ARTICLE
Auteur(s) :, Jérôme
Desramé1,*, Dominique Béchade1,
Jean-Jacques Raynaud1, Jean-Pierre Algayres1,
David Malka2
1Clinique médicale, HIA Val-de-Grâce, 74 bd de Port
Royal, 75005 Paris
2Unité de Gastroentérologie, Institut Gustave Roussy, 39
rue Camille Desmoulins, 94805 Villejuif Cedex
Le cancer du pancréas est actuellement la cinquième cause de décès
par cancer alors qu’il n’occupe que la dix-septième place en
terme d’incidence : cette discordance souligne la gravité du
pronostic de cette maladie, avec une survie à cinq ans tous stades
confondus inférieure à 5 %. La chirurgie reste le traitement
de référence. Cependant, seulement 10 % à 20 % des
patients peuvent bénéficier d’une chirurgie à visée curative et
chez ces patients, le taux de survie à 5 ans n’excède pas
20 %, en raison de la fréquence des rechutes locorégionales
et/ou à distance, observées dans 80 % des cas. Lorsque la
tumeur est inextirpable, la médiane de survie est de 7 à
8 mois pour les maladies localement avancées et de 3 à
6 mois pour les maladies métastatiques. La grande majorité des
patients est donc susceptible de recevoir une chimiothérapie
palliative au cours de l’évolution de leur maladie [1, 2].En
situation palliative, les résultats des essais cliniques de
chimiothérapie en terme de taux de réponse (RO) et de survie, même
avec les molécules les plus récentes, restent décevants et pour
certains l’intérêt de ces traitements reste discutable. En dehors
de la faible chimiosensibilité de ces tumeurs, plusieurs facteurs
participent à la médiocrité de ces résultats : caractère
souvent tardif du diagnostic à un stade où il existe une altération
marquée de l’état général limitant les possibilités
thérapeutiques ; fréquence des complications mécaniques
associées (ictère, occlusion) retardant l’initiation du traitement,
difficulté de l’appréciation de la réponse tumorale sur les données
de l’imagerie (importance de la réaction desmoplastique au sein de
la tumeur) conduisant à sous-estimer la réponse au traitement,
comme en témoigne le pourcentage important de patients avec des
maladies non mesurables. Enfin, l’inclusion dans les essais de
chimiothérapie, à la fois de patients présentant des maladies
localement avancées et des maladies métastatiques dont le pronostic
est différent, complique l’appréciation du bénéfice du traitement.
Cependant, les progrès dans la prise en charge palliative de ces
patients (traitement de la douleur et de la dénutrition, traitement
endoscopique palliatif des complications mécaniques) et
l’intégration d’une évaluation du bénéfice clinique
(symptomatologie douloureuse, état général et qualité de vie) dans
les études récentes ont permis de mieux apprécier le bénéfice de
ces traitements. Une étude rétrospective suggère un réel progrès en
terme de survie : dans une série de 93 patients pris en charge
entre 1998 et 2001 pour un cancer pancréatique non
résécable, le taux de survie à 12 et 18 mois était
respectivement de 60 et 38 % pour les cancers localement
avancés et de 45 et 33 % pour les cancers métastatiques, avec
trente patients en bon état général après une première ligne de
chimiothérapie et ayant pu recevoir une deuxième ligne de
traitement [3].En pratique, trois questions se posent :
- 1. Existe-t-il un bénéfice démontré en termes de survie
et/ou de qualité de vie justifiant la réalisation d’une
chimiothérapie dans le traitement palliatif de l’adénocarcinome du
pancréas ?
- 2. Quelle chimiothérapie proposer en première
ligne ?
- 3. Existe-il des arguments pour proposer plus d’une
ligne de chimiothérapie ?
Faut-il proposer une chimiothérapie dans l’adénocarcinome du
pancréas localement avancé et/ou métastatique ?
Quatre essais ont comparé chimiothérapie et soins palliatifs dans
le traitement du cancer du pancréas avancé (tableau 1( Tableau 1 )). La première étude, publiée par
Mallinson et al. en 1980, a soulevé de grands espoirs en montrant
sur un petit effectif une amélioration majeure de la survie
(11 mois vs 2,2 mois; p = 0,006) chez des patients
traités par une association 5 fluoro-uracile (5 Fu), méthotrexate,
vincristine et cyclophosphamide puis par 5 Fu et mitomycine C en
traitement d’entretien [4]. Cependant, ces résultats n’ont pas été
confirmés par une seconde étude qui a notamment comparé ce schéma
très agressif à du 5 Fu en monothérapie (tableau 2( Tableau 2 )) [5]. Si on exclut l’étude de Mallinson
et al, deux études ont montré un bénéfice en terme de survie,
associé à un bénéfice en terme de qualité de vie dans une étude, et
une troisième étude plus récente s’est révélée négative (tableau
1). Le premier essai est celui de Palmer et al. qui a comparé une
chimiothérapie de type FAM à l’abstention thérapeutique [6]. Dans
le groupe traité, il existait un bénéfice en terme de survie
(médiane : 8 mois vs 3,5 mois ; p < 0,02),
avec significativement moins de syndrome dépressif dans le groupe
traité à l’inclusion et à 4 mois. La seconde étude portant sur
90 patients avec un cancer pancréatique (n = 53) ou biliaire a
comparé une chimiothérapie par 5 Fu-acide folinique associée ou non
à du VP 16 à des soins de confort avec une évaluation rigoureuse de
la qualité de vie par le questionnaire EORTC QLQ-C30. Le bénéfice
de survie (médiane : 6,0 mois vs 2,5 mois ; p
< 0,01) était associé à un gain en terme de qualité de vie
(38 % vs 10 % ; p < 0,01), avec une toxicité
modérée dans le bras 5 Fu-acide folinique (toxicité grade 3-4
(leucopénie, nausées, vomissements, diarrhée, stomatite, alopécie,
infections) : bras 5 Fu-acide folinique : 0 % ;
bras 5 Fu-acide folinique-étoposide : 41 %) [7]. Enfin,
une étude plus récente comparant une association 5 Fu-acide
folinique-cisplatine administrée en bolus pendant 5 jours
toutes les trois semaines à une prise en charge palliative a été
interrompue après inclusion des 45 premiers patients au vu des
résultats de l’analyse intermédiaire qui ne montrait pas de
bénéfice de survie dans le bras chimiothérapie (médiane :
8,6 mois vs 7 mois) ; les résultats en terme de
survie dans les deux bras de cette étude où 50 % des patients
inclus avaient des métastases sont cependant étonnants puisqu’ils
figurent parmi les meilleurs publiés à ce jour [8]. Une
méta-analyse de tous les essais randomisés comparant les
associations à base de 5 Fu à une prise en charge palliative a mis
en évidence un bénéfice en terme de survie (6,3 mois vs
3,8 mois ; odds ratio : 0,53 (intervalle de
confiance à 95 % : 0,44-0,63) ; p < 0,0001) dans
le bras chimiothérapie [9]. Ces données ajoutées à celles des
études plus récentes qui montrent une amélioration de la qualité de
vie chez les patients traités par chimiothérapie (tableau 2)
apportent donc suffisamment d’arguments pour proposer une
chimiothérapie aux patients dont l’état général est encore
conservé. En revanche, le choix du protocole à proposer en première
ligne reste débattu.
Tableau 1 Essais de phase III comparant chimiothérapie
et soins palliatifs dans l’adénocarcinome du pancréas localement
avancé et/ou métastatique.
|
Essai
|
Protocole
|
Nombre de patients
|
% RO
|
|
- Qualité de vie
- (critères variables)
|
|
Mallinson [4]
|
Mallinson
|
21
|
ND
|
11,0 p = 0,006
|
ND
|
|
Soins de confort
|
19
|
|
2,2
|
ND
|
|
Palmer [6]
|
5 Fu + ADR + MMC
|
23
|
ND
|
8,0 p < 0,02
|
Moins de syndrome dépressif
|
|
Soins de confort
|
20
|
|
3,5
|
|
|
Glimelius [7]
|
5 Fu + AF ± étoposide
|
39
|
7,6
|
6 p < 0,01
|
Amélioration : 36 %, p < 0,01
|
|
Soins de confort
|
39
|
|
2,5
|
Amélioration : 10 %
|
|
Huguier [8]
|
5 Fu + AF + CDDP
|
22
|
ND
|
8,6 NS
|
ND
|
|
Soins de confort
|
23
|
ND
|
7
|
ND
|
Tableau 2 Chimiothérapie : essais randomisés de phase
III dans l’adénocarcinome du pancréas localement avancé et/ou
métastatique.
|
Essai
|
Protocole
|
Nombre de patients
|
% RO
|
|
- Qualité de vie
- (critères variables)
|
|
Ducreux [10]
|
5 Fu PC+CDDP
|
104
|
12 p < 0,01
|
3,6
|
Amélioration p = 0,03
|
|
5 Fu bolus
|
103
|
0
|
3,2
|
Amélioration
|
|
Cullinan [5]
|
5 Fu
|
64
|
7
|
3 NS
|
Non déterminé
|
|
5 Fu + ADR + CDDP
|
59
|
15
|
3
|
Non déterminé
|
|
Mallinson
|
61
|
21
|
4
|
Non déterminé
|
|
Cullinan [11]
|
5 Fu
|
11
|
36
|
5
|
Non déterminé
|
|
5 Fu + ADR
|
10
|
30
|
5
|
Non déterminé
|
|
5 Fu + ADR + Mitomycine C
|
13
|
8
|
4
|
Non déterminé
|
|
Burris [12]
|
Gemcitabine
|
63
|
5,4 NS
|
5,6 p = 0,002
|
Amélioration : 23,8 % p = 0,002
|
|
5 Fu bolus
|
63
|
0
|
4,4
|
Amélioration : 4,8 %
|
|
Maisey [16]
|
5 Fu PC + Mitomycine C
|
102
|
17,6 p = 0,04
|
6,5 NS
|
Amélioration
|
|
5 Fu PC
|
107
|
8,4
|
5,1
|
Amélioration
|
|
Moore [25]
|
BAY 12-9566
|
138
|
1
|
3,7
|
Dégradation
|
|
Gemcitabine
|
139
|
5
|
6,5 p < 0,01
|
Dégradation mais amélioration douleur
|
|
Bramhall [26]
|
Marimastat 5mg
|
104
|
3
|
3,7
|
Amélioration douleur < 30 %
|
|
Marimastat 10mg
|
105
|
3
|
3,5
|
Amélioration douleur < 30 %
|
|
Marimastat 25mg
|
102
|
3
|
4,2
|
Amélioration douleur < 30 %
|
|
Gemcitabine
|
103
|
26
|
5,6
|
Amélioration douleur > 70 % p = 0,0001
|
|
Bramhall [27]
|
Gemcitabine + Marimastat
|
120
|
11 NS
|
5,5 NS
|
Non déterminé
|
|
Gemcitabine + placebo
|
119
|
16
|
5,5
|
Non déterminé
|
|
Colucci [28]
|
Gemcitabine + CDDP
|
53
|
26,4p = 0,002
|
7,5 NS
|
Amélioration : 52,6%
|
|
Gemcitabine
|
54
|
9,2
|
5
|
Amélioration : 49%
|
|
Berlin [29]
|
Gemcitabine + 5 Fu bolus
|
160
|
6,9
|
6,7 NS
|
Non déterminé
|
|
Gemcitabine
|
162
|
5,6
|
5,4
|
Non déterminé
|
|
Van Cutsem [31]
|
Gemcitabine + Tipifarnib
|
344
|
?
|
6,4 NS
|
Non déterminé
|
|
Gemcitabine + placebo
|
344
|
?
|
6,1
|
Non déterminé
|
|
Heinemann [32]
|
Gemcitabine + CDDP
|
99
|
10,2 NS
|
7,6 p = 0,12
|
Non déterminé
|
|
Gemcitabine
|
96
|
8,1
|
6
|
Non déterminé
|
|
Rocha Lima [33]
|
Gemcitabine + CPT11
|
180
|
16,1p < 0,01
|
6,3 NS
|
Non déterminé
|
|
Gemcitabine
|
180
|
4,4
|
6,6
|
Non déterminé
|
|
Cheverton [34]
|
Exatecan
|
169
|
< 1
|
4,9
|
|
|
Gemcitabine
|
170
|
7,7
|
6,4 p = 0,028
|
Supérieur dans le bras gemcitabine
|
|
O’Reilly {35]
|
Gemcitabine + Exatecan
|
175
|
8,2 NS
|
6,7 NS
|
Égal dans les deux bras
|
|
Gemcitabine
|
174
|
7,1
|
6,2
|
|
|
Richards [36]
|
Gemcitabine + Pemetrexed
|
283
|
14,8 p = 0,04
|
6,2 NS
|
Évalué par le QLQ-C-30
|
|
Gemcitabine
|
282
|
7,1
|
6,3
|
Égal dans les deux bras
|
|
Louvet [37]
|
Gemcitabine + Oxaliplatine
|
157
|
26,8 p = 0,04
|
9 NS
|
Amélioration : 38,2 % p = 0,05
|
|
Gemcitabine
|
156
|
17,3
|
7,1
|
Amélioration : 26,9 %
|
|
Reni [38]
|
PEFG
|
54
|
40 p = 0,003
|
9 NS
|
Amélioration : 65 % p = 0,01
|
|
Gemcitabine
|
50
|
8,4
|
9
|
Amélioration : 25 %
|
Quelle chimiothérapie proposer en première ligne ?
Les monothérapies
En monothérapie, les taux de réponse objective sont constamment
inférieurs à 20 %. Parmi les agents les plus anciens
(ifosfamide, streptozotocine, épirubicine, adriamycine, mitomycine
C, 5 Fu, cisplatine), les plus actifs et les moins toxiques
semblent être le 5 Fu et le cisplatine. Pour le 5 Fu, les taux de
RO varient entre 0 % et 16 %, avec des médianes de survie
comprises entre 3 et 6 mois [10-13]. La modulation du 5 Fu par
l’acide folinique et l’utilisation de schémas de perfusion continue
ne semblent pas améliorer ces résultats (tableau 1) [14-16]. Les
résultats obtenus avec les formes orales de 5 Fu (capécitabine,
UFT) sont comparables [17-19]. Pour le cisplatine, un taux de RO de
17 % a été obtenu dans une étude portant sur 30 patients alors
que cet agent avait été initialement considéré comme inefficace
[20].
Parmi les nouveaux agents, la gemcitabine est celui dont le
développement est le plus avancé, malgré des taux de RO modestes
lors des essais de phase II, variant de 5 % à 11 %
[21-23]. Cependant, l’amélioration des symptômes liés à la maladie
(douleurs, anorexie, perte de poids, état général) chez les
patients répondeurs dans les études de phase II a conduit à la
réalisation d’un essai de phase III comparant un schéma
hebdomadaire de gemcitabine 1 g/m2 en 30 minutes à
un schéma de 5 Fu bolus hebdomadaire à faible dose, avec comme
objectif principal le « bénéfice clinique », apprécié au
moyen d’un score non validé reposant sur l’évaluation de la
douleur, de la consommation d’antalgiques, de l’index de Karnofsky
et du poids [12]. Un « bénéfice clinique » a été trouvé
chez 23,8 % des patients traités par gemcitabine contre
4,8 % dans le bras 5 Fu (p = 0,0022), avec une discrète
augmentation de la médiane de survie (5,65 mois vs
4 mois ; p = 0,0025). Dans le bras gemcitabine, le taux
de RO évalué sur 56 patients était de 5,4 % avec un taux de
survie à un an de 18 %. Sur la base de cet essai et d’une
étude rétrospective de 3 023 patients traités par gemcitabine à
titre compassionnel pour un cancer du pancréas qui a retrouvé des
résultats comparables (bénéfice clinique : 18,4 %, taux
de RO : 12 %, médiane de survie : 4,8 mois,
taux de survie à un an : 15 %), la gemcitabine a obtenu
son autorisation de mise sur le marché (AMM) en première ligne pour
le traitement du cancer du pancréas localement avancé ou
métastatique symptomatique et s’est imposée comme un traitement de
référence [24]. Les essais de phase III publiés ultérieurement et
comportant un bras gemcitabine en monothérapie ou associé à un
placebo ont confirmé ces données (tableau 2) [25-38]. L’efficacité
de cet agent semble par ailleurs pouvoir être optimisée par la
modulation du débit de perfusion. Dans une étude de phase II
randomisée comparant une dose de gemcitabine de
2 200 mg/m2 en 30 minutes administrée
3 semaines sur 4 à une dose de gemcitabine de
1 500 mg/m2 administrée avec la même périodicité
mais avec un débit de perfusion de 10 mg/m2/minute,
la médiane de survie (5 mois vs 8 mois ; p = 0,013)
et la survie à un an (9 % vs 28,8 % ; p = 0,014)
étaient significativement supérieures dans le bras avec débit de
perfusion à dose fixe, mais au prix d’une toxicité plus importante,
notamment sur le plan hématologique. L’étude pharmacocinétique
menée conjointement a par ailleurs montré que la concentration
intracellulaire du métabolite actif de la gemcitabine (gemcitabine
triphosphate) était deux fois supérieure dans le bras avec débit de
perfusion à dose fixe [39].
L’efficacité en monothérapie du raltitrexed et de l’oxaliplatine
semble très limitée [13, 40]. Un taux de RO de 9 % et une
médiane de survie de 5,2 mois ont été obtenus avec
l’irinotécan dans une étude de phase II portant sur 32 patients
avec une dose de 350 mg/m2 toutes les trois
semaines [41]. Un taux de RO de 14 % a été obtenu avec le
docétaxel à la posologie de 100 mg/m2 toutes les
trois semaines dans une étude portant sur 40 patients et dans une
seconde étude une réponse complète (RC) a été observée, avec une
médiane de survie de 6,9 mois [42, 43]. Cependant, le facteur
limitant de ce produit est sa toxicité (96 % de neutropénies
grade 3-4 avec 9 % de neutropénies fébriles et 58 %
d’asthénie dont 23 % de grade 3 dans l’étude de Rougier et
al.) et avec une posologie moindre (60 mg/m2),
aucune réponse n’a été observée [42, 44]. Parmi les agents en cours
de développement, le pemetrexed, un nouvel anti-folate, le
rubitécan et l’exatécan, deux inhibiteurs de la topo-isomérase I,
ont montré des résultats encourageants dans des études de phase II,
avec des résultats comparables à ceux obtenus avec la gemcitabine.
Cependant, dans une étude de phase III comparant en monothérapie
l’exatécan à la gemcitabine en première ligne de traitement, les
résultats obtenus avec ce nouvel agent étaient inférieurs en termes
de survie et de bénéfice clinique à ceux de la gemcitabine [34,
45].
Les polychimiothérapies
Depuis l’essai de Kovach et al. en 1974 qui semblait démontrer un
bénéfice en terme de RO en faveur de l’association 5 Fu-BCNU, de
multiples associations ont été testées dans des essais de phase II
et III. Parmi tous les protocoles de première génération, seule
l’association 5 Fu-cisplatine est aujourd’hui couramment utilisée.
Cinq études non contrôlées ont testé cette association, avec des
schémas de perfusion continue ou de bolus pour le 5 Fu, associée à
de l’hydroxyurée dans une étude [46-50]. Les taux de RO étaient
d’environ 20 %, avec une médiane de survie de 8 mois et
surtout un bénéfice clinique chez 40 à 50 % des patients. Ces
résultats encourageants ont conduit à comparer cette association
(FUP : 5 Fu 1 g/m2/j en perfusion continue sur
5 jours avec cisplatine 100 mg/m2 à J1 ou J2)
au 5 Fu en monothérapie (5 Fu 500 mg/m2/j sur
5 jours) dans une étude de phase III où 207 patients ont été
inclus [10]. Malgré l’inclusion de patients en bon état général
(performance status grade 0 et 1 : 83 % et 86 %
respectivement), un quart des patients dans chaque bras a reçu au
plus un cycle de chimiothérapie et seulement 42 % dans le bras
FU avec cisplatine et 31 % dans le bras 5 Fu plus de deux
cycles. Le pourcentage de toxicité de grade 3-4 était
significativement supérieur dans le bras FUP (48 % vs
20 % ; p < 0,001) avec 4 décès toxiques. Un bénéfice
existait en faveur de l’association en termes de taux de RO
(12 % vs 0 % ; p < 0,01) et de survie sans
progression à un an (7 % vs 0 % ; p = 0,0001), mais
non en terme de survie globale à un an (17 % vs
9 % ; p = 0,07). Les auteurs concluaient à une efficacité
supérieure de l’association mais au prix d’une toxicité qui
apparaissait comme un facteur limitant important (tableau 2).
L’utilisation du schéma LV5FU2-CDDP a permis d’optimiser le
bénéfice de cette association en obtenant des résultats comparables
en termes de taux de RO, de survie et d’amélioration de la qualité
de vie (29 %, 25 % et 50 % respectivement dans
l’étude de Taïeb et al.) avec une toxicité moindre [51, 52]. Ce
schéma est aujourd’hui un traitement de référence en France pour le
cancer du pancréas localement avancé et/ou métastatique, même si sa
supériorité par rapport au 5 Fu en monothérapie n’est pas
clairement démontrée.
Actuellement, les associations en cours de développement
utilisent la gemcitabine (tableau 2). La faisabilité de
l’association gemcitabine-5 Fu avec une administration du 5 Fu en
bolus ou en perfusion continue a été montrée par plusieurs essais
de phase II, la toxicité limitante étant hématologique, notamment
pour l’association gemcitabine-LV5FU2 (Folfugem) [53]. Un essai de
phase III ayant inclus 327 patients a comparé un schéma classique
de gemcitabine (gemcitabine 1 g/m2 en 30 minutes,
3 semaines sur 4) à ce même schéma associé à un bolus de 5 Fu
(600 mg/m2, 3 semaines sur 4). Aucun bénéfice
n’existait en faveur de l’association, sauf en terme de SSP
(2,2 mois vs 3,4 mois ; p = 0,02) [29]. Les
résultats obtenus avec des schémas de perfusion continue de 5 Fu,
avec les formes orales de 5 Fu ou avec la gemcitabine administrée
avec un débit de perfusion à dose fixe (1 500 mg/m2
avec un débit de perfusion de 10 mg/m2/minute)
semblent comparables [18, 19, 54, 55]. L’association
gemcitabine-cisplatine. a montré des résultats encourageants dans
une étude de phase III randomisée limitée à 4 mois de
traitement comparant un schéma hebdomadaire de gemcitabine
(1 g/m2 en 30 minutes, 7 semaines sur 8, puis
3 semaines sur 4) avec ou sans cisplatine
(25 mg/m2) avec une augmentation significative de
la survie sans progression (2 mois vs 5 mois ; p =
0,048) qui était l’objectif principal de l’étude, au prix d’une
toxicité acceptable. Cependant, le bénéfice clinique (49 % vs
53 %), le taux de contrôle tumoral (43 % vs 57 %) et
la survie (5,0 mois vs 7,5 mois) étaient comparables dans
les deux bras (28). Les résultats de l’étude de phase III, dont
l’objectif principal était la survie, comparant cette association
(gemcitabine 1 g/m2 + cisplatine
50 mg/m2 tous les 15 jours) à la gemcitabine
en monothérapie (1 g/m2, 3 semaines sur 4)
n’ont pas montré de bénéfice significatif en faveur du traitement
combiné (RO : 10,2 % vs 8,1 % ; médiane de
survie : 7,6 mois vs 6,0 mois) ; seule la
survie sans progression était significativement plus longue
(5,4 mois vs 2,8 mois ; p < 0,01). En revanche,
les nausées et vomissements de grade 3-4 étaient significativement
plus fréquents avec l’association (22,2 % vs 5,8 % ;
p = 0,002) [32]. Les résultats de l’essai de phase III comparant la
gemcitabine (1 g/m2 en 30 minutes, 7 semaines
sur 8 puis 3 semaines sur 4) à une association
gemcitabine-irinotécan (gemcitabine 1 g/m2 en 30
minutes et irinotécan 100 mg/m2, 2 semaines
sur 3) n’ont pas montré de bénéfice significatif pour le traitement
combiné (SSP : 3 mois vs 3,5 mois ; survie
globale : 6,6 mois vs 6,3 mois ), sauf en terme
de RO (4,4 % vs 16,1 % ; p < 0,001). Par
ailleurs, cette association est apparue relativement toxique avec
37,6 % de neutropénies grade 3-4, 18,5 % de diarrhée
grade 3-4 et 13,9 % de vomissements grade 3-4 [33]. Les
résultats rapportés à l’Asco en 2004 pour les associations
gemcitabine/pemetrexed et gemcitabine/exatécan, comparées à la
gemcitabine en monothérapie n’ont montré également aucune
supériorité pour les associations [35, 36].
Enfin, une étude de phase III a comparé la gemcitabine
administrée selon le schéma de Burris et al. (12) à la gemcitabine
avec un débit de perfusion à dose fixe associée à l’oxaliplatine
toutes les deux semaines (GEMOX : gemcitabine
1 g/m2 en 100 minutes à J1 et oxaliplatine
100 mg/m2 en 2 heures à J2) [37]. Les
résultats de cette association étaient significatifs en termes de
taux de réponse (26,8 % vs 17,3 % ; p = 0,04), de
SSP (5,8 mois vs 3,7 mois ; p = 0,03) et de bénéfice
clinique (38,2 % vs 26,9 % ; p = 0,05). Cependant,
ce bénéfice en terme d’efficacité, basé sur des évaluations non
revues par un panel d’experts indépendants, ne se traduisait pas
par un allongement significatif de la survie médiane (tableau 2) et
de la survie à un an (34,7 % vs 27,8 %), même s’il
existait une tendance en faveur de l’association ; seules les
données de survie à 8 mois étaient significatives (56,5 %
vs 45,3 % ; p = 0,048). L’analyse par sous-groupes
(cancer localement avancé vs métastatique) ne faisait pas
apparaître de bénéfice supplémentaire en faveur de l’association.
Le gain de 2 mois en terme de survie médiane était obtenu au
prix d’une toxicité notable toxicité grade 3-4 par patient :
52,2 % vs 39,7 % ; p = 0,03), significativement
supérieure en termes de thrombopénie (14,0 % vs
3,2 % ; p = 0,0007), de vomissements (8,9 % vs
3,2 % ; p = 0,03) et de neuropathie (19,1 % vs
0,0 % ; p = 0,0001). Par ailleurs, l’utilisation de deux
schémas d’administration différents pour la gemcitabine dans cet
essai rend difficile l’évaluation du bénéfice réel apporté par
l’oxaliplatine. Un essai américain en cours comparant les schémas
GEMOX, gemcitabine standard et gemcitabine avec un débit de
perfusion de 10 mg/m2/minute tentera de répondre à
cette question.
Les autres associations évaluées dans des essais de phase II
sont nombreuses : cisplatine + irinotécan, oxaliplatine +
irinotécan, cisplatine + docétaxel, gemcitabine + docétaxel, avec
des résultats jugés encourageants pour cette dernière association
(RO : 16 % ; survie médiane : 7,1 mois)
[56]. Des protocoles plus ambitieux, associant plusieurs agents
cytotoxiques sont également en cours de développement, avec ou sans
gemcitabine. Avec ces polychimiothérapies de nouvelle génération,
un taux de contrôle de la maladie supérieur à 40 % et une
médiane de survie de 9 à 10 mois semblent pouvoir être
atteints, avec une toxicité acceptable (tableaux 2 et 3( Tableau 3 )) [57-62]. Un taux de réponse de
51 % chez 49 patients et une médiane de survie de 10 mois
ont été obtenus avec une association
gemcitabine-cisplatine-épirubicine-5 Fu, avec une toxicité très
modérée (tableau 3) (62). Les résultats prometteurs de cet essai de
phase II ont été confirmés par un essai de phase III, qui a comparé
ce schéma à la gemcitabine en monothérapie (tableau 2) [38]. La
survie sans progression à 4 mois, objectif principal de
l’étude (62 % vs 28 % ; p = 0,003), la médiane du
temps à progression (5,3 mois vs 3,3 mois ; p =
0,003), le taux de RO (40,0 % vs 8,4 % ; p = 0,003)
et le bénéfice clinique évalué chez 43 patients (65 % vs
25 % ; p = 0,01) étaient en faveur du bras
polychimiothérapie, avec une toxicité acceptable, significativement
supérieure dans ce bras uniquement pour la neutropénie (43 %
vs 19 %) et la thrombopénie (29 % vs 2 %).
Cependant, même si la polychimiothérapie apparaissait comme un
facteur pronostique indépendant en analyse multivariée, ce
protocole ne peut être considéré comme un nouveau standard eu égard
au faible nombre de malade inclus, à l’objectif principal retenu et
aux données de survie (survie à un an : 38,5 % vs
21,3 % ; p = 0,05 ; survie médiane :
9 mois dans les deux bras).
Les thérapies ciblées dirigées contre l’epidermal growth factor
receptor (EGFR) et le vascular endothelial growth factor (VEGF), en
association avec la gemcitabine sont actuellement en cours
d’évaluation dans des essais de phase III. Dans les essais de phase
II, ces associations (gemcitabine-cetuximab,
gemcitabine-bevacizumab) ont montré des résultats prometteurs,
supérieurs à ceux attendus avec la gemcitabine en monothérapie,
avec des taux de réponse de 10 % à 20 %, des taux de
stabilisation de la maladie de 50 % environ et des taux de
survie à un an de 30 % [63, 64]. Cependant, la place que
prendront ces nouveaux agents dans l’avenir reste indéterminée, les
premiers essais ayant tous été négatifs [25-27, 31].
Tableau 3 Polychimiothérapie de nouvelle génération
dans l’ADK du pancréas localement avancé et/ou métastatique.
|
Essai
|
Protocole*
|
N
|
% RO
|
ST (%)
|
|
% Toxicité grade 3-4
|
Bénéfice clinique (critères variables)
|
|
Conroy [57]
|
FOLFIRINOX
|
47
|
22
|
42
|
9,5
|
/ cycle :NE:18 ; NF:0.06 ; NV:5 ; Dia:3
|
?
|
|
Garnier [58]
|
FOLFUGEMOX
|
30
|
29
|
?
|
8
|
/ cycle : NE:28 ; NF:5 ; NV:7
|
39 %
|
|
Bruckner [58,60]
|
G-FLIP
|
34
|
23
|
20
|
10,3
|
/ patients : NE:38 ; NF:0 ; NV:? ; Dia:?
|
?
|
|
Kozuch [61]
|
GFP
|
49
|
16
|
28
|
10,6
|
/ patients : NE:30 ; NF:2 ; NV:? ; Dia:?
|
?
|
|
Reni [62]
|
PEF-G
|
49
|
51
|
28
|
10
|
/ patients : NE:85 ; NF:0 ; NV:6 ; Dia:6
|
78 % pour 28 patients
|
En pratique
En première ligne de traitement, compte tenu des résultats obtenus
avec le 5 Fu en monothérapie et en association avec le cisplatine
et des données dont on dispose actuellement pour les associations à
base de gemcitabine (tableau 2), deux options sont
envisageables : gemcitabine en monothérapie ou association 5
Fu-cisplatine administrée selon les schémas LV5FU2-cisplatine ou
LV5FU2 simplifié-cisplatine, du fait de leur meilleure tolérance.
Aucune donnée de la littérature ne permet de trancher entre ces
deux options mais chez les patients pour lesquels la possibilité
d’une deuxième de ligne de traitement semble réduite (patient âgé,
altération importante de l’état général), la gemcitabine en
monothérapie semble être une option raisonnable compte tenu de son
profil de toxicité (pour 2 410 patients traités, arrêt de la
chimiothérapie pour toxicité dans moins de 5 % des cas) [24].
Chez les patients en bon état général, les associations à base de
gemcitabine et notamment l’association gemcitabine-oxaliplatine, eu
égard à sa maniabilité et à sa faible toxicité, ont-elles une place
actuellement en dehors d’essais thérapeutiques au vu des résultats
publiés et du surcoût entraîné par l’adjonction d’une deuxième
drogue ? La question reste ouverte pour certains.
Faut-il proposer plus d’une ligne de chimiothérapie ?
Aucune donnée de la littérature ne permet de l’affirmer avec
certitude. Cependant, l’expérience pratique quotidienne et les
données issues de séries rétrospectives et d’études de phase II et
III suggèrent la faisabilité et une activité potentielle de la
chimiothérapie en deuxième ligne chez des patients avec un état
général conservé. Ainsi dans l’étude de Louvet et al., plus d’un
patient sur deux dans chaque bras a reçu une deuxième ligne de
traitement, ce qui explique sans doute en partie la médiane de
survie élevée dans le bras gemcitabine en monothérapie (tableau 2)
[37]. Dans l’étude rétrospective de 3 023 patients traités par
gemcitabine à titre compassionnel, l’antécédent de chimiothérapie
n’était pas un facteur pronostique. La médiane de survie des
patients ayant déjà reçu une ou plusieurs lignes de chimiothérapie
(937 patients) était significativement plus courte (4,4 mois
vs 5,1 mois ; p < 0,05) mais le taux de RO (10 %
vs 13 %), la médiane de survie sans progression (2,6 mois
vs 2,8 mois) et surtout le pourcentage de patients pour
lesquels il existait un bénéfice clinique (17 % vs 20 %)
n’étaient pas significativement différents [24]. De même, dans une
étude de phase II, un taux de RO de 10,5 %, un taux de
stabilisation de la maladie de 29,8 % et une médiane de survie
de 3,9 mois ont été rapportés chez 57 patients réfractaires au
5 Fu et traités en deuxième ligne par gemcitabine. Dans cet essai,
27 % des patients avaient un bénéfice clinique au cours du
traitement dont la durée médiane était de 14 semaines [23].
Des résultats comparables ont été rapportés chez des patients
réfractaires à la gemcitabine avec le paclitaxel, avec une
association raltitrexed-irinotécan ou avec des polychimiothérapies
de nouvelle génération [59-61, 65, 66].
Cependant, dans la seule étude de phase III qui ait comparé une
chimiothérapie (rubitécan en monothérapie) à des soins de confort
chez des patients en échappement thérapeutique, il n’existait pas
de gain de survie dans le groupe traité (survie médiane :
108 jours vs 94 jours ; p = 0,626), même si la
survie sans progression et le taux de contrôle de la maladie
étaient en faveur du traitement [67]. En pratique, la réalisation
d’une deuxième ou d’une troisième ligne de chimiothérapie ne doit
être envisagée que chez des patients en bon état général et, dans
l’optique d’une stratégie comportant plusieurs lignes de
chimiothérapie, il semble logique de débuter par le ou les
protocoles potentiellement les plus toxiques. Les futurs essais de
stratégie thérapeutique devraient apporter dans un avenir proche
des réponses à ces questions.
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