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Épidémiologie des hémorragies digestives hautes : aspects récents


Hépato-Gastro. Volume 14, Number 3, 205-10, Mai-Juin 2007, Mini-revue

DOI : 10.1684/hpg.2007.0098

Résumé  

Author(s) : Sophie Hervé , Département d’hépatogastroentérologie et de la nutrition, CHU Charles Nicolle, 1, rue de Germont, 76031 Rouen Cedex.

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ARTICLE

Auteur(s) : Sophie Hervé

Département d’hépatogastroentérologie et de la nutrition, CHU Charles Nicolle, 1, rue de Germont, 76031 Rouen Cedex

Les données épidémiologiques concernant les hémorragies digestives hautes (HDH) restent incomplètes mais se sont malgré tout précisées ces dernières années. Le but de cet article est donc de faire la synthèse de ces données en particulier concernant l’évolution de l’incidence de cette pathologie, des facteurs de risques, des étiologies et de la mortalité.

Incidence, sex ratio et âge moyen

En France, une étude multicentrique menée dans 4 départements français en 1996 a permis d’évaluer pour la première fois l’incidence globale des HDH à 143 cas pour 100 000 habitants par an dont 23/100 000 patients externes, 84/100 000 patients hospitalisés en urgence alors que 36/100 000 patients déjà hospitalisés pour une autre pathologie développaient un épisode hémorragique en cours d’hospitalisation. Cette étude a mis en évidence une variation d’incidence entre la France et différents pays européens. L’incidence globale pour 100 000 habitants par année variant de 172 en Ecosse à 62 aux Pays-Bas [1]. Une partie des différences pourrait s’expliquer par le mode de recrutement des malades, le type de prise en charge et l’accès plus ou moins facile à l’endoscopie dans certains pays. L’équipe de Rouen a poursuivi son travail en reconduisant en 2000 une étude similaire à celle réalisée en 1996 [2]. Les patients pris en charge en externe et ceux présentant une HDH alors qu’ils étaient déjà hospitalisés dans la structure de soin n’ayant pas été inclus en 2000 et les données concernant l’évolution de la population dans les quatre départements étudiés n’étant pas disponibles, il n’a pas été possible de calculer une réelle incidence et de la comparer à celle de 1996. Cependant, sur une même période de six mois, une diminution de 36 % (712 versus 453) du nombre de patients admis pour une HDH dans les huit structures de soin étudiées a été mise en évidence suggérant fortement une diminution d’incidence entre ces deux périodes. L’étude de Van Leerdam et al., qui comparait l’incidence des HDH dans la région d’Amsterdam entre 1993-1994 et 2000-2001, enregistre une diminution de 23 % de l’incidence globale des HDH respectivement de 60,7/100 000 et 47,7/100 000 [3]. Dans l’étude grecque qui compare les caractéristiques des patients hospitalisés pour une HDH en 1986-1987 et 2000-2001, le nombre de patients inclus pendant la deuxième période était inférieur de 5 % [4]. Très récemment dans un abstract, la même équipe a confirmé la diminution de l’incidence des HDH en Grèce qui était de 162,9/100 000 en 1995 et de 108,3/100 000 en 2005 [5]. Si les études prospectives comparant les caractéristiques épidémiologiques des HDH sur deux périodes consécutives sont rares, elles tendent à trouver une diminution de l’incidence qui reste très variable d’un pays à un autre dans les diverses publications. Ces différences sont probablement le fait de l’hétérogénéité des études, des différences de prise en charge de la pathologie dans les différents pays, de l’exhaustivité des inclusions dans les études en particulier des patients pris en charge en externe ou déjà hospitalisés.

Toutes les études notent une prédominance masculine, qu’il s’agisse des études les plus anciennes ou les plus récentes avec un ratio homme/femme compris entre 1,2 et 3,3 [1-6]. Il semble dans certaines études que le ratio tende à se rapprocher de 1 dans les classes d’âge les plus élevées [1, 7].

L’âge médian de l’ensemble des patients hospitalisés pour une hémorragie digestive est globalement élevé. La répartition des différentes classes d’âge dans les études de population les plus récentes est détaillée dans le tableau 1. Seule celle de Thomopoulos et al., indiquait une augmentation significative de l’âge des patients inclus (56,5 ± 16,9 versus 62,9 ± 17,5) [4]. L’incidence des HDH tend à augmenter chez les patients très âgés. L’étude de Di Fiore et al. enregistre un pourcentage de patients âgés de plus de 75 ans plus élevé pendant la seconde période (30,5 % versus 26,8 %) [2]. Les deux autres études comparatives menées en Grèce et en Angleterre confirment que le nombre d’admissions pour HDH a augmenté ces dernières années dans les tranches d’âge les plus élevées [4, 8].

L’ensemble des données récentes tend donc à montrer que si l’incidence globale des admissions pour HDH diminue, l’incidence spécifique dans le groupe des patients âgés de 75 ans et plus augmente. Cette augmentation est essentiellement liée à l’augmentation des HDH d’origine ulcéreuse chez ces patients. L’augmentation de l’espérance de vie, la fréquence de l’infection à Helicobacter pylori et de la consommation de gastrotoxiques dans cette classe d’âge peuvent en partie expliquer cette évolution récente [9].
Tableau 1 Répartition des différentes classes d’âge dans les principales études.

Czernichow 2000[1]

Van Leerdam 2003[3]

Sanders 2004[6]

Thomopoulos 2004[4]

Di Fiore 2005[2]

< 60 ans

18 %

29 %

41,2 %

11,3 %

43,7 %

60-79

47 %

36,4 %

63,2 %

25,8 %

60-75

56 %

> 80

24 %

22,4 %

24,5 %

> 75

32 %

30,5 %

Facteurs de risques

L’estimation du risque de complications ulcéreuses sévères chez les patients traités par AINS varie en fonction des études et n’individualise que rarement le risque hémorragique. Dans une méta-analyse qui s’appuyait sur des enquêtes de cohortes et des enquêtes cas témoins, le risque relatif d’ulcère compliqué sous AINS était de 3,8 (IC 95 % : 3,6-4,1) [10]. Dans une autre méta-analyse, le risque relatif d’ulcère compliqué était estimé à 5,4 dans les essais randomisés, à 3 dans les enquêtes cas-témoins et seulement à 2,7 dans les études de cohortes [11]. Le tableau 2 récapitule l’ensemble des données concernant l’incidence des complications gastroduodénales graves sous AINS pour 100 patients années dans les études prospectives connues sous l’acronyme CLASS [12] et VIGOR [13] et dans 3 études de cohortes [14-16]. Très récemment, Gallareni et al. ont confirmé que les AINS, comparés à d’autres drogues, étaient associés au risque le plus élevé d’hospitalisation pour HDH (OR 2,09, 1,7-2,56) [17]. Globalement, le risque de complications ulcéreuses est multiplié par un facteur 3 à 4 chez les patients sous AINS et celui des complications ulcéreuses fatales par un facteur 7 à 8 [10]. Une autre étude observationnelle récente réalisée en Espagne note également une augmentation du nombre de décès liés à une hémorragie digestive chez les patients traités par AINS [18]. Certains facteurs tels que l’âge [10], les antécédents ulcéreux compliqués ou non [10], la consommation excessive d’alcool, la spécialité d’AINS utilisée [10] la posologie [16], l’association avec les corticoïdes, l’aspirine ou les anticoagulants favorisent la survenue des HDH sous AINS. Par contre, l’effet de la durée du traitement et de l’infection associée par Helicobacter Pylori reste controversé [19].

Concernant les coxibs, l’analyse des études publiées permet de conclure à une diminution globale de 50 % du risque d’événements gastro-intestinaux graves mais non pas à une disparition complète de ces effets secondaires [12, 13]. Les études CLASS et VIGOR soulignaient que ces complications se retrouvent surtout chez les patients âgés de 75 ans et plus, les patients ayant un antécédent d’ulcère ou les patients sous aspirine. Dans ce sous-groupe de patients, la probabilité de développer un ulcère symptomatique était multipliée par 2 ou 3. D’autre part, un travail récent venant de Hong-Kong n’a pas démontré que la prescription d’un coxib versus un AINS classique associé à un IPP au décours de la guérison d’un ulcère hémorragique diminuait le risque de récidive [20]. Deux études observationnelles récentes dont le but était d’étudier le risque d’hospitalisation pour hémorragie digestive chez des patients à risque traités par AINS classiques ou coxibs retrouvaient un RR ajusté moindre pour les coxibs que pour les AINS classiques et une des études soulignait un risque identique entre célécoxib et témoins non traités [15, 21]. On peut donc admettre que si le risque de complications est diminué, il n’est pas nul et ce d’autant que les patients sont âgés, ont un passé de pathologie ulcéreuse ou sont sous aspirine. Quoi qu’il en soit, le retrait récent du marché des deux molécules les plus étudiées et les plus prescrites va limiter le nombre de complications hémorragiques liées aux coxibs dans les années futures.

Le risque d’hémorragie digestive d’origine ulcéreuse associée à la prise d’aspirine à faible dose est maintenant bien démontré. Une méta-analyse de 24 essais randomisés qui cumulait 33 622 patients sous aspirine à des doses de 50 à 1 500 mg par jour pendant au moins un an indiquait un risque d’hémorragie digestive de 2,47 %, soit un odds ratio à 1,68 (IC 95 % : 1,51-1,88). Le risque était de 2,30 % soit un OR à 1,59 (IC 95 % = 1,40-1,81) dans les huit essais dans lesquels les doses d’aspirine étaient de 50 à 162,5 mg par jour [22].

Deux études, dont une récente, ont mis en évidence l’augmentation du risque d’hémorragie digestive haute chez les patients traités par sérotoninergique (OR : 3, IC 95 % = 2,1-4,4) [23]. Il existerait chez les patients traités par sérotoninergiques un blocage de la recapture de sérotonine par les plaquettes qui induit un trouble de l’hémostase primaire. Ce risque serait essentiellement rencontré chez les patients âgés, ou ayant des antécédents ulcéreux ou dans le cadre de coprescription avec des AINS.

Il est bien démontré que l’infection par Helicobacter pylori est un facteur indépendant de risque d’hémorragie digestive haute d’origine ulcéreuse [24]. L’éradication de l’infection au décours d’un épisode hémorragique diminue significativement le risque de récidive hémorragique qui demeure de 10 % par an en cas de non-éradication [25].
Tableau 2 Incidence des complications gastro-duodénales ou gastro-intestinales graves chez les patients traités par AINS au long cours.

Réf.

Type d’étude

Définition des complications

Incidence*

12

Groupe ibuprofène-diclofénac de l’étude CLASS :

Hémorragie-perforation-sténose gastro-duodénale

1,45

3 981 patients avec PR/ART (1 384 p-a)

13

Groupe naproxène de l’étude VIGOR :

Hémorragie-perforation-sténose gastro-duodénale

1,4

4 029 patients avec PR (2 640 p-a)

14

Étude de cohorte

Hémorragie gastro-intestinale nécessitant une hospitalisation

0,48

156 138 patients (107 305 p-a)

15

Étude de cohorte (> 65 ans)

Hémorragie gastro-duodénale nécessitant une hospitalisation

1,26

5 391 patients (1 353 p-a)

16

Étude de cohorte : 628 000 p-a

Hémorragie gastro-intestinale

0,46

Évolutions récentes des étiologies des hémorragies digestives hautes

De nombreuses études récentes tendent à démontrer une diminution globale de la maladie ulcéreuse gastroduodénale et de ses complications hémorragiques [4, 26-28]. Xia et al. ont étudié les modifications des caractéristiques de la pathologie ulcéreuse gastroduodénale chez 917 patients en 1990, 1994 et 1998 et ont mis en évidence une diminution globale de l’incidence des ulcères – plus particulièrement des ulcères gastriques – ainsi qu’une diminution significative d’ulcères gastriques hémorragiques [38]. Wong et al retrouvent également une diminution globale de la prévalence de la pathologie ulcéreuse entre 1996 et 2002 de 35,87 % à 18,8 % [27]. L’étude de Van Leerdman qui confirme la diminution globale de l’incidence des hémorragies digestives hautes retrouve après ajustement à l’âge une diminution de 12 % de l’incidence des ulcères duodénaux hémorragiques [3]. Si Highman et al. ne confirment pas cette diminution globale des complications hémorragiques, leur étude souligne une diminution de l’incidence de l’ulcère duodénal hémorragique chez les patients de moins de 60 ans et inversement une augmentation très significative de cette complication (respectivement 30 % et 41 %) chez les femmes et les hommes de plus de 74 ans [8]. Ohman et al. décrivent également cette augmentation importante de l’incidence chez les sujets âgés, associée à une diminution chez les patients plus jeunes résultant en une relative stabilité de l’incidence globale [29]. Les études comparatives récentes mettent en évidence une augmentation du nombre de patients sous AINS qui représentent environ 32 à 63 % des patients hospitalisées pour hémorragies digestives hautes [2, 4, 29]. Cette augmentation étant notamment très importante dans les classes d’âge les plus élevées.

L’incidence globale des ulcères hémorragiques tend donc à diminuer dans les classes d’âge les plus jeunes. La généralisation de l’éradication de l’Helicobacter pylori chez les patients dyspeptiques ou aux antécédents d’ulcère et la prescription des antisécrétoires associés aux AINS peut en partie expliquer cette tendance. Ceci n’est pas constant chez les patients âgés plus fréquemment infectés par l’Helicobacter pylori et plus exposés à la multiplication du risque lié aux coprescriptions de gastrotoxiques.

Les hémorragies digestives par rupture de varices représentent 3 à 23 % des causes d’hémorragies digestives hautes. L’âge moyen des patients est inférieur à celui des hémorragies digestives non liées à l’hypertension portale et le sex ratio homme/femme plus élevé [30]. Le pourcentage important de ruptures de varices œsophagiennes dans les études épidémiologiques françaises concernant les HDH est probablement lié au nombre important d’hépatopathies chroniques d’origine alcoolique dans les départements étudiés [1, 2, 30]. Les études prospectives comparant les différentes étiologies des HDH entre deux périodes ne relèvent pas de diminution de la fréquence des ruptures de varices [2, 3], une étude retrouve même une augmentation significative de cette étiologie [4]. L’importance de l’infection virale C et l’absence de diminution de l’incidence des cirrhoses d’origine alcoolique expliquent probablement la fréquence de cette complication.

Mortalité

La plupart des études les plus récentes mettent en évidence une réduction globale de la mortalité des HDH. Elle reste cependant très variable d’un centre à un autre allant de 3,1 % à 14 % [2-4] et est plus importante chez les patients les plus âgés du fait des comorbidités. L’absence d’amélioration de la mortalité dans l’étude de Van Leerdam et al. peut s’expliquer par l’inclusion des patients déjà hospitalisés pour une autre pathologie et présentant une hémorragie digestive haute, qui sont des patients plus âgés et polypathologiques souvent exclus des autres études épidémiologiques [3]. L’amélioration globale de la mortalité pourrait s’expliquer à la fois par une diminution de la mortalité des HDH non liée à l’hypertension portale grâce au développement des techniques endoscopiques d’hémostases, aux nouveaux traitements médicamenteux et à l’optimisation de la prise en charge de ces patients [31]. Cependant, l’étude prospective multicentrique de l’équipe de Rennes indiquait un pronostic toujours sévère des hémorragies digestives ulcéreuses à l’ère de l’hémostase endoscopique avec une mortalité globale de 14 % [32]. En revanche, la diminution de la mortalité est plus évidente chez les patients cirrhotiques grâce à l’optimisation des traitements endoscopiques et pharmacologiques de la rupture de varices associée notamment à la généralisation de l’antibioprohylaxie instaurée lors de l’épisode hémorragique. L’étude rétrospective de Carbonell et al. [33] publiée en 2004 qui compare la mortalité hospitalière annuelle par rupture de varices œsophagiennes chez 319 patients entre 1980 et 2000 confirme ces données (figure 1).

Conclusion

L’ensemble des travaux récents démontrent qu’une prise en charge initiale optimale de l’hémorragie et des comorbidités associées dans des centres experts pourrait permettre d’améliorer le pronostic des HDH. D’autre part, une bonne diffusion des recommandations concernant la prévention des complications ulcéreuses sous AINS, la limitation des coprescriptions de gastrotoxiques et d’anticoagulants chez les sujets âgés qui sont les sujets les plus à risque restent le moyen de prévention le plus efficace des HDH d’origine ulcéreuse. Enfin, les HDH liées à l’hypertension portale ont vu leur pronostic s’améliorer ces dernières années et doivent également bénéficier d’une prise en charge rapide et optimale pour éviter les récidives hémorragiques précoces et les complications rénales ou infectieuses potentiellement mortelles.

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