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Chimiothérapie dans l’adénocarcinome du pancréas localement avancé et/ou métastatique


Hépato-Gastro. Volume 12, Number 3, 181-90, Mai-Juin 2005, Mini-revue


Résumé  

Author(s) : Jérôme Desramé, Dominique Béchade, Jean-Jacques Raynaud, Jean-Pierre Algayres, David Malka , Clinique médicale, HIA Val-de-Grâce, 74 bd de Port Royal, 75005 Paris, Unité de Gastroentérologie, Institut Gustave Roussy, 39 rue Camille Desmoulins, 94805 Villejuif Cedex.

ARTICLE

Auteur(s) :, Jérôme Desramé1,*, Dominique Béchade1, Jean-Jacques Raynaud1, Jean-Pierre Algayres1, David Malka2

1Clinique médicale, HIA Val-de-Grâce, 74 bd de Port Royal, 75005 Paris
2Unité de Gastroentérologie, Institut Gustave Roussy, 39 rue Camille Desmoulins, 94805 Villejuif Cedex

Le cancer du pancréas est actuellement la cinquième cause de décès par cancer alors qu’il n’occupe que la dix-septième place en terme d’incidence : cette discordance souligne la gravité du pronostic de cette maladie, avec une survie à cinq ans tous stades confondus inférieure à 5 %. La chirurgie reste le traitement de référence. Cependant, seulement 10 % à 20 % des patients peuvent bénéficier d’une chirurgie à visée curative et chez ces patients, le taux de survie à 5 ans n’excède pas 20 %, en raison de la fréquence des rechutes locorégionales et/ou à distance, observées dans 80 % des cas. Lorsque la tumeur est inextirpable, la médiane de survie est de 7 à 8 mois pour les maladies localement avancées et de 3 à 6 mois pour les maladies métastatiques. La grande majorité des patients est donc susceptible de recevoir une chimiothérapie palliative au cours de l’évolution de leur maladie [1, 2].En situation palliative, les résultats des essais cliniques de chimiothérapie en terme de taux de réponse (RO) et de survie, même avec les molécules les plus récentes, restent décevants et pour certains l’intérêt de ces traitements reste discutable. En dehors de la faible chimiosensibilité de ces tumeurs, plusieurs facteurs participent à la médiocrité de ces résultats : caractère souvent tardif du diagnostic à un stade où il existe une altération marquée de l’état général limitant les possibilités thérapeutiques ; fréquence des complications mécaniques associées (ictère, occlusion) retardant l’initiation du traitement, difficulté de l’appréciation de la réponse tumorale sur les données de l’imagerie (importance de la réaction desmoplastique au sein de la tumeur) conduisant à sous-estimer la réponse au traitement, comme en témoigne le pourcentage important de patients avec des maladies non mesurables. Enfin, l’inclusion dans les essais de chimiothérapie, à la fois de patients présentant des maladies localement avancées et des maladies métastatiques dont le pronostic est différent, complique l’appréciation du bénéfice du traitement. Cependant, les progrès dans la prise en charge palliative de ces patients (traitement de la douleur et de la dénutrition, traitement endoscopique palliatif des complications mécaniques) et l’intégration d’une évaluation du bénéfice clinique (symptomatologie douloureuse, état général et qualité de vie) dans les études récentes ont permis de mieux apprécier le bénéfice de ces traitements. Une étude rétrospective suggère un réel progrès en terme de survie : dans une série de 93 patients pris en charge entre 1998 et 2001 pour un cancer pancréatique non résécable, le taux de survie à 12 et 18 mois était respectivement de 60 et 38 % pour les cancers localement avancés et de 45 et 33 % pour les cancers métastatiques, avec trente patients en bon état général après une première ligne de chimiothérapie et ayant pu recevoir une deuxième ligne de traitement [3].En pratique, trois questions se posent :
  • 1. Existe-t-il un bénéfice démontré en termes de survie et/ou de qualité de vie justifiant la réalisation d’une chimiothérapie dans le traitement palliatif de l’adénocarcinome du pancréas ?
  • 2. Quelle chimiothérapie proposer en première ligne ?
  • 3. Existe-il des arguments pour proposer plus d’une ligne de chimiothérapie ?

Faut-il proposer une chimiothérapie dans l’adénocarcinome du pancréas localement avancé et/ou métastatique ?

Quatre essais ont comparé chimiothérapie et soins palliatifs dans le traitement du cancer du pancréas avancé (tableau 1( Tableau 1 )). La première étude, publiée par Mallinson et al. en 1980, a soulevé de grands espoirs en montrant sur un petit effectif une amélioration majeure de la survie (11 mois vs 2,2 mois; p = 0,006) chez des patients traités par une association 5 fluoro-uracile (5 Fu), méthotrexate, vincristine et cyclophosphamide puis par 5 Fu et mitomycine C en traitement d’entretien [4]. Cependant, ces résultats n’ont pas été confirmés par une seconde étude qui a notamment comparé ce schéma très agressif à du 5 Fu en monothérapie (tableau 2( Tableau 2 )) [5]. Si on exclut l’étude de Mallinson et al, deux études ont montré un bénéfice en terme de survie, associé à un bénéfice en terme de qualité de vie dans une étude, et une troisième étude plus récente s’est révélée négative (tableau 1). Le premier essai est celui de Palmer et al. qui a comparé une chimiothérapie de type FAM à l’abstention thérapeutique [6]. Dans le groupe traité, il existait un bénéfice en terme de survie (médiane : 8 mois vs 3,5 mois ; p < 0,02), avec significativement moins de syndrome dépressif dans le groupe traité à l’inclusion et à 4 mois. La seconde étude portant sur 90 patients avec un cancer pancréatique (n = 53) ou biliaire a comparé une chimiothérapie par 5 Fu-acide folinique associée ou non à du VP 16 à des soins de confort avec une évaluation rigoureuse de la qualité de vie par le questionnaire EORTC QLQ-C30. Le bénéfice de survie (médiane : 6,0 mois vs 2,5 mois ; p < 0,01) était associé à un gain en terme de qualité de vie (38 % vs 10 % ; p < 0,01), avec une toxicité modérée dans le bras 5 Fu-acide folinique (toxicité grade 3-4 (leucopénie, nausées, vomissements, diarrhée, stomatite, alopécie, infections) : bras 5 Fu-acide folinique : 0 % ; bras 5 Fu-acide folinique-étoposide : 41 %) [7]. Enfin, une étude plus récente comparant une association 5 Fu-acide folinique-cisplatine administrée en bolus pendant 5 jours toutes les trois semaines à une prise en charge palliative a été interrompue après inclusion des 45 premiers patients au vu des résultats de l’analyse intermédiaire qui ne montrait pas de bénéfice de survie dans le bras chimiothérapie (médiane : 8,6 mois vs 7 mois) ; les résultats en terme de survie dans les deux bras de cette étude où 50 % des patients inclus avaient des métastases sont cependant étonnants puisqu’ils figurent parmi les meilleurs publiés à ce jour [8]. Une méta-analyse de tous les essais randomisés comparant les associations à base de 5 Fu à une prise en charge palliative a mis en évidence un bénéfice en terme de survie (6,3 mois vs 3,8 mois ; odds ratio : 0,53 (intervalle de confiance à 95 % : 0,44-0,63) ; p < 0,0001) dans le bras chimiothérapie [9]. Ces données ajoutées à celles des études plus récentes qui montrent une amélioration de la qualité de vie chez les patients traités par chimiothérapie (tableau 2) apportent donc suffisamment d’arguments pour proposer une chimiothérapie aux patients dont l’état général est encore conservé. En revanche, le choix du protocole à proposer en première ligne reste débattu.
Tableau 1 Essais de phase III comparant chimiothérapie et soins palliatifs dans l’adénocarcinome du pancréas localement avancé et/ou métastatique.

Essai

Protocole

Nombre de patients

% RO

  • Survie médiane
  • (mois)


  • Qualité de vie
  • (critères variables)


Mallinson [4]

Mallinson

21

ND

11,0 p = 0,006

ND

Soins de confort

19

2,2

ND

Palmer [6]

5 Fu + ADR + MMC

23

ND

8,0 p < 0,02

Moins de syndrome dépressif

Soins de confort

20

3,5

Glimelius [7]

5 Fu + AF ± étoposide

39

7,6

6 p < 0,01

Amélioration : 36 %, p < 0,01

Soins de confort

39

2,5

Amélioration : 10 %

Huguier [8]

5 Fu + AF + CDDP

22

ND

8,6 NS

ND

Soins de confort

23

ND

7

ND


Tableau 2 Chimiothérapie : essais randomisés de phase III dans l’adénocarcinome du pancréas localement avancé et/ou métastatique.

Essai

Protocole

Nombre de patients

% RO

  • Survie médiane
  • (mois)


  • Qualité de vie
  • (critères variables)


Ducreux [10]

5 Fu PC+CDDP

104

12 p < 0,01

3,6

Amélioration p = 0,03

5 Fu bolus

103

0

3,2

Amélioration

Cullinan [5]

5 Fu

64

7

3 NS

Non déterminé

5 Fu + ADR + CDDP

59

15

3

Non déterminé

Mallinson

61

21

4

Non déterminé

Cullinan [11]

5 Fu

11

36

5

Non déterminé

5 Fu + ADR

10

30

5

Non déterminé

5 Fu + ADR + Mitomycine C

13

8

4

Non déterminé

Burris [12]

Gemcitabine

63

5,4 NS

5,6 p = 0,002

Amélioration : 23,8 % p = 0,002

5 Fu bolus

63

0

4,4

Amélioration : 4,8 %

Maisey [16]

5 Fu PC + Mitomycine C

102

17,6 p = 0,04

6,5 NS

Amélioration

5 Fu PC

107

8,4

5,1

Amélioration

Moore [25]

BAY 12-9566

138

1

3,7

Dégradation

Gemcitabine

139

5

6,5 p < 0,01

Dégradation mais amélioration douleur

Bramhall [26]

Marimastat 5mg

104

3

3,7

Amélioration douleur < 30 %

Marimastat 10mg

105

3

3,5

Amélioration douleur < 30 %

Marimastat 25mg

102

3

4,2

Amélioration douleur < 30 %

Gemcitabine

103

26

5,6

Amélioration douleur > 70 % p = 0,0001

Bramhall [27]

Gemcitabine + Marimastat

120

11 NS

5,5 NS

Non déterminé

Gemcitabine + placebo

119

16

5,5

Non déterminé

Colucci [28]

Gemcitabine + CDDP

53

26,4p = 0,002

7,5 NS

Amélioration : 52,6%

Gemcitabine

54

9,2

5

Amélioration : 49%

Berlin [29]

Gemcitabine + 5 Fu bolus

160

6,9

6,7 NS

Non déterminé

Gemcitabine

162

5,6

5,4

Non déterminé

Van Cutsem [31]

Gemcitabine + Tipifarnib

344

?

6,4 NS

Non déterminé

Gemcitabine + placebo

344

?

6,1

Non déterminé

Heinemann [32]

Gemcitabine + CDDP

99

10,2 NS

7,6 p = 0,12

Non déterminé

Gemcitabine

96

8,1

6

Non déterminé

Rocha Lima [33]

Gemcitabine + CPT11

180

16,1p < 0,01

6,3 NS

Non déterminé

Gemcitabine

180

4,4

6,6

Non déterminé

Cheverton [34]

Exatecan

169

< 1

4,9

Gemcitabine

170

7,7

6,4 p = 0,028

Supérieur dans le bras gemcitabine

O’Reilly {35]

Gemcitabine + Exatecan

175

8,2 NS

6,7 NS

Égal dans les deux bras

Gemcitabine

174

7,1

6,2

Richards [36]

Gemcitabine + Pemetrexed

283

14,8 p = 0,04

6,2 NS

Évalué par le QLQ-C-30

Gemcitabine

282

7,1

6,3

Égal dans les deux bras

Louvet [37]

Gemcitabine + Oxaliplatine

157

26,8 p = 0,04

9 NS

Amélioration : 38,2 % p = 0,05

Gemcitabine

156

17,3

7,1

Amélioration : 26,9 %

Reni [38]

PEFG

54

40 p = 0,003

9 NS

Amélioration : 65 % p = 0,01

Gemcitabine

50

8,4

9

Amélioration : 25 %

Quelle chimiothérapie proposer en première ligne ?

Les monothérapies

En monothérapie, les taux de réponse objective sont constamment inférieurs à 20 %. Parmi les agents les plus anciens (ifosfamide, streptozotocine, épirubicine, adriamycine, mitomycine C, 5 Fu, cisplatine), les plus actifs et les moins toxiques semblent être le 5 Fu et le cisplatine. Pour le 5 Fu, les taux de RO varient entre 0 % et 16 %, avec des médianes de survie comprises entre 3 et 6 mois [10-13]. La modulation du 5 Fu par l’acide folinique et l’utilisation de schémas de perfusion continue ne semblent pas améliorer ces résultats (tableau 1) [14-16]. Les résultats obtenus avec les formes orales de 5 Fu (capécitabine, UFT) sont comparables [17-19]. Pour le cisplatine, un taux de RO de 17 % a été obtenu dans une étude portant sur 30 patients alors que cet agent avait été initialement considéré comme inefficace [20].

Parmi les nouveaux agents, la gemcitabine est celui dont le développement est le plus avancé, malgré des taux de RO modestes lors des essais de phase II, variant de 5 % à 11 % [21-23]. Cependant, l’amélioration des symptômes liés à la maladie (douleurs, anorexie, perte de poids, état général) chez les patients répondeurs dans les études de phase II a conduit à la réalisation d’un essai de phase III comparant un schéma hebdomadaire de gemcitabine 1 g/m2 en 30 minutes à un schéma de 5 Fu bolus hebdomadaire à faible dose, avec comme objectif principal le « bénéfice clinique », apprécié au moyen d’un score non validé reposant sur l’évaluation de la douleur, de la consommation d’antalgiques, de l’index de Karnofsky et du poids [12]. Un « bénéfice clinique » a été trouvé chez 23,8 % des patients traités par gemcitabine contre 4,8 % dans le bras 5 Fu (p = 0,0022), avec une discrète augmentation de la médiane de survie (5,65 mois vs 4 mois ; p = 0,0025). Dans le bras gemcitabine, le taux de RO évalué sur 56 patients était de 5,4 % avec un taux de survie à un an de 18 %. Sur la base de cet essai et d’une étude rétrospective de 3 023 patients traités par gemcitabine à titre compassionnel pour un cancer du pancréas qui a retrouvé des résultats comparables (bénéfice clinique : 18,4 %, taux de RO : 12 %, médiane de survie : 4,8 mois, taux de survie à un an : 15 %), la gemcitabine a obtenu son autorisation de mise sur le marché (AMM) en première ligne pour le traitement du cancer du pancréas localement avancé ou métastatique symptomatique et s’est imposée comme un traitement de référence [24]. Les essais de phase III publiés ultérieurement et comportant un bras gemcitabine en monothérapie ou associé à un placebo ont confirmé ces données (tableau 2) [25-38]. L’efficacité de cet agent semble par ailleurs pouvoir être optimisée par la modulation du débit de perfusion. Dans une étude de phase II randomisée comparant une dose de gemcitabine de 2 200 mg/m2 en 30 minutes administrée 3 semaines sur 4 à une dose de gemcitabine de 1 500 mg/m2 administrée avec la même périodicité mais avec un débit de perfusion de 10 mg/m2/minute, la médiane de survie (5 mois vs 8 mois ; p = 0,013) et la survie à un an (9 % vs 28,8 % ; p = 0,014) étaient significativement supérieures dans le bras avec débit de perfusion à dose fixe, mais au prix d’une toxicité plus importante, notamment sur le plan hématologique. L’étude pharmacocinétique menée conjointement a par ailleurs montré que la concentration intracellulaire du métabolite actif de la gemcitabine (gemcitabine triphosphate) était deux fois supérieure dans le bras avec débit de perfusion à dose fixe [39].

L’efficacité en monothérapie du raltitrexed et de l’oxaliplatine semble très limitée [13, 40]. Un taux de RO de 9 % et une médiane de survie de 5,2 mois ont été obtenus avec l’irinotécan dans une étude de phase II portant sur 32 patients avec une dose de 350 mg/m2 toutes les trois semaines [41]. Un taux de RO de 14 % a été obtenu avec le docétaxel à la posologie de 100 mg/m2 toutes les trois semaines dans une étude portant sur 40 patients et dans une seconde étude une réponse complète (RC) a été observée, avec une médiane de survie de 6,9 mois [42, 43]. Cependant, le facteur limitant de ce produit est sa toxicité (96 % de neutropénies grade 3-4 avec 9 % de neutropénies fébriles et 58 % d’asthénie dont 23 % de grade 3 dans l’étude de Rougier et al.) et avec une posologie moindre (60 mg/m2), aucune réponse n’a été observée [42, 44]. Parmi les agents en cours de développement, le pemetrexed, un nouvel anti-folate, le rubitécan et l’exatécan, deux inhibiteurs de la topo-isomérase I, ont montré des résultats encourageants dans des études de phase II, avec des résultats comparables à ceux obtenus avec la gemcitabine. Cependant, dans une étude de phase III comparant en monothérapie l’exatécan à la gemcitabine en première ligne de traitement, les résultats obtenus avec ce nouvel agent étaient inférieurs en termes de survie et de bénéfice clinique à ceux de la gemcitabine [34, 45].

Les polychimiothérapies

Depuis l’essai de Kovach et al. en 1974 qui semblait démontrer un bénéfice en terme de RO en faveur de l’association 5 Fu-BCNU, de multiples associations ont été testées dans des essais de phase II et III. Parmi tous les protocoles de première génération, seule l’association 5 Fu-cisplatine est aujourd’hui couramment utilisée.

Cinq études non contrôlées ont testé cette association, avec des schémas de perfusion continue ou de bolus pour le 5 Fu, associée à de l’hydroxyurée dans une étude [46-50]. Les taux de RO étaient d’environ 20 %, avec une médiane de survie de 8 mois et surtout un bénéfice clinique chez 40 à 50 % des patients. Ces résultats encourageants ont conduit à comparer cette association (FUP : 5 Fu 1 g/m2/j en perfusion continue sur 5 jours avec cisplatine 100 mg/m2 à J1 ou J2) au 5 Fu en monothérapie (5 Fu 500 mg/m2/j sur 5 jours) dans une étude de phase III où 207 patients ont été inclus [10]. Malgré l’inclusion de patients en bon état général (performance status grade 0 et 1 : 83 % et 86 % respectivement), un quart des patients dans chaque bras a reçu au plus un cycle de chimiothérapie et seulement 42 % dans le bras FU avec cisplatine et 31 % dans le bras 5 Fu plus de deux cycles. Le pourcentage de toxicité de grade 3-4 était significativement supérieur dans le bras FUP (48 % vs 20 % ; p < 0,001) avec 4 décès toxiques. Un bénéfice existait en faveur de l’association en termes de taux de RO (12 % vs 0 % ; p < 0,01) et de survie sans progression à un an (7 % vs 0 % ; p = 0,0001), mais non en terme de survie globale à un an (17 % vs 9 % ; p = 0,07). Les auteurs concluaient à une efficacité supérieure de l’association mais au prix d’une toxicité qui apparaissait comme un facteur limitant important (tableau 2). L’utilisation du schéma LV5FU2-CDDP a permis d’optimiser le bénéfice de cette association en obtenant des résultats comparables en termes de taux de RO, de survie et d’amélioration de la qualité de vie (29 %, 25 % et 50 % respectivement dans l’étude de Taïeb et al.) avec une toxicité moindre [51, 52]. Ce schéma est aujourd’hui un traitement de référence en France pour le cancer du pancréas localement avancé et/ou métastatique, même si sa supériorité par rapport au 5 Fu en monothérapie n’est pas clairement démontrée.

Actuellement, les associations en cours de développement utilisent la gemcitabine (tableau 2). La faisabilité de l’association gemcitabine-5 Fu avec une administration du 5 Fu en bolus ou en perfusion continue a été montrée par plusieurs essais de phase II, la toxicité limitante étant hématologique, notamment pour l’association gemcitabine-LV5FU2 (Folfugem) [53]. Un essai de phase III ayant inclus 327 patients a comparé un schéma classique de gemcitabine (gemcitabine 1 g/m2 en 30 minutes, 3 semaines sur 4) à ce même schéma associé à un bolus de 5 Fu (600 mg/m2, 3 semaines sur 4). Aucun bénéfice n’existait en faveur de l’association, sauf en terme de SSP (2,2 mois vs 3,4 mois ; p = 0,02) [29]. Les résultats obtenus avec des schémas de perfusion continue de 5 Fu, avec les formes orales de 5 Fu ou avec la gemcitabine administrée avec un débit de perfusion à dose fixe (1 500 mg/m2 avec un débit de perfusion de 10 mg/m2/minute) semblent comparables [18, 19, 54, 55]. L’association gemcitabine-cisplatine. a montré des résultats encourageants dans une étude de phase III randomisée limitée à 4 mois de traitement comparant un schéma hebdomadaire de gemcitabine (1 g/m2 en 30 minutes, 7 semaines sur 8, puis 3 semaines sur 4) avec ou sans cisplatine (25 mg/m2) avec une augmentation significative de la survie sans progression (2 mois vs 5 mois ; p = 0,048) qui était l’objectif principal de l’étude, au prix d’une toxicité acceptable. Cependant, le bénéfice clinique (49 % vs 53 %), le taux de contrôle tumoral (43 % vs 57 %) et la survie (5,0 mois vs 7,5 mois) étaient comparables dans les deux bras (28). Les résultats de l’étude de phase III, dont l’objectif principal était la survie, comparant cette association (gemcitabine 1 g/m2 + cisplatine 50 mg/m2 tous les 15 jours) à la gemcitabine en monothérapie (1 g/m2, 3 semaines sur 4) n’ont pas montré de bénéfice significatif en faveur du traitement combiné (RO : 10,2 % vs 8,1 % ; médiane de survie : 7,6 mois vs 6,0 mois) ; seule la survie sans progression était significativement plus longue (5,4 mois vs 2,8 mois ; p < 0,01). En revanche, les nausées et vomissements de grade 3-4 étaient significativement plus fréquents avec l’association (22,2 % vs 5,8 % ; p = 0,002) [32]. Les résultats de l’essai de phase III comparant la gemcitabine (1 g/m2 en 30 minutes, 7 semaines sur 8 puis 3 semaines sur 4) à une association gemcitabine-irinotécan (gemcitabine 1 g/m2 en 30 minutes et irinotécan 100 mg/m2, 2 semaines sur 3) n’ont pas montré de bénéfice significatif pour le traitement combiné (SSP : 3 mois vs 3,5 mois ; survie globale : 6,6 mois vs 6,3 mois ), sauf en terme de RO (4,4 % vs 16,1 % ; p < 0,001). Par ailleurs, cette association est apparue relativement toxique avec 37,6 % de neutropénies grade 3-4, 18,5 % de diarrhée grade 3-4 et 13,9 % de vomissements grade 3-4 [33]. Les résultats rapportés à l’Asco en 2004 pour les associations gemcitabine/pemetrexed et gemcitabine/exatécan, comparées à la gemcitabine en monothérapie n’ont montré également aucune supériorité pour les associations [35, 36].

Enfin, une étude de phase III a comparé la gemcitabine administrée selon le schéma de Burris et al. (12) à la gemcitabine avec un débit de perfusion à dose fixe associée à l’oxaliplatine toutes les deux semaines (GEMOX : gemcitabine 1 g/m2 en 100 minutes à J1 et oxaliplatine 100 mg/m2 en 2 heures à J2) [37]. Les résultats de cette association étaient significatifs en termes de taux de réponse (26,8 % vs 17,3 % ; p = 0,04), de SSP (5,8 mois vs 3,7 mois ; p = 0,03) et de bénéfice clinique (38,2 % vs 26,9 % ; p = 0,05). Cependant, ce bénéfice en terme d’efficacité, basé sur des évaluations non revues par un panel d’experts indépendants, ne se traduisait pas par un allongement significatif de la survie médiane (tableau 2) et de la survie à un an (34,7 % vs 27,8 %), même s’il existait une tendance en faveur de l’association ; seules les données de survie à 8 mois étaient significatives (56,5 % vs 45,3 % ; p = 0,048). L’analyse par sous-groupes (cancer localement avancé vs métastatique) ne faisait pas apparaître de bénéfice supplémentaire en faveur de l’association. Le gain de 2 mois en terme de survie médiane était obtenu au prix d’une toxicité notable toxicité grade 3-4 par patient : 52,2 % vs 39,7 % ; p = 0,03), significativement supérieure en termes de thrombopénie (14,0 % vs 3,2 % ; p = 0,0007), de vomissements (8,9 % vs 3,2 % ; p = 0,03) et de neuropathie (19,1 % vs 0,0 % ; p = 0,0001). Par ailleurs, l’utilisation de deux schémas d’administration différents pour la gemcitabine dans cet essai rend difficile l’évaluation du bénéfice réel apporté par l’oxaliplatine. Un essai américain en cours comparant les schémas GEMOX, gemcitabine standard et gemcitabine avec un débit de perfusion de 10 mg/m2/minute tentera de répondre à cette question.

Les autres associations évaluées dans des essais de phase II sont nombreuses : cisplatine + irinotécan, oxaliplatine + irinotécan, cisplatine + docétaxel, gemcitabine + docétaxel, avec des résultats jugés encourageants pour cette dernière association (RO : 16 % ; survie médiane : 7,1 mois) [56]. Des protocoles plus ambitieux, associant plusieurs agents cytotoxiques sont également en cours de développement, avec ou sans gemcitabine. Avec ces polychimiothérapies de nouvelle génération, un taux de contrôle de la maladie supérieur à 40 % et une médiane de survie de 9 à 10 mois semblent pouvoir être atteints, avec une toxicité acceptable (tableaux 2 et 3( Tableau 3 )) [57-62]. Un taux de réponse de 51 % chez 49 patients et une médiane de survie de 10 mois ont été obtenus avec une association gemcitabine-cisplatine-épirubicine-5 Fu, avec une toxicité très modérée (tableau 3) (62). Les résultats prometteurs de cet essai de phase II ont été confirmés par un essai de phase III, qui a comparé ce schéma à la gemcitabine en monothérapie (tableau 2) [38]. La survie sans progression à 4 mois, objectif principal de l’étude (62 % vs 28 % ; p = 0,003), la médiane du temps à progression (5,3 mois vs 3,3 mois ; p = 0,003), le taux de RO (40,0 % vs 8,4 % ; p = 0,003) et le bénéfice clinique évalué chez 43 patients (65 % vs 25 % ; p = 0,01) étaient en faveur du bras polychimiothérapie, avec une toxicité acceptable, significativement supérieure dans ce bras uniquement pour la neutropénie (43 % vs 19 %) et la thrombopénie (29 % vs 2 %). Cependant, même si la polychimiothérapie apparaissait comme un facteur pronostique indépendant en analyse multivariée, ce protocole ne peut être considéré comme un nouveau standard eu égard au faible nombre de malade inclus, à l’objectif principal retenu et aux données de survie (survie à un an : 38,5 % vs 21,3 % ; p = 0,05 ; survie médiane : 9 mois dans les deux bras).

Les thérapies ciblées dirigées contre l’epidermal growth factor receptor (EGFR) et le vascular endothelial growth factor (VEGF), en association avec la gemcitabine sont actuellement en cours d’évaluation dans des essais de phase III. Dans les essais de phase II, ces associations (gemcitabine-cetuximab, gemcitabine-bevacizumab) ont montré des résultats prometteurs, supérieurs à ceux attendus avec la gemcitabine en monothérapie, avec des taux de réponse de 10 % à 20 %, des taux de stabilisation de la maladie de 50 % environ et des taux de survie à un an de 30 % [63, 64]. Cependant, la place que prendront ces nouveaux agents dans l’avenir reste indéterminée, les premiers essais ayant tous été négatifs [25-27, 31].
Tableau 3 Polychimiothérapie de nouvelle génération dans l’ADK du pancréas localement avancé et/ou métastatique.

Essai

Protocole*

N

% RO

ST (%)

  • Survie médiane
  • (mois)


% Toxicité grade 3-4

Bénéfice clinique (critères variables)

Conroy [57]

FOLFIRINOX

47

22

42

9,5

/ cycle :NE:18 ; NF:0.06 ; NV:5 ; Dia:3

?

Garnier [58]

FOLFUGEMOX

30

29

?

8

/ cycle : NE:28 ; NF:5 ; NV:7

39 %

Bruckner [58,60]

G-FLIP

34

23

20

10,3

/ patients : NE:38 ; NF:0 ; NV:? ; Dia:?

?

Kozuch [61]

GFP

49

16

28

10,6

/ patients : NE:30 ; NF:2 ; NV:? ; Dia:?

?

Reni [62]

PEF-G

49

51

28

10

/ patients : NE:85 ; NF:0 ; NV:6 ; Dia:6

78 % pour 28 patients

En pratique

En première ligne de traitement, compte tenu des résultats obtenus avec le 5 Fu en monothérapie et en association avec le cisplatine et des données dont on dispose actuellement pour les associations à base de gemcitabine (tableau 2), deux options sont envisageables : gemcitabine en monothérapie ou association 5 Fu-cisplatine administrée selon les schémas LV5FU2-cisplatine ou LV5FU2 simplifié-cisplatine, du fait de leur meilleure tolérance. Aucune donnée de la littérature ne permet de trancher entre ces deux options mais chez les patients pour lesquels la possibilité d’une deuxième de ligne de traitement semble réduite (patient âgé, altération importante de l’état général), la gemcitabine en monothérapie semble être une option raisonnable compte tenu de son profil de toxicité (pour 2 410 patients traités, arrêt de la chimiothérapie pour toxicité dans moins de 5 % des cas) [24]. Chez les patients en bon état général, les associations à base de gemcitabine et notamment l’association gemcitabine-oxaliplatine, eu égard à sa maniabilité et à sa faible toxicité, ont-elles une place actuellement en dehors d’essais thérapeutiques au vu des résultats publiés et du surcoût entraîné par l’adjonction d’une deuxième drogue ? La question reste ouverte pour certains.

Faut-il proposer plus d’une ligne de chimiothérapie ?

Aucune donnée de la littérature ne permet de l’affirmer avec certitude. Cependant, l’expérience pratique quotidienne et les données issues de séries rétrospectives et d’études de phase II et III suggèrent la faisabilité et une activité potentielle de la chimiothérapie en deuxième ligne chez des patients avec un état général conservé. Ainsi dans l’étude de Louvet et al., plus d’un patient sur deux dans chaque bras a reçu une deuxième ligne de traitement, ce qui explique sans doute en partie la médiane de survie élevée dans le bras gemcitabine en monothérapie (tableau 2) [37]. Dans l’étude rétrospective de 3 023 patients traités par gemcitabine à titre compassionnel, l’antécédent de chimiothérapie n’était pas un facteur pronostique. La médiane de survie des patients ayant déjà reçu une ou plusieurs lignes de chimiothérapie (937 patients) était significativement plus courte (4,4 mois vs 5,1 mois ; p < 0,05) mais le taux de RO (10 % vs 13 %), la médiane de survie sans progression (2,6 mois vs 2,8 mois) et surtout le pourcentage de patients pour lesquels il existait un bénéfice clinique (17 % vs 20 %) n’étaient pas significativement différents [24]. De même, dans une étude de phase II, un taux de RO de 10,5 %, un taux de stabilisation de la maladie de 29,8 % et une médiane de survie de 3,9 mois ont été rapportés chez 57 patients réfractaires au 5 Fu et traités en deuxième ligne par gemcitabine. Dans cet essai, 27 % des patients avaient un bénéfice clinique au cours du traitement dont la durée médiane était de 14 semaines [23]. Des résultats comparables ont été rapportés chez des patients réfractaires à la gemcitabine avec le paclitaxel, avec une association raltitrexed-irinotécan ou avec des polychimiothérapies de nouvelle génération [59-61, 65, 66].

Cependant, dans la seule étude de phase III qui ait comparé une chimiothérapie (rubitécan en monothérapie) à des soins de confort chez des patients en échappement thérapeutique, il n’existait pas de gain de survie dans le groupe traité (survie médiane : 108 jours vs 94 jours ; p = 0,626), même si la survie sans progression et le taux de contrôle de la maladie étaient en faveur du traitement [67]. En pratique, la réalisation d’une deuxième ou d’une troisième ligne de chimiothérapie ne doit être envisagée que chez des patients en bon état général et, dans l’optique d’une stratégie comportant plusieurs lignes de chimiothérapie, il semble logique de débuter par le ou les protocoles potentiellement les plus toxiques. Les futurs essais de stratégie thérapeutique devraient apporter dans un avenir proche des réponses à ces questions.

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