ARTICLE
Auteur(s) : Alexandre Karras
Hôpital Européen Georges Pompidou, Néphrologie, 20,
rue Leblanc, 75015 Paris
Le traitement de l’hépatite B a été révolutionné ces dernières
années par l’arrivée de nouvelles molécules. L’utilisation,
désormais à large échelle, de plusieurs analogues nucléosidiques et
nucléotidiques, tels que la lamivudine, l’adéfovir, l’entécavir, le
ténofovir et la telbivudine, a permis d’obtenir des résultats très
encourageants sur le plan virologique [1] et de disposer d’une
alternative à l’interféron alpha. Les néphrologues ont vu
arriver ces nouvelles molécules avec beaucoup d’espoir, et leur
utilisation chez les patients insuffisants rénaux, malheureusement
souvent exposés aux hépatites virales chroniques, a transformé le
pronostic de certains. Les hépatologues ont néanmoins
rapidement constaté que certains de ces produits avaient des effets
secondaires rénaux pouvant conduire à l’apparition de néphropathies
de novo ou à l’aggravation de maladies rénales préexistantes. Cette
néphrotoxicité semble peu fréquente mais reste probablement
sous-évaluée ; son diagnostic précoce est essentiel pour adapter le
traitement antiviral et prévenir l’évolution vers une insuffisance
rénale parfois préoccupante.
Toutes ces nouvelles molécules sont essentiellement éliminées
par voie urinaire. De ce fait, leur posologie doit être
adaptée à la fonction rénale du patient, qui doit être surveillée
au cours du traitement antiviral. D’autre part, seules deux
molécules utilisées dans le traitement de l’hépatite B ont montré
un réel potentiel néphrotoxique, le ténofovir et l’adéfovir
[2].
Toutes ces nouvelles molécules sont essentiellement éliminées
par voie urinaire
Ténofovir
Le ténofovir est un analogue nucléotidique actif sur le virus de
l’hépatite B (VHB) mais aussi sur le virus de l’immunodéficience
humaine (VIH1 et VIH2). Il est administré par voie orale,
sous la forme d’un éther nommé ténofovir disoproxil fumarate (TDF).
Étant très faiblement lié aux protéines plasmatiques, le ténofovir
est librement éliminé dans les urines par filtration glomérulaire
mais aussi par une excrétion tubulaire active au niveau du tubule
contourné proximal, médiée par le récepteur hOAT1 (human
organic anion transporter 1) au niveau du pôle basolatéral, en
association avec les canaux MRP2 (multidrug-related protein 2)
et MRP4, au pôle apical de la cellule tubulaire [3].
La néphrotoxicité potentielle du ténofovir a été rapidement
suspectée devant la similitude entre la structure de cette molécule
et celle du cidofovir, antiviral utilisé contre le cytomégalovirus
et connu pour ses effets secondaires rénaux. Dans les phases
initiales du développement de cette molécule, une néphrotoxicité
dose-dépendante avait été observée, lors des essais
pharmacologiques in vitro [4] ou chez l’animal [5]. Néanmoins, les
études initiales portant sur ce médicament ont montré une faible
incidence (1 à 3 %) de ces effets rénaux chez l’homme [6], ce
qui a conduit à une large utilisation du ténofovir ces dernières
années, notamment dans le cadre de l’infection par le VIH.
Depuis 2003, et suite à la mise sur le marché du ténofovir, de
multiples observations et rapports de pharmacovigilance [7-9] ont
révélé que cette molécule devait être utilisée avec une
surveillance néphrologique accrue. Les cas rapportés
présentaient soit une élévation de la créatinine, soit une
tubulopathie proximale, soit un diabète insipide néphrogénique par
insensibilité tubulaire à l’hormone antidiurétique (ADH).
Ces manifestations rénales semblent survenir
majoritairementchez des patients atteints de dysfonction rénale.
Effectivement, le défaut d’élimination rénale, chez le patient
ayant une néphropathie antérieure à l’introduction du ténofovir,
conduit à une accumulation du produit et une néphrotoxicité accrue.
À la suite de ces premiers cas rapportés, il a été recommandé
d’adapter la dose de TDF à la fonction rénale du patient, en
calculant son débit de filtration glomérulaire estimé (DFGe) par
des formules telles que celle de Cockcroft ou le MDRD. Ainsi,
lorsque le DFGe est entre 30 et
50 mL/min/1,73 m2, la dose sera diminuée de
moitié (300 mg/48 heures), alors que lorsque le DFGe est
entre 10 et 30 mL/min/1,73 m2 elle sera
diminuée par 3 (300 mg/72 heures) ; chez le patient
dialysé, une seule dose de 300 mg par semaine sera suffisante
pour obtenir des concentrations plasmatiques efficaces.
Il est recommandé d’adapter la dose de ténofovir à la
fonction rénale
Plusieurs études de cohorte, rétrospectives ou prospectives, ont
tempéré les craintes inhérentes à ces premières alertes. Dans
l’essai rapporté par Mauss et al. [10], portant sur
174 patients, les différences de fonction rénale entre le
groupe ténofovir et le groupe contrôle étaient minimes, avec un
DFGe à 97 vs 107 mL/min/1,73 m2, et un
pourcentage de patients ayant une insuffisance rénale passant de 29
% dans le groupe sans ténofovir à 38 % dans le groupe traité avec
ce produit. Pour Galant et al. [11], la différence de fonction
rénale induite par le TDF était encore moins importante, avec un
ΔDFGe de 5 mL/min/1,73 m2. Plusieurs études
ont également montré que l’incidence de l’hypophosphatémie, signe
précoce de la tubulopathie proximale par perte de phosphore dans
les urines, était certes assez élevée (proche de 10 %) [12], mais
que l’insuffisance rénale aiguë restait un événement rare, touchant
moins de 2 % des patients inclus dans les essais cliniques [11, 13,
14]. Dans une des plus grandes études rétrospectives [15], ayant
inclus plus de 10 000 patients infectés par le VIH, sous
TDF, l’incidence d’un effet secondaire rénal était évaluée à 0,5 %.
Les données post-marketing de Gilead, le laboratoire qui
commercialise le ténofovir, indiquent que le pourcentage de
patients ayant une quelconque augmentation de la créatinine après
l’introduction de ce produit est de 2,2 %, mais que si l’on
considère uniquement les patients dépassant la barre des
20 mg/l (soit 177 μmol/L) de créatinine, ce pourcentage
n’est que de 0,6 %.
Ces données doivent néanmoins être interprétées avec une
certaine prudence, et ceci pour plusieurs raisons : les essais en
question ont souvent des critères d’exclusion qui font que les
patients à risque (notamment ceux qui ont une dysfonction rénale
antérieure) ne sont pas randomisés et pris en compte dans le calcul
de l’incidence des effets secondaires rénaux. Par ailleurs, ces
études ne sont pas conçues pour déterminer l’innocuité des produits
administrés mais plutôt leur efficacité, ce qui rend leur puissance
insuffisante en termes d’évaluation de la toxicité médicamenteuse.
Pour finir, un point semble ressortir de ces premières études,
particulièrement intéressant lorsque la prescription du TDF cible
l’infection par le VHB et non pas celle par le VIH.
La majorité des cas de néphrotoxicité semblent survenir chez
des patients VIH recevant, parallèlement au ténofovir, une
antiprotéase. Dans la série française [16] rapportée par Izzedine
et al. en 2004, 82 % des patients HIV ayant une néphropathie
secondaire au ténofovir prenaient de façon concomitante une
antiprotéase, notamment du ritonavir. Cette observation semble
s’expliquer par une interaction médicamenteuse entre ces deux
molécules, qui induirait une augmentation des taux plasmatiques de
ténofovir [17], voire une accumulation intracellulaire tubulaire du
ténofovir, expliquant sa néphrotoxicité. À ce jour, aucun cas de
néphrotoxicité avérée n’a été décrit chez un patient non infecté
par le VIH recevant du ténofovir, et les quelques études pilotes
publiées concernant l’emploi de cette molécule dans le cadre de
l’hépatite B, sans co-infection VIH, ne révèlent pas de risque
rénal significatif [18].
Les tableaux cliniques associés à la toxicité rénale du
ténofovir peuvent être extrêmement variés, allant de la
tubulopathie proximale du syndrome de Fanconi [7, 8, 19], au
diabète insipide néphrogénique [8, 18], voire à l’insuffisance
rénale aiguë par nécrose tubulaire [9, 20, 21]. La dysfonction
tubulaire du syndrome de Fanconi peut comporter une
hyperphosphaturie, une glucosurie, une hyperaminoacidurie, une
hyperuricosurie, une hypokaliémie, une acidose tubulaire proximale,
voire une fuite urinaire de protéines de bas poids moléculaire,
telles que la bêta-2 microglobuline ou le retinol binding
protein (RBP). Ces différentes anomalies urinaires sont
souvent dissociées, l’hypophosphorémie secondaire au diabète
phosphoré restant le signe le plus fréquemment trouvé [12].
La fuite urinaire de phosphore peut être massive (ou
prolongée) et occasionner de réelles ostéopénies, parfois même
symptomatiques [22, 23].
L’évolution de la néphropathie après l’arrêt du ténofovir est le
plus souvent favorable, avec disparition des anomalies urinaires
dans la majorité des cas, et ceci en quelques semaines. Néanmoins,
plusieurs cas d’insuffisance rénale séquellaire ont été rapportés
dans la littérature. Dans la série d’Izzedine et al. [16], la
néphrotoxicité survenait en moyenne 6,9 mois (207 jours)
après l’instauration du ténofovir et l’amélioration secondaire à
l’arrêt du TDF était observée en moyenne 1,1 mois
(33 jours) plus tard. Ces données sont confirmées par la
pharmacovigilance de Gilead [15] qui rapporte un délai moyen de
survenue des effets secondaires rénaux de 282 jours après de
début du traitement alors que la récupération nécessite en moyenne
52 jours.
Le mécanisme cellulaire de la néphrotoxicité du ténofovir n’est
pas encore clairement élucidé. Une toxicité mitochondriale directe
a été évoquée, fondée à la fois sur des études in vitro montrant
une inhibition de la DNA polymérase mitochondriale [2] mais aussi
sur des constatations histologiques [8, 24, 25] à partir de
biopsies rénales où l’on a mis en évidence des anomalies
morphologiques des mitochondries, dont le rôle est essentiel pour
assurer les importants besoins énergétiques des cellules tubulaires
proximales. Une prédisposition génétique à la néphrotoxicité du
ténofovir a été suggérée par plusieurs études [26-28], montrant que
le polymorphisme du gène codant pour les transporteurs MRP2 et
MRP4, pouvait intervenir dans la variabilité interindividuelle.
Effectivement, ces transporteurs, situés au pôle apical de la
cellule tubulaire, sont responsables de l’élimination du médicament
antiviral dans les urines, après son entrée dans la cellule grâce
au transporteur hOAT1 qui se trouve au pôle baso-latéral.
Toute anomalie constitutionnelle ou acquise (comme les interactions
médicamenteuses) de ce système de transport peut aboutir à une
augmentation de la concentration intracellulaire du ténofovir et
provoquer des lésions cellulaires.
D’autres facteurs de risque de survenue de la néphrotoxicité du
ténofovir ressortent après analyse des grandes séries
rétrospectives publiées [15]. Ces effets secondaires sont plus
fréquents lorsque le patient prend d’autres médicaments
néphrotoxiques, lorsqu’il est à un stade plus avancé de la maladie
VIH, et lorsqu’il est plus âgé, ces trois facteurs étant souvent
associés à une réduction de du débit de filtration glomérulaire,
antérieure à l’instauration du traitement antiviral.
Aucune mesure n’a fait la preuve de son efficacité dans la
prévention de la toxicité rénale du ténofovir, en dehors de
l’adaptation de la dose administrée à la fonction rénale, tant au
début du traitement que lors du suivi ultérieur, lorsque la
surveillance biologique régulière révèle les premiers signes de
néphrotoxicité, imposant la réduction de la posologie. Une étude
intéressante réalisée chez le rat semble indiquer que la
co-administration de rosiglitazone, un agoniste PPAR-gamma, peut
réduire mais peut également corriger les anomalies urinaires
induites par le ténofovir [29], sans que ces données ne soient
confirmées chez l’homme pour le moment.
Aucune mesure n’a fait la preuve de son efficacité dans la
prévention de la toxicité rénale du ténofovir
Adéfovir
L’adéfovir est également un analogue nucléotidique, développé
initialement comme antirétroviral dans l’infection par le VIH.
Les fortes doses nécessaires pour bloquer la transcriptase
inverse étant associées à une incidence élevée de néphrotoxicité,
ce produit a été secondairement réservé au traitement de
l’infection par le VHB, à la dose réduite de 10 mg/jour.
L’adéfovir a prouvé son efficacité tant chez le patient « naïf »
infecté par le VHB que chez le patient ayant une résistance acquise
à la lamivudine. Il est administré par voie orale, sous la
forme d’une prodrogue nommée adéfovir dipivoxil. Depuis sa mise sur
le marché en 2002, plusieurs dizaines de milliers de patients ont
reçu cet antiviral.
Les études initiales de cette molécule n’ont montré aucune
néphrotoxicité après un an d’utilisation à la dose habituelle de
10 mg par jour [30, 31]. Izzedine et al. ont montré en
2004 que ce produit était effectivement nocif pour la fonction
rénale lorsqu’il était utilisé à la dose de 30, 60 ou
120 mg par jour (la toxicité rénale était respectivement notée
chez 13 %, 27 % et 50 % des patients recevant ces dosages pendant
48 semaines), mais n’ont trouvé aucune néphrotoxicité à la
dose de 10 mg/j [32]. La toxicité rénale de ce produit,
lorsqu’il est administré à fortes doses, est assez similaire à
celle qui est observée avec le ténofovir (insuffisance rénale par
néphropathie tubulo-interstitielle, tubulopathie proximale de type
syndrome de Fanconi avec hypophosphatémie secondaire), et les
mécanismes sont communs, impliquant également une toxicité
mitochondriale directe.
Des études publiées plus récemment, ont rapporté des résultats
un peu moins rassurants chez des patients recevant l’adéfovir
pendant 5 ans. Dans la série de Hadziyannis et al., parmi
les 125 patients inclus, une élévation de la créatinine
supérieure à 5 mg/L (soit 46 μmol/L) était observée dans
3 % des cas [33], alors que dans l’étude de Marcellin et al.
[34], 5 % des patients développaient une protéinurie et 3 % une
hypophosphatémie. Dans une étude réalisée chez des patients
transplantés hépatiques recevant de l’adéfovir en post-greffe, la
néphrotoxicité était notée dans 21 % des cas, après 2 ans de
traitement, sans que l’on puisse bien sûr exclure le rôle des
autres médicaments néphrotoxiques tels que les anticalcineurines,
donnés quasi systématiquement dans cette population en association
avec les antiviraux [35].
L’utilisation de l’adéfovir doit rester prudente chez le patient
insuffisant rénal. Dans une étude rétrospective asiatique [36], le
risque de diminution significative (> 30%) du DFGe était de 7 %
dans le groupe adéfovir versus 1 % dans le groupe témoin. Or, il
apparaît que ce risque est essentiellement observé chez les
patients ayant une dysfonction rénale préexistante, même si
celle-ci est minime, définie par un DFGe initial entre 50 et
80 mL/min dans cette étude. L’adéfovir a déjà été utilisé chez
le patient insuffisant rénal, chez le dialysé et le patient
transplanté rénal [37, 38], montrant une assez bonne tolérance,
malgré la dégradation modérée de la fonction rénale et l’apparition
de discrets signes de tubulopathie, tels que l’hypophosphatémie et
l’apparition de protéinurie de faible débit. Il est néanmoins
désormais recommandé de réduire la dose prescrite en cas
d’insuffisance rénale préalable (10 mg/48 heures si le
DFGe est entre 10 et 30 mL/min, 10 mg/semaine en cas
de dialyse chronique) [2].
Conflit d’intérêt : aucun.
Take home messages
Parmi les nouvelles molécules utilisées ces dernières années
comme traitements antiviraux dans l’hépatite chronique B, seuls le
ténofovir et l’adéfovir ont montré une possible néphrotoxicité.
Même si les cas sévères d’insuffisance rénale sont rares,
l’utilisation de ces médicaments doit être prudente, notamment chez
le patient présentant une dysfonction rénale antérieure, ce qui
doit conduire à l’adaptation de la posologie prescrite.
Par ailleurs, une surveillance d’un certain nombre de paramètres
biologiques doit être régulière, en vérifiant à la fois la fonction
rénale (estimée par le DFG) mais aussi la phosphorémie, la
kaliémie, la protéinurie, et la glucosurie.
La diminution des doses, voire l’interruption de ces produits
et/ou leur remplacement par des molécules non néphrotoxiques doit
être discutée lors de l’apparition des premiers signes de
tubulopathie, car la plupart des anomalies constatées sont
réversibles lorsqu’elles sont prises en charge précocement.
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