ARTICLE
Auteur(s) : Frédéric Prat
Hôpital de Bicêtre, Service maladies du foie et de l'appareil
digestif, 78 rue du Général-Leclerc, 94275 Le Kremlin-Bicêtre
L'hémorragie digestive haute demeure au premier plan des urgences
digestives. Son incidence, d'après des données épidémiologiques de
1996, était estimée en France à 143 cas pour
100 000 habitants et par an, dont près de 40 %
étaient d'origine ulcéreuse [1]. Au cours de la décennie 90,
l'incidence de l'hémorragie digestive ulcéreuse a pourtant diminué
de plus de 20 %, tandis que la connaissance des mécanismes
physiopathologiques d'une part, les traitements médicaux et
endoscopiques d'autre part, connaissaient des évolutions
remarquables. Cependant, une étude néerlandaise, corroborant
d'autres travaux européens, vient de montrer que les deux critères
majeurs de l'efficacité de la prise en charge de l'hémorragie
digestive haute, la mortalité et la récidive hémorragique, n'ont
connu aucune amélioration au cours de la décennie passée [2] :
la mortalité demeure stable à 14 % tandis que la récidive
hémorragique n'est passée que de 22 à 20 % durant cette
période.
Il est donc intéressant d'examiner les évolutions récentes qui ont
affecté aussi bien la prise en charge médicochirurgicale que le
profil épidémiologique de l'hémorragie digestive ulcéreuse, afin
d'envisager les voies d'une amélioration de son
pronostic.
Une première donnée est l'augmentation de la proportion de
personnes âgées et porteuses de comorbidités parmi les malades
admis pour hémorragie ulcéreuse au cours des dix dernières années
[3]. Une autre constatation importante réside dans le fait que
désormais, environ 50 % des malades ayant une hémorragie
digestive d'origine ulcéreuse sont des consommateurs d'aspirine ou
d'anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS). Le rôle de
l'infection par Helicobacter pylori est aussi reconnu comme
un cofacteur du risque de complications (hémorragie et perforation)
au cours de la maladie ulcéreuse.
Les groupes de patients à haut risque de récidive hémorragique ont
été bien identifiés. La classification du risque de récidive est
basée sur l'aspect macroscopique de l'ulcère lors de l'endoscopie
faite en urgence. La classification de Forrest est la plus
discriminante à cet égard (tableau 1).
Il est désormais indiscutable qu'il faut considérer comme étant à
haut risque de récidive hémorragique non seulement l'ulcère
avec saignement actif ou vaisseau visible mais aussi l'ulcère
comportant un caillot adhérent. Quant à l'appréciation du risque
vital, elle peut être facilitée par l'utilisation de scores comme
celui de Rockall, où interviennent l'âge, les signes de gravité
clinique initiaux, l'aspect endoscopique et les comorbidités (tableau 2).
Tableau 1. Classification de
Forrest
| Classification |
|
Description |
Traitement endoscopique |
| I |
Ia |
Saignement |
Oui |
| Ib |
Saignement |
Oui |
| II |
IIa |
Vaisseau |
Oui |
| IIb |
Caillot |
Oui |
| IIc |
Dépôts |
Non |
| III |
|
Fond propre |
Non |
| Stade
Forrest |
Prévalence |
Récidive |
Mortalité |
| I ou IIa |
25 % |
35 % |
11 % |
| IIb |
15 % |
10 % |
7 % |
| IIc |
60 % |
< 5 % |
2 % |
Tableau 2. Score de Rockall
|
Score |
0 |
1 |
2 |
3 |
| Age |
< 60 ans |
60-79 |
> 80 |
|
|
Choc |
Non |
Fc 100 |
Fc > 100 PAs < |
|
| Co-morbidité |
Non |
Non |
Insuffisance cardiaque, autre |
Insuffisance rénale ou hépatique, cancer
disséminé |
|
Diagnostic |
Mallory-Weiss ou |
Autres |
Cancer |
|
| Signes de saignement |
Non |
Non |
Forrest I, IIa |
|
Quelles ont été les avancées récentes de la prise en charge
diagnostique et thérapeutique de l'hémorragie
ulcéreuse ?
En premier lieu, la qualité de l'endoscopie diagnostique initiale
s'est incontestablement améliorée. Bien qu'on ne dispose pas
d'études contrôlées pour le démontrer, l'apport de la
vidéoendoscopie et la réalisation de l'endoscopie d'urgence en
salle d'endoscopie avec du personnel spécialisé ont été des
éléments d'amélioration de la qualité. En second lieu,
l'utilisation de l'érythromycine (250 mg en IV lente) permet
de réaliser, moins de 30 minutes après l'injection, une
endoscopie de bonne qualité, dans un estomac vide et clair dans
82 % des cas contre 33 % sous placebo [4]. En second
lieu, la place désormais prépondérante du traitement endoscopique
initial, la diversification des techniques endoscopiques et
l'évaluation de leurs apports respectifs ont été des éléments
déterminants de l'évolution de la prise en charge de l'hémorragie
ulcéreuse au cours des dix dernières années. Les recommandations
actuelles sur la réalisation de l'hémostase des ulcères
hémorragiques par voie endoscopique reposent sur plusieurs essais
randomisés, des conférences de consensus et deux méta-analyses [5].
Il en ressort que l'efficacité et la morbidité du traitement, ainsi
que le pronostic sont supérieurs en cas de traitement hémostatique
endoscopique par rapport au traitement médical seul suivi de
chirurgie en cas de récidive hémorragique. Les moyens de
l'hémostase endoscopique sont au nombre de trois : les
techniques d'injection (en général d'adrénaline au
1/10 000e, 0,1 g/l), les techniques de
thermocoagulation (sonde de coagulation bipolaire, sonde chaude
monopolaire, voire plasma d'argon, qui n'a pas été évalué dans
cette indication), enfin les techniques de clippage, dont il existe
désormais 2 types – à 2 ou
3 branches – sur le marché. L'évaluation
scientifique de ces différentes techniques est inégale. Cependant,
il est maintenant prouvé que la combinaison des techniques
d'injection et de thermocoagulation est plus efficace qu'une
technique isolée en cas d'ulcère à haut risque de récidive
hémorragique. La base théorique pour la combinaison des techniques
est la différence des mécanismes d'action : l'adrénaline
favorise la coagulation intra-artérielle et la formation du caillot
et entraîne une vasoconstriction, tandis que la chaleur coagule le
tissu, provoque le collapsus de la paroi artériolaire et produit un
œdème qui contribue à la compression du vaisseau lésé. Enfin, les
clips ont un effet purement mécanique de clampage. Les principales
causes d'échec du traitement endoscopique sont la taille de
l'ulcère (> 2 cm) et un saignement très actif
[6].
En troisième lieu, le traitement médical a connu une évolution
très importante, avec la définition de la place et de la méthode
d'emploi des inhibiteurs de la pompe à proton (IPP) au cours de
l'hémorragie digestive ulcéreuse. L'intérêt du traitement
antisécrétoire dans cette indication est de stabiliser le caillot
en maintenant un pH intra-gastrique élevé au cours de la phase
aiguë. Le niveau de pH cliniquement pertinent (au-dessus de
5, 6 ou 7) demeure incertain. Les antisécrétoires de type
anti-récepteurs H2 par voie intraveineuse ne donnaient pas de
résultats satisfaisants. Une méta-analyse est venue confirmer que
ce traitement n'apporte pas de réduction du taux de récidive ou de
la mortalité de l'ulcère duodénal hémorragique et une réduction de
seulement 7 % en cas d'ulcère gastrique [7]. Les IPP, d'abord
utilisés par voie orale puis par voie veineuse, sont désormais
utilisés systématiquement. Les IPP par voie orale ont eu des
résultats inégaux, positifs pour certains [8], mais décevants au
cours de plusieurs essais randomisés où les taux de récidive
hémorragique étaient de 40 à 50 % en cas de vaisseau visible
non hémorragique et de 35 % en cas de caillot adhérent [5]. La
publication de Lau et al. en 2000 a indiscutablement modifié
la prise en charge médicale de la phase aiguë en montrant la
supériorité d'un traitement par IPP intraveineux à forte dose
(80 mg en bolus puis 8 mg/h au pousse-seringue pendant
72 heures) par rapport au placebo (6,7 % versus
22,5 % de récidive) chez 240 patients ayant un ulcère
avec saignement actif ou vaisseau visible déjà traités
endoscopiquement [9]. L'inconvénient majeur de ce traitement est
son coût élevé, qui impose de le réserver aux patients chez
lesquels un bénéfice est attendu.
Chez les patients ayant un caillot adhérent, donc à risque
intermédiaire, pour lesquels le seul traitement médical était
généralement jugé suffisant, la démonstration est faite de la
supériorité d'une combinaison de traitement endoscopique et médical
par rapport au traitement antisécrétoire seul. L'étude de Sung
et al. montre ainsi chez 156 malades une probabilité de
récidive à 30 jours de 11,6 % en cas de traitement par
oméprazole IV contre 1,1 % en cas de traitement combiné
[10-12]. Ces combinaisons thérapeutiques ont fait régresser
l'intérêt pour une endoscopie systématique de contrôle, qui reste
peu pratiquée en raison de son coût et de son
acceptabilité.
L'éradication de H. pylori doit bien sûr être faite chez
les patients porteurs du germe qui ont eu une hémorragie ulcéreuse.
Si l'éradication n'affecte pas le taux de récidive hémorragique à
court terme [13], elle réduit en revanche la récidive ulcéreuse non
hémorragique chez les malades ayant eu une hémorragie ulcéreuse
[14].
Sur le plan de la prophylaxie primaire et secondaire de
l'hémorragie ulcéreuse, le groupe cible est bien sûr celui des
consommateurs d'aspirine et/ou d'AINS. Lai et al. ont
montré, dans une série de 123 patients ayant déjà eu une
complication ulcéreuse et traités au long cours par aspirine, que
le taux de récidive des complications était de seulement 1,6 %
en cas d'éradication de H. pylori suivie d'IPP au long cours
contre 14,8 % sous placebo au cours des 12 mois de suivi
[15]. Une autre étude importante a comparé la probabilité de
récidive hémorragique à 6 mois chez des patients traités par
une association d'AINS classique (diclofenac) et d'IPP d'une part,
par celecoxib d'autre part. Les résultats (6,4 % et
4,9 %) n'étaient pas différents et finalement assez peu
satisfaisants [16].
Que peut-on conclure de ce rapide tour d'horizon et quelles sont
donc les voies envisageables d'une amélioration du pronostic de
l'hémorragie d'origine ulcéreuse ?
Le vieillissement de la population et son corollaire de
comorbidités d'une part, l'augmentation des prescriptions d'AINS et
d'aspirine d'autre part, sont les deux principaux responsables de
l'absence d'amélioration du pronostic de l'hémorragie ulcéreuse
malgré la baisse de son incidence et les progrès remarquables de sa
prise en charge médico-endoscopique. Puisqu'il sera difficile à
court terme de faire rajeunir la population française, les progrès
du traitement viendront d'une combinaison encore à optimiser de
techniques endoscopiques et du traitement antisécrétoire. En
matière de prophylaxie de l'hémorragie ulcéreuse, outre les progrès
pharmacologiques probables concernant aussi bien les AINS que
l'aspirine, des études sont nécessaires afin de déterminer si
l'éradication de H. pylori doit être faite chez tout patient
devant consommer régulièrement ce type de molécules.
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