une autre voie des MAP kinases (p38). Sur la base de données
précliniques ayant montré une inhibition de la croissance tumorale
dans des lignées cellulaires d’AP et des xénogreffes, et sur les
résultats prometteurs d’une étude de phase I, un essai de
phase II non comparatif a évalué l’efficacité de l’association
gemcitabine plus sorafénib chez 18 malades ayant un AP à un
stade avancé [6]. Les résultats étaient décevants : aucune
réponse tumorale objective et des SSP et SG médianes de
3,2 mois et 4 mois, respectivement.
Le NVP-AAL881 est un inhibiteur « double cible » de
Raf/VEGF-R2. Il a montré des résultats intéressants dans
des modèles précliniques (lignées cellulaires d’AP et xénogreffes),
mais son développement n’a pas été poursuivi en clinique [18].
Inhibiteurs de MEK (MEK-i)
La kinase MEK occupe une position stratégique dans la voie de
signalisation de Ras-MAPK du fait qu’elle a un nombre limité
d’activateurs (Raf) et seulement deux cibles identifiées (ERK 1 et
2), ce qui en fait une bonne candidate pour les thérapies ciblées
[19]. De plus, contrairement aux anti-EGF-R tel que le cétuximab,
l’inhibition de MEK est efficace, dans des modèles précliniques,
dans les tumeurs Ras ou Raf mutées, et son effet est
d’autant plus marqué que la voie de Ras-MAPK est activée [19].
Des MEK-i ont été développés pour le traitement de nombreux
types de cancers (poumon, sein, mélanome, côlon et AP) [19]. Ils
diffèrent des inhibiteurs classiques de kinases par le fait qu’ils
ne se fixent pas sur le site de liaison à l’ATP (non-ATP
compétitifs), ce qui les rend très spécifiques de leur cible [19].
La voie de Ras-MAPK étant très souvent activée dans les AP, les
MEK-i ont logiquement fait l’objet d’études précliniques et
cliniques dans l’AP. Parmi les agents ciblant la voie de Ras-MAPK,
ce sont ceux dont le développement est, à ce jour, le plus avancé
pour le traitement de l’AP.
Les inhibiteurs de MEK sont les agents ciblant la voie de
Ras-MAPK dont le développement est, à ce jour, le plus avancé pour
le traitement de l’adénocarcinome du pancréas
Le PD98059 et l’U0126 (plus puissant) ont été les premiers
inhibiteurs sélectifs de MEK à être testés [9, 20]. Bien
qu’ils aient été largement utilisés dans des études précliniques
pour mieux comprendre la voie de Ras-MAPK et son rôle dans la
tumorigenèse pancréatique, leurs caractéristiques pharmacologiques
se sont révélées incompatibles avec leur utilisation en clinique
[9, 20].
Le CI-1040 a été le premier MEK-i à être testé chez l’homme en
2000. On savait qu’il avait une efficacité intéressante depuis les
études précliniques [9, 20]. Les toxicités les plus
fréquemment rapportées dans l’étude de phase I qui a suivi
étaient des éruptions cutanées, une diarrhée, des
nausées/vomissements et une asthénie. L’activité antitumorale était
encourageante, avec un cas de réponse partielle chez un malade
ayant un AP et une stabilité tumorale dépassant 3 mois chez
25 % des malades atteints de différents types de cancer
[9, 20]. Sur la base de ces résultats, une étude de
phase II a été menée chez 67 malades ayant un cancer du
sein, du côlon, du pancréas ou du poumon [21]. Le CI-1040 était
globalement bien toléré mais son activité anti-tumorale était
insuffisante : aucune réponse tumorale et seulement 8
(12 %) malades ont eu une stabilité tumorale. Ce manque
d’efficacité a été attribué aux propriétés pharmacocinétiques du
CI-1040 : mauvaise biodisponibilité et métabolisme trop
rapide. Le développement du CI-1040 a été arrêté et une deuxième
génération de MEK-i a été conçue.
Le PD0325901, dérivé du CI-1040 avec de meilleures propriétés
pharmacocinétiques, a été développé [9, 19, 20]. L’étude
de phase I a montré des toxicités plus sévères qu’avec le
CI-1040 (éruptions cutanées, diarrhée, nausées/vomissements et
asthénie) mais aussi une incidence élevée (10 % des cas)
d’effets secondaires ophtalmologiques précoces et réversibles (à
type de halos ou flou visuel), ainsi que 3 cas tardifs de thrombose
de la veine centrale de la rétine, qui ont conduit à l’arrêt de
l’étude [19, 20].
Actuellement, plus de 25 MEK-i, ayant une grande variété de
structures biochimiques, sont en cours d’évaluation préclinique
et/ou clinique [22]. La plupart d’entre eux sont testés en
association avec d’autres agents cytotoxiques ou des thérapies
ciblées dirigées contre la voie de Ras-MAPK ou PI3K-Akt-mTor. En ce
qui concerne l’AP, 13 essais cliniques évaluant 5 MEK-i sont en
cours (tableau 1).
Tableau 1 Essais cliniques en cours évaluant des
inhibiteurs de MEK dans le traitement du cancer du pancréas
(d’après Clinical Trials, au 23/01/2012).
| Molécule (laboratoire) |
Association |
Phase |
Cancer du pancréas exclusivement (oui/non) |
Remarques |
| GSK1120212 (GlaxoSmithKline) |
- |
I |
Non* |
|
|
| Gemcitabine |
I |
Non** |
Malades japonais |
|
| Docétaxel, erlotinib, pemetrexed, carboplatine,
nab-paclitaxel |
I |
Non** |
|
|
| Everolimus (inhibiteur de mTor) |
I |
Non** |
|
|
| GSK2141795 (inhibiteur d’Akt) |
I |
Non** |
|
|
| BKM120 (inhibiteur de PI3K) |
I |
Non** |
|
|
| Gemcitabine |
II |
Oui |
|
| AS703026 (Merck) |
Gemcitabine |
I/II |
Oui |
|
| BAY86-9766 (Bayer) |
Gemcitabine |
I/II |
Oui |
|
| AZD6244 (AstraZeneca) |
Erlotinib |
II |
Oui |
En 2e ligne, après échec de la
gemcitabine |
| MEK162 (Novartis) |
BEZ235 (inhibiteur de PI3K/mTOR) |
I/II |
Non** |
|
|
| BKM120 (inhibiteur de PI3K) |
I/II |
Non** |
|
|
| BYL719 (inhibiteur de PI3K) |
I/II |
Non** |
|
* tumeurs solides et lymphomes ; ** : tumeurs
solides
Limites actuelles et perspectives
La toxicité des MEK-i a été un des facteurs limitant leur
développement [20]. Outre les toxicités générales et digestives,
communes et acceptables (diarrhée, nausées/vomissements et
asthénie), deux effets secondaires spécifiques ont été notés :
- 1). une éruption cutanée ressemblant à celle des
anti-EGF-R (cétuximab, erlotinib), qui était attendue du fait de la
parenté de mode d’action entre ces deux classes
médicamenteuses ;
- 2). une toxicité ophtalmologique, qui a conduit à
l’arrêt du développement de certains MEK-i, et qui était, quant à
elle, moins prévisible et plus difficile à expliquer. La toxicité
précoce réversible, la plus fréquente (épanchements séreux
sous-rétiniens), paraissait dose-dépendante tandis que les rares
cas de thrombose de la veine centrale de la rétine semblaient
stochastiques.
Au vu de ces observations, il apparaît nécessaire, par prudence,
d’exclure les malades à haut risque de rétinopathie des essais
cliniques évaluant des MEK-i [20].
Deux toxicités spécifiques ont été notées avec ces
traitements : cutanée et ophtalmologique
Une autre limite des MEK-i est qu’ils sont cytostatiques plus
que cytotoxiques : ils inhibent la prolifération cellulaire
mais ne semblent pas induire l’apoptose [19]. On en devine les
conséquences dans l’utilisation, l’efficacité et l’évaluation des
MEK-i :
- 1). L’évaluation de la réponse au traitement peut être
difficile car l’effet anti-tumoral peut ne pas s’accompagner d’une
diminution de taille de la tumeur, comme c’est le cas avec les
traitements anti-angiogéniques [20]. Les critères response
evaluation criteria in solid tumors (RECIST), les plus
largement utilisés pour évaluer la réponse tumorale au traitement,
peuvent ne pas être adaptés dans cette situation et d’autres
critères (par exemple, critères de Choï) ou techniques d’imagerie
fonctionnelles (par exemple, TEP scan au FDG, IRM fonctionnelle)
pourraient être mieux corrélés à l’efficacité du traitement.
- 2). En raison de l’effet uniquement cytostatique, il est
probable que la tumeur va récidiver ou progresser à l’arrêt du
MEK-i ; ainsi, une durée de traitement prolongée (voire
indéfinie ?) pourrait être nécessaire [19, 20]. Cette
constatation rappelle ce qui a été décrit avec l’imatinib dans le
traitement des tumeurs stromales gastro-intestinales (GIST).
- 3). Cette situation « statique », où les
cellules tumorales survivent malgré l’administration du médicament,
pourrait, à terme, aboutir à l’émergence de résistances aux MEK-i,
comme cela à été décrit pour l’imatinib ou l’erlotinib [19].
- 4). L’absence d’effet cytotoxique est certainement une
des explications aux résultats décevants des MEK-i en monothérapie
et rend nécessaire leur association à d’autres médicaments
[19, 20].
Une limite des inhibiteurs de MEK est qu’ils sont
cytostatiques plutôt que cytotoxiques
En effet, la tumorigenèse pancréatique ne se réduit pas à
l’activation de la voie de Ras-MAPK, et plusieurs autres voies de
signalisation cellulaire sont impliquées. La levée de boucles de
rétrocontrôle négatif, l’activation de voies alternatives et les
interactions avec ces autres voies (en particulier, celle de
PI3K-Akt-mTor) sont responsables de résistances primaires ou
acquises aux MEK-i (figure 3)
[19]. Ceci justifie de tester l’association d’un MEK-i avec un
inhibiteur d’une autre cible, située en amont dans la même voie
(par exemple, Raf), ou dans une voie alternative (par exemple, PI3K
ou mTor). Il a également été montré que la voie de Ras-MAPK était
activée après exposition des cellules tumorales à des
chimiothérapies classiques (par exemple : doxorubicine,
docétaxel) ou à la radiothérapie, et que cette activation était
source de résistance à ces traitements [19]. Ainsi, on peut
envisager d’utiliser les MEK-i pour restaurer la sensibilité des
cellules tumorales à ces traitements « classiques » ou en
accroître l’efficacité.
La levée de boucles de rétrocontrôle négatif, l’activation de
voies alternatives et les interactions avec ces autres voies sont
responsables de résistances aux inhibiteurs de MEK
Ces phénomènes de résistance rendent par ailleurs nécessaire
l’identification de marqueurs prédictifs de réponse au traitement
par MEK-i. Il a été bien démontré dans les mélanomes que la
présence d’une mutation B-Raf V600E était prédictive de la
sensibilité aux MEK-i. Il n’existe pas pour le moment de marqueur
équivalent pour l’AP. En effet, les mutations B-Raf sont
rares, et la présence d’une mutation K-Ras n’est pas
corrélée à l’activation de la voie de Ras-MAPK et donc à la réponse
aux MEK-i [23]. L’activation de ERK (expression de la protéine dans
sa forme phosphorylée) a été étudiée comme marqueur prédictif de
réponse aux MEK-i dans le cancer du côlon, mais ni le niveau basal
d’activation de ERK ni sa diminution sous traitement n’étaient
corrélé à l’efficacité des MEK-i [24]. Une « signature
d’expression génétique de la voie de Ras » impliquant 147
gènes dont l’expression est modulée par l’activation de Ras a
montré des résultats intéressants pour prédire la sensibilité aux
MEK-i dans des lignées de cancer du poumon et du sein, mais ce type
de score complexe n’a pas été évalué dans l’AP. De plus, il semble
difficile à utiliser en routine thérapeutique [25]. Enfin, la voie
de PI3K-Akt-mTor joue un rôle majeur dans la résistance primaire et
l’échappement au traitement par MEK-i. Il a été bien démontré que
les mutations de PI3KCA (gène codant la sous-unité
catalytique de PI3k) ou de PTEN, conduisant à une activation
de cette voie alternative, étaient responsables d’une résistance
partielle ou totale aux MEK-i, justifiant là encore le
développement de traitements combinés [26].
Conclusion
MEK est une cible thérapeutique intéressante. La voie de
Ras-MAPK est impliquée dans chaque étape de la carcinogenèse
pancréatique. On peut espérer que son inhibition pourrait améliorer
le contrôle tumoral et la survie des malades ayant un AP à un stade
avancé. Cependant, pour faire face aux problèmes de résistances
primaires et acquises aux MEK-i, des associations avec d’autres
agents anti-tumoraux tels que la gemcitabine ou les inhibiteurs de
la voie PI3K-Akt-mTor sont nécessaires. Des essais cliniques sont
en cours pour répondre à cette question.
Conflits d’intérêts
PH : financement institutionnel pour essai thérapeutique
avec inhibiteur de MEK (Merck Serono). Interventions ponctuelles
pour Pfizer et Novartis.
Take home messages
- •. La voie de Ras-MAPK intervient dans toutes les étapes
de la carcinogenèse pancréatique : elle est impliquée dans la
prolifération, la différenciation, la survie cellulaire,
l’apoptose, mais aussi l’invasion/migration et l’angiogenèse.
- •. Une mutation activatrice de K-Ras est présente
dans 70 % à 90 % des adénocarcinomes du pancréas. Elle
entraîne une modification de conformation de la protéine, qui
devient constitutivement active.
- •. Des traitements ciblant EGF-R, Ras et Raf ont été
testés dans l’adénocarcinome du pancréas, sans succès, à
l’exception de l’erlotinib, qui a montré en association avec la
gemcitabine une amélioration de survie globale significative mais
modeste.
- •. Parmi les agents ciblant la voie de Ras-MAPK, les
inhibiteurs de MEK sont ceux dont le développement est, à ce jour,
le plus avancé en clinique.
- •. Les limites actuelles de ces traitements tiennent à
leur effet plus cytostatique que cytotoxique, ainsi qu’aux
résistances primaires et acquises. Des associations avec d’autres
molécules (chimiothérapie ou thérapie ciblée) sont en cours
d’évaluation.
Références
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