ARTICLE
Auteur(s) : Julie Lucifora1, Fabien Zoulim1,2
1Inserm, U871, 151 Cours Albert Thomas, 69003 Lyon,
France ; Université Lyon 1, 69008 Lyon, IFR62 Lyon Est,
Faculté de Médecine Laennec, 69008 Lyon
2Hospices Civils de Lyon, Hôpital Hôtel-dieu, 69002
Lyon
Malgré l’existence d’un vaccin efficace, le virus de l’hépatite B
(VHB) reste un problème majeur de santé publique puisque, selon
l’Organisation mondiale de la Santé, il existe actuellement plus de
350 millions de personnes chroniquement infectées dans le
monde. Ces porteurs chroniques ont un risque accru de développer
des maladies graves du foie comme une cirrhose ou un carcinome
hépatocellulaire (CHC). Le CHC, l’un des dix cancers les plus
répandus au monde, est la cause de plus de deux millions de décès
par an. Bien que la réplication du VHB n’induise pas d’effet
cytopathique direct, il existe une corrélation claire entre la
persistance virale et la sévérité des lésions hépatiques [1].Deux
stratégies sont utilisées pour le traitement des hépatites B
chroniques. D’abord, le système immunitaire peut être stimulé pour
accélérer l’élimination des cellules infectées. Ainsi, jusqu’au
milieu des années 1990, le traitement avec l’interféron alpha
(IFN-α) était le plus utilisé contre les infections chroniques par
le VHB. Cependant, des études à long terme ont révélé que seuls
30 % des patients recevant ce traitement ont une réponse
virologique prolongée. De plus, cette thérapie est associée à de
nombreux effets secondaires indésirables (symptômes de grippe,
fatigue, dépression, perte de cheveux, anorexie…) [2]. De plus, la
charge virale peut être diminuée à l’aide de molécules antivirales
pour prévenir l’infection de cellules encore saines et aider le
système immunitaire à combattre plus efficacement les cellules
infectées. Des analogues de nucléos(t)ides capables d’inhiber la
réplication du VHB ont été développés dans cet objectif.
L’utilisation de ces composés en monothérapie montre une nette
amélioration d’un point de vue virologique, biochimique et
histologique chez la plupart des patients. De plus, ces thérapies
diminuent fortement les risques de cirrhose et de CHC [3].
Actuellement, quatre molécules ont été approuvées et sont
commercialisées pour traiter les patients atteints d’hépatite
B chronique : la lamivudine, l’adéfovir dipivoxil,
l’entécavir et la telbivudine.Ces analogues de nucléos(t)ides
inhibent la réplication virale en agissant sur les activités
enzymatiques de la polymérase virale. En revanche, leur action est
inefficace sur la formation initiale de l’ADNccc puisque celle-ci
dépend probablement d’enzymes cellulaires. Mais, en empêchant la
formation de nouvelles nucléocapsides matures, ils devraient
inhiber l’amplification de l’ADNccc et donc permettre la clairance
virale. Or, l’ADNccc est la forme du VHB responsable de la
persistance virale en raison notamment de sa longue demi-vie. Des
traitements à long terme sont donc nécessaires pour éliminer
complètement l’ADNccc [4]. Malheureusement, les thérapies de longue
durée exposent les patients au risque de résistance aux
traitements. Des études cliniques ont effectivement mis en évidence
l’émergence de virus mutants résistants après plusieurs mois de
traitement. Il a été montré par exemple que la résistance à la
lamivudine augmente progressivement au cours du temps pour
atteindre 70 % des patients après quatre années de traitement
[5]. Après avoir décrit les différents analogues de nucléos(t)ides
disponibles et leur mode d’action contre le VHB, cette revue
s’attachera à décrire les mécanismes impliqués dans les résistances
au traitement et leur impact clinique.
Cycle de réplication du VHB et cibles antivirales
Les principales étapes du cycle de réplication du VHB sont
schématisées dans la figure 1 [6]. Suite au
contact d’une particule virale avec un hépatocyte, il y a fusion de
la membrane cellulaire avec la membrane du virus et la
nucléocapside est délivrée dans le cytoplasme. Aucune étude n’a
permis jusqu’ici d’identifier clairement le ou les récepteur(s)
cellulaire(s) impliqué(s) dans l’entrée du VHB. En revanche, des
travaux ont prouvé que cette étape pouvait être la cible de
composés antiviraux. En effet, il a été montré que des peptides
myristilés correspondant au domaine pré-S de la protéine
d’enveloppe du VHB pouvaient inhiber l’entrée du virus in vitro en
interagissant avec le récepteur [7].
Après la perte de l’enveloppe virale, la nucléocapside migre
ensuite vers le noyau de la cellule hôte où le génome viral pénètre
grâce à l’interaction de la capside avec les pores nucléaires [8].
Une fois dans le noyau, l’ADN viral relâché circulaire (ADN-RC)
partiellement double brin subit une étape de réparation pour
devenir un ADN circulaire clos superenroulé appelé ADNccc [9]. Pour
ce faire, il y a clivage de la polymérase virale attaché de façon
covalente au brin négatif d’une part et de la séquence
oligoribonucléique attachée au brin positif d’autre part, puis
complémentation du brin positif et ligation des extrémités des
brins pour former une molécule circulaire qui va se superenrouler.
Contrairement à l’ADN des rétrovirus, l’intégration de l’ADNccc du
VHB dans le génome de la cellule n’est pas nécessaire pour la suite
de son cycle de réplication. Bien qu’il y ait probablement
intervention d’enzyme(s) cellulaire(s), aucune donnée n’a permis
d’identifier les acteurs et les événements précis impliqués dans le
processus de formation de l’ADNccc. Or ceci est actuellement un
enjeu majeur dans la lutte contre le VHB puisque cet ADNccc peut
persister dans le noyau de la cellule infectée en raison de sa
longue demi-vie et permettre une réactivation de la réplication
virale chez les patients ayant arrêté leur traitement suite à une
baisse de la charge virale [4].
L’ADNccc nouvellement formé sert ensuite de matrice pour la
transcription de l’ARN prégénomique (ARNpg) et des ARNm viraux.
Ceci se fait grâce à une ARN polymérase cellulaire. Les transcrits
viraux sont exportés vers le cytoplasme où ils sont traduits en
protéines virales. Différentes approches antisens ont été et sont
encore aujourd’hui évaluées pour inhiber la transcription du génome
viral ou les ARN viraux eux-mêmes mais la difficulté réside dans la
pénétration de molécules antisens (ARNsi ou oligonucléotides) dans
les cellules infectées [10].
Suite à la synthèse de la protéine de capside dans le
cytoplasme, l’ARNpg et la polymérase virale sont encapsidés. Cette
étape de formation de la nucléocapside peut aussi être la cible de
molécules antivirales. En effet, différents composés ont montré un
effet inhibiteur sur l’encapsidation de l’ARNpg comme les dérivés
phénylpropénamides [11], sur la formation de la capside comme les
hétéroaryldihydropyrimidines [12] ou encore sur la stabilité de la
capside comme l’IFN-α [13].
Dans la capside nouvellement formée, le brin d’ADN positif est
synthétisé à partir de l’ARNpg grâce à l’activité transcriptase
inverse de la polymérase virale. Ce processus débute par
l’interaction de la polymérase virale avec le signal
d’encapsidation de l’ARNpg qui est alors utilisé comme matrice pour
l’addition des premiers nucléotides. De plus, le premier nucléotide
(dGTP) va se lier de façon covalente à un résidu tyrosine conservé
de la polymérase virale [14]. Au fur et à mesure de la synthèse du
brin négatif, l’ARNpg est dégradé grâce à l’activité RNase H de la
polymérase virale. Le brin d’ADN positif est ensuite synthétisé en
utilisant le brin négatif comme matrice. Les analogues de
nucléos(t)ides comme la lamivudine, l’adéfovir, l’entécavir ou
encore la telbivudine qui, rappelons-le, sont actuellement
approuvés pour le traitement des patients atteints d’hépatite B
chronique, inhibent l’activité de la polymérase virale (figure 1). Les
mécanismes de cette inhibition seront décrits ultérieurement.
La maturation de la nucléocapside s’achève par la
phosphorylation des protéines de capsides. Ceci augmente l’affinité
de la capside pour l’ADN-RC nouvellement formé [15]. La capside est
alors assemblée avec les protéines d’enveloppes présentes dans le
réticulum endoplasmique pour former des virions complets qui sont
sécrétés dans la circulation. L’utilisation d’iminosucres qui
interfèrent avec le repliement correct des protéines d’enveloppe
est très efficace pour diminuer l’infectiosité des particules
sécrétées [16]. Par ailleurs, la nucléocapside mature peut aussi
être recyclée vers le noyau pour amplifier le pool d’ADNccc qui va
servir de réservoir pour la réplication du VHB. Enfin, l’ADN viral
peut aussi être directement intégré dans le génome par un processus
de recombinaison illégitime [17]. Cet ADN viral intégré ne servira
pas de matrice pour la synthèse de l’ARNpg. Par contre, la présence
d’un ADN viral étranger dans le génome de la cellule hôte et la
synthèse de protéines virales qui interagissent avec la machinerie
cellulaire telle que la protéine X sont des facteurs qui
prédisposent au développement du carcinome hépatocellulaire.
Les différents analogues de nucléos(t)ides et leur mécanisme
d’action contre le VHB
Dans les dernières années, les travaux pour développer des
traitements efficaces contre l’infection par le VHB se sont surtout
focalisés sur la polymérase virale comme cible enzymatique. Des
molécules proches des nucléosides naturels ont été développées pour
inhiber directement l’activité de la polymérase virale. La figure 2A présente la
structure chimique des analogues de nucléos(t)ides qui sont
actuellement approuvés pour le traitement de l’hépatite B
chronique. Les premières molécules qui ont été développées sont des
analogues de pyrimidine en configuration lévogyre (L-). Une fois
dans la cellule, ces composés subissent une série de
phosphorylation grâce à l’activité d’enzymes cellulaires et c’est
sous forme de dérivés triphosphates qu’ils vont pouvoir jouer un
rôle dans l’inhibition de la polymérase virale [18]. La lamivudine
qui un analogue lévogyre de la didésoxycitidine fut ainsi la
première molécule introduite sur le marché en 1998 aux États-Unis
et en 1999 en Europe pour le traitement de l’hépatite B chronique.
Ce sont, ensuite, des analogues acycliques de purine portant déjà
un groupement phosphonate comme l’adéfovir (mis sur le marché en
2002 aux États-Unis et 2003 en Europe) ou le ténofovir qui ont été
développés. Ces molécules en configuration dextrogyre (D-), comme
les nucléotides naturels, ont l’avantage de ne subir que deux
phosphorylations pour devenir des métabolites actifs [18].
L’entécavir, qui est un analogue de purine dextrogyre dans lequel
le ribose a été remplacé par un cycle cyclopentane, a été le
troisième analogue de nucléoside approuvé pour le traitement
spécifique de l’hépatite B chronique (mis sur le marché en 2005 aux
États-Unis et en 2006 en Europe). Enfin, la telbivudine qui est un
analogue de la thymidine naturel sous la configuration β-L a reçu
l’approbation aux États-Unis fin 2006 pour être utilisés en cas
d’hépatite B chronique. Quelques autres analogues de nucléos(t)ides
sont actuellement en essais cliniques (comme la clévudine par
exemple) et d’autres sont encore en développement.
Les analogues de nucléotides triphosphates agissent en tant que
leurre vis-à-vis de la polymérase en entrant en compétition
avec les nucléotides naturels. Ils sont incorporés par la
polymérase virale dans la chaîne d’ADN naissante ce qui peut avoir
trois types de conséquences sur la réplication du VHB (figure 2B). Premièrement,
les analogues de purine peuvent inhiber l’initiation de la
transcription inverse en remplaçant le premier dGTP qui, en temps
normal, se lie de façon covalente à la polymérase virale et permet
le début de la transcription inverse [19]. Deuxièmement, les
analogues de nucléos(t)ide peuvent inhiber l’élongation du brin
positif en étant incorporés dans la chaîne d’ADN naissante et en
jouant un rôle de terminateurs de chaîne. En effet, ils sont
dépourvus de groupement hydroxyle en 3’ et empêchent donc l’ajout
d’un autre nucléotide. Et troisièmement, de façon similaire, ils
peuvent aussi jouer un rôle de terminateur de chaîne pendant
l’étape de synthèse d’ADN à partir du brin négatif et donc inhiber
la synthèse du brin positif [18]. Divers facteurs entrent en jeu
pour déterminer l’efficacité d’un antiviral : son entrée dans
la cellule, la demi-vie de sa forme active phosphorylée, sa
spécificité de fixation à la polymérase virale et le niveau de
compétition avec les nucléotides naturels ou encore son index de
sélectivité. L’affinité relative des analogues de nucléos(t)ide
pour les polymérases virales et cellulaires est un facteur
déterminant pour leur tolérance. Ils ne doivent pas, en
particulier, interférer avec les polymérases cellulaires et ainsi
être toxiques pour l’hépatocyte. De ce point de vue, les analogues
de pyrimidine qui ont une configuration lévogyre ou encore les
analogues de purine qui sont acycliques ont une bien meilleure
affinité pour la polymérase virale que pour les polymérases
cellulaires ce qui explique leur très faible toxicité [18].
La résistance aux antiviraux et ses conséquences au niveau
clinique
Les hépatocytes infectés lors d’une hépatite B chronique ont une
longue demi-vie à cause d’un défaut de la réponse immunitaire
antivirale. L’ADNccc viral contenu dans ces cellules a lui aussi
une longue demi-vie. De plus, il a été montré que lors de thérapies
antivirales, la baisse du niveau d’ADNccc dans le foie était bien
plus lente que celle de l’ADN viral total intrahépatique ou même
que celle de la virémie dans le sérum [4]. Selon des modèles
mathématiques basés sur des données de patients sous traitement à
l’adéfovir, il faudrait environ 14 ans de traitement pour éliminer
complètement l’ADNccc du foie d’un patient chroniquement infecté
par le VHB [20]. Or les traitements à long terme favorisent
l’émergence de résistance.
La résistance aux antiviraux peut être définie à plusieurs
niveaux [21]. Premièrement, la résistance génotypique est
l’apparition spontanée de mutations conférant la résistance à un
antiviral. Ceci peut avoir lieu avant ou pendant le traitement avec
un analogue de nucléos(t)ides. Deuxièmement, la résistance
phénotype est la confirmation in vitro dans des tests de culture
cellulaire que la mutation détectée diminue l’efficacité de
l’antiviral [22]. Troisièmement, l’échappement virologique suit la
résistance génotypique et correspond à une remontée de la charge
virale d’au moins un log par rapport à la valeur thérapeutique la
plus basse du patient [23]. Et enfin, l’échappement clinique est
défini par l’association de la remontée de la charge virale et
l’augmentation des transaminases suivies par une détérioration de
l’histologie hépatique [23]. Le délai entre chaque phase, qui est
variable en fonction du patient et des antiviraux, peut aller de
quelques semaines à quelques mois.
Le développement de résistances a été décrit pour la première
fois avec la lamivudine puisque c’est le premier analogue de
nucléoside à avoir été approuvé pour le traitement de l’hépatite
B. Depuis des résistances à tous les analogues de
nucléos(t)ides approuvés ont été décrites (figure 3) [24, 25].
Le ténofovir est la seule molécule pour laquelle aucune résistance
spécifique n’a été décrite mais cette molécule a été utilisée
principalement chez les patients co-infectés VIH/VHB qui reçoivent
déjà un traitement par la lamivudine ou l’emtricitabine dans le
cadre de leur thérapie anti-VIH [26]. Or la lamivudine ou
l’emtricitabine étant aussi des anti-VHB, ces patients reçoivent en
fait une bithérapie anti-HBV, ce qui retarde probablement
l’apparition de résistances.
Toutes les études réalisées dans le cadre d’essais cliniques ont
montré que l’apparition d’une résistance à un analogue de
nucléos(t)ide a un effet délétère sur la progression de la maladie
hépatique. Ceci se traduit d’un point de vue clinique par : a)
une remontée de la charge virale ; b) une remontée des
transaminases qui peut s’accompagner d’une insuffisance
hépatocytaire [27] ; c) une reprise de l’inflammation
hépatique et de la fibrose hépatique [28] ; d) une aggravation
de la cirrhose chez les patients cirrhotiques [3] ; e) une
augmentation du risque de réinfection du foie greffé après une
transplantation [29].
Sélection des mutants résistant aux antiviraux
Le VHB circule dans l’organisme des patients infectés sous forme
d’une quasi-espèce virale contenant un mélange de virus sauvages et
de virus mutants. Étant dépourvue d’une activité 3’5’ exonucléase,
la polymérase virale commet de fréquentes erreurs qui ne sont pas
réparées. De nombreuses mutations peuvent ainsi être générées
spontanément dans le génome viral. Or beaucoup de mutants ne
peuvent pas se répliquer puisque le génome du VHB est très compact
et que les différents cadres de lecture se chevauchent. La
quasi-espèce virale contient donc uniquement des mutants du VHB
capables d’effectuer un cycle de réplication complet. Lors de
traitements antiviraux, les souches ayant des mutations dans le
gène de la polymérase qui confèrent des résistances aux analogues
de nucléos(t)ides peuvent être sélectionnées. En effet, la pression
exercée par le traitement leur confère un avantage par rapport aux
souches sauvages et leur permet de se propager. La rapidité de
sélection des mutants dépend de divers facteurs comme la puissance
antivirale de l’analogue de nucléos(t)ide, le nombre de mutations
nécessaires pour conférer la résistance, le niveau de réplication
des mutants ainsi que leur capacité à se propager dans le foie
infecté, ou encore le nombre d’hépatocytes sains qu’ils peuvent
infecter [30].
Les souches mutantes résistant aux antiviraux deviennent
majoritaires quand le nombre d’hépatocytes infectés par la souche
sauvage a été réduit de façon significative (figure 4). Il existe ainsi
un temps de latence entre la sélection du mutant et la colonisation
du foie par ce dernier. Il est donc possible de détecter une souche
VHB résistante dans le plasma d’un patient avant qu’une
modification de la charge virale ait eu lieue. Des analyses
génotypiques et phénotypiques ont été mises au point pour
surveiller et prévenir l’apparition de résistances. Les études
génotypiques permettent de détecter les changements dans le génome
du VHB et d’identifier les mutations sélectionnées lors du
traitement. Pour cela, le génome du VHB est amplifié et les
mutations sont détectées par séquençage direct ou par des
techniques d’hybridations spécifiques [31]. En théorie, la
surveillance génotypique permettrait d’obtenir des informations sur
l’efficacité du traitement et, en cas d’apparition de résistances,
devrait alerter le médecin sur le besoin de modifier le traitement
pour éviter l’apparition des symptômes cliniques. Mais
contrairement au cas du VIH, les analyses génotypiques ne sont pas
utilisées en routine pour le VHB en raison de leur coût important
et de la difficulté à interpréter certains profils complexes de
mutations. Les analyses phénotypiques permettent de déterminer la
capacité réplicative d’une souche mutante ainsi que sa sensibilité
aux différents analogues de nucléos(t)ides disponibles
actuellement. Ces études sont basées sur la transfection
transitoire de clones du VHB qui contiennent les mutations de
résistance ou la construction de lignées cellulaires qui expriment
de façon stable les souches mutantes [32]. Des efforts restent à
faire pour améliorer ces techniques non commerciales qui, à l’heure
actuelle, sont coûteuses et laborieuses afin de les utiliser en
complément des analyses génotypiques et assurer une optimisation du
traitement du patient.
Les principales mutations dans la polymérase virale qui
confèrent les résistances aux analogues de nucléos(t)ides sont
présentés dans le tableau 1 [21]. Comme
la structure de la polymérase du VHB n’est pas connue, des
homologies ont été faites avec celle du VIH pour modéliser le
mécanisme moléculaire de la résistance aux analogues de
nucléos(t)ides [33-35]. Les mutations dans le motif YMDD du domaine
catalytique C de la polymérase virale sont fréquemment associées à
des résistances. Le remplacement d’une méthionine en position 204
par une valine ou une isoleucine (rtM204V) confère par exemple la
résistance à la lamivudine, l’emtricitabine ou encore au
telbivudine. Cette substitution est probablement critique vis-à-vis
de l’action de l’analogue de nucléoside dans le site catalytique de
l’enzyme. Des modélisations moléculaires suggèrent que le
groupement méthyle de la valine ou de l’isoleucine crée un
encombrement stérique qui empêche la lamivudine d’accéder au site
catalytique [35]. Mais cette substitution empêche aussi le substrat
naturel d’accéder au site catalytique de l’enzyme ce qui affecte
l’activité de la polymérase virale et diminue la capacité de
réplication des souches portant cette mutation. Des travaux ont
décrit des mutations compensatoires situées dans le domaine B de la
polymérase virale, comme rtV173L et rtL180M, qui restaurent une
certaine capacité de réplication et augmentent la résistance au
traitement [36]. Les mutants résistant à l’adéfovir ont une
substitution rtN236T et/ou rtA181V/T situées respectivement dans
les domaines D et B de la polymérase virale [37, 38]. Les modèles
moléculaires tridimensionnels ont suggéré que la mutation rtN236T
affecterait plutôt l’accrochage de l’analogue de nucléos(t)ides que
l’activité catalytique de l’enzyme.
Tableau 1 Principales mutations situées dans la
polymérase virale qui confèrent des résistances aux analogues de
nucléos(t)ides.
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Domaines dans le gène de la polymérase virale
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A
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B
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C
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D
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E
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Lamivudine
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rt V173L
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rt M204V/I/S
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Emtricitabine
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rt L180M
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Telbivudine
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rt M204I
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Adénovir
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rt A181T/V
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rt N236T
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Entécavir
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rt I169T
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rt L180M
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rt S202G/I
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rt M250V
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rt T184G
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rt M204V
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Les résistances croisées
Puisque certains analogues de nucléos(t)ides interagissent avec la
polymérase virale de façon similaire, les souches mutantes
résistantes qui émergent lors du traitement avec une molécule
peuvent aussi être résistantes à une autre molécule. On parle de
résistance croisée lorsqu’une mutation confère la résistance à au
moins deux analogues de nucléos(t)ides différents. Les données de
résistances croisées, qui sont disponibles actuellement, ont été
obtenues grâce à des études phénotypiques. Par exemple, il a été
montré que les mutations qui confèrent la résistance à la
lamivudine (rtL180M, rtM204V/I/S, rtV173L) confèrent des
résistances à tous les analogues lévogyres de pyrimidines testés
comme l’emtricitabine ou la telbivudine. En revanche, les souches
qui portent ces mutations sont sensibles aux analogues de purine
comme l’adéfovir ou le ténofovir. Le tableau
2 récapitule le profil de sensibilité aux analogues de
nucléos(t)ides pour quelques souches VHB mutantes [21].
Le phénomène de résistance croisée a un impact clinique
important ; il conditionne le choix du traitement en fonction
d’une situation clinique et virologique donnée. Ainsi, un patient
infecté par une souche mutante qui présente des résistances
croisées verra ses options thérapeutiques diminuer puisqu’il est
capital de lui administrer une nouvelle molécule qui présente un
profil de résistance croisée différent. En effet, il faut
absolument proscrire l’utilisation séquentielle en monothérapie (ou
en addition) de molécules qui ont des profils de résistance
similaires afin d’éviter le risque d’inefficacité du traitement et
de sélections successives de mutations. Une mauvaise utilisation
des molécules peut aboutir à la sélection de souches
multirésistantes.
Des travaux ont été réalisés pour examiner la possibilité de
l’émergence de souches virales ayant des mutations dans la
polymérase virale qui confèrent des résistances à la lamivudine et
à l’adéfovir. Un mutant contenant les mutations
rtL180M+rtM204V+rtN236T a donc été construit par mutagenèse dirigée
et des analyses phénotypiques ont été réalisées afin de tester sa
capacité réplicative et sa sensibilité aux différents analogues de
nucléos(t)ides. Les résultats montrent qu’un tel mutant est capable
de se répliquer in vitro mais avec une efficacité bien plus faible
que la souche sauvage ou que les souches mutantes rtL180M+rtM204V
et rtN236T. Comme attendu, ce triple mutant rtL180M+rtM204V+rtN236T
est résistant aux analogues de pyrimide et montre une baisse de
susceptibilité à l’adéfovir. Par contre, il reste sensible au
traitement au ténofovir et à l’entécavir et l’IFN-α inhibe sa
réplication aussi efficacement qu’il inhibe celle de la souche
sauvage. Ces résultats montrent qu’il peut y avoir une sélection de
souches résistantes à la fois à la lamivudine et à l’adéfovir
capables de se répliquer [39]. Ceci a été confirmé récemment chez
un patient transplanté qui a échappé à une thérapie combinée
lamivudine-adéfovir-immunoglobulines. En effet, les études
génotypiques et phénotypiques effectuées sur ce patient ont mis en
évidence la sélection d’une souche, ayant un profil de mutations
complexe (rtV173L+rtL180M+rtA181V+rtN236T), qui est résistante à la
lamivudine et à l’adéfovir et qui échappe à la reconnaissance par
certains anticorps anti-HBs. Cette souche reste d’après les
analyses in vitro sensible au ténofovir et les données cliniques
concernant ce patient montrent un bon début de réponse au
traitement avec le ténofovir puisqu’on observe une diminution de la
charge virale de 3 log [40].
Les analyses phénotypiques ont aussi montré que les mutants
résistants à la lamivudine sont moins sensibles à l’entécavir que
la souche sauvage du VHB mais des mutations supplémentaires telles
que rtI169T, rtM205V, rtI84G et rtS202I/G (tableau 1) sont nécessaires pour conférer une
véritable résistance [41, 42]. Ces mutations ont été caractérisées
dans le cas de patients recevant un traitement à l’entécavir suite
à une résistance à la lamivudine. La sélection de ces virus mutants
s’est donc faite en deux étapes : d’abord la sélection de
virus résistants à la lamivudine avec des mutations en position 204
(mutations primaires) et ensuite, la sélection de mutations
supplémentaires en position 202 par exemple (mutations secondaires)
qui augmentent très fortement la résistance à l’entécavir. De plus,
les essais phénotypiques ont montré que les mutations secondaires
seules ne confèrent pas de résistance à l’entécavir [41].
La connaissance des différentes mutations dans la polymérase
virale et de leur phénotype in vitro sera très importante d’un
point de vue clinique puisqu’elle permettra au praticien d’adapter
le traitement du patient en fonction du profil de mutations qu’il
présente. Dans cette optique, le développement de nouvelles
molécules actives sur les souches résistantes aux autres
traitements est un enjeu majeur pour lutter contre le VHB.
Récemment, l’efficacité d’un nouvel analogue phosphonate acyclic de
pyrimidine nommé PMEO-DAPym a été évaluée in vitro. Les résultats
montrent que le PMEO-DAPym possède une meilleure activité
antivirale contre la réplication de la souche VHB sauvage que
l’adéfovir ou le ténofovir. De plus, il inhibe la réplication de
souches du VHB porteuses des mutations qui confèrent la résistance
à la lamivudine (rtL180M+rtM204V) et à l’adéfovir (rtN236T) aussi
bien que celle de la souche sauvage. Il inhibe aussi la réplication
de souches du VHB provenant de patients chroniquement infectés
ayant développé une résistance au traitement antiviral administré,
et porteuses d’associations complexes de mutations qui confèrent la
résistance à un ou plusieurs analogues de nucléos(t)ides utilisés
actuellement en clinique. Le PMEO-DAPym est donc un candidat
intéressant pour le traitement de souches multirésistantes. Son
utilisation dans le développement de thérapies visant à retarder,
voire à empêcher, l’apparition des résistances aux antiviraux
pourrait être envisagée après confirmation des résultats obtenus
dans des modèles expérimentaux animaux [43]. Ceci souligne
l’intérêt de poursuivre des recherches pour la découverte de
nouveaux inhibiteurs du VHB afin de prévenir ou combattre les
résistances aux analogues de nucléos(t)ides disponibles
actuellement.
Tableau 2 Résistance croisée. Le tableau indique pour
chaque souche du VHB sa susceptibilité aux différents analogues de
nucléos(t)ides. Blanc = sensible, gris = baisse de sensibilité,
vert = résistant.
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Telbivudine
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Entécavir
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Adéfovir
|
Ténofovir
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|
Sauvage
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rt M204I
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rt L180M + rt M204V M204V
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rt A181T/V
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rtN236T
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rt L180M + rt M204l/V + rt I169T + rt V173L + rt M205V
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rt L180M + rt M204l/V + rt T184G + rt S202l/G
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Combattre et prévenir les résistances aux antiviraux
Le défi dans le traitement de l’hépatite B chronique est de
supprimer la réplication virale (et éventuellement éliminer les
hépatocytes infectés) sans sélectionner de souches résistantes au
traitement, ce qui aboutirait à la réinfection des hépatocytes.
Pour gagner ce défi, les praticiens doivent prescrire des
traitements avec lesquels le risque de résistance est minimisé et
procéder à un suivi très régulier de leurs patients afin de
détecter l’éventuelle apparition de souches résistantes et donc de
pouvoir adapter rapidement leurs traitements.
Quatre stratégies thérapeutiques peuvent être envisagées pour
traiter un patient atteint d’hépatite B chronique (figure 5).
Premièrement, le patient peut être traité en monothérapie avec
un analogue de nucléos(t)ide qui va permettre de diminuer la charge
virale. S’il y a apparition d’une résistance, on peut décider de
changer le traitement et d’administrer un 2e analogue de
nucléos(t)ides présentant un profil de résistances croisées
différent. Le risque d’une telle thérapie dite «séquentielle» est
de sélectionner des mutants résistants avec un changement
progressif de la quasi-espèce virale pour arriver à une
quasi-espèce composée d’une majorité de souches mutantes
résistantes à une molécule. Cette situation virologique favorise la
sélection de souches mutantes multirésistantes par additions
successives de mutations de résistance sur le même génome viral. Ce
scénario a été observé par exemple chez un patient ayant reçu un
traitement à la lamivudine puis à l’entécavir [41].
La deuxième stratégie est d’ajouter un 2e analogue de
nucléos(t)ide en cas de résistance à un 1er traitement.
Avec une telle option thérapeutique, le risque de sélectionner des
souches mutantes multirésistantes est moins important. Cependant,
ceci peut se produire et notamment en cas de virosuppression
insuffisante ou de transplantation hépatique où il y a un nombre
important d’hépatocytes sains qui peuvent être infectés et donc un
espace de réplication virale important [40].
La troisième stratégie thérapeutique serait de ne pas attendre
les premiers signes d’un échappement virologique pour ajouter le
2e analogue de nucléos(t)ide en cas de virosuppression
insuffisante (c’est-à-dire si la charge virale est supérieure à 3
log après 6 mois de traitement par la lamivudine ou
l’emtricitabine, ou après 12 mois de traitement par l’adéfovir ou
l’entécevir). Cette option permettrait de maintenir une charge
virale très faible et de retarder l’éventuelle apparition de
souches mutantes multirésistantes.
Enfin, la dernière stratégie thérapeutique serait de combiner
deux analogues de nucléos(t)ides ayant des profils de résistances
croisées différents dès le début du traitement. Cette option, qui
se base sur le fait que les souches multirésistantes ont une
probabilité plus faible de préexister dans la quasi-espèce virale
que les souches résistantes à une seule molécule, semble être en
théorie la plus prometteuse. Cette stratégie doit être évaluée en
essai clinique afin de déterminer le ratio entre le bénéfice
thérapeutique et le coût du traitement.
Pour conclure, l’option thérapeutique la plus optimale serait de
combiner des molécules ayant des mécanismes d’action différents et
présentant une synergie antivirale. Cette combinaison théorique
permettrait de diminuer les risques de résistance au traitement.
Aucune synergie entre 2 analogues de nucléos(t)ides n’a pu être
démontrée puisqu’ils ciblent une seule étape du cycle de
réplication du VHB. La recherche doit donc aujourd’hui se
concentrer sur le développement et l’évaluation de nouveaux
composés antiviraux ciblant d’autres étapes du cycle viral.
Remerciements
Ce travail fait partie des activités de « VIRGIL »,
réseau d’excellence européen sur les résistances aux antiviraux
(contrat LSHM-CT-2004-503359).
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