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Hépato-Gastro. Volume 17, Number 3, 230-3, mai-juin 2010, DOSSIER THÉMATIQUE : EXPLORATIONS RADIOLOGIQUES ET ENDOSCOPIQUES DE L'INTESTIN GRÊLE : Entretien avec l'expert

DOI : 10.1684/hpg.2010.0434


Author(s) : Arnaud Bourreille , Institut des Maladies de l'Appareil Digestif, INSERM U913, 1, place Alexis Ricordeau, Nantes F-44000, France.

ARTICLE

Auteur(s) : Arnaud Bourreille

Institut des Maladies de l'Appareil Digestif, INSERM U913, 1, place Alexis Ricordeau, Nantes F-44000, France

Les explorations radiologiques et endoscopiques de l'intestin grêle ont connu un essor considérable ces dernières années. L'intestin grêle, autrefois inaccessible à des investigations fines peut maintenant être exploré par des approches multiples et variées témoignant d'incroyables progrès techniques et d'un engouement particulier pour l'exploration de cet organe.

Quels ont été selon vous les principaux progrès de ces dix dernières années dans ce domaine ?

Les progrès technologiques endoscopiques et radiologiques ont indiscutablement permis d'énormes avancées dans l'exploration du grêle depuis une décennie, en particulier dans le domaine de l'endoscopie capsulaire. Jusqu'à présent, l'intestin grêle était resté une sorte de boîte noire quasiment non explorée par les gastroentérologues.

Les techniques conventionnelles d'endoscopie permettaient d'avoir une vision très limitée en longueur du jéjunum proximal ou de l'iléon distal. L'entéroscopie poussée (EP) permet d'examiner l'intestin grêle proximal en utilisant un endoscope long (coloscope, coloscope pédiatrique ou entéroscope) introduit au-delà de l'angle de Treitz à l'aide, parfois, d'un « overtube » pour éviter la formation de boucles intra-gastriques. L'EP ne permet cependant l'examen que des 50 à 150 premiers cm de l'intestin grêle en aval du duodénum. Contrairement à l'EP, l'entéroscopie per-opératoire permet théoriquement de visualiser l'ensemble de l'intestin grêle, mais nécessite une assistance manuelle du chirurgien ce qui en limite considérablement l'utilisation en pratique quotidienne. Si l'EP ne permet pas la visualisation de l'intestin grêle distal, elle permet néanmoins la réalisation de biopsies, la réalisation de polypectomies et le traitement des lésions hémorragiques. Les progrès endoscopiques ont permis le développement de nouveaux entéroscopes assistés par double ou simple ballon. L'entéroscopie double ballon (EDB) décrite par Yamamoto et al. en 2001 est définie comme l'examen endoluminal de l'intestin grêle à l'aide d'un endoscope à double ballon. L'EDB permet l'intubation de l'intestin grêle sur une plus grande longueur, voire dans sa totalité par « plissage » de l'intestin sur un endoscope flexible muni d'un « overtube ». L'EDB peut être effectuée par voie orale ou anale, seule ou en combinaison pour réaliser un examen complet de l'intestin grêle. La procédure est réalisée avec une sédation consciente ou une anesthésie générale. L'EDB est un examen complexe et ne devrait être effectuée que par des endoscopistes formés et expérimentés. Dans le même ordre d'idées, d'autres techniques d'entéroscopie assistée ont été récemment développées comme l'entéroscopie simple ballon et l'entéroscopie spiralée, mais les études publiées avec ces techniques sont encore peu nombreuses. Ces deux techniques semblent offrir une simplification du geste mais restent des procédures invasives.

L'entéroscopie double ballon est un examen complexe et ne devrait être effectuée que par des endoscopistes formés et expérimentés

Indéniablement, le progrès majeur de l'endoscopie est l'avènement des techniques d'endoscopie capsulaire offrant l'avantage de visualiser l'ensemble de l'intestin grêle en ambulatoire sans sédation et sans risque infectieux puisqu'utilisant des matériaux à usage unique. Cette technique a véritablement été une révolution pour les gastroentérologues comme en témoigne le nombre considérable d'études qui ont été menées dans différentes indications auprès des populations adultes et pédiatriques. Nous entrons dans une phase de maturité avec le développement de nouveaux scores d'évaluation, notamment dans le cadre des maladies inflammatoires chroniques intestinales (MICI). La capsule de l'intestin grêle est un examen complémentaire aux techniques d'endoscopies « classiques » car elle ne permet pas d'obtenir un échantillonnage tissulaire ou de faire des gestes thérapeutiques, mais son caractère simple et peu invasif la place légitimement en première intention.

La capsule de l'intestin grêle est un examen complémentaire aux techniques d'endoscopies « classiques », peu invasif, qui se place en première intention

Parallèlement aux progrès de l'endoscopie, l'imagerie médicale a fait également d'énormes progrès en résolution permettant une visualisation de l'intestin grêle et de son environnement par des techniques de tomodensitométrie et d'imagerie par résonance magnétique couplées à une entéroclyse ou à une entérographie. Si les premières ont l'avantage de la rapidité et de la résolution spatiale, les secondes permettent d'éviter l'irradiation répétée des patients et des personnels médicaux ou para-médicaux. L'échographie a fait également des progrès mais reste très dépendante de l'opérateur et ne permet quasiment pas de visualiser l'intestin grêle sur une grande longueur. Sa place dans les hémorragies inexpliquées ou les bilans d'anémie est quasi nulle et reste modeste dans les maladies inflammatoires.

Les techniques d'imagerie en coupes, notamment par scanner, ont révolutionné la sémiologie radiologique au niveau de l'intestin grêle. Des propos alarmistes ont cependant freiné cette évolution eu égard aux risques potentiels de cancérogenèse radio-induite. Pourriez-vous nous donner votre opinion sur ce sujet et votre pronostic pour l'évolution de cette technique radiologique ?

Le scanner a, en quelque sorte, souffert de ses propres progrès. La facilité d'accès aux machines, la rapidité des examens permettant l'optimisation de l'utilisation des consoles, la qualité exceptionnelle des images et leur stockage simplifié sur des disques permettant leur lecture sur des ordinateurs sont autant de raisons qui aboutissent à l'augmentation du nombre d'examens et à leur répétition. Ceci est particulièrement vrai chez les patients atteints de MICI pour qui le scanner est devenu, au fil du temps, un examen de routine permettant de visualiser l'intestin dans son ensemble, de mesurer l'étendue des lésions tout en ayant une analyse satisfaisante de leur localisation et surtout de diagnostiquer les complications extra-digestives de la maladie. Ceci est encore amplifié par la tendance actuelle à vouloir différencier les lésions dites inflammatoires accessibles, en théorie, aux traitements médicaux des lésions fibreuses relevant d'une prise en charge chirurgicale ou endoscopique. Ce dernier point est tout à fait discutable et ne repose actuellement pas sur des évaluations rigoureuses. Moyennant quoi, plusieurs études ont démontré :
  • que nous faisions de plus en plus de scanners au fil du temps ;
  • que l'irradiation cumulée était majoritairement due aux scanners ;
  • qu'une proportion non négligeable de patients subissait une irradiation au-delà de 75 mSv, seuil au dessus duquel le risque carcinologique radio-induit deviendrait significatif.

De là à dire que le scanner est ou sera responsable de nombreux cancers chez les patients atteints de MICI est évidemment exagéré. Cependant, ces études ont eu le grand mérite de rappeler aux gastroentérologues des principes de bonnes pratiques cliniques en évitant la répétition des examens. Il faut privilégier la réalisation d'IRM plutôt que de scanners, notamment pour tous les examens de surveillance, d'autant que l'IRM est un très bon examen pour juger de la sévérité des lésions dans la maladie de Crohn (MC). Cela a été démontré pour le côlon par l'équipe de Barcelone, et pour l'intestin grêle par l'équipe de Beaujon.

Rappeler aux gastroentérologues les principes de bonnes pratiques : éviter la répétition des examens, privilégier la réalisation d'IRM plutôt que de scanners, notamment pour tous les examens de surveillance

Une des indications de choix pour l'exploration radiologique et endoscopique de l'intestin grêle est le saignement digestif inexpliqué, c'est-à-dire après gastroscopie et coloscopie normales. Pourriez-vous nous rappeler la stratégie d'exploration actuellement retenue ?

Il existe plusieurs situations différentes. La première est celle du patient hospitalisé pour une hémorragie abondante extériorisée. Dans ce cas, la fuite peut être identifiée par une technique radiologique (scanner) permettant de localiser le territoire impliqué, d'identifier le ou les branches vasculaires responsables, de faire un traitement endo-vasculaire et parfois d'orienter le diagnostic étiologique, notamment en cas de cause tumorale. Dans cette situation, l'exploration radiologique doit être privilégiée en phase active de saignement, ceci étant à moduler en fonction des disponibilités locales de chaque centre.

L'exploration radiologique doit être privilégiée en phase active de saignement

Lorsqu'à l'inverse le saignement digestif est peu abondant, la capsule de l'intestin grêle prend toute sa place dans la stratégie diagnostique après qu'une coloscopie et une endoscopie haute aient été négatives. La capsule permet d'identifier des lésions potentiellement responsables du saignement avec une grande sensibilité et spécificité et une très bonne valeur prédictive négative. Elle doit être faite très rapidement, au mieux au moment de l'hémorragie pour augmenter son rendement diagnostique. Elle permet grossièrement de différencier la partie proximale de la partie distale de l'intestin grêle, ce qui a évidemment un intérêt pour guider la voie d'introduction des endoscopies interventionnelles. Le risque de rétention capsulaire est faible en dehors de la suspicion de maladie tumorale reposant sur l'analyse sémiologique des symptômes. Le problème lié à la technique est l'impossibilité de réaliser un geste thérapeutique sur les lésions visualisées. La capsule se conçoit donc dans une stratégie thérapeutique reposant dans un second temps sur l'entéroscopie assistée par ballon permettant le traitement des lésions et éventuellement son analyse histologique.

L'une des situations les plus difficiles à ce jour reste la suspicion de tumeur de l'intestin grêle pouvant échapper à l'ensemble des investigations. Nous avons vu que les données obtenues par la capsule ne sont pas très spécifiques. Quel schéma proposeriez-vous et quelles sont les avancées que vous imaginez dans l'avenir pour les investigations à conduire dans cette situation ?

La capsule endoscopique est pénalisée dans ces indications pour plusieurs raisons. La première est l'absence de spécificité de l'aspect macroscopique des lésions. Il est difficile de différencier une tumeur bénigne d'une tumeur maligne de l'intestin grêle et a fortiori d'en préciser le type. Cette remarque est en fait valable pour toute exploration endoscopique mais la capsule ne permet pas, au contraire, de l'entéroscopie, d'obtenir de prélèvements tissulaires permettant l'analyse histologique de la lésion.

La vidéo-capsule permet difficilement de différencier une tumeur bénigne d'une tumeur maligne de l'intestin grêle et a fortiori d'en préciser le type

Par ailleurs, un certain nombre de lésions de l'intestin grêle comme les tumeurs stromales (GIST) ou les tumeurs endocrines sont à développement sous-muqueux. Les signes en vidéo-capsule sont souvent indirects comme un bombement intra-luminal dont l'analyse est difficile en l'absence d'insufflation. L'estimation de la taille des lésions est également un facteur limitant. En effet, il est très difficile d'estimer la taille des polypes en vidéo-capsule en raison des effets grossissants et de l'absence de contrôle de la distance du dispositif par rapport à la paroi intestinale. La capsule permet la visualisation intra-luminale de la lésion et méconnaît la partie transmurale et loco-régionale ce qui implique la réalisation d'examens radiologiques complémentaires. Enfin, un certain nombre de tumeurs sont suspectées sur des symptômes occlusifs contre-indiquant la réalisation de la capsule en première intention. Dans ce cas, il est préférable de réaliser un scanner ou une IRM qui, eux-mêmes, guideront les examens endoscopiques interventionnels ou la chirurgie.

La capsule permet la visualisation intra-luminale de la lésion et méconnaît la partie transmurale et loco-régionale ce qui implique la réalisation d'examens radiologiques complémentaires

Inversement, la capsule par son côté peu invasif est indiquée dans la surveillance de maladies à risque comme la polypose de Peutz-Jeghers ou la maladie cœliaque pour dépister les lésions à type de lymphomes ou d'adénocarcinomes. Comme pour les endoscopes conventionnels, de nouveaux artifices technologiques et optiques permettront :

  • d'augmenter le champ de visualisation de la capsule ;
  • le nombre d'images et leur qualité ;
  • d'estimer la distance de la capsule par rapport à la paroi permettant une estimation de la taille des lésions visualisées.

Ces progrès à venir devront amener à réévaluer la place de la capsule dans différentes indications et notamment dans la surveillance ou le dépistage des affections tumorales de l'intestin grêle.

Vous avez récemment coordonné un travail important réalisé sous l'égide de l'Organisation européenne pour l'étude des maladies inflammatoires (ECCO) et de l'Organisation d'endoscopie digestive internationale (OMED) sur la place des explorations endoscopiques au cours des maladies inflammatoires chroniques intestinales. Pourriez-vous nous donner les principales conclusions de ce consensus, notamment en ce qui concerne les répercussions cliniques ?

Le consensus sur la place des explorations de l'intestin grêle au cours des MICI a été une riche occasion de faire le point sur les avancées technologiques de ces dernières années et sur les manques inhérents à la « jeunesse » de ces nouvelles techniques endoscopiques et radiologiques.

Le consensus a été divisé en plusieurs parties reposant sur le type de maladie.

Chez les patients suspects de MC, nous avons rappelé la place primordiale des explorations endoscopiques conventionnelles, c'est-à-dire de la coloscopie et de l'endoscopie œso-gastroduodénale qui permettent de faire un diagnostic dans la grande majorité des cas sans autre exploration. La situation est plus délicate lorsque ces examens sont normaux ou incomplets. Dans ce cas, la capsule a un excellent rendement diagnostique et une très bonne sensibilité. Sa spécificité est insuffisante car il n'existe pas de critères diagnostiques validés, les lésions visibles sont indiscernables de celles induites par la prise d'AINS ou d'autres affections. La capsule ne permet pas d'apprécier l'atteinte transmurale de la MC. En pratique, il a été recommandé de faire, avant la capsule, une imagerie de l'intestin grêle soit par scanner soit par IRM avec entérographie ou entéroclyse en fonction des disponibilités locales et bien entendu après avoir fait une iléocoloscopie. Chez ces patients, la place de l'entéroscopie est plus délicate à préciser. Il est recommandé de ne la faire qu'après la réalisation d'une iléo-coloscopie et des examens radiologiques si la stratégie peut être modifiée par l'obtention de prélèvements tissulaires.

Chez les patients atteints de MC connue, il est recommandé de ne faire une capsule qu'en cas de symptômes inexpliqués et après la réalisation d'un scanner ou d'une IRM avec entérographie ou entéroclyse. Ces examens non seulement peuvent expliquer les symptômes mais peuvent aussi dépister une sténose contre-indiquant la capsule. La capsule peut être utilisée pour dépister une récidive endoscopique post-opératoire lorsque l'iléocoloscopie ne permet pas d'atteindre et d'explorer l'iléon sus-anastomotique. L'entéroscopie assistée ne devrait être faite qu'en cas de nécessité d'obtenir des biopsies et pour faire des gestes thérapeutiques comme les dilatations.

Chez les patients atteints de maladie de Crohn connue, il est recommandé de ne faire une capsule qu'en cas de symptômes inexpliqués et après la réalisation d'un scanner ou d'une IRM

Chez les patients atteints de MICI inclassée, la capsule est le meilleur examen pour voir des lésions compatibles avec le diagnostic de MC mais sa valeur prédictive négative est faible. Chez les patients atteints de rectocolite hémorragique (RCH), les auteurs ont rappelé que la capsule n'était pas nécessaire au diagnostic. Elle pourrait être utile pour des symptômes inexpliqués et en tout cas, ne préjuge pas de l'évolution après la réalisation d'une anastomose iléo-anale.

Enfin, le consensus a rappelé que le principal risque de la capsule est sa rétention dans une sténose. Chez les patients suspects de MC, ce risque est similaire à celui de la population explorée pour une anémie. Inversement, il est significativement plus élevé chez les patients ayant une MC certaine. Le dépistage d'une sténose repose avant tout sur une analyse précise des symptômes du patient, sur les résultats des explorations radiologiques qui sont parfois mises en défaut et sur l'utilisation possible d'une capsule factice bio-dégradable. En cas de rétention capsulaire, l'entéroscopie assistée peut être utile pour enlever la capsule bloquée.

Le principal risque de la capsule est sa rétention dans une sténose

L'une des limites de la capsule endoscopique dans l'exploration du grêle au cours de la maladie de Crohn est l'absence de score disponible pour le diagnostic et l'évaluation de la sévérité. Vous êtes, au sein du GETAID, l'investigateur principal d'une étude dans ce domaine, pourriez-vous nous donner quelques éléments de réponse ? Quels sont, selon vous, les progrès à attendre de ces différentes techniques ?

Il est encore malheureusement un peu tôt pour donner des résultats de cette étude qui est en cours. Ceci étant dit, les premières années de développement de la capsule ont permis de démontrer la sûreté de cette technique et son incroyable potentiel notamment dans les MICI. La difficulté est secondaire à la non-spécificité des lésions et la nécessité absolue de définir des critères de diagnostic et des index de mesure de la sévérité des lésions. Ce dernier point devient de plus en plus important compte tenu des nouveaux objectifs de cicatrisation qu'autorisent les traitements et qui vont influencer notre prise en charge des patients.


 

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