ARTICLE
Auteur(s) : Alexandre Pariente
Unité d'Hépatogastroentérologie Centre Hospitalier, 64046 Pau
Cedex
L'encéphalopathie hépatique minime (EHm) (ex- « latente » ou «
infraclinique ») a été définie par un consensus d'experts comme la
coexistence, chez un malade atteint de cirrhose, en l'absence de
signe d'encéphalopathie clinique, d'au moins deux tests
psychomoteurs anormaux parmi les quatre suivants : test de
connexion des nombres A et B, test nombres-symboles, Block
design test [1] (figures 1-3).
L'EHm est à tort négligée par les cliniciens. En effet, sa
présence majore le risque ultérieur d'encéphalopathie
clinique, altêre sérieusement la qualité de la vie, gêne la
vie professionnelle et peut probablement être améliorée.
L'encéphalopathie hépatique minime est à tort négligée par
les cliniciens
Ainsi, le risque actuariel à trois ans de survenue d'une
encéphalopathie clinique chez 110 malades atteints de cirrhose
était de 56 % chez les malades ayant une EHm, significativement
supérieur à celui (8 %) des malades qui n'en souffraient pas [2].
Dans un essai indien, l'altération de la qualité de la vie, jugée
sur un questionnaire standard, était sévère et concernait tous ses
aspects, sauf la communication orale et la prise des repas [3].
Chez les malades atteints d'EHm, dans une étude allemande, une
incapacité au travail était observée chez la moitié des « cols
bleus », et seulement 15 % des « cols blancs », une différence
probablement liée à la relative conservation des capacités verbales
[4]. Enfin, l'EHm est améliorable, par la correction de
l'insuffisance hépatique – traitement de la cause ; transplantation
–, mais aussi par le lactulose – et, probablement, par analogie
avec l'EH patente, par les antibiotiques. Dans un essai randomisé
contrôlé ouvert mené en Inde, l'administration, pendant un
trimestre, de 50-60 mL de lactulose par jour réduisait
significativement le nombre médian de tests psychomoteurs anormaux
et améliorait la qualité de la vie [3], à la fois par rapport aux
valeurs préthérapeutiques et par rapport au groupe témoin.
Ces dernières années, sont venus s'ajouter aux tests
neurophysiologiques classiques (EEG quantitatif, potentiels
évoqués), complexes et mal corrélés aux tests psychomoteurs, deux
tests automatisés plus faciles à réaliser, reproductibles, et bien
corrélés aux tests psychomoteurs.
Le Critical Flicker test (fréquence critique de scintillement)
mesure la fréquence à laquelle une lumière scintillante est perçue
comme continue (ce qui est analogue à la visualisation séparée des
pales d'un ventilateur lorsque sa vitesse de rotation diminue
progressivement à partir d'une vitesse élevée) [5]. Dans l'EHm,
l'intermittence n'est perçue qu'à des fréquences plus basses et les
malades atteints de cirrhose dont la fréquence de scintillement
critique est inférieure à 38 Hz ont un risque accru
d'encéphalopathie hépatique ultérieure [6].
L’Inhibitory Control Test (ICT) explore l'inhibition de réponse
qui est l'ensemble des processus permettant l'arrêt ou le
changement des actions qui ne sont plus nécessaires ou qui sont
inappropriées [7]. C'est un mécanisme indispensable à l'adaptation
permanente des comportements au sein d'un environnement en
changement permanent, dont le siège a été localisé en imagerie
fonctionnelle dans le cortex frontomédian, près de la
circonvolution frontale inférieure [7].
L'ICT consiste à faire défiler, sur un écran, toutes les
demi-secondes, une suite de lettres a, b,c, en ordre aléatoire,
entre lesquelles sont irrégulièrement intercalées des lettres «
cibles » x et y. Après un court apprentissage, on demande aux
malades d'appuyer sur un bouton chaque fois qu'apparaît un x ou un
y. Dans la seconde partie du test, la malade ne doit désigner la
lettre y que si elle succède à une lettre x, et la lettre x que si
elle succède à un y ; cette phase explore l'inhibition de réponse,
quantifiée par le nombre de « leurres » désignés par erreur.
L'ICT a été préalablement validé chez 136 malades atteints
de cirrhose dont 87 avaient une EHm, définie par au moins un
test psychomoteur anormal (parmi les4 tests de référence vus
plus haut) [8]. Au seuil de cinq « leurres », l'ICT avait une
sensibilité de 88 %, une aire sous la courbe ROC de 0,90 et une
excellente reproductibilité.
Des difficultés à conduire une automobile sont connues chez les
malades ayant une EHm. Un test de conduite réalisé avec un moniteur
montrait une altération significative des capacités de prise en
main du véhicule, d'adaptabilité pendant la conduite, et de
prudence alors que la manœuvre à l'arrêt était presque normale [9].
Dans un travail ultérieur, mené à l'aide d'un simulateur de
conduite, les malades ayant une EHm avaient plus d'accidents,
commettaient plus d'oublis (notamment quand on leur demandait une
action double, comme d'actionner l'avertisseur en roulant, ou de
serrer le frein à main en plus de l'arrêt à un stop), et surtout
faisaient beaucoup plus d'erreurs de navigation (aptitude à suivre
un chemin préétabli, malgré l'aide apportée par des panneaux de
signalisation) [10].
Les malades ayant une encéphalopathie minime avaient plus
d'accidents… sur un simulateur de conduite
Dans le récent travail analysé ici, 167 malades atteints de
cirrhose ont subi quatre tests psychométriques et l'ICT.
Les deux tiers avaient une EHm définie par l'existence dedeux
tests psychométriques anormaux ou d'un ICTsupérieur à
5 leurres : 97 avaient un ICT anormal (dont
32 avaient des tests psychométriques négatifs), et 91 une
EHm diagnostiquée par les tests psychométriques (dont 26 avec
un ICT normal) (test de concordance κ entre les deux méthodes de
diagnostic : 0,29). Les antécédents d'accident et d'infraction
survenus l'année précédente étaient cherchés par l'interrogatoire,
mais aussi par les données provenant de la direction des transports
des états de Virginie et du Wisconsin. Parmi les 18 malades
ayant eu un accident l'année précédente (tous causés par le
conducteur, dont 5 avec des blessures, aucun sous l'emprise de
l'alcool), 16 avaient un ICT anormal (p < 0,004), alors que
10 n'avaient pas d'EHm si on se fiait aux tests
psychométriques. Le risque d'accident passé était de 16 % chez
les malades ayant un ICT anormal, contre 4 % en cas d’ ICT normal,
ce qui est très supérieur au taux moyen d'accidents observés dans
la population générale (environ 3 %). En revanche, le risque
d'infraction (essentiellement des excès de vitesse) ne semblait pas
supérieur, que les malades aient ou non une EHm.
Dans la partie prospective du travail, qui ne concernait plus
que 109 malades, 11 eurent des accidents et 7 des
infractions (figure 4). Parmi ces
18 malades, 15 avaient une EHm diagnostiquée par l'ICT,
et 17 une EHm diagnostiquée par les tests psychométriques.
Le risque d'accident/infraction était plus élevé chez les
malades ayant une EHm diagnostiquée par l'ICT (15/66 ; 22 %) que
chez ceux ayant un ICT normal (3/43 ; 7 %) (p < 0,03), alors que
la différence n'atteignait pas le seuil de significativité chez les
malades ayant une EHm diagnostiquée par les tests psychométriques
(17/80 ; 21 %) et ceux n'en ayant pas (1/29 ; 4 %). En analyse
multivariée, les variables prédictives d'accident/infraction
ultérieures étaient un ICT anormal (OR 4,51 ; IC95 % : 1,12-19,39),
un antécédent d'accident/infraction l'année passée (OR 2,96 ; IC95
% : 1,12-7,82), alors que l'âge était protecteur.
Même si les résultats de la partie prospective de l'étude sont
discutables (nombre limité d'événements, regroupement des accidents
et des infractions), on peut raisonnablement conclure que le risque
d'accident est élevé en cas d'EHm, que l'interrogatoire sur les
accidents et infractions devrait faire partie de l'examen des
malades atteints de cirrhose, et que l'ICT semble un bon test de
dépistage du risque d'accident, comme il est un bon test d'aptitude
à la conduite. Enfin, « cerise sur le gâteau », le test est
expliqué et gratuitement téléchargeable sur le site www.hecme.tv,
ce qui devrait permettre la validation indépendante rapide de ses
performances !
Références
1 Ferenci P, Lockwood A, Mullen K, Tarter R,
Weissenborn K, Blei AT. Hepatic
encephalopathy--definition, nomenclature, diagnosis, and
quantification: final report of the working party at the 11th World
Congresses of Gastroenterology, Vienna, 1998. Hepatology
2002 ; 35 : 716-21.
2 Hartmann IJC, Groeneweg M, Quero JC,
Beijeman SJ, de Man RA, Hop WCJ, et al. The
prognostic significance of subclinical hepatic encephalopathy. Am J
Gastroenterol 2000 ; 95 : 2029-34.
3 Prasad S, Dhiman RK, Duseja A, Chawla YK,
Sharma A, Agarwal R. Lactulose improves cognitive
functions and health-related quality of life in patients with
cirrhosis who have minimal hepatic encephalopathy. Hepatology
2007 ; 45 : 549-59.
4 Shomerus H, Hamster W. Quality of life in cirrhotics
with minimal hepatic encephalopathy. Metab Brain Dis 2001 ;
16 : 37-41.
5 Kircheis G, Wettstein M, Timmermann L,
Schnitzler A, Häussinger D. Critical flicker frequency
for quantification of low-grade hepatic encephalopathy. Hepatology
2002 ; 35 : 357-66.
6 Romero-Gomez M, Córdoba J, Jover R, del
Olmo JA, Ramírez M, Rey R, et al. Value of the
critical flicker frequency in patients with minimal hepatic
encephalopathy. Hepatology 2007 ; 45 : 879-85.
7 Robbins TW. Shifting and stopping: fronto-striatal
substrates, neurochemical modulation and clinical implications.
Philos Trans R Soc Lond B Biol Sci 2007 ; 362 :
917-32.
8 Bajaj JS, Hafeezullah M, Franco J,
Varma RR, Hoffmann RG, Knox JF, et al.
Inhibitory control test for the diagnosis of minimal hepatic
encephalopathy. Gastroenterology 2008 ; 135 :
1591-600.
9 Wein C, Koch H, Popp B, Oehler G,
Schauder P. Minimal hepatic encephalopathy impairs fitness to
drive. Hepatology 2004 ; 39 : 739-45.
10 Bajaj JS, Hafeezullah M, Hoffmann RG,
Varma RR, Franco J, Binion DG, et al.
Navigation skill impairment: Another dimension of the driving
difficulties in minimal hepatic encephalopathy. Hepatology
2008 ; 47 : 596-604.
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