ARTICLE
Auteur(s) : Dominique Lamarque
Unité d’hépatogastroentérologie, hôpital Hôtel-Dieu de Paris, 1,
place du Parvis-de-Notre-Dame, 75181 Paris cedex 04, France
La fréquence et la gravité du cancer gastrique posent un
problème de santé publique. Ce cancer est fréquent et de mauvais
pronostic. Le taux de survie brut en France est de 20 % à cinq
ans et de 8,7 % à dix ans, et il est responsable en France de
5 000 décès [1, 2]. Le stade au diagnostic est le facteur
pronostique essentiel. Le taux de survie à cinq ans des cancers de
stade précoces de stade I est de 80 %, et le risque de décès
par cancer est plus de 40 fois plus élevé dans les stades IIIB et
IV que dans le stade I [3, 4].
La diminution de l’incidence du cancer de 20 à 30 % ces
dernières décennies et la difficulté de reconnaissance des lésions
prénéoplasiques ne permettent pas d’envisager un dépistage de masse
du cancer gastrique [2, 5].
Dépistage au cours d’une endoscopie haute
Bien que l’histoire naturelle du cancer soit connue pour le cancer
de type intestinal, le dépistage et la reconnaissance des lésions
prénéoplasiques ne peuvent être, pour l’instant, envisagés que dans
le cadre d’une endoscopie digestive haute. Dans la grande majorité
des cas, le cancer survient après 60 ans, et il est précédé de
modifications prénéoplasiques de la muqueuse gastrique (atrophie
et/ou métaplasie intestinale diffuses) survenues au moins dix ans
auparavant.
Méthodes de dépistage
Réalisation de biopsies systématiques de la muqueuse
gastrique
L’atrophie est définie par une raréfaction des structures
glandulaires dans la muqueuse gastrique.
Des méthodes de quantification de l’atrophie ont été développées
par les anatomopathologistes [6-8], du fait d’une variabilité de
son appréciation en fonction des observateurs [9, 10].
En pratique, la raréfaction des structures glandulaires sans
infiltration lymphoplasmocytaire sévère est un aspect décrit avec
une bonne reproductibilité par les anatomopathologistes. La
classification de Sydney est la plus utilisée, mais les grades de
sévérité restent difficiles à apprécier [11]. La distribution de
l’atrophie gastrique dans l’estomac est multifocale, par foyer qui
prédomine au début sur la petite courbure à l’angle duodénofundique
[11]. La progression de l’atrophie a tendance à s’étendre vers le
fundus [12].
La métaplasie intestinale est définie par le remplacement des
cellules épithéliales gastriques par des cellules de morphologie
intestinale. Il existe une classification de la métaplasie prenant
en compte la densité des cellules de Paneth ou avec des cellules en
bordure en brosse ou avec sécrétion de mucine [13]. La forme
complète de la métaplasie intestinale tend à reproduire un aspect
de glande intestinale. Il ne semble pas y avoir de lien entre le
caractère complet et la métaplasie intestinale, et le développement
de la dysplasie [8, 14].
La prévalence cumulée de l’atrophie antrale ou fundique au cours
de la vie est de plus de 50 % chez les patients affectés par
l’Helicobacter pylori dans les pays occidentaux [15]. La
prévalence de la métaplasie intestinale est de 30 à 40 %. Le
risque de cancer est lié à l’étendue de l’atrophie au corps
gastrique [17-19]. Il a été estimé que 1 % des patients ayant
une atrophie développent, chaque année, un cancer. Un peu moins de
10 % des sujets ayant une atrophie développeront un cancer
d’après les études de suivi réalisées dans des populations
occidentales de plus de 50 ans, suivi de 3 à 23 ans
[20-23].
Concernant les métaplasies intestinales, le risque a été moins
bien évalué, probablement du fait du caractère focal des
métaplasies intestinales qui ne sont pas systématiquement
retrouvées sur les prélèvements biopsiques à l’insu. Le risque de
cancer attaché à la présence d’une métaplasie intestinale fundique
n’a pas été évalué par des études prospectives [16, 24]. Il a été
montré cependant que la prévalence de l’atrophie diffuse et de la
métaplasie intestinale diminuait de 2,5 % par an depuis
35 ans, d’après un registre d’histopathologie néerlandais
[25]. Une étude de cohorte réalisée à partir d’un registre
histopathologique national aux Pays-Bas a observé 1 470 cas de
cancer gastrique parmi une cohorte de 92 250 sujets ayant des
lésions prénéoplasiques sur les biopsies gastriques réalisées entre
5 mois et 2,6 années auparavant [26]. La progression vers
le cancer était la plus rapide chez les patients ayant initialement
une dysplasie sévère. À un an, 24,9 % des patients avec
dysplasie sévère développaient un cancer. L’incidence du cancer
était beaucoup plus faible en cas de dysplasie modérée (2,1 %)
ou de métaplasie intestinale (0,7 %). Dans ce groupe, le
cancer apparaissait chez 1,8 % des patients après dix ans.
Cette faible incidence globale recouvre probablement différents
risques en fonction de la diffusion ou non de l’atrophie ou de la
métaplasie dans le corps gastrique. Ce renseignement n’était pas
disponible dans l’étude néerlandaise. Il est probable que seule
l’extension de l’atrophie et de la métaplasie intestinale au corps
gastrique induise un risque significatif.
Reconnaissance endoscopique des lésions prénéoplasiques de la
muqueuse gastrique
Les études réalisées à partir des programmes de dépistage japonais
ont montré que le dépistage endoscopique des petits cancers réduit
la mortalité [27, 28].
Les cancers précoces sont associés à des modifications discrètes
des reliefs qui sont mieux visualisés par la coloration par
l’indigo carmin.
La description endoscopique des lésions prénéoplasiques
gastrique par endoscopie a été développée au Japon. Elle nécessite
un examen attentif de la superficie muqueuse à la recherche d’un
accroissement de la densité en capillaire et veinules visibles qui
est corrélé au degré d’atrophie [29-32]. Cet examen est facilité
par l’usage d’optiques grossissantes. La métaplasie intestinale
peut être mieux visualisée par l’utilisation du bleu de méthylène
qui est absorbé par les cellules intestinales. L’aspect est celui
de cryptes irrégulières ou tubulées ou de l’apparition de
villosités [33]. La coloration par le bleu de méthylène est
cependant une technique lourde et longue qui nécessite une
préparation de la muqueuse avec un agent mucolytique.
En pratique, le dépistage des lésions prénéoplasiques nécessite
un examen détaillé et prolongé de la muqueuse gastrique qui est peu
répandu dans la pratique occidentale [34]. La reconnaissance de ces
minimes modifications passe par un apprentissage et un entraînement
qui devront être diffusés parmi les endoscopistes [29, 30, 35]. La
diffusion des optiques grossissantes devrait faciliter ce
dépistage.
Différentes techniques de traitement de la lumière réfléchie par
la muqueuse tendent à améliorer la visualisation du réseau
capillaire. La visualisation des modifications discrètes de la
muqueuse, avec une augmentation de la trame glandulaire et, à
l’extrême, avec l’apparition d’un relief en forme de crête, est
meilleure avec les endoscopes grossissants [36]. La technique
narrow band imaging permet de mieux visualiser le réseau capillaire
superficiel, ce qui permet de mieux détecter les lésions
néoplasiques richement vascularisées [37-39]. Une autre technique,
l’autofluorescence, utilise la réémission de la lumière par une
substance fluorescente administrée par voie systémique [40-43].
L’intérêt de cette technique doit être évalué par des essais
contrôlés.
Quelle est la population cible qui pourrait bénéficier d’un
dépistage ?
La détection de lésion prénéoplasique doit s’envisager chez les
patients à risque. Les principaux risques sont les antécédents
familiaux au premier degré de cancer gastrique, les patients ayant
une maladie de Biermer connue, les antécédents de gastrectomie
partielle [44-46].
Hormis ces populations à risque, la reconnaissance d’une
population cible au dépistage paraît difficile. Une faible minorité
des patients infectés développera un cancer, et la surveillance des
patients ayant des lésions d’atrophie gastrique limitées à l’antre
apparaît inutile. Pour les patients ayant une atrophie gastrique de
la muqueuse étendue à l’antre et au fundus ou de lésion de
métaplasie intestinale, aucune recommandation n’a été élaborée,
faute de consensus sur l’évolution de ces lésions [21, 47-52]. Les
données sur la population occidentale étaient jusqu’à récemment
particulièrement rares. Une étude prospective italienne a montré
que 8 % des patients avec atrophie du corps gastrique
développent un adénocarcinome en 6,7 années de suivi [53]. Une
surveillance de la muqueuse tous les trois ans a été suggérée [48].
L’étude de cohorte sus-citée, réalisée à partir d’un registre
histopathologique national aux Pays-Bas, ne permet pas d’infirmer
ce risque et cette fréquence de surveillance [26]. En revanche,
cette surveillance confirme que la dysplasie de haut grade est à
haut risque de dégénérescence et doit être recontrôlée à brève
échéance (3 mois ?), de préférence après un traitement
par IPP. En cas de confirmation, la résection chirurgicale ou
endoscopique des lésions est recommandée, bien que certains auteurs
recommandent une surveillance simple [21, 49, 54-56]. L’étude
néerlandaise serait plutôt en faveur de cette surveillance, puisque
l’augmentation du risque paraît se stabiliser avec le temps :
de 25 % la première année, elle évolue de 5 % par an les
deux années suivantes. Une surveillance annuelle serait
théoriquement suffisante (tableau
1).
La sélection des patients susceptibles d’avoir des lésions
prénéoplasiques par un test non invasif paraît encore difficile.
L’intérêt de la pratique d’un test de sérologie de dépistage de
H. pylori n’a pas été démontré. Les lésions précancéreuses de
l’estomac apparaissent sur une muqueuse anciennement infectée par
H. pylori. L’évolution de l’atrophie s’accompagne d’une
disparition de la bactérie. La sensibilité de la sérologie
H. pylori est diminuée chez les patients ayant une atrophie
[57].
La baisse du rapport des pepsinogènes I et II a été associée à
l’atrophie gastrique particulièrement du corps gastrique. Le
pepsinogène I est issu des cellules du corps gastrique, en revanche
le pepsinogène II est produit dans l’ensemble de la muqueuse
gastrique. En cas d’atrophie gastrique, on observe une baisse
préférentielle du pepsinogène I par rapport au pepsinogène II. La
baisse du ratio du pepsinogène I/II a été décrite chez des patients
ayant une atrophie gastrique [58-60]. Avec l’atrophie du corps
gastrique, la gastrinémie a également tendance à augmenter du fait
de l’hyperplasie des cellules G de l’antre. Les études évaluant la
valeur diagnostique de la combinaison de la gastrinémie et du ratio
des pepsinogènes ne sont pas encore disponibles [61].
Tableau 1 Rythme des gastroscopies avec biopsies
étagées (antre et corps gastriques)
|
Lésions
|
Localisation
|
Surveillance
|
|
Atrophie
|
Antre
|
Aucune
|
|
Fundus
|
5 ans ?
|
|
Métaplasie intestinale
|
Antre
|
Aucune
|
|
Fundus
|
3 ans
|
|
Dysplasie légère
|
Antre ou fundus
|
3 mois après un TT par IPP, puis si absence de dysplasie grave
tous les 2 ans
|
|
Dysplasie sévère
|
Antre ou fundus
|
3 mois après un TT par IPP, puis si confirmation soit
surveillance annuelle, soit gastrectomie totale.
|
Conclusion : les bases du dépistage du cancer
gastrique
Le dépistage du cancer gastrique proximal ou du cardia n’est pas
pour l’instant envisageable. Concernant le cancer gastrique distal,
le dépistage de H. pylori est nécessaire chez les patients à
risque de cancer gastrique du fait d’antécédents de gastrectomie
partielle ou d’antécédents familiaux au premier degré de cancer
(parents, frères, sœurs, enfants) (figure 1). Ce facteur, qui
expose à un doublement du risque relatif de cancer, doit être
recherché comme pour le cancer colorectal.
En cas d’antécédents, le recours à l’endoscopie se discute en
fonction de l’âge de diagnostic du cancer chez les apparentés. Si
le cancer a été diagnostiqué avant 50 ans, il paraît prudent
d’envisager d’emblée l’endoscopie avec biopsies antrales et
fundiques pour dépister des lésions prénéoplasiques même en
l’absence d’infection par H. pylori, car on décrit des
mutations germinales responsables de cancers familiaux précoces et
extrêmement sévères. Si le cancer a été diagnostiqué après
50 ans, la recherche de la bactérie par un test respiratoire
et l’éradication doivent être d’emblée effectuées chez les sujets
de moins de 40 ans. L’endoscopie systématique n’est pas
justifiée. Chez les sujets de plus de 40 ans, il est
préférable d’effectuer d’emblée une endoscopie avec biopsies
gastriques antrales et fundiques qui permettront de diagnostiquer
des lésions prénéoplasiques et de dépister H. pylori qui a
tendance à disparaître avec l’évolution de la gastrite
atrophique.
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