ARTICLE
Auteur(s) : Marie-José Ramond
Fédération d’hépato-gastroentérologie, Hôpital Beaujon, 100,
avenue du Général-Leclerc, 92110 Clichy
Depuis une dizaine d’années, quelques études épidémiologiques ont
montré que la consommation de tabac favorisait certaines maladies
hépatobiliaires. Etant donné le lien épidémiologique fort existant
entre la consommation de tabac et celle d’alcool, le rôle du tabac
ne peut être étudié que dans des études multivariées tenant compte
de la consommation d’alcool. Cela explique probablement le fait que
l’effet du tabac ait pu être masqué aux yeux des cliniciens par
celui de l’alcool et qu’il ait fallu attendre l’amélioration des
outils statistiques pour pouvoir étudier cette relation.
Tabac et maladies chroniques du foie
Cirrhose alcoolique
Cinq études épidémiologiques ont recherché une relation entre
tabac et cirrhose alcoolique.
Dans une étude cas-témoins, menée en France entre 1975 et 1987,
103 hommes atteints de cirrhose alcoolique, 145 atteints de
pancréatite chronique et 264 témoins (subissant un examen
systématique proposé par la CPAM) ont été inclus. Il existait une
relation significative entre la consommation de tabac et la
cirrhose alcoolique, mais elle disparaissait lorsque la
consommation d’alcool était prise en compte [1].
Dans une autre étude cas-témoins menée en Italie, 115 malades
hospitalisés atteints de cirrhose étaient comparés à
167 témoins hospitalisés pour des affections non liées à une
hépatite virale, à la consommation de tabac ou d’alcool et sans
maladie chronique ayant pu leur faire modifier leur régime
alimentaire ou leur mode de vie. Il existait une relation
effet-dose significative pour la consommation de tabac en analyse
univariée, mais cette relation n’était plus significative dans une
analyse multivariée tenant compte de la consommation d’alcool
[2].
Dans une étude de cohorte menée aux États-Unis,
128 934 adultes ont été suivis entre 1978 et 1985 :
59 ont été hospitalisés pour cirrhose alcoolique (et 30 pour
cirrhose non alcoolique), 40 sont décédés de cirrhose alcoolique
(et 32 de cirrhose non alcoolique). La consommation de tabac était
liée au risque d’hospitalisation pour cirrhose alcoolique,
indépendamment des autres facteurs étudiés (âge, sexe, race, niveau
d’éducation, indice de masse corporelle, statut marital,
antécédents gastriques, consommation d’alcool, de thé, de café). La
consommation de tabac était également liée au risque de décès par
cirrhose alcoolique, avec une risque relatif de 3,3 (versus
1,3 pour la cirrhose non alcoolique) [3].
Dans une étude de cohorte de 34 439 médecins
britanniques de sexe masculin, la mortalité par cirrhose était
5 fois plus élevée chez les fumeurs que chez les non fumeurs
et, dans le groupe des fumeurs, 5 fois plus élevée chez les
« gros » fumeurs que chez les « petits »
fumeurs ; cependant, la consommation d’alcool n’était pas
étudiée [4].
Dans une étude de cohorte de 122 malades hospitalisés pour
cirrhose alcoolique, la mortalité à 5 ans était
significativement plus élevée chez les fumeurs et anciens fumeurs
que chez les non fumeurs (risque relatif ou RR = 2,
p = 0,01), indépendamment des autres facteurs étudiés
(stade de Child-Pugh, hémorragie digestive, présence de marqueurs
des virus de l’hépatite B ou C, hépatite alcoolique, consommation
d’alcool) [5].
Au total, les deux seules études de cohorte ayant pris en compte
la consommation d’alcool ont démontré que la consommation de tabac,
indépendamment de la consommation d’alcool, augmente à la fois le
risque de survenue d’une cirrhose chez un consommateur d’alcool et
la mortalité chez les malades atteints de cirrhose alcoolique.
Cette relation n’a pas été retrouvée dans deux études cas-témoins,
peut-être du fait d’une sélection inadéquate des témoins.
Maladies virales
Une cohorte de 1 506 hommes porteurs chroniques de
l’antigène HBs, dont 89 étaient atteints de cirrhose, a été
suivie par Yu et al. pendant 7 ans en moyenne [6]. Le
risque de cirrhose était significativement plus élevé chez les
fumeurs (de plus de 20 cigarettes par jour) que chez les non
fumeurs (RR = 2,13, p = 0,009), indépendamment
des autres facteurs étudiés (âge, présence de l’antigène HBs,
séroconversion HBs, augmentation des transaminases, consommation
d’alcool, groupe sanguin). Le risque relatif était encore plus
élevé, égal à 9,3 dans le sous-groupe des buveurs, alors qu’il
n’était que de 1,85 dans le sous-groupe de non buveurs, ce qui
suggère un effet synergique du tabac et de l’alcool sur le risque
de cirrhose chez les porteurs chroniques de l’antigène HBs. De
même, un effet synergique de la consommation de tabac et de
l’activité de l’hépatite (élévation des transaminases, présence de
l’antigène HBc sur les biopsies) était suggéré dans cette étude. Un
effet éventuel du tabac sur le carcinome hépatocellulaire ne
pouvait être étudié du fait d’effectifs trop faibles.
Deux études récentes ont recherché un lien entre la consommation
de tabac et les lésions histologiques de l’hépatite chronique C.
Respectivement, 310 et 244 malades atteints d’hépatite
chronique C, n’ayant jamais reçu de traitement antiviral, ont été
inclus [7, 8]. Dans ces deux études, il existait une relation
significative entre la consommation de tabac et l’activité
histologique, indépendamment des autres facteurs étudiés (âge,
sexe, consommation d’alcool, mode de contamination). L’importance
de la fibrose était liée de façon significative à l’activité dans
les deux études. Le tabac pourrait agir sur la fibrose par
l’intermédiaire de son effet sur l’activité, ce qui peut expliquer
son lien à la fibrose lorsque l’activité n’est pas incluse dans
l’analyse multivariée [7] et non lorsque l’activité est incluse
dans l’analyse multivariée [8].
Cancer du foie
À notre connaissance, seules deux études ont recherché un lien
entre consommation de tabac et cancer du foie.
Dans une étude rétrospective d’un million de décès en Chine, le
risque de décès par cancer du foie était de 1,22 chez les
fumeurs par rapport aux non fumeurs (ce risque étant de 2 à 4 pour
le cancer du poumon) [9].
Dans une étude cas-témoin, 104 hommes atteints de carcinome
hépatocellulaire et de maladie chronique du foie d’origine virale
et 104 hommes atteints de la même maladie chronique sans
carcinome ont été inclus. Le risque de survenue d’un carcinome
hépatocellulaire était plus élevé chez les fumeurs non ou anciens
consommateurs d’alcool (odds ratio = 15,4) et
encore plus chez les fumeurs consommant de l’alcool (odds
ratio = 17,9) [10].
Le tabac semble donc augmenter le risque de survenue d’un
carcinome hépatocellulaire en cas de maladie chronique du foie
d’origine virale, avec un effet synergique du tabac et de
l’alcool.
Cirrhose biliaire primitive
Dans une étude cas-témoins, un lien « inattendu » a
été trouvé entre consommation de tabac et cirrhose biliaire
primitive [11]. Cent cas de cirrhose biliaire primitive
diagnostiquée entre 1993 et 1995 ont été comparés à
233 témoins appariés pour l’âge et le sexe. Les fumeurs
étaient significativement plus nombreux dans le groupe cirrhose
biliaire primitive (76 % versus 57 %, odds
ratio = 2,4). Le lien était encore plus fort dans le
sous-groupe ayant fumé pendant plus de 20 ans : 64 %
de fumeurs dans le groupe cirrhose biliaire primitive versus
35 % dans le groupe témoin (odds
ratio = 3,5). Il n’existait pas de relation
significative avec la consommation d’alcool : 88 % des
patients du groupe cirrhose biliaire primitive versus
83 % des témoins consommaient de l’alcool, 23 % des
patients du groupe cirrhose biliaire primitive versus
19 % des témoins consommaient plus de 7 verres par
semaine.
Hyperplasie nodulaire focale
Dans une étude italienne récente, 28 malades ayant une
hyperplasie nodulaire focale ont été comparés à 115 témoins
hospitalisés pour une maladie aiguë non hépatique et non cancéreuse
[12]. Le risque était plus élevé chez les anciens fumeurs (odds
ratio = 1,9), chez les fumeurs actuels (3,5) et il
augmentait avec la consommation (8 chez les fumeurs d’au moins
20 cigarettes par jour). Il n’existait pas de relation
significative avec la consommation d’alcool.
Cholangite sclérosante
Deux études ont montré que la consommation de tabac était
inversement corrélée au risque de cholangite sclérosante primitive,
y compris chez les malades n’ayant pas de maladie intestinale [13,
14].
Par contre, le tabac augmentait le risque de survenue d’un
cholangiocarcinome sur cholangite sclérosante. Vingt malades
atteints de cholangite sclérosante compliquée d’un cancer
(17 cholangiocarcinomes, 2 hépatocarcinomes et
1 cancer vésiculaire) ont été comparés à 20 malades
atteints de cholangite sclérosante évoluée sans cancer, appariés
pour l’âge et le sexe. Le nombre de fumeurs ou anciens fumeurs
était significativement plus élevé dans le groupe atteint de cancer
(p < 0,0004) [15].
Lithiase biliaire
Plus d’une vingtaine d’études ont recherché un lien entre
consommation de tabac et lithiase biliaire, symptomatique ou non
(tableau 1) [16]. La plupart d’entre
elles ont démontré l’existence d’un lien statistique faible mais
significatif. D’autres ont été négatives et deux études ont même
montré un effet contraire (diminution du risque de lithiase chez
les fumeurs).
Tableau 1. Études tabac et lithiase
biliaire. D’après Bergquist et al. [16]
| Études |
Pays |
Type d’étude |
Nombre de sujets |
A/C |
Odds ratio (IC) |
Facteurs pris en compte
|
| Études de
cohorte |
| 1 [16] |
UK |
Contraception orale |
17 000 |
C |
1,63 (p < 0,004) |
Age, parité, IMC, CO, niveau
social |
| 2 [16] |
Hawaïi |
Hommes américains
japonais |
7 831 |
C |
1,6 (1,2-2) |
Age, IMC,alcool, ration
calorique,activité physique |
| 3 [16] |
USA |
Infirmières US |
90 300 |
C |
1,5 (1,2-1,9) |
Age, IMC, variation de poids,
alcool, parité (si > 35 cigarettes/j), ration
calorique |
| 4 [16] |
UK |
Contraception orale |
23 000 |
C |
1,19 (1,06-1,34) |
Age, parité, CO, niveau social |
| 5 [16] |
Italie |
Population |
2 472 |
A |
2,15 (1,3-3,5) |
Age, sexe, IMC, variation de poids,
alcool, régime |
| 6 [16] |
USA |
Hommes, cohorte rétrospective |
16 785 |
C |
1,52 (1,03-2,24) |
Age, IMC, activité physique, alcool,
café, thé, HTA, diabète |
| 7 [16] |
USA |
Hommes, profession de santé |
42 882 |
C |
1,4 (1,14-1,72) |
Age, IMC, activité physique, alcool,
régime |
| Études
longitudinales |
| 8 [16] |
USA |
Jumelles |
868 |
C |
1,8 (1-3,3) |
Age, IMC, cholestérol, alcool,
CO/œstrogènes |
| 9 [16] |
USA |
Population générale |
2 990 |
C |
1,07 (0,6-2,0) 2,1 (0,8-5,4)
hommes |
Age, cholestérol, triglycérides,
alcool, diabète, HTA |
| 10 [16] |
Italie |
Population générale |
2 320 |
A |
Pas d’association |
Age, sexe, IMC, activité physique,
parité, alcool, régime, diabète |
| 11 [16] |
Danemark |
Population générale |
4 581 |
A |
3,01 hommes
1,24 femmes |
Age, IMC, régime, activité physique,
diabète, café |
| 12 [16] |
Japon |
Hommes défense civile |
2 739 |
A |
1,7 (0,9-3,3) |
Age, IMC, alcool |
| 13 [16] |
Espagne |
Population générale |
530 |
A |
1,49 (1,1-2,0) |
Age, sexe, IMC, alcool, cholestérol,
médicaments hypolipémiants |
| 14 [16] |
Italie |
Population générale |
29 584 |
A |
Pas d’association |
Age, sexe, IMC, bilan lipidique,
éducation, travail, régime, CO |
| 15 [16] |
Allemagne |
Donneurs de sang |
1 116 |
A |
1,38 (0,8-2,3) |
Age |
| 16 [16] |
USA |
Population générale |
14 000 |
A |
1,1 (1,0-1,2)
femmes seulement |
Age, sexe, origine ethnique, IMC,
alcool, diabète, cholestérol, parité, activité physique |
| Études
cas-témoins |
| 17 [16] |
Grèce |
Cas-témoins |
84 cas 171 témoins |
C |
0,5 (0,2-0,9) |
Age, régime, alcool (femmes
seulement) |
| 18 [16] |
Royaume Uni |
Cas-témoins |
247 cas 247 témoins |
C |
0,4 (0,2-0,7) |
Age, sexe, poids |
| 19 [16] |
Italie |
Cas-témoins |
195 cas
1 122 témoins |
C |
1,1 (0,8-1,7) |
Age, sexe, IMC, alcool |
| 20 [16] |
Australie |
Cas-témoins |
252 cas 233 témoins |
C |
|
Age, IMC, alcool, parité, CO |
A : lithiase asymptomatique ou symptomatique ; C :
lithiase symptomatique ; IC : intervalle de
confiance ; IMC : indice de masse corporelle ;
CO : contraception orale
Stéatofibrose non alcoolique (NASH)
Plusieurs études ont montré que les fumeurs avaient une
résistance à l’insuline, un taux bas de HDL-cholestérol et une
intolérance lipidique (augmentation du taux post-prandial des
triglycérides) par rapport aux non fumeurs [17-19]. Ces anomalies
pourraient en partie expliquer les effets cardiovasculaires du
tabac mais laissent également supposer un effet possible sur le
foie en favorisant des lésions de type NASH.
Mécanismes d’action et études expérimentales
La fumée de cigarette contient des milliers de molécules
chimiques différentes, y compris des agents oxydants menant à la
formation de radicaux libres hautement réactifs, ayant des effets
cytotoxiques, génotoxiques et cancérigènes. Ce très grand nombre de
molécules complique beaucoup les études expérimentales et, selon
les études, la nicotine, la fumée de cigarette ou des extraits
aqueux de tabac ont été utilisés. Les extraits aqueux de tabac
peuvent contenir des quantités importantes de lipopolysaccharides
(LPS) [20]. La diffusion systémique des produits toxiques inhalés a
été prouvée par la détection de carcinogènes (et de leurs
métabolites) liés au tabac dans différents fluides corporels et par
la présence dans de nombreux tissus des adduits formés par leurs
métabolites réactifs avec les macromolécules (protéines et ADN)
[21].
Les effets du tabac ont été étudiés dans de très nombreux tissus,
principalement poumons, bronches, muqueuses buccale, nasale,
laryngée, vessie, cellules sanguines. Les études portant sur le
foie sont encore peu nombreuses (tableau
2).
Tableau 2. Mécanismes de la toxicité du tabac
| Diffusion systémique des produits inhalés,
avec |
| 1) Augmentation des espèces réactives de
l’oxygène |
| – stress oxydant |
| – peroxydation lipidique |
| 2) Altérations des macromolécules :
protéines et ADN |
| – lésions oxydatives |
| – formation d’adduits avec les
métabolites réactifs du tabac |
| 3) Modifications de nombreuses cytokines |
| TNFα, TGFβ1, IL1β, IL4, IL6, IL8, IL10, IL12,
IFNγ, etc |
Études histologiques expérimentales sur le foie
L’hépatotoxicité de la nicotine a été étudiée histologiquement
chez le rat par une équipe chinoise. La nicotine administrée dans
l’eau de boisson pendant 10 jours à des doses proches de
celles induites par un tabagisme chronique (108 µmol/l)
provoquait des lésions de stéatose, nécrose focale ou confluente et
des anomalies cellulaires (cytoplasme « foncé »,
diminution de taille du noyau avec condensation de la chromatine).
Un « pré-traitement » par la nicotine aggravait aussi les
lésions histologiques induites par le CCl4 [22].
Stress oxydant et peroxydation lipidique
La peroxydation lipidique témoigne d’un stress oxydant dû à des
radicaux libres ou espèces réactives de l’oxygène (ERO)
(superoxyde, peroxyde d’hydrogène, hydroxyle). Ces radicaux libres
sont éliminés par plusieurs enzymes dont la superoxyde dismutase,
la glutathion peroxydase et la glutathion S-transférase. Il existe
divers agents anti-oxydants : glutathion, vitamines C et E,
N-acétyl cystéine, etc. Chez l’homme, une diminution du taux
plasmatique de vitamine C (avec un excès de la forme oxydée de la
vitamine C) a été démontrée chez les fumeurs, témoignant d’un
stress oxydant [23]. Une autre étude a montré qu’il existait une
diminution de l’activité plasmatique de la glutathion peroxydase et
de la glutathion S-transférase chez les fumeurs, témoignant aussi
d’un stress oxydant [24]. Dans des lymphocytes humains circulants,
une augmentation de la peroxydation lipidique membranaire a été
démontrée chez les fumeurs ; elle était corrélée à une
altération du fonctionnement de la chaîne respiratoire
mitochondriale qui pourrait aussi contribuer à la formation
d’espèces réactives de l’oxygène [25].
De nombreuses autres études expérimentales ont démontré
l’existence d’un stress oxydant induit par le tabac dans différents
organes ; seules, quelques études ont porté sur le foie. Dans
une étude, l’administration d’un extrait aqueux de tabac à des rats
entraînait une augmentation de la peroxydation lipidique hépatique,
mitochondriale et microsomale, avec une augmentation de l’excrétion
urinaire des métabolites de la peroxydation (malondialdéhyde,
formaldéhyde, acétaldéhyde et acétone) qui était maximale entre 12
et 24 heures après le traitement [26].
Dans le foie de rats albinos exposés à la fumée de cigarette
30 minutes par jour pendant 30 jours, il existait une
augmentation de la peroxydation lipidique (formation de
malondialdéhyde), avec une augmentation de l’activité d’enzymes
anti-oxydants (glutathion peroxydase et S-transférase, superoxyde
dismutase) et une diminution des taux de glutathion [27].
Dans une autre étude chez le rat, publiée seulement sous forme
résumée, l’administration intrapéritonéale de nicotine entraînait
une augmentation de malondialdéhyde dans le foie, avec une
diminution de la concentration de glutathion et de l’activité de la
glutathion-peroxydase. Ces effets étaient équivalents à ceux de
l’administration d’alcool et l’administration simultanée de tabac
et d’alcool augmentait significativement les anomalies, ce qui est
en faveur d’un effet synergique [28].
Une augmentation de la peroxydation lipidique avec diminution des
taux hépatiques de vitamine E a également été démontrée dans le
foie de souris exposées à la fumée de cigarette (60 minutes
par jour, 5 jours par semaine pendant 16 semaines)
[29].
Altérations des macromolécules (protéines et ADN) et
formation d’adduits
Il a été démontré dans de nombreux tissus que le tabac entraîne
des altérations des macromolécules (protéines et ADN) :
lésions oxydatives et formation d’adduits avec des métabolites
réactifs du tabac [21].
Des lésions oxydatives de protéines plasmatiques humaines incubées
avec de l’extrait aqueux de fumée de cigarettes ont été mises en
évidence ; elles étaient presque totalement prévenues si de la
vitamine C (100 µM) était ajoutée dans le milieu [30]. Les
mêmes auteurs ont démontré que, chez le cobaye recevant de
l’extrait aqueux de fumée de cigarettes, il existait une oxydation
des protéines microsomales (de foie, cœur, poumons) suivie d’une
dégradation de ces protéines par les protéases présentes dans les
microsomes. L’administration de vitamine C prévenait l’oxydation
des protéines et leur dégradation ultérieure [31]. Ces études
démontrent que la fumée de cigarette contient des oxydants stables,
solubles dans l’eau, susceptibles d’avoir une diffusion
systémique.
Dans une étude, des altérations de l’ADN nucléaire hépatique
(cassures de l’ADN simple brin) étaient mises en évidence après
administration d’extrait aqueux de tabac à des rats [26].
Des adduits formés avec l’ADN mitochondrial (et à un moindre degré
avec l’ADN nucléaire) étaient détectés dans le foie de rats exposés
à la fumée de cigarettes ; la concentration des adduits formés
avec l’ADN mitochondrial était significativement diminuée par
l’administration de N-acétyl cystéine [32].
Dans une autre étude, la carcinogenèse chimiquement induite dans
le foie de rat par une amine aromatique hétérocyclique était
significativement augmentée par l’exposition à la fumée de
cigarette, avec augmentation du nombre de foyers de cellules
anormales (apparition de la forme placentaire de la glutathion
S-transférase) [33].
Cytokines
De nombreuses études ont montré que le tabac ou certains de ses
composants modifiaient la production de diverses cytokines pro et
anti-inflammatoires, pouvant expliquer les effets inflammatoires,
toxiques ou immunosuppresseurs. Les études ont porté
essentiellement sur les macrophages alvéolaires ou circulants, les
cellules épithéliales bronchiques ou des cellules endothéliales.
Les résultats étaient complexes, pouvant démontrer une augmentation
ou une diminution des cytokines selon les conditions
expérimentales. Un effet du tabac a été démontré sur la production
de TNFα, TGFβ1, IL1β, IL4, IL6, IL8, IL10, IL12, IFNγ.
La production de cytokines (IL1β et TGFβ) par les cellules
mononucléées du sang périphérique était plus élevée chez les
fumeurs que chez les non fumeurs [34].
Le NKK (nicotine-derived
N-nitrosamine,4-(methylnitrosamino)-1-(3-pyridyl)-1-butanone)
est un des plus puissants et abondants carcinogènes présents dans
la fumée de cigarette. Après activation par des macrophages humains
de la lignée U937, il induisait la libération de TNF, mais inhibait
la synthèse d’IL10. Il existait aussi une diminution du taux d’IL6
et d’autres cytokines (granulocyte/macrophage-colony-stimulating
factor ou GM-CSF et macrophage chemotactic protein 1)
[35].
L’étude des macrophages alvéolaires prélevés par lavage
broncho-alvéolaire pendant l’anesthésie et la chirurgie chez
l’homme a montré que l’élévation de plusieurs cytokines pro et
anti-inflammatoires (TNFα, IFNγ, IL1β, IL4, IL10) et la diminution
des fonctions antimicrobiennes des macrophages étaient 2 à
5 fois plus importantes chez les fumeurs que chez les non
fumeurs [36].
La fumée de cigarette condensée entraînait une diminution de la
production de TNFα et d’IL6 induite par une infection bactérienne
dans une lignée de macrophages alvéolaires murins et une
augmentation de la multiplication bactérienne dans les macrophages
(Legionella pneumophila) [37].
La production d’IL12 par des macrophages spléniques ou péritonéaux
était diminuée ou augmentée par un extrait aqueux de tabac selon
que les macrophages étaient stimulés par des lipopolysaccharides
(LPS) ou par l’IFNγ [38].
Un extrait aqueux de fumée de cigarette entraînait une activation
des macrophages et une augmentation de la production d’une molécule
d’adhésion (sICAM1) par des cellules endothéliales humaines de
veine ombilicale en culture, probablement secondaire à une
libération de TNFα par les macrophages activés [39]. Différents
extraits aqueux de tabac, contenant des quantités variables de LPS
entraînaient l’expression d’une molécule d’adhésion
(E-selectin) et une production d’IL8 et de monocyte
chemoattractant protein-1 par des cellules endothéliales
humaines de veine ombilicale en culture [20].
La fumée de cigarette entraînait une production de TGFα, une
activation de l’epidermal growth factor et une sécrétion
d’IL8 par des cellules épithéliales bronchiques [40]. Dans les
cellules épithéliales des bronchioles distales prélevées en
endoscopie, il existait une augmentation de la production d’IL1β et
de sICAM1 chez les fumeurs atteints de broncho-pneumopathie
obstructive [41] et, dans une autre étude, de l’expression de l’IL8
et de l’ICAM1 chez les fumeurs [42].
Chez des souris exposées à la fumée de cigarettes 120 minutes
par jour, 5 jours par semaine pendant 16 semaines, il
existait une augmentation significative de la production splénique
de plusieurs cytokines (IL6, TNFα et IL1β) [29]. Dans une autre
étude chez la souris, l’exposition à la fumée de cigarettes
entraînait une augmentation de la concentration d’IL1β, IL4 et
d’IFNγ dans le liquide de lavage bronchoalvéolaire, ainsi que des
altérations fonctionnelles respiratoires et une peroxydation
lipidique hépatique [43]. Dans un modèle de sida chez la souris,
l’exposition à la fumée de cigarettes aggravait des anomalies déjà
induites par l’infection virale : inhibition de la
prolifération des cellules T, augmentation des taux de TNFα et
d’IL6, augmentation de la peroxydation lipidique hépatique
[44].
Comparaison avec les effets hépatotoxiques de
l’alcool
Il est remarquable de constater que nombre des effets toxiques
du tabac sont identiques à ceux induits par l’alcool : stress
oxydant avec formation d’ERO responsables d’une peroxydation
lipidique, d’une altération des macromolécules, effets sur diverses
cytokines et même présence de LPS dans la fumée de cigarette. Des
altérations mitochondriales avec lésions de l’ADN mitochondrial
(bases oxydées, cassures), oxydation des protéines de la chaîne
respiratoire et peroxydation lipidique de la membrane interne
induites par l’alcool pourraient être responsables d’une stéatose
microvésiculaire et de lésions hépatocytaires menant à la mort
cellulaire [45] ; or des altérations mitochondriales de même
nature ont été rapportées avec le tabac. La peroxydation lipidique
peut contribuer à la mort hépatocytaire, directement ou en formant
du malondialdéhyde et du 4-hydroxynonénal ; ces deux aldéhydes
réactifs peuvent être directement toxiques ou générer une réaction
immunitaire en se fixant sur les protéines hépatiques. Une
formation accrue d’ERO augmente la synthèse de cytokines (TNFα et
IL8) par les cellules de Kpffer et les hépatocytes et ouvre les
pores de transition de perméabilité mitochondriale qui sont
impliqués dans l’apoptose et la nécrose ; inversement les ERO
induisent NFκB qui protège l’hépatocyte de l’apoptose. Les
endotoxines (LPS) d’origine intestinale ont un rôle essentiel dans
la genèse des maladies alcooliques du foie, notamment en entraînant
une hyperproduction de cytokines par les cellules de Kpffer [46].
Le TNFα, l’IL6 et l’IL8 ont un rôle majeur dans l’hépatite
alcoolique [46] et leur sécrétion est augmentée par le tabac dans
différentes conditions expérimentales. Parmi les différentes
cytokines dont la production est modifiée par le tabac, le TNFα et
le TGFβ ont un rôle prouvé dans la destruction hépatocytaire
(apoptose notamment), l’IL8 est essentielle dans le recrutement de
polynucléaires neutrophiles responsables de la destruction
hépatocytaire et l’IL10 a un rôle dans la fibrogenèse hépatique
(par une action sur les cellules étoilées).
Toutes ces constatations rendent tout à fait plausible l’hypothèse
d’une synergie entre les effets hépatotoxiques de l’alcool et du
tabac, comme cela a été suggéré dans des études épidémiologiques et
expérimentales.
Conclusion
Plusieurs études épidémiologiques montrent que la consommation
de tabac pourrait être un co-facteur important dans un certain
nombre de maladies hépatiques. La diffusion systémique des produits
inhalés est prouvée dans de nombreuses études et des modifications
métaboliques dans le foie ont été mises en évidence comme dans de
nombreux autres organes. Les anomalies décrites, stress oxydant,
peroxydation lipidique, altérations des protéines et de l’ADN
nucléaire et mitochondrial, modification des cytokines, sont
souvent les mêmes que celles rapportées avec l’alcool, ce qui rend
plausibles, à la fois, une toxicité hépatique du tabac et un effet
synergique avec l’alcool.
Remerciements. L’auteur remercie les docteurs D.
Pessayre et F. Pessione pour leur aide et leurs critiques.
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En résumé
• Il est bien démontré que, lors de la consommation de
tabac, il existe une diffusion systémique des produits inhalés.
• Ces molécules pourraient expliquer les effets sur le foie
du tabac.
• La survenue et la mortalité par cirrhose alcoolique
augmente chez les fumeurs.
• Le cancer du foie est plus fréquent chez les fumeurs Ag
HBs +.
• L’activité de l’hépatite C augmente chez les fumeurs.
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