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Benefit-to-risk ratio in IBD therapeutic strategies


Hépato-Gastro. Volume 16, 27-33, Maladie de Crohn : vers une « rémission profonde » en 2009, Mini-revue

DOI : 10.1684/hpg.2009.0315

Résumé   Summary  

Author(s) : Jérôme Filippi , Centre Hospitalier Universitaire de Nice, Pôle Digestif, Service de Gastro-entérologie et de Nutrition Clinique, Hôpital de l’Archet 2, 06202 Nice Cedex 03, France, Université de Nice-Sophia-Antipolis, Faculté de Médecine, Nice, F-06107, France.

Summary : Chronic idiopathic inflammatory bowel diseases are characterised by the presence in the gut of extensive areas of inflammation, leading to a remitting and relapsing course that progresses to complications and surgery in the majority of patients. Current clinical practice is a stepwise approach with goals aimed at inducing and maintaining clinical remission. However, recent studies and expert opinions have begun to question these traditional treatment goals and approaches. Using agressive therapies earlier may alter the natural history and prevent irreversible damage to the gut. With the use of concomitant immunosuppressives and biologics, evolving data raise concerns for an increase in adverse events. The purpose of this review is to assess the benefit-to-risk ratio of our treatment approach on an evidence-based medicine.

Keywords : inflammatory bowel disease, Crohn’s disease, benefit-to-risk ratio, immunosuppressive drugs, biologics

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ARTICLE

Auteur(s) : Jérôme Filippi

Centre Hospitalier Universitaire de Nice, Pôle Digestif, Service de Gastro-entérologie et de Nutrition Clinique, Hôpital de l’Archet 2, 06202 Nice Cedex 03, France
Université de Nice-Sophia-Antipolis, Faculté de Médecine, Nice, F-06107, France

La maladie de Crohn (MC) et la rectocolite hémorragique (RCH) sont caractérisées par une atteinte inflammatoire chronique du tube digestif qui, selon son intensité et les traitements entrepris, va être à l’origine de phases de « poussée » de la maladie alternant avec des phases de rémission. Depuis de nombreuses années, la stratégie de prise en charge de ces pathologies a reposé sur une escalade thérapeutique, allant du traitement le moins agressif dans les formes considérées comme peu sévères jusqu’au traitement le plus agressif dans les formes sévères ou échappant au traitement initié. Plus récemment, les données de la littérature ont démontré un intérêt potentiel à débuter un traitement agressif d’emblée pour permettre d’obtenir rapidement et durablement un meilleur contrôle de la maladie. Le but de cette mise au point est de faire un état des lieux sur les connaissances actuelles de prise en charge des maladies inflammatoires chroniques intestinales (MICI), en considérant les bénéfices et les risques attendus de chaque attitude.

Traitement conventionnel des MICI : la stratégie d’escalade thérapeutique, ou Step up

Dans la maladie de Crohn

L’approche classique est basée sur l’utilisation en première intention du traitement ayant le moins d’effets secondaires présumés. En cas d’échappement thérapeutique ou d’effet indésirable, le clinicien passera alors à un traitement considéré comme plus agressif. Ainsi, selon un schéma pyramidal, les patients vont initialement recevoir un traitement par aminosalicylés (mésalazine ou sulphasalazine) ou antibiotiques. En l’absence de réponse ou en cas d’aggravation de la symptomatologie, un traitement par corticothérapie orale est proposé (prednisolone ou budésonide). Chez les patients résistant à cette deuxième ligne de traitement ou dépendant d’une dose minimale efficace, un traitement immunosuppresseur sera prescrit (azathioprine, 6 mercaptopurine ou méthotrexate). Enfin, en cas de résistance ou d’intolérance à ces traitements, un traitement par biothérapie (anti-TNFα) est envisagé. En Europe, seuls l’infliximab et l’adalimumab ont obtenu l’autorisation de mise sur le marché. En 2006, des experts européens ont élaboré, au nom de l’European Crohn’s and Colitis Organisation (ECCO), un consensus dédié à la prise en charge de la MC [1].

Dans la rectocolite hémorragique

Une approche similaire est actuellement recommandée dans la RCH. Contrairement à la MC, les dérivés aminosalicylés ont ici clairement démontré leur efficacité et doivent donc garder une place prépondérante dans la prise en charge des RCH peu sévères à modérées. L’optimisation de cette thérapeutique a récemment été actualisée dans le consensus européen ECCO sur la RCH, publié en 2008 par le Journal of Crohn’s and Colitis [2]. Concernant les immunosuppresseurs, même si les études disponibles offrent des résultats discordants [3, 4], leur utilisation est réservée aux patients réfractaires ou dépendants de la corticothérapie. Chez les patients ayant une RCH chronique active n’ayant pas répondu à la corticothérapie et à un traitement immunosuppresseur, un traitement par biothérapie peut être proposé. La seule molécule ayant à l’heure actuelle l’AMM est l’infliximab (Rémicade®), dont l’efficacité a bien été démontrée à la fois en traitement d’induction et en traitement d’entretien [5]. Dans les formes sévères de RCH, le traitement médical de référence reste à l’heure actuelle la ciclosporine, plutôt à la dose de 2 mg/kg/j, dose ayant l’avantage d’être aussi efficace que la dose classique de 4 mg/kg/j et d’avoir moins d’effets indésirables [6, 7]. Dans le cas particulier de la colite aiguë grave, nous ne disposons pas de donnée sur l’efficacité de l’infliximab comparativement à la ciclosporine. Toutefois, un essai multicentrique européen coordonné par le GETAID (essai CYSIF) est actuellement en cours, et apportera la réponse à cette problématique. Enfin, la chirurgie garde une place importante chez les patients présentant un mégacôlon toxique, une perforation, un saignement incontrôlable ou une pathologie évolutive malgré une prise en charge médicale optimale (il ne faut pas perdre de vue que le plus important est de sauver la vie du malade et si l’on peut, de sauver son côlon).

Les limites de la prise en charge conventionnelle

La corticothérapie : le moins longtemps, le moins souvent

L’efficacité de la corticothérapie pour obtenir une rémission clinique n’est plus à démontrer [8]. Il est cependant important de garder à l’esprit que son utilisation au long cours est inutile pour maintenir la rémission [9] et qu’elle est pourvoyeuse de nombreux effets secondaires. La corticothérapie ne permet pas non plus d’obtenir une cicatrisation muqueuse endoscopique, qui fait actuellement partie des objectifs thérapeutiques à atteindre puisque cette cicatrisation est un indicateur clé du bon contrôle de l’inflammation. En effet, dans une étude du GETAID [10], le recours aux corticoïdes permettait d’obtenir 90 % de réponse clinique, alors que l’amélioration endoscopique n’était observée que chez 29 % des patients. De ce fait, l’obtention d’un sevrage complet en corticoïdes reste l’un des objectifs thérapeutiques fondamentaux à atteindre.

L’histoire naturelle de la maladie n’est pas modifiée

Différentes études rétrospectives ont montré que la stratégie classique d’escalade thérapeutique n’a pas modifié l’histoire naturelle de la MC. Dans la série danoise, P. Munkholm et al. démontraient que le pourcentage de patients présentant une maladie chronique active restait stable aux alentours de 30 % [11]. Dans la série française de l’hôpital Saint-Antoine, Cosnes et al. [12], malgré un recours de plus en plus fréquent et de plus en plus précoce à un traitement immunosuppresseur, démontraient que les risques d’évolution vers une forme sténosante ou fistulisante ainsi que celui du recours à la chirurgie n’avaient pas diminué. Des données françaises récentes vont peut-être changer ce dogme d’irréversibilité des dégâts anatomiques et inciter à aller vers des stratégies thérapeutiques plus agressives. En effet, dans une étude lilloise [13] s’étant intéressée à l’histoire naturelle de la MC pédiatrique (à partir des données du registre EPIMAD), l’analyse cas-témoins a démontré que la période entre le diagnostic de la maladie et la première prescription d’azathioprine était plus courte chez les malades non opérés que chez les malades opérés au cours du suivi. En d’autres termes, la prescription précoce d’azathioprine chez ces enfants diminuait le risque de chirurgie et retardait la date de première résection chez les enfants nécessitant une intervention. Ces résultats originaux doivent maintenant être confirmés de manière prospective.

Modification des stratégies thérapeutiques : les nouveaux concepts

Depuis quelques années, les avancées thérapeutiques ont modifié les objectifs thérapeutiques, qui ne sont plus limités à la réponse ou à la rémission clinique. Ainsi, l’obtention d’une cicatrisation muqueuse, la prévention des complications et l’amélioration de la qualité de vie sont souhaitables. Le but ultime, idéal, serait de modifier l’histoire naturelle de la maladie. Un moyen d’y parvenir repose vraisemblablement sur l’instauration précoce d’un traitement agressif, si l’on considère qu’une maladie d’évolution chronique active va inéluctablement conduire à des dégâts anatomiques irréversibles. À l’heure actuelle, ces modifications de stratégie thérapeutique n’ont été évaluées que dans la MC. Il n’est donc en aucun cas envisageable d’extrapoler ces données de la littérature à la RCH.

Rationnel

L’apparition des biothérapies dans les MICI a transformé la prise en charge de nos patients. À côté de leur bénéfice clinique maintenant bien démontré, l’infliximab a prouvé leur capacité à induire une cicatrisation muqueuse [14, 15], paramètre qui n’était jusqu’à présent que très peu utilisé en pratique clinique ou comme critère de réponse dans les protocoles thérapeutiques. De ces éléments a émergé le concept de la stratégie Top down, dont l’intérêt est d’obtenir précocement dans le cours évolutif de la maladie et rapidement une rémission sans corticothérapie, associée à une cicatrisation muqueuse qui serait le garant d’une rémission durable.

Les données cliniques

En rhumatologie, une approche stratégique de ce type a été évaluée dans une étude multicentrique de grande envergure [16]. Ainsi, 508 patients souffrant de polyarthrite rhumatoïde récemment diagnostiquée ont été randomisés dans 4 bras, dont l’un correspondant au schéma Top down avec mise en route précoce d’un traitement par biothérapie. Les patients ayant bénéficié de ce traitement précoce avaient une amélioration fonctionnelle significativement plus rapide. À un an, ce bénéfice était conservé et, fait très intéressant, associé à un indice de destruction articulaire significativement amélioré, faisant ainsi espérer que cette approche plus agressive pouvait infléchir le cours évolutif de la maladie.

Dans le domaine des MICI, les études pédiatriques sont particulièrement importantes lorsque l’on s’intéresse à une éventuelle modification du cours évolutif de la maladie. Les traitements immunosuppresseurs introduits précocement (maladie diagnostiquée dans les 8 mois précédant l’inclusion) ont démontré leur efficacité en termes d’épargne en corticoïdes [17]. Le concept d’utilisation précoce de l’infliximab a également été souligné dans l’étude REACH [18]. Cent douze patients (6-17 ans) atteints de MC modérée à sévère, non contrôlée malgré le recours à un traitement immunosuppresseur, ont reçu un traitement d’attaque par infliximab à 5 mg/kg (schéma classique S0, S2 et S6). Les patients répondeurs étaient ensuite randomisés pour recevoir un traitement d’entretien toutes les 8 (groupe 1) ou 12 semaines (groupe 2). À S10, 88 % gardaient une réponse clinique. À un an, les patients du groupe 1 étaient respectivement en réponse clinique et en rémission dans 60 % et 56 % des cas, ce qui était significativement supérieur à ceux du groupe 2 (24 % de rémission). Dans le groupe 1, 75 % étaient également sevrés de toute corticothérapie à un an.

Chez les sujets adultes, D’Haens et al. [19] ont voulu étudier le concept de « frapper fort » d’emblée pour modifier le cours évolutif de la maladie. Ainsi, dans une étude européenne multicentrique (18 centres en Belgique, Hollande et Allemagne), les auteurs ont comparé deux stratégies thérapeutiques : une stratégie dite Step up (traitement conventionnel débutant par la corticothérapie) à une stratégie dite Top down (combinaison précoce d’immunosuppresseurs : azathioprine et infliximab), chez des patients atteints de MC de diagnostic récent, active (CDAI > 200) et naïfs de tout traitement. Cent trente-trois malades ont été randomisés. Le critère principal de jugement était l’obtention d’une rémission sans corticothérapie à S26 et S52, sans recours à la chirurgie. À S26, 60 % des malades traités dans le bras Top down étaient en rémission, contre seulement 35,9 % dans le bras Step up (p = 0,006). Des résultats similaires étaient observés à un an, avec des taux de respectivement 61,5 % et 42,2 % (p = 0,02). Ces résultats encourageants n’étaient pas confirmés à 2 ans, ou la différence n’était plus significative. Parmi les critiques que l’on pourrait formuler, le caractère ouvert de cet essai et un maniement du traitement immunomodulateur « à la demande », ce qui ne correspond plus aux recommandations actuelles. Toutefois, deux éléments importants se sont dégagés de ce travail, en faveur de la stratégie Top down : l’épargne en corticoïdes et le pourcentage de cicatrisation muqueuse (73 % vs 30 % ; p = 0,003). Ce dernier point doit cependant être pondéré par le fait que l’évaluation endoscopique ne concernait qu’un sous-groupe de patients et qu’elle n’était réalisée que tardivement (à 2 ans).

Cette cicatrisation muqueuse endoscopique est-elle vraiment un objectif à atteindre ? Un travail multicentrique présenté au congrès ECCO en 2008, qui prolonge l’étude précédente, semble aller dans ce sens. En effet, les auteurs ont souhaité évaluer l’impact clinique à 2 ans d’une cicatrisation muqueuse totale, selon le score endoscopique simplifié (SES-CD). Ainsi, un SES-CD égal à 0 après une période de 2 ans était prédictif d’une évolution clinique meilleure dans les 2 années suivantes, en termes de rémission (68 % versus 35 % ; p = 0,004), de rémission sans corticoïdes, de rémission sans corticoïdes et sans nouvelle utilisation d’un anti-TNF α [20].

Le recours à un traitement maximal d’emblée n’est certainement pas à proposer à tous les patients. En 2006, Lémann et al. [21] ont bien montré que le recours à une biothérapie par infliximab, en combinaison avec l’azathioprine chez des patients atteints de MC cortico-dépendante, permettait d’obtenir un taux de rémission significativement plus élevé que chez les patients traités par azathioprine seule. Cette étude a également pu objectiver d’une part, que les patients naïfs de tout traitement immunosuppresseur à l’inclusion avaient un taux de rémission sans corticoïdes significativement supérieur et d’autre part, que cet effet n’était probablement que suspensif, avec une atténuation du bénéfice avec le temps.

Tout l’intérêt d’un traitement maximal d’emblée serait donc de cibler les patients naïfs de tout traitement immunomodulateur et de partir sur un traitement d’entretien. Ces considérations ont donc conduit à la réalisation d’un essai de grande envergure (essai SONIC), dont les premiers résultats ont été présentés au congrès européen de gastroentérologie (UEGW 2008) par J.-F. Colombel [22]. Les patients étaient âgés de plus de 21 ans, devaient avoir une MC d’intensité modérée à sévère et ne devaient pas avoir reçu au préalable de traitement immunosuppresseur ou de biothérapie. De plus, les patients devaient avoir au moins l’un des critères suivants : corticodépendance, nécessité de cures répétées de corticothérapie dans l’année précédente, échecs du budésonide, échec des 5-ASA. La randomisation en double aveugle était faite en 3 bras : groupe 1 (monothérapie par azathioprine 2,5 mg/kg/j), groupe 2 (monothérapie par infliximab 5 mg/kg avec schéma d’attaque S0, S2 et S6, puis traitement d’entretien toutes les 8 semaines) ou groupe 3 (bithérapie azathioprine et infliximab, selon les mêmes modalités). Le critère principal d’évaluation était la rémission sans corticoïdes à S26. Cinq cent huit patients ont pu être inclus dans l’essai (170 dans le groupe 1, 169 dans le groupe 2 et 169 dans le groupe 3). Le critère principal et la cicatrisation muqueuse (également évaluée à S26) ont été obtenus respectivement chez 30,6 % et 16,5 % des patients du groupe 1, 44,4 % et 30,1 % des patients du groupe 2 et 56,8 % et 43,9 % des patients du groupe 3 : différences statistiquement significatives, sauf pour la cicatrisation muqueuse entre les groupes 2 et 3 (figure 1).

L’un des faits particulièrement marquant de ce travail a été la mise en évidence d’une différence importante de réponse entre les malades ayant une maladie et ceux ne présentant pas d’activité biologique ou endoscopique. En effet, le critère principal était atteint chez 27,6 % des patients du groupe 1, 47,5 % des patients du groupe 2 et 63,5 % des patients du groupe 3 lorsque la CRP était supérieure à 0,8 mg/dl, alors qu’il n’y avait pas de différence significative entre les groupes lorsque la CRP était inférieure à 0,8 mg/dL. De même, le critère principal était atteint chez 30,4 % des patients du groupe 1, 50,5 % des patients du groupe 2 et 61,3 % des patients du groupe 3 lorsqu’il existait des lésions endoscopiques à l’inclusion, alors qu’il n’y avait pas de différence significative entre les groupes chez les patients indemnes de lésion muqueuse.

Bien que nous ne disposions pas de données de suivi après S26, ces éléments tout à fait nouveaux laissent entrevoir un effet bénéfique des stratégies agressives chez les patients dont la maladie est biologiquement et/ou endoscopiquement active.

Stratégie Top down et MICI : y a-t-il un prix à payer ?

Risque d’infection et de pathologie maligne

L’utilisation de plus en plus fréquente et de plus en plus précoce de traitements agressifs (immunosuppresseurs, biothérapies) doit être mise en balance avec le risque potentiellement augmenté de complications infectieuses et malignes. Dans une méta-analyse de Kandiel et al. [23], le risque de lymphome chez des patients atteints de MICI et tous traités par azathioprine ou 6-mercaptopurine était multiplié par 4 (IC 95 % ; 2,07-7,51), avec 11 lymphomes observés pour 2,63 « attendus ». Toutefois, même chez ces patients, le risque absolu de voir apparaître un lymphome reste très faible et le bénéfice clinique de ces traitements reste actuellement au premier plan. Ainsi, les auteurs de cette étude ont estimé que le nombre de patients à traiter pour voir apparaître un cas de lymphome serait de 4 357 dans la tranche d’âge 20-29 ans, et de 355 dans la tranche d’âge 70-79 ans.

L’alerte a véritablement été donnée en 2007 avec la publication de 6 cas de lymphomes T hépatospléniques chez de jeunes patients porteurs de MICI [24]. Les éléments marquants étaient, d’une part, d’ordre thérapeutique, puisque tous les patients atteints avaient reçu une bithérapie par infliximab et azathioprine, et, d’autre part, d’ordre pronostique avec une issue le plus souvent fatale (5 décès sur les 6 cas). À ce jour, un total de 17 cas a été rapporté (14 sous infliximab et 3 sous adalimumab) [25].

Une méta-analyse récente de patients porteurs d’une polyarthrite rhumatoïde et traités par infliximab objectivait une augmentation du risque de pathologie maligne avec un odds ratio de 2,0 (IC 95 % : 1,3 – 3,1) [26]. Il est intéressant de noter que ce risque n’était significativement augmenté que dans le sous-groupe de patients traités avec les doses d’infliximab les plus élevées (≥ 6 mg/kg), avec un odds ratio de 4,3 (IC 95 % : 1,6-11,8). Dans la MC, la méta-analyse de Peyrin-Biroulet et al. [27], qui évalue des essais contrôlés randomisés ayant utilisé six molécules anti-TNF α versus placebo, n’a pas mis en évidence de sur risque de mortalité, de cancer ou d’infection sévère par rapport aux bras contrôles. La principale limite de ces résultats est la durée de suivi courte (un an au maximum), probablement insuffisante pour détecter certains effets secondaires comme les cancers.

Concernant les données de registre, les données américaines (registre TREAT) n’ont pas mis en évidence de corrélation entre l’augmentation du risque de pathologies malignes ou d’infections sévères et l’utilisation d’infliximab chez des patients porteurs de maladie de Crohn [28]. Les différences de résultats observés pourraient s’expliquer par la différence de population étudiée (polyarthrite rhumatoïde versus MICI), de méthodologie (données poolées à partir d’études contrôlées versus données observationnelles issues de cohorte), ou tout simplement par le hasard. Les données du registre européen devraient bientôt être disponibles.

À l’échelle française, la cohorte CESAME a également fourni des résultats intéressants. Cette étude prospective coordonnée par L. Beaugerie [29] avait pour but de préciser le risque de lymphome associé aux IS dans une population non sélectionnée de patients suivis en France, en pratique libérale et hospitalière. Ainsi, de 2004 à 2005, pas moins de 821 gastroentérologues ont inclus 20 801 patients (12 418 MC, 7 626 RCH). À l’inclusion, 35 % étaient traités par IS et/ou biothérapie. Dans le suivi de la cohorte, 19 cas incidents de lymphomes ont été déclarés (18 cas de lymphomes non hodgkiniens). Comparativement à l’incidence attendue, le risque de lymphome était significativement augmenté chez les patients atteints de MICI (OR = 2,07 [IC 95 % : 1,25-3,24]). Le risque de LNH était également significativement augmenté (OR = 2,33 [IC 95 % : 1,38-3,68]. La publication de ce travail devrait voir le jour dans les mois à venir.

L’émergence des infections opportunistes est un problème auquel les prescripteurs de traitements immunosuppresseurs et de biothérapies sont confrontés depuis quelques années, ce qui a conduit à des recommandations de prévention et de prise en charge [30]. Un consensus élaboré par un panel d’experts européen sera prochainement publié sous l’égide de l’ECCO.

Les facteurs de risque indépendants de survenue d’infections opportunistes sont mal identifiés au cours des MICI. Toruner et al. [31] ont donc réalisé une étude cas-contrôle rétrospective pour identifier ces facteurs de risque. L’étude a été menée de 1988 à 2003 à la Mayo Clinic. Les cas ont été définis comme étant des infections à germe habituellement non pathogène, sauf dans des circonstances inhabituelles comme les MICI. Les cas ont été sélectionnés à partir du fichier de patients atteints de MC ou de RCH et ayant eu une infection bactériologiquement identifiée ou cliniquement indiscutable. Tous les cas ont été appariés à deux sujets contrôles de même âge, sexe, type de MICI, date de prise en charge et lieu de résidence. Cent cas (59 % de MC, 37 % de RCH et 4 % de colite indéterminée) ont été identifiés et appariés à 200 sujets contrôles. Cent deux cas d’infections ont été identifiés (VZV : n = 29, candidose : n = 26, HSV : n = 29, CMV : n = 12, tuberculose : n = 3, histoplasmose : n = 2, autres : n = 4). Les traitements par corticostéroïdes, azathioprine/6-mercaptopurine et infliximab étaient indépendamment associés à un risque élevé d’infection opportuniste avec des valeurs d’odds ratio (IC95) respectives de 3,4 (1,8-6,2), 3,1 (1,7-5,5) et 4,4 (1,2-17,1). L’utilisation d’une seule de ces molécules quelle qu’elle soit augmentait le risque d’infection (OR [IC95] : 2,7 [1,5-4,8]) de façon moindre qu’en cas d’association (OR [IC95] : 9,7 [3,3–28,2]) où le risque de chaque médication semble se potentialiser. L’association des corticostéroïdes à l’azathioprine augmentait le risque d’infection opportuniste de chacune des deux molécules prises individuellement, alors que l’infliximab n’augmentait pas le risque lié à l’azathioprine seule. Les infections opportunistes le plus souvent diagnostiquées étaient mycotiques avec les corticostéroïdes, virales (Epstein-Barr virus et CMV) avec l’azathioprine et bactériennes avec l’infliximab (histoplasmose).

Questions pratiques posées par ce risque

Est-il licite de poursuivre au long cours une association de traitements immunosuppresseurs ?

Récemment, l’analyse post hoc des principaux essais randomisés contre placebo sur l’infliximab sur la MC (essais ACCENT 1 et 2) et la RCH (essais ACT 1 et 2) a montré que les taux de réponse et de rémission clinique, de fermeture des fistules et d’hospitalisation étaient similaires à un an chez les sujets recevant ou non un immunosuppresseur en plus de l’infliximab [32]. De même, l’adjonction d’un immunosuppresseur à l’adalimumab n’apporte pas de bénéfice clinique dans la MC luminale [33]. Enfin, l’équipe de Louvain [34] a démontré que chez des patients porteurs d’une MC stable depuis 6 mois sous bithérapie immunosuppressive (thiopurine ou méthotrexate plus infliximab) et suivis pendant deux ans, il n’y avait pas de bénéfice clinique à poursuivre la bithérapie comparativement aux patients poursuivant une monothérapie par infliximab, puisque les taux de perte de réponse étaient similaires (respectivement 60 % versus 55 %).

Les données de la littérature actuelle vont donc dans le sens d’un traitement par monothérapie, après 6 mois d’un traitement combiné. La question du choix de la monothérapie reste pour l’instant débattue.

Est-il possible d’interrompre un traitement par anti-TNF α ?

Cette question, essentielle chez des patients en rémission durable sous biothérapie, ne pouvait être clairement tranchée, faute de preuve scientifique. Très récemment, les résultats d’une étude du GETAID pilotée par E. Louis (non encore publiée) ont été présentés en congrès européen [35]. L’objectif était d’évaluer le risque de rechute après l’arrêt de l’infliximab chez des patients atteints de MC en rémission sous bithérapie (infliximab et immunosuppresseurs), mais également de déterminer les facteurs prédictifs de rechute. À un an, 57 % des malades restaient en rémission (93 % à 3 mois, 78 % à 6 mois, 64 % à 9 mois). L’analyse multivariée permettait d’isoler 4 facteurs prédictifs de rechute : une hémoglobinémie inférieure à 14,5 g/dL, une infliximabémie basse, une CRP supérieure à 5 mg/L et un CDEIS élevé. L’autre fait intéressant était que chez les patients ayant rechuté et ayant bénéficié à nouveau d’un traitement par infliximab, une rémission était obtenue dans 36 cas sur 37 évaluables, à la quatrième semaine de retraitement.

Conclusion

Quelle conduite à tenir proposer à nos patients en 2009 ? Il n’y a bien sûr pas de recette miracle, mais chaque décision thérapeutique doit être prise en connaissant les indications validées de traitement, mais également en connaissant les risques encourus avec la classe thérapeutique que l’on souhaite utiliser. Une très belle revue de la littérature, réalisée par un panel d’experts, fait le point sur les différentes options thérapeutiques actuellement disponibles pour obtenir une rémission et propose plusieurs algorithmes thérapeutiques selon l’intensité de la maladie et le type de MICI [36]. Même si l’équipe de L. Beaugerie a pu identifier des facteurs prédictifs d’une évolution sévère (âge inférieur à 40 ans, manifestations anopérinéales, nécessité d’une corticothérapie lors de la première poussée), la fréquence à laquelle ils sont observés en pratique clinique limite leur utilisation pratique comme facteurs décisionnels dans de telles stratégies. Ainsi, la difficulté actuelle repose sur l’absence de marqueurs clairement prédictifs d’une évolution péjorative. L’avenir verra peut-être apparaître des scores composites basés sur l’utilisation de marqueurs génétiques, sérologiques et pourquoi pas d’indices de destruction intestinale, qui nous permettront de proposer à nos patients des traitements « à la carte », avec stratégie maximale d’emblée chez des patients à haut risque d’évolution péjorative.

L’attitude Top down, bien que séduisante compte tenu des résultats à court terme d’induction de réponse et de maintien de la rémission, ne peut actuellement être recommandée en routine, et nécessite une évaluation prospective à plus large échelle et surtout à plus long terme. Plus qu’un simple gastro-entérologue, le MICIste doit maintenant élargir son champ de connaissances et être capable d’appréhender le risque iatrogénique (infectieux, hématologique, oncologique…) ce qui rend notre sur-spécialité à la fois si riche, complexe, et passionnante.

Références

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