ARTICLE
hpg.2012.0705
Auteur(s) : Christophe Hézode christophe.hezode@hmn.aphp.fr
Hôpital Henri Mondor,
Université Paris-Est,
service d’hépatologie et de gastroentérologie,
51 Avenue du maréchal de Lattre de Tassigny,
94010 Créteil cedex ; Inserm U955,
Créteil
Tirés à part : C. Hézode
Introduction
L’optimisation du traitement antiviral de l’hépatite chronique C
est essentielle pour prévenir l’échec thérapeutique, afin de
réduire le développement des complications et augmenter la survie
des malades. Les deux premiers inhibiteurs de la protéase du virus
de l’hépatite C (VHC), le bocéprévir (BOC) et le télaprévir (TVR),
administrés en association avec l’interféron pégylé α (IFN-PEG) et
la ribavirine (RBV) (trithérapie), augmentent significativement les
taux de guérison dans toutes les populations de malades infectés
par un VHC de génotype 1, y compris les malades difficiles à
traiter comme ceux ayant une cirrhose. Dans les essais de
phase III, les taux de réponse virologique soutenue (RVS)
variaient de 66 à 75 % chez les malades n’ayant jamais été
traités [1-3], de 75 à 86 % chez les répondeurs rechuteurs, de
52 à 57 % chez les malades répondeurs partiels et étaient aux
alentours de 30 % chez les malades répondeurs nuls (uniquement
avec le TVR) [4, 5]. Le gain thérapeutique apporté par la
trithérapie était de 25 à 60 % par rapport à la bithérapie
classique en fonction du statut du malade [1-5].
En 2012, la trithérapie est devenue le traitement de
référence de l’hépatite Chronique C de génotype 1
Cette nouvelle ère thérapeutique qui s’ouvre pour l’hépatite
chronique C nécessite cependant pour le médecin une vigilance
accrue et pour le malade une surveillance étroite et une éducation
thérapeutique bien conduite. En effet, la gestion des effets
secondaires, plus nombreux avec la trithérapie, joue un rôle-clé en
améliorant l’observance et en réduisant les arrêts prématurés de
traitement. De plus, les interactions médicamenteuses peuvent avoir
un impact sur l’efficacité et/ou la tolérance du traitement
antiviral et doivent être gérées de façon appropriée pour chaque
malade.
Observance thérapeutique
L’administration des inhibiteurs de protéase est contraignante,
car ils doivent être pris toutes les huit heures avec de la
nourriture et le nombre de comprimés supplémentaires par rapport à
la bithérapie varie de 6 à 12 par jour en fonction de la molécule
choisie. Il est probable que l’oubli de quelques doses ou le
non-respect stricto sensu de l’intervalle entre les prises
ait peu d’impact sur les taux de RVS. En revanche, il a été montré
pour le BOC que la réduction de la durée du traitement
(< 80 %) influençait négativement les chances de guérison
[6]. De plus, la dose d’inhibiteurs de protéase ne doit pas être
réduite en raison d’un risque accru de sélection de variants viraux
résistants et d’échec thérapeutique. L’éducation du malade est donc
un enjeu critique pour une bonne observance.
La dose d’inhibiteurs de protéase ne doit pas être réduite en
raison d’un risque accru de sélection de variants viraux résistants
et d’échec thérapeutique
Gestion des effets secondaires
Dans les essais de phase III, les effets secondaires étaient
plus fréquents avec la trithérapie que la bithérapie : il
s’agissait essentiellement d’une anémie observée avec le BOC et le
TVR et de manifestations cutanées observées uniquement avec le TVR.
Cependant, une prise en charge appropriée de ces effets secondaires
permettait d’éviter le plus souvent l’arrêt prématuré du traitement
antiviral.
Anémie
La fréquence de l’anémie (hémoglobine < 10 g/dL) était plus
élevée de 20 % chez les patients traités par trithérapie que
ceux traités par bithérapie avec les deux inhibiteurs, mais
également plus sévère [1-5]. Pour le TVR, l’analyse de la cinétique
de décroissance de l’hémoglobine a montré une diminution plus
rapide et plus marquée chez les malades traités par trithérapie que
chez ceux recevant une bithérapie [7]. Le nadir de l’hémoglobine
était observé à la douzième semaine de trithérapie avec une valeur
plus basse d’environ 1 à 1,5 g/dL par rapport à celle observée
avec la bithérapie [7]. Après l’arrêt du TVR, le taux d’hémoglobine
remontait en 8 semaines environ pour atteindre celui observé avec
la bithérapie [7]. Les données de cinétique de décroissance de
l’hémoglobine avec le BOC ne sont pas connues, mais l’anémie est
plus prolongée qu’avec le TVR en raison d’une durée d’exposition au
BOC plus longue (24 à 44 semaines) comparée à celle de
12 semaines pour le TVR. Cette diminution plus rapide et plus
prononcée de l’hémoglobine avec la trithérapie nécessite une
surveillance régulière et plus fréquente du taux l’hémoglobine, et
une prise en charge rapide, notamment au cours des douze premières
semaines de trithérapie. Dans les essais cliniques, l’anémie a été
gérée de différentes manières : réduction de la dose de
RBV chez 20 à 25 % des malades, utilisation d’érythropoeïtine
(EPO) chez plus de 40 % des patients traités par BOC (l’EPO
n’était pas autorisée avec le TVR) et transfusion sanguine chez
moins de 5 % des malades [1-5].
La diminution plus rapide et plus prononcée de l’hémoglobine
avec la trithérapie nécessite une surveillance régulière et plus
fréquente de son taux et une prise en charge rapide, notamment au
cours des douze premières semaines de trithérapie
L’impact et la gestion de l’anémie chez les malades ayant une
cirrhose compensée sont mal documentés dans les essais de phase
III, leur nombre étant très limité. Les données préliminaires de
l’observatoire CUPIC de l’ANRS sur les 310 premiers malades,
ayant une cirrhose compensée en échec de la bithérapie ayant reçu
au moins 16 semaines de trithérapie, montrent une mauvaise
tolérance hématologique [8]. Ainsi, une anémie
(hémoglobine < 10 g/dL) était observée chez 49 % des
malades traités par TVR, 55 % d’entre eux ayant nécessité la
prise d’EPO et 18 % une transfusion sanguine [8]. Pour le BOC,
les données étaient similaires : anémie observée chez
38 % des malades, 52 % d’entre eux ayant nécessité la
prise d’EPO et 6 % une transfusion sanguine [8]. Par ailleurs,
l’analyse préliminaire de la tolérance dans cette cohorte CUPIC a
montré également un taux élevé d’événements indésirables graves de
29 à 51 % comparés à 9 à 14 % dans les essais de
phase III [8]. Ces résultats suggèrent que la trithérapie doit
être administrée avec précaution chez les malades ayant une
cirrhose compensée et qu’un suivi rapproché est nécessaire. Une
consultation médicale mensuelle, une consultation infirmière
d’accompagnement et d’éducation thérapeutique et la réalisation
d’une numération hebdomadaire sont recommandées au cours des trois
premiers mois de trithérapie chez les malades ayant une cirrhose
compensée.
Une consultation médicale mensuelle, une consultation
infirmière d’accompagnement et d’éducation thérapeutique et la
réalisation d’une numération hebdomadaire sont recommandées au
cours des trois premiers mois de trithérapie chez les malades ayant
une cirrhose compensée
Manifestations cutanées
Les effets secondaires cutanés liés à la prise de l’IFN-PEG et
de la RBV sont bien connus. L’ajout du TVR entraîne une
augmentation de la fréquence de survenue d’une éruption
cutanée : 55 % versus 33 % avec la bithérapie
[9]. L’éruption cutanée observée avec la trithérapie était
similaire à celle observée avec la bithérapie, correspondant à une
dermatite eczématiforme souvent associée à un prurit. Plus de
90 % des éruptions cutanées étaient minimes (grade 1) ou
modérées (grade 2) et ne s’aggravaient que rarement
(< 10 %). Cependant, 5 % des malades environ ont
développé d’emblée un rash sévère (atteinte > 50 % de la
surface corporelle) [9] et 14 cas suspects de SCAR (severe
cutaneous adverse reaction) ont été rapportés parmi les
3 000 malades traités par TVR dans les essais cliniques [9].
Il s’agissait de 11 cas de DRESS (drug rash/reaction with
eosinophilia and systemic symptoms), dont 3 cas seulement
ont été validés par un panel d’experts dermatologues, et de
3 cas de Stevens Johnson Syndrome (SJS) dont 1 cas n’a
pas été retenu par le panel en raison de sa survenue
11 semaines après l’arrêt du TVR [9]. L’existence de
différentes formes de sévérité de ces effets secondaires cutanés a
nécessité la mise en place d’un plan de gestion du rash [9]. Le
traitement par TVR peut être maintenu en présence d’une éruption
localisée (grade 1). L’avis du dermatologue n’est pas
indispensable. En cas de rash modéré (grade 2), le TVR peut
être maintenu après un avis dermatologique et un suivi régulier,
l’extension de l’éruption devant faire arrêter le TVR. En présence
d’une éruption sévère (grade 3), le TVR doit être stoppé
définitivement. La survenue d’une suspicion de SCAR doit aboutir à
l’arrêt de l’ensemble du traitement antiviral [9]. Dans ces deux
dernières situations, une prise en charge dermatologique est
indispensable [9]. Ainsi, même si la majorité des effets
secondaires cutanés est gérable par l’hépatologue, l’existence de
formes sévères, qui n’avaient pas été rapportées avec la
bithérapie, impliquent une sensibilisation et une éducation du
malade qui doit, d’une part, être attentif et réactif et, d’autre
part, connaître la démarche à suivre en cas d’éruption cutanée
(contact avec l’équipe soignante, envoi de photos prises avec
téléphone portable, etc.). La prescription de TVR nécessite la mise
en place d’une collaboration entre l’hépatologue et un dermatologue
référent formé à la gestion de l’éruption cutanée liée au TVR et
disponible pour voir rapidement un malade en cas d’effet secondaire
cutané sérieux.
La prescription de télaprévir nécessite la mise en place d’une
collaboration entre l’hépatologue et un dermatologue référent formé
à la gestion de l’éruption cutanée et disponible pour voir
rapidement un malade en cas d’effet secondaire cutané sérieux.
Gestion des interactions médicamenteuses
Les deux inhibiteurs de protéase du VHC sont métabolisés par les
cytochromes P450 3A4 et 3A5 (CYP3A4/5) et sont des inhibiteurs ces
cytochromes ; il en résulte des interactions avec d’autres
médicaments métabolisés par les mêmes voies avec
4 conséquences possibles : a) molécule avec induction des
CYP3A et diminution de la concentration plasmatique de l’inhibiteur
de protéase, b) molécule avec inhibition des CYP3A et risque de
surdosage de l’inhibiteur de protéase, c) Inhibition par
l’inhibiteur de protéase et surdosage d’autres molécules et d)
augmentation de l’élimination de médicaments par l’inhibiteur de
protéase et baisse de la concentration plasmatique et d’efficacité
d’autres médicaments.
Certaines associations sont strictement contre-indiquées en
raison d’un risque pouvant mettre en jeu le pronostic vital
impliquant l’instauration d’un traitement alternatif par des
molécules non métabolisés par le CYP 3A, d’autres sont possibles
mais nécessitent des adaptations de posologie. Pour certaines
molécules, il n’y a pas d’interactions avec les inhibiteurs de
protéase. En pratique, les médecins pourront s’aider de différents
documents disponibles sur plusieurs sites web et téléchargeables
pour anticiper les interactions médicamenteuses et guider les choix
thérapeutiques (www.Pharmacoclin.ch ;
www.hep-druginteractions.org ;
www.drugs.com/drug-interactions ; etc.). Un contrôle précis
des comédications est indispensable avant la mise en route et tout
au long de la trithérapie.
Un contrôle précis des comédications est indispensable avant
la mise en route et tout au long de la trithérapie
Conclusion
La trithérapie représente un progrès considérable pour la
réussite du traitement chez les malades ayant une hépatite C
de génotype 1. Cependant, elle s’accompagne de contraintes qui
peuvent avoir un impact négatif sur l’observance d’effets
secondaires plus fréquents et sévères, notamment l’anémie et le
rash, qui nécessitent une surveillance intensive et une gestion
parfois complexe, en particulier en cas de cirrhose compensée et,
enfin, des interactions médicamenteuses qu’il faut anticiper et
contrôler pendant la trithérapie. La vigilance de l’équipe
soignante et l’éducation du malade sont des facteurs clés pour la
réussite du traitement.
Conflits d’intérêts
CH est orateur pour Janssen et MSD
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