ARTICLE
hpg.2012.0691
Auteur(s) : Thierry Lecomte1,2,3 thierry.lecomte@med.univ-tours.fr,
Audrey Payancé2,3, Alexandre Aubourg3, Hervé Watier1,2,4, Gilles Paintaud1,2,5
1 Université François-Rabelais de Tours
2 CNRS, UMR 7292 (GICC)
3 Service d’hépatogastroentérologie et de
cancérologie digestive,
CHRU de Tours,
Hôpital Trousseau,
37044 Tours Cedex 9
4 CHRU de Tours,
Hôpital Bretonneau,
laboratoire d’immunologie,
37044 Tours Cedex 9
5 CHRU de Tours,
Hôpital Bretonneau,
laboratoire de pharmaco-toxicologie,
37044 Tours Cedex 9
Tirés à part : T. Lecomte
Les anticorps monoclonaux (Acm) sont des macromolécules
complexes, créées et produites grâce à des procédés de
biotechnologie complexes auxquels sont associés des manipulations
génétiques d’organismes vivants [1, 2]. Ils se différencient
ainsi des médicaments « classiques » qui sont de petites
molécules synthétisées chimiquement ou obtenues par extraction le
plus souvent d’espèces végétales. Les Acm recombinants, utilisés en
thérapeutique depuis plus d’une dizaine années, ont révolutionné la
prise en charge de nombreuses pathologies digestives telles que les
maladies inflammatoires chroniques de l’intestin (MICI) et le
cancer colorectal [3-8]. L’utilisation thérapeutique de cette
nouvelle classe médicamenteuse correspondant à des immunoglobulines
s’appuie sur le concept de l’immunothérapie passive [9]. Les
caractéristiques pharmacologiques de ces biomédicaments (mécanismes
d’actions, propriétés pharmacocinétiques) sont similaires à celles
des immunoglobulines endogènes [3, 10]. Le répertoire des Acm
thérapeutiques est par nature infini, d’où une infinité de cibles
thérapeutiques potentielles, dont la seule limite est qu’elles
soient présentes dans les milieux extracellulaires ou à la surface
des cellules. C’est ainsi que plus de 200 Acm sont
actuellement en phase d’essais cliniques, et que plusieurs
centaines d’autres sont dans les pipelines des firmes
pharmaceutiques [11, 12]. À ce jour, une dizaine d’Acm
thérapeutiques ont une autorisation de mise sur le marché (AMM) en
pathologie digestive (tableau
1). Les règles qui déterminent les différents
suffixes de la dénomination commune des Acm sont exposées dans le
tableau 2.
Tableau 1 Anticorps thérapeutiques actuellement sur le
marché et indiqués en pathologie digestive.
| Sous-type |
Anticorps |
Dénomination commerciale |
Cible
antigénique |
Classe |
Indication(s) |
| Murins |
muromonab-CD3 |
Orthoclone
OKT3® |
CD3 |
IgG2a murine |
Rejet de greffe |
| catumaxomab |
Removab® |
EpCAM/
CD3 |
Bispécifique souris/rat
mIgG2a/rIgG2b |
Ascite néoplasique |
| Chimériques |
rituximab |
MabThera® |
CD20 |
IgG1κ |
LMNH |
| cétuximab |
Erbitux® |
EGFR |
IgG1κ |
CCRM |
| infliximab |
Remicade® |
TNF-α |
IgG1κ |
MC, RCH |
| basiliximab |
Simulect® |
CD25 |
IgG1κ |
Rejet de greffe |
| Humanisés |
trastuzumab |
Herceptin® |
erbB2
(HER2/neu) |
IgG1κ |
Cancer gastrique métastatique |
| bévacizumab |
Avastin® |
VEGF |
IgG1κ |
CCRM |
| daclizumab |
Zenapax® |
CD25 |
IgG1κ |
Rejet de greffe |
| éculizumab |
Soliris® |
C5 |
IgG2/4κ |
Hémoglobinurie paroxistique nocturne |
| daclizumab |
Zénapax® |
CD25 |
IgG1κ |
Rejet de greffe |
Intégralement
Humains |
adalimumab |
Humira® |
TNF-α |
IgG1κ |
MC, RCH |
| panitumumab |
Vectibix® |
EGFR |
IgG2κ |
CCRM |
Abréviations : LMNH : lymphome malin non
hodgkinien ; CCRM : cancer colorectal métastatique :
MC : maladie de Crohn ; RCH : rectocolique
hémorragique.
Tableau 2 Dénomination des anticorps.
| Antépénultième syllabe |
Avant-dernière syllabe |
Dernière syllabe |
| Maladie ou système cible |
Génération d’anticorps |
Abréviation de « monoclonal
antibody » |
| tu |
cancer |
(m)o |
murin |
|
| li |
système immunitaire |
xi |
chimérique |
|
| ci(r) |
système cardiovasculaire |
zu |
humanisé |
mab |
| vi(r) |
virus |
(m)u |
humain |
|
| bac |
bactérie |
|
| |
Structures et fonctions des anticorps thérapeutiques
Les succès de cette nouvelle classe thérapeutique sont liés aux
caractéristiques structurales et fonctionnelles des anticorps
[3, 13]. Les anticorps ont en effet une forte affinité et une
très grande spécificité pour leur antigène. Leurs mécanismes
d’action sont divers : antagoniste/agoniste, induction
d’apoptose, internalisation/dégradation de l’antigène ou encore
fonctions effectrices cytotoxiques. Tous les Acm thérapeutiques
actuellement sur le marché sont des immunoglobulines de classe IgG
et la plupart appartiennent à la sous-classe des IgG1 (l’isotype de
la chaîne lourde étant γ1). Les IgG sont des glycoprotéines
hétérodimériques d’environ 150 kDa constituées de 2 chaînes
lourdes et de deux chaînes légères. Les chaînes sont reliées entre
elles par des ponts disulfures. Les chaînes légères sont
constituées d’un domaine variable (VL) et d’un domaine constant
(CL) et les chaînes lourdes d’un domaine variable (VH), de trois
domaines constants (CH 1, 2 et 3) et d’une région
charnière (H) située entre les domaines CH1 et CH2. Une
immunoglobuline est constituée de deux entités structurales et
fonctionnelles : une région Fab (portion se liant à
l’antigène) qui contient les domaines variables (VH et VL) des
chaînes lourdes (H) et légères (L), et la région Fc (fragment
cristallisable) (figure 1).
Ces deux parties de l’immunoglobuline sont reliées entre elles par
une région flexible dite « charnière » qui permet des
torsions facilitant la fixation de l’anticorps à l’antigène cible
localisé dans différents plans de l’espace.
La plupart des anticorps monoclonaux thérapeutiques sont des
immunoglobulines d’isotype IgG1 avec les mêmes fonctionnalités que
les IgG1 endogènes
La partie de l’anticorps qui interagit avec l’épitope de
l’antigène cible est appelée paratope [14]. Il est localisé
sur les domaines variables VH et VL. Au sein de ces domaines, six
régions dites hypervariables et appelées CDR
constituent la zone de contact avec l’épitope et confèrent la
spécificité de liaison entre l’anticorps et son antigène cible. Le
site de liaison entre l’anticorps et l’antigène implique entre
6 et 20 acides aminées et cette liaison spécifique est
non covalente et réversible. Les IgG sont bivalentes car elles
possèdent deux bras Fab capables de se lier chacun avec l’épitope
d’un antigène. Les anticorps sont capables de se lier à une grande
variété de substances antigéniques (sucres, lipides, protéines,
produits chimiques…) mais un bras Fab donné ne reconnaîtra qu’un
seul épitope, même si ce dernier peut être partagé par plusieurs
antigènes. Il s’agit alors d’une réaction croisée d’un anticorps
avec un autre antigène.
Les IgG sont bifonctionnelles car en plus des liaisons possibles
des portions Fab avec les antigènes, la région Fc a la capacité de
se lier à des récepteurs pour la portion des IgG (FcγR) ou au
complément ainsi qu’au récepteur FcRn (neonatal Fc receptor)
(figure
2) [15-17]. La région Fc de l’anticorps contrôle
ainsi deux fonctions effectrices. Il s’agit de l’activation de la
voie classique du complément et l’engagement des récepteurs FcγR
pour la région Fc des immunoglobulines exprimés par des cellules de
l’immunité telles que les macrophages et les lymphocytes NK. Cette
région Fc joue également un rôle important dans le métabolisme des
immunoglobulines car elle a la capacité de se fixer au récepteur
FcRn qui intervient dans le recyclage des immunoglobulines leur
conférant ainsi une demi-vie longue [10, 17]. À titre
d’exemple, la demi-vie des immunoglobulines endogènes de type IgG1
est d’environ 20 jours. L’élimination des IgG résulte
principalement d’un catabolisme intracellulaire, notamment
endothélial, faisant intervenir les enzymes lysosomiales. Comme la
plupart des protéines circulantes, l’internalisation
intracellulaire des IgG fait intervenir des mécanismes de
pinocytose ou d’endocytose. La capture des IgG par le FcRn exprimé
à la surface des cellules et dans le compartiment vésiculaire
intracellulaire permet d’extraire les IgG du catabolisme
endothélial et de les restituer intégralement dans la circulation.
L’albumine bénéficie également de cette voie de recyclage. Ce
mécanisme de recyclage est énergiquement plus économique pour
l’organisme que la synthèse de novo de ces molécules. La
transcytose des IgG d’un pôle à l’autre des épithéliums, des
endothéliums et de la barrière fœto-placentaire fait également
intervenir le FcRn qui possède donc un rôle clef dans la
biodistribution des IgG dans l’organisme. Par conséquent, le FcRn
est étroitement associé à la pharmacocinétique des anticorps
thérapeutiques. Le catabolisme intracellulaire d’une IgG fixée par
ses domaines Fab sur son antigène cible à la surface d’une cellule
fait également intervenir un mécanisme d’endocytose. Quand cette
voie d’élimination est prépondérante on parle d’élimination
dépendante de la cible, par définition saturable.
Les effets pharmacodynamiques des anticorps monoclonaux sont
liés au caractère bifonctionnel des IgG
Les antigènes cibles des anticorps monoclonaux thérapeutiques
recombinants
Parmi les paramètres qui interviennent dans le développement
d’un Acm recombinant thérapeutique, le choix de l’antigène cible
est l’élément primordial [15]. Il est guidé principalement par
l’importance de la molécule cible endogène dans la physiopathologie
de la maladie à traiter ainsi que d’un compromis entre son
efficacité clinique et ses éventuels effets secondaires. Les cibles
des Acm thérapeutiques sont de deux types : des molécules
solubles (cytokines, complément, facteurs de croissance) et des
protéines membranaires (tableau
1).
La première cytokine pour laquelle un Acm thérapeutique,
l’infliximab, a été développé est le tumor necrosis
factor α (TNF-α) qui a un rôle central dans la
physiopathologie des MICI [4]. Le TNF-α est présent à l’état
soluble mais également membranaire à la surface de certaines
cellules telles que des lymphocytes T et des macrophages,
impliquées dans les mécanismes de défenses anti-tuberculeux
favorisant ainsi la réactivation d’une infection latente, comme
cela a été bien documenté chez les patients traités par infliximab
[18]. En raison de l’importance de la voie du vascular
endothelial growth factor (VEGF) dans la néoangiogenèse
tumorale, le ciblage du VEGF a abouti à la mise au point du
bévacizumab, un Acm anti-VEGF, qui est devenu un traitement
standard du cancer colorectal métastatique.
L’effet des Acm thérapeutiques qui ciblent des antigènes
membranaires induit le plus souvent des mécanismes moléculaires
intracellulaires tels que des effets antagonistes sur des voies de
signalisation. Dans le cas des Acm qui ciblent une protéine
transmembranaire, la portion Fc de l’Acm de type IgG1 a la capacité
de recruter des cellules effectrices telles que des cellules NK et,
par conséquent, d’induire une cytotoxicité dépendante des anticorps
(ADCC) comme cela a été démontré par exemple avec le rituximab dans
le traitement des lymphomes non-hodgkiniens [16]. Les facteurs qui
déterminent l’activité d’un Acm thérapeutique ciblant un antigène
membranaire sont l’affinité de l’anticorps pour son antigène et des
mécanismes de modulation antigénique tels que l’internalisation des
protéines cibles ou des phénomènes de protéolyse impliqués dans le
clivage des protéines membranaires. Les principales cibles
membranaires pour lesquelles des Acm ont une AMM en pathologie
digestive sont des récepteurs de facteurs de croissance tels que
l’epidermal growth factor receptor (EGFR) (cetuximab,
panitumumab) et l’human epidermal growth factor
receptor-2/neu (HER2) (trastuzumab), des molécules d’adhérence
impliquées dans les interactions intercellulaires telles que
l’epithelial cell adhesion molecule (EpCAM) (catumaxomab),
des récepteurs de cytokine tels que le CD25, la chaîne α du
récepteur de l’interleukine 2 (basiliximab, daclizumab) ou des
protéines transmembranaires dont la fonction n’est pas complètement
élucidée telles que le CD20 (rituximab). De nombreux Acm
thérapeutiques actuellement en développement ciblent d’autres
récepteurs membranaires tels que le récepteur de l’insulin
growth factor 1 (IGF-1R), le récepteur de l’hepatocyte
growth factor (HGFR ou c-MET) ou les récepteurs du VEGF.
Certains Acm thérapeutiques ont un effet agoniste, c’est-à-dire que
leur mode d’action thérapeutique résulte de leur capacité à mimer
l’action du ligand naturel d’un récepteur. C’est le cas des Acm
thérapeutiques qui ciblent les récepteurs TRAIL (TNF-related
apoptosis-inducing ligand) des cellules tumorales dans le but
d’induire un signal de mort cellulaire par apoptose.
Les antigènes cibles des anticorps monoclonaux sont des
cytokines circulantes ou des domaines extramembranaires de
protéines membranaires
Développement des anticorps monoclonaux
Les avancées considérables réalisées ces dernières années dans
le domaine des biotechnologies sont à l’origine du développement et
des succès de cette nouvelle classe médicamenteuse. L’élément
princeps de cette avancée trouve sa source dans les progrès
biotechnologiques qui ont permis de produire des Acm sous forme
recombinante dans des cellules de mammifères [2]. La production et
l’optimisation des anticorps monoclonaux nécessitent une
bio-ingénierie capable de manipuler les régions Fab et Fc des
immunoglobulines. Cela est également le cas pour les procédés de
production à une échelle industrielle de même que pour la maîtrise
de la stabilité, de l’immunogénicité et de la biodisponibilité des
Acm thérapeutiques.
Bio-ingénierie des régions Fc et Fab
La plupart des Acm actuellement sur le marché en pathologie
digestive sont des IgG1 qui est la principale sous-classe capable,
avec sa portion Fc, d’activer la voie classique du complément et
d’induire une ADCC avec les récepteurs Fcγ présents à la surface de
cellules immunitaires effectrices. Si cette fonction effectrice
liée à la portion Fc de l’anticorps n’est pas souhaitée, le choix
se porte alors vers une IgG de la sous-classe 4 ou 2.
Afin d’optimiser cette fonction effectrice des IgG1, des techniques
de bio-ingénierie ont été développées pour modifier leur portion Fc
[3, 19]. Il s’agit par exemple de modifications de la
glycosylation permettant la production de glycoformes non
fucosylées avec une activité ADCC plus forte. En effet, les
anticorps sont en partie constitués de glycannes qui représentent 2
à 3 % de la masse de l’immunoglobuline. La glycosylation des
anticorps joue un rôle, non seulement dans les fonctions
effectrices liées à la portion Fc, mais également dans
l’antigénicité et l’immunogénicité des anticorps. En fonction du
système de production d’un anticorps (cellules de mammifères,
cellules végétales ou levures), différentes glycoformes d’un même
anticorps sont possibles dont certaines peuvent être reconnues par
le système immunitaire. C’est le cas, par exemple, d’un oligoside
(le galactose(Gal)-α-1,3-Gal) présent sur la chaîne lourde de la
portion Fab du cetuximab, lié au fait que cet anticorps soit
produit dans des cellules murines. Cet oligoside est responsable
des réactions anaphylactiques lors des premières perfusions de
cetuximab, chez des patients possédant des anticorps de type IgE
anti-galactose(Gal)-α-1,3-Gal préexistants [20]. À noter qu’il est
possible de détecter les anticorps IgE anti-Gal-α-1,3-Gal au moyen
de tests immunologiques simples, mais ce type de test n’est
malheureusement pas encore disponible en routine. Pour remédier à
ce type de problème, les systèmes de production peuvent être
modifiés afin d’empêcher la formation de glycoformes
potentiellement immunogéniques.
Les modifications des domaines variables des anticorps au moyen
de mutations aléatoires ou dirigées permettent de moduler
l’interaction antigène-anticorps dans le but, par exemple, de
modifier l’affinité de l’anticorps pour l’antigène ou pour
augmenter la spécificité de cette interaction.
La glycosylation des anticorps monoclonaux joue un rôle dans
leur immunogénicité mais également dans l’activité des fonctions
effectrices liées à leur portion Fc
Les anticorps monoclonaux murins
L’histoire des Acm débute en 1975, avec la mise au point de la
technique des hybridomes par Köhler et Milstein [1]. La fusion d’un
lymphocyte B murin normal, produisant un seul anticorps, et d’une
cellule myélomateuse murine immortelle, non sécrétrice d’anticorps,
produit un hybridome immortel producteur d’un Acm murin
[2, 13]. Cet hybridome produit une IgG unique dirigée contre
un épitope unique. Ces Acm murins ont plusieurs inconvénients qui
ont limité leur utilisation en thérapeutique. D’une part, une
demi-vie d’élimination très courte avec pour corollaire une
biodisponibilité et une durée d’action qui sont très limitées.
D’autre part, une mise en jeu des fonctions effectrices humaines
liées aux récepteurs Fcγ et au complément qui est très faible avec
les IgG murines. De plus, ils induisent une réponse immunitaire
chez les patients traités, conduisant à la formation d’anticorps
humains anti-souris ou HAMA (human anti-mouse antibody) qui
a pour conséquences un raccourcissement encore plus important de la
demi-vie de l’anticorps et une neutralisation de sa capacité à
fixer l’antigène, voire le déclenchement de signes cliniques liés à
la formation de complexes immuns, pouvant aller jusqu’à une maladie
sérique. Ces inconvénients ont ainsi limité l’utilisation
thérapeutique des anticorps murins. Néanmoins, deux Acm murins ont
été mis sur le marché : le muromonab, un anticorps anti-CD3
indiqué dans le traitement des rejets de greffe, et le catumaxomab,
un anticorps bispécifique anti-EpCAM et anti-CD3, indiqué dans le
traitement de l’ascite néoplasique. Les progrès réalisés dans le
domaine des biotechnologies ont permis l’humanisation progressive
des Acm murins afin de pallier la majorité de leurs inconvénients
(figure
3).
L’humanisation des anticorps monoclonaux murins au moyen des
progrès réalisés dans le domaine des biotechnologies a permis un
développement important de cette classe médicamenteuse
Les anticorps monoclonaux recombinants chimériques
Le développement d’Acm chimériques caractérisés dans la
nomenclature par le suffixe «-ximab » a été la première étape
vers un développement plus large en clinique de cette classe
thérapeutique [2, 13]. Les Acm chimériques sont constitués de
régions variables murines fusionnées à des régions constantes
humaines. La formation de ces Acm dits recombinants s’opère
au moyen de l’expression par des cellules de mammifères
transfectées par des plasmides codant les chaînes lourdes et
légères qui sont fusionnées. Un des premiers Acm de ce type, mis
sur le marché en 1998, est le rituximab qui a profondément modifié
la prise en charge thérapeutique des lymphomes malins
non-hodgkiniens. Les fragments Fab de cet anticorps de type IgG1
ciblent le CD20 situé à la surface des lymphocytes B permettant
leur lyse. Il a été montré que la lyse des lymphocytes B par le
rituximab dépend en partie d’une ADCC qui résulte d’interactions
entre la portion Fc du rituximab et les récepteurs FcγR présents à
la surface des cellules effectrices immunitaires effectrices
[15].
Le basiliximab, qui est indiqué dans la prévention du rejet aigu
du greffon en transplantation, cible la chaîne α du récepteur de
l’interleukine-2 (CD25) dont il est un antagoniste compétitif
empêchant ainsi la liaison de l’interleukine-2 à ce récepteur et
ainsi la prolifération des lymphocytes T. L’infliximab, mis sur le
marché en 1998, est également un Acm chimérique qui a largement
démontré son efficacité dans la maladie de Crohn et la rectocolite
hémorragique [4, 5]. Le cétuximab mis sur le marché en 2004,
est un antagoniste du récepteur de l’EGF, occultant partiellement
la région où se fixe le ligand et empêchant la dimérisation de
l’EGFR nécessaire à la transduction du signal [6, 8]. Le
cétuximab est indiqué dans le traitement du cancer colorectal
métastatique et il induit parfois des réactions d’hypersensibilité
médiées par des IgE anti-Gal-α-1,3-Gal [20].
Les anticorps monoclonaux recombinants humanisés
Comme cela a clairement été montré avec l’infliximab, certains
patients traités par Acm chimériques développent des anticorps
dirigés contre la partie murine des Acm administrés, porteuse de
l’idiotype de l’anticorps [21]. L’idiotype d’un anticorps
correspond à un épitope propre à l’anticorps situé à proximité ou
sur le site de liaison de l’anticorps à l’antigène. Ceci a deux
conséquences néfastes : une diminution importante des
concentrations sériques et de l’efficacité clinique de l’infliximab
en raison de la formation de complexes infliximab-anticorps induits
et la survenue de réactions d’intolérance lors des injections
d’infliximab. Dans l’espoir de réduire cette immunogénicité, des
Acm présentant un plus grand degré d’humanisation des régions
variables ont été développés : ce sont les anticorps dits
« humanisés » et caractérisés par le suffixe
« -zumab » [22]. L’obtention de ces Acm de 2e
génération est complexe car les séquences codant les régions
murines déterminant la complémentarité avec l’antigène doivent être
greffées sur des séquences codant des régions charpentes des
domaines variables humains, tout en préservant leur structure et
donc les propriétés de liaison à l’antigène (affinité et
spécificité). Les Acm humanisés actuellement prescrits en
pathologie digestive sont le traztuzumab et le bévacizumab. Le
trastuzumab, qui cible le domaine extracellulaire du récepteur
HER2, est indiqué dans le cancer gastrique avancé sur-exprimant ce
récepteur. Enfin, l’éculizumab, qui cible la fraction C5 du
complément, est indiqué dans le traitement de l’hémoglobinurie
nocturne paroxystique et vient d’être utilisé avec succès dans les
épidémies de syndrome hémolytique et urémique provoquées par des
E. coli entéro-hémorragiques.
Les anticorps monoclonaux recombinants intégralement
humains
Une 3e génération d’Acm recombinants intégralement
humains (« fully human » ; caractérisés dans
la nomenclature par le suffixe «-mumab ») a été développée par
les firmes pharmaceutiques dans la perspective de réduire encore
l’immunogénicité des anticorps. Cette nouvelle génération est le
fruit de développements technologiques très complexes qui ont
permis, par exemple, la création de souris dont les gènes
d’immunoglobulines ont été remplacés par des gènes
d’immunoglobulines humains. Les deux Acm intégralement humains
actuellement prescrits sont l’adalimumab (un anti-TNF-α) indiqué
dans la maladie de Crohn et le panitumumab (un anti-EGFR) indiqué
dans le traitement du cancer colorectal avancé. Le caractère
complètement humanisé d’un Acm thérapeutique n’est pas synonyme
d’absence d’immunogénicité car il persiste toujours l’idiotype de
l’anticorps. Par exemple, il a été rapporté, chez les patients
traités par adalimumab, l’apparition d’anticorps anti-adalimumab
qui semble associée à une diminution des concentrations sériques et
à la perte d’efficacité de l’adalimumab [23].
L’humanisation des anticorps monoclonaux réduit leur
immunogénicité mais n’exclut pas l’induction d’anticorps dirigés
contre eux
Conclusion
Les Acm thérapeutiques qu’ils soient, murins, chimériques,
humanisés ou totalement humains sont actuellement une classe
incontournable de biomédicaments en pathologie digestive. Ils ont
permis des avancés thérapeutiques majeures ces dix dernières
années, principalement en cancérologie digestive et dans les MICI.
C’est le cas par exemple des Acm anti-TNFα dont les bénéfices dans
la prise en charge des patients atteints de MICI s’apparentent aux
succès obtenus avec les inhibiteurs de la pompe à proton dans le
traitement de l’ulcère gastroduodénal durant les années
quatre-vingt-dix. Comme le nombre d’antigènes pouvant être ciblés
par les anticorps est potentiellement infini, cette nouvelle classe
de médicaments devrait continuer à devenir incontournable dans les
prochaines décennies et couvrir de nombreux autres champs de notre
spécialité. Compte-tenu des interactions étroites de cette classe
médicamenteuse avec notre système immunitaire, il convient de
signaler qu’il n’existe pas de modèles animaux précliniques
parfaitement pertinents permettant d’évaluer de façon fiable ces
interactions dans le développement de ces biomédicaments.
Take home messages
- •. Le développement des Acm thérapeutiques est le
résultat de progrès considérables et récents réalisés dans le
domaine des biotechnologies.
- •. La plupart des Acm thérapeutiques sont des
immunoglobulines de type IgG1 et ils possèdent une structure et des
fonctions similaires à celles des immunoglobulines endogènes.
- •. Les Acm de sous-classe IgG1 ont un caractère
bifonctionnel :
- –. les bras Fab de l’anticorps se lient avec l’épitope
d’un antigène cible pour produire le plus souvent un effet
antagoniste sur un système d’interaction ligand-récepteur
- –. la portion Fc de l’anticorps a la capacité de se lier
à des récepteurs Fcγ ou au complément permettant, respectivement,
l’activation de cellules de l’immunité telles que les macrophages
et les lymphocytes NK et l’activation de la voie classique du
complément
- •. Le nombre d’antigènes pouvant être ciblés par les Acm
est potentiellement infini et les procédés de bio-ingénierie
permettent d’optimiser les fonctionnalités de ce type de
biomédicament en termes d’efficacité et de tolérance.
Conflits d’intérêts
TL : coordinateur d’un essai clinique évaluant le
bévacizumab dont le promoteur est le CHU de Tours et en partie
financé par le laboratoire Roche (bourse). Coordinateur d’un essai
clinique évaluant l’ADCC du cétuximab dont le promoteur est la
société Glycode. Co-investigateur de 2 essais cliniques
évaluant le bévacizumab dont le promoteur est le laboratoire Roche.
Co-investigateur d’un essai clinique évaluant le panitumumab dont
le promoteur est le laboratoire Amgen. Conférences et invitations
en qualité d’auditeur par les laboratoires Roche, Amgen,
Merck-Serono. AA : interventions ponctuelles pour le
laboratoire Abbott. AP : aucun. GP : investigateur
principal d’essais cliniques pour les laboratoires Roche Pharma et
Novartis. Interventions ponctuelles pour les laboratoires Pierre
Fabre et LFB. Versements substantiels au budget d’une institution
dont il est responsable : Wyeth, Janssen. HW : aucun.
Références
Les références importantes apparaissent en gras
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