ARTICLE
Auteur(s) : Denis
Grasset1, Camille Vernet1, Valérie
Bicheler1, Jean-François Bouret1, Cataline
Niculescu2, Louis Saout3, Jean
Gavard3, Pascal Pouedras4, Vincent Tranh
Dinh5, Mohamed Belkadi5, Anabelle Dos
Santos6
1Service de gastroentérologie, centre
hospitalier Bretagne-Atlantique, 20, boulevard
Général-M.-Guillaudot, 56017 Vannes, France
2Service de chirurgie viscérale, centre hospitalier
Bretagne-Atlantique, 20, boulevard Général-M.-Guillaudot, 56017
Vannes, France
3Service d’anatomopathologie, centre hospitalier
Bretagne-Atlantique, 20, boulevard Général-M.-Guillaudot, 56017
Vannes, France
4Service de microbiologie, centre hospitalier
Bretagne-Atlantique, 20, boulevard Général-M.-Guillaudot, 56017
Vannes, France
5Service de radiologie, centre hospitalier
Bretagne-Atlantique, 20, boulevard Général-M.-Guillaudot, 56017
Vannes, France
6Service des maladies infectieuses, centre
hospitalier Bretagne-Atlantique, 20, boulevard
Général-M.-Guillaudot, 56017 Vannes, France
L’imagerie hépatique résout beaucoup de problèmes diagnostiques,
mais il arrive aussi qu’elle en pose d’imprévus, comme dans
l’observation suivante.
Observation
Un homme de 48 ans était hospitalisé pour des douleurs
persistantes de l’hypochondre droit survenues depuis deux semaines,
avec sueurs importantes et fièvre sans frissons. Dans ses
antécédents, on notait une hémorroïdectomie en 2001, une colopathie
fonctionnelle (coloscopies normales sauf petits polypes
hyperplasiques en 2000 et 2006). Du point de vue familial, son père
était décédé d’un cancer ORL métastatique à l’âge de 42 ans.
Il ne prenait aucun médicament et n’avait pas fait de voyages
en dehors de la Bretagne. Il s’était blessé l’index droit en
jardinant un mois auparavant et avait reçu un traitement par
oxacilline pendant huit jours. L’examen clinique ne retrouvait
qu’une discrète hépatomégalie sensible. On ne palpait aucune
adénopathie ni splénomégalie.
Les tests biologiques montraient des globules blancs à
11 000/μL (8 000 polynucléaires neutrophiles, 200
éosinophiles, 2 100 lymphocytes), un taux d’hémoglobine à
11,9 g/dL, avec un VGM à 88 fl, des plaquettes à 356 000,
une VS à 61 à la première heure, une CRP à 128 ng/mL et un
fibrinogène à 6,3 g/L. L’électrophorèse des protides était
normale, le taux de prothrombine à 80 %, les GGT à 2 N, les
phosphatases alcalines normales, les ASAT à 1,8 N, les ALAT à
1,3 N, la bilirubinémie normale, de même que les LDH et la
TSH. L’ACE, l’alphafœtoprotéine et l’antigène CA 19/9 étaient
normaux ainsi que le ionogramme et la créatinémie.
L’échographie abdominale montrait une lithiase vésiculaire non
compliquée et de multiples nodules tissulaires hypoéchogènes du
foie. Le scanner thoracoabdominal (figure 1) retrouvait un
foie multinodulaire avec des lésions dans les deux lobes, arrondies
de 1 à 3 cm de diamètre, hypodenses faiblement rehaussées en
périphérie surtout à la phase artérielle, sans zones liquidiennes.
Des lésions identiques étaient également présentes dans la
rate. L’aspect évoquait des métastases hépatiques, sans argument
pour un cancer primitif ni autre anomalie à l’imagerie.
La fibroscopie haute était normale. L’échocardiographie était
normale.
Les hémocultures étaient négatives, la bandelette urinaire
négative. L’IDR à la tuberculine était faiblement positive, la
recherche du BK dans l’expectoration était négative de même que le
dosage de l’interféron gamma (Quantiféron). Les sérologies de
l’hépatite B, C, du VIH, du CMV, de l’amibiase, de la fièvre Q et
des rickettsioses, des yersinioses, de chlamydia, de leptospirose
étaient négatives. Le dosage de l’enzyme de conversion était
normal.
Dans l’hypothèse d’abcès bactériens, un traitement par
ceftriaxone et ciprofloxacine était administré pendant
20 jours, puis par ciprofloxacine seule pendant dix jours
supplémentaires. L’évolution clinique était progressivement
favorable en un mois, avec une lente normalisation du bilan
biologique, en particulier la disparition du syndrome
inflammatoire. En revanche, les images hépatiques étaient
inchangées au scanner, conduisant à une biopsie hépatique dirigée.
L’étude histopathologique (figure 2) montrait de
multiples granulomes épithéliogigantocellulaires entourant, par
endroits, des plages de nécrose acellulaire éosinophile, de type
caséeux. La coloration de Ziehl était négative.
Le parenchyme hépatique était, par ailleurs, normal.
Après six mois d’évolution, des douleurs de l’hypocondre droit
persistaient. Un nouveau scanner montrait que les images
nodulaires, bien qu’ayant régressé, étaient toujours présentes. On
faisait alors une cœlioscopie permettant une cholécystectomie
(lithiase vésiculaire), associée à une biopsie chirurgicale du foie
gauche. L’étude histopathologique du foie était identique avec un
aspect de granulomatose floride associée à une nécrose caséeuse.
La recherche de mycobactérie par PCR sur les prélèvements
hépatiques était négative ; en revanche la recherche par PCR de
Bartonella henselae était positive. La sérologie de la
maladie des griffes du chat qui avait été effectuée au début de la
maladie, puis contrôlée, était positive à un taux faible d’IgG à
1/256, sans ascension du taux d’anticorps ni présence d’IgM. En
l’absence de signes cliniques ou biologiques, on décidait de ne pas
donner de nouveau traitement antibiotique. Six mois plus tard, tous
les symptômes avaient complètement disparu ainsi que les images
scanographiques.
L’interrogatoire retrouvait a posteriori la notion de griffures
d’un chaton, présent au domicile du patient, au cours du mois
précédant les premiers symptômes cliniques.
Discussion
Les granulomatoses hépatiques isolées chez l’immunocompétent ont
des causes très variées (tableau 1).
Dans une revue de 67 cas de granulomatoses systémiques non
tuberculeuses [1], Pavic et al. trouvaient 14 atteintes hépatiques
prédominantes : fièvre Q (quatre fois), maladie des griffes du chat
(trois fois), brucellose (deux fois), prothèse de hanche (deux
fois), yersiniose (une fois), mononucléose infectieuse (MNI) (une
fois), candidose (une fois). Dans notre observation, le diagnostic
étiologique de l’atteinte granulomateuse est retenu du fait de la
positivité de la PCR de B. henselae sur le prélèvement
hépatique. La sérologie est restée faiblement positive, sans
ascension du taux d’anticorps, ni présence d’IgM, probablement du
fait de l’antibiothérapie précoce. Dans la maladie des griffes du
chat avec atteinte hépatique, l’étude histopathologique du foie
montre typiquement des granulomes dont les cellules épithélioïdes
centrales fusionnent en cellules géantes, s’associant souvent à des
plages de nécrose. L’importance de la nécrose, acellulaire et
caséeuse, dans notre observation, a fait évoquer une tuberculose
active. Cependant, les différentes techniques recherchant une
tuberculose évolutive sont restées négatives, l’évolution clinique
et la négativité de la recherche génomique de mycobactéries par PCR
sur le prélèvement hépatique après six mois éliminent le
diagnostic.
Dans notre observation, c’est l’aspect pseudotumoral des lésions
hépatiques qui a été la principale source des difficultés.
Cependant, la présence d’images similaires dans la rate était en
faveur de localisations infectieuses et non tumorales, les
métastases spléniques étant exceptionnelles. Enfin, la biopsie
hépatique a permis d’éliminer le diagnostic de cancer, en
particulier lors de la seconde biopsie hépatique (chirurgicale)
effectuée six mois plus tard, l’aspect des granulomes n’était pas
celui de ceux pouvant accompagner les lymphomes.
La maladie des griffes du chat, appelée aussi lymphoréticulose
bénigne d’inoculation, fait suite à une griffure, parfois une
morsure ou seulement un léchage d’un chat, 10 à 60 jours avant
le début des signes cliniques et de l’apparition d’une adénopathie.
Il s’agit en général d’un chaton de moins de six mois, mais
d’autres animaux peuvent transmettre la maladie : le furet ou le
lapin. Cette infection est due à B. hensalae, qui est une
petite bactérie Gram négative aérobie intracellulaire.
L’atteinte hépatosplénique paraît assez fréquente chez l’enfant
: 11/31 enfants atteints de cette infection dans la série de Dunn
et al. [3] et 20/127 enfants atteints dans celle de Tsujino et al.
[4]. La présence d’une lymphadénite, parfois suppurée dans le
territoire de la griffure du chat, est inconstante.
Le diagnostic doit être évoqué d’emblée sur l’association d’un
syndrome infectieux et de douleurs abdominales chez l’enfant avec,
à l’échographie, des nodules tissulaires hypoéchogènes multiples
hépatiques et spléniques, la confirmation par la sérologie
entraînant sans tarder le début de l’antibiothérapie. Chez l’adulte
immunocompétent, les observations sont exceptionnelles.
Le Tallec et al. [5] ont rapporté deux observations dont
l’une, comme la nôtre, sans atteinte ganglionnaire. Dans ces deux
cas, l’évolution a été favorable sous antibiotiques. Comme dans les
formes ganglionnaires, des atteintes systémiques guérissant
spontanément sans antibiotiques sont aussi possibles [3, 6]. Une
autre complication possible chez l’immunocompétent est
l’endocardite (à hémocultures négatives) qui doit être
systématiquement recherchée par une échocardiographie.
Chez l’immunodéprimé en revanche, et notamment chez les malades
infectés par le VIH, l’infection par B. henselae peut
entraîner des lésions cutanées particulières (angiomatose
bacillaire), et, au niveau du foie, des lésions de péliose [7, 8].
Des lésions pseudotumorales du foie ont également été décrites
chez un transplanté rénal [9]. Bartonella quintana peut
également causer une angiomatose cutanée mais pas de lésion
péliotique hépatique [7].
Alors qu’il n’est pas indispensable de traiter les cas simples,
l’antibiotique de choix en cas d’adénopathies sévères ou
d’immunosuppression est l’azithromycine, donné pendant cinq jours
(500 mg le premier jour, puis 250 mg/j) [10]. En cas de
rétinite, d’atteinte neurologique ou d’endocardite, l’association
de doxycycline (200 mg/j) et de rifampicine (600 mg/j)
pour quatre à six semaines est recommandée [10]. Dans notre
observation, le patient a reçu un traitement par ciprofloxacine
pendant 30 jours, associée à de la ceftriaxone pendant
20 jours avec une évolution clinique favorable.
La présence d’images scanographiques résiduelles après six
mois d’évolution est habituelle dans les abcès hépatiques. En
revanche, la persistance de lésions granulomateuses actives et de
la détection du génome bactérien que nous avons observées font
supposer que l’antibiothérapie prescrite, habituellement active in
vitro, avait été incapable de stériliser les lésions hépatiques, ce
qui pourrait être lié à l’absence d’effet bactéricide de la plupart
des antibiotiques, à l’exception des aminosides, et à la nécessité
d’une forte pénétration tissulaire et érythrocytaire [10].
Tableau 1 Principales étiologies des granulomatoses
systémiques [1, 2].
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Causes infectieuses
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Tuberculose, mycobactéries atypiques, BCG
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Brucellose, yersiniose, salmonellose
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Maladie de Whipple, lèpre
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Tularémie, pasteurellose
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Rickettsioses, fièvre Q, listériose
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Maladie de Lyme, maladie des griffes du chat
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Syphilis secondaire
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Bilharziose, toxocarose
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Leishmaniose, histoplasmose
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Distomatose
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Candidose, aspergillose
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CMV, EBV, VHC, VHB, VIH
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Causes non infectieuses
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Sarcoïdose, connectivites
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Maladie de Crohn
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Cirrhose biliaire primitive
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Lymphomes non hodgkiniens, maladie de Hodgkin, cancers
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Médicaments (sulfamides, pénicilline, allopurinol, interféron,
halothane, sulfalazine…)
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Toxiques (bérylliose, sulfate de cuivre)
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Réactionnelles (prothèses articulaires en titane)
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Conclusion
L’association de nodules hépatiques, pseudotumoraux, et spléniques,
dans un contexte fébrile, doit faire rechercher une maladie des
griffes du chat à localisation hépatique. Le diagnostic est
généralement confirmé par la présence d’anticorps spécifiques et,
au besoin, par la biopsie hépatique montrant une granulomatose
hépatique nécrosante. La confirmation formelle, dans les
formes difficiles, peut être apportée par la recherche du génome de
B. henselae par PCR sur la biopsie hépatique.
Références
1 Pavic M, Le Pape E, Debourdeau P, Rabar D,
Crevon L, Colle B, et al. Granulomatoses systémiques
pseudosarcoïdosiques d’étiologie déterminée et non tuberculeuse.
Étude de 67 observations. Rev Med Int 2008 ; 29 : 5-14.
2 Goussef M, Mechaï F, Lecuit M,
Lortholary O. Les granulomatoses systémiques d’origine
infectieuse. Rev Med Int 2008 ; 29 : 15-27.
3 Dunn MW, Berkowitz FE, Miller JJ,
Snitzer JA. Hepatosplenic cat-scratch disease and abdominal
pain. Pediatr Infect Dis J 1997 ; 16 : 269-72.
4 Tsujino K, Tsukahara M, Tsuneoka H,
Ichihara K, Furuya T, Kawauchi D, et al.
Clinical implication of prolonged fever in children with cat
scratch disease. J Infect Chemother 2004 ; 10 :
227-33.
5 Le Tallec V, Abgueguen P, Pichard E,
Chennebault JM, Bellec V, Delbos V, et al.
Localisations hépatospléniques de la maladie des griffes du chat
chez l’adulte immunocompétent. Deux cas. Gastroenterol Clin Biol
2003 ; 27 : 225-9.
6 Family-Pigné D, Mouchet B, Lousteau V,
Borie MF, Deforges L, Lesprit P, et al.
Atteinte hépatosplénique de la maladie des griffes du chat : à
propos de deux observations chez l’immunocompétent. Rev Med Int
2006 ; 27 : 772-5.
7 Koehler J, Sánchez M, Garrido C,
Whitfeld M, Chen F, Berger T, et al. Molecular
epidemiology of Bartonella infections in patients with bacillary
angiomatosis-peliosis. N Engl J Med 1997 ; 337 :
1876-83.
8 Roulot D. Atteinte hépatique de la maladie des griffes du
chat. Hépato-Gastro 1997 ; 4 : 305-10.
9 Thudi KR, Kreikemeier JT, Phillips NJ,
Salvalaggio PR, Kennedy DJ, Hayashi PH. Cat scratch
disease causing hepatic masses after liver transplant. Liver Int
2007 ; 27 : 145-8.
10 Boillat N, Greub G. Maladie des griffes du chat et
autres bartonelloses. Rev Med Suisse 2008 ; 4 :
901-7.
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