ARTICLE
Auteur(s) : Thierry Piche
Fédération d’hépato-gastroentérologie et de nutrition clinique,
hôpital de l’Archet, CHU, 06000 Nice
E-mail : tpiche@fc.horus-medical.fr
Les troubles fonctionnels intestinaux (TFI) sont définis par
l’association de symptômes gastro-intestinaux d’évolution chronique
sans anomalie structurale du tube digestif. Il s’agit du motif de
consultation le plus fréquent en gastroentérologie et les TFI
affecteraient 8 à 22 % de la population générale avec une
prédominance féminine. La pratique clinique montre que les
symptômes fonctionnels sont difficiles à appréhender de manière
objective et qu’un cortège de signes extradigestifs, comme la
dépression, l’anxiété, la fibromyalgie ou un syndrome de fatigue
chronique, est souvent associé. Ces observations ont d’ailleurs
fait envisager la possibilité d’une hypersensibilité
« diffuse » au cours des TFI. La pathogénie des TFI fait
intervenir de nombreux mécanismes qui interagissent à des degrés
variables (tableau 1), ce qui rend
compte, au moins en partie, de l’efficacité partielle de l’ensemble
des traitements actuellement disponibles.
Tableau 1. Mécanismes
physiopathologiques identifiés au cours des TFI
| Anomalie de
la motricité digestive |
| Facteur
psychosocial/Stress |
| Hypersensibilité
périphérique ou centrale |
| Perturbation
de la flore |
|
Infection/Inflammation « de bas grade » |
| Influence
génétique ? |
| Trouble de la
perméabilité intestinale |
| Intolérance
alimentaire |
| Production
élevée de gaz par les fermentations coliques |
Les items en italiques sont ceux qui sont susceptibles d’être
influencés par les probiotiques.
Le rôle de la flore fécale dans la pathogénie des TFI est
suggéré par de nombreux travaux. La flore fécale normale est
composée d’une flore résidente dominante et d’une flore de passage,
transitoire, d’origine exogène. Cet écosystème exerce une activité
catabolique vis-à-vis de nombreux substrats d’origine exo ou
endogène, favorise la production de gaz et d’acides gras à chaîne
courte (AGCC) par la mise en jeu des fermentations coliques,
participe au métabolisme de certaines vitamines et influence
directement les cellules pariétales (épithéliales et/ou
immunitaires) du tube digestif. Chez des malades atteints de TFI,
il a été montré que la microflore était souvent altérée avec une
augmentation du nombre de bactéries facultatives et une réduction
du nombre de lactobacilles et de bifidobactéries [1]. Dans une
autre étude, King et al. [2] ont observé une activation
soutenue des fermentations coliques avec une augmentation de la
production de gaz (méthane et hydrogène) chez des malades atteints
de TFI. Une amélioration significative des symptômes fonctionnels
et une réduction de la production excessive de gaz au niveau du
côlon étaient observées chez ceux qui suivaient un régime
alimentaire pauvre en éléments fermentescibles. Le travail de Lembo
et al. [3] rappelle d’ailleurs que ce sont les ballonnements
qui gênent le plus souvent les malades. Serra et al. [4] ont
récemment montré que la perfusion duodénale de lipides majorait la
rétention de gaz dans l’intestin et que cet effet était plus net
chez les malades atteints de TFI. Enfin, l’état de certains malades
est amélioré, au moins transitoirement, par des traitements
antibiotiques de courte durée [5].
Les effets de la flore sur la motricité digestive ont été étudiés
avec des résultats souvent contradictoires, ce qui rend compte des
difficultés méthodologiques liées à la diversité des espèces
bactériennes et à l’impossibilité d’implanter durablement une
souche pour son évaluation chez l’hôte. En revanche, les effets
moteurs des AGCC sont mieux documentés. Chez l’homme, seules les
concentrations d’AGCC dans le côlon sont normalement élevées. Les
AGCC exercent sur la motricité du côlon des effets stimulateurs à
faibles concentrations et des effets inhibiteurs à fortes
concentrations [6]. Bien que la présence d’AGCC ait été constatée
dans le jéjunum ou l’iléon de patients atteints d’une pullulation
bactérienne [7], aucun effet n’a été observé sur la motricité
duodéno-jéjunale ou sur le temps de transit intestinal lorsque des
AGCC étaient directement instillés dans le duodénum de volontaires
sains [8]. Les AGCC présents dans le côlon exercent aussi des
effets à distance sur la motricité œsophagienne et gastrique et
participeraient au phénomène du frein iléo-colique [9, 10].
Dans des conditions physiologiques, seule la flore dominante a une
influence sur l’hôte ; toute réduction du nombre de bactéries
de la flore résidente est susceptible d’altérer « l’effet
barrière » protecteur et de favoriser la prolifération de
certaines espèces de la flore sous-dominante ou de passage, avec
des conséquences le plus souvent néfastes. Au contraire,
l’ingestion d’une quantité importante de certaines bactéries ou
levures (les probiotiques) peut permettre de restaurer, en totalité
ou partiellement, les fonctions protectrices de la flore
dominante.
Les probiotiques sont des micro-organismes qui, lorsqu’ils sont
ingérés vivants, sont capables d’exercer des effets bénéfiques sur
l’hôte par une action sur l’écosystème intestinal. Ils permettent
de véhiculer des principes actifs (enzymes, peptides
immunomodulateurs, substances antibactériennes) jusqu’à leur site
d’action dans le tractus digestif [11]. Sur leur site d’action, ils
ont des effets directs luminaux (sur la microflore) et pariétaux
(sur les entérocytes et les cellules immunitaires) ainsi que des
effets indirects sur l’écosystème ou le système immunitaire local
(GALT). Malgré de nombreux travaux expérimentaux, leurs mécanismes
d’action restent encore largement méconnus. Les effets les mieux
documentés concernent des actions immunomodulatrices, l’inhibition
de la croissance de bactéries intracoliques, la synthèse de
substances antibactériennes, la réduction du pH intracolique,
l’inhibition de la production de toxines ou de l’adhésion de
bactéries pathogènes, des effets sur les fonctions macrophagiques
et l’élimination de toxines [12]. Chez l’homme, certains
probiotiques ont montré leur efficacité pour prévenir la diarrhée
du voyageur et la récidive des infections à Clostridium
difficile et pour traiter les épisodes gastroentéritiques à
rotavirus du nourrisson. L’effet bénéfique de certaines souches
dans les maladies inflammatoires du tube digestif s’exercerait par
la stimulation non spécifique du système immunitaire de l’hôte et
par une augmentation de la phagocytose et de la production
d’immunoglobuline de type A [13]. Enfin, certains probiotiques ont
des effets anticarcinogènes assez bien documentés in vitro
[14].
Au cours des TFI, l’utilisation des probiotiques constitue une
approche intéressante qui devrait théoriquement concerner plusieurs
mécanismes sous-tendant les symptômes fonctionnels (tableau 1). En effet, de nombreux travaux
expérimentaux suggèrent que certaines souches peuvent influencer la
motricité du tube digestif, la perméabilité intestinale, la
production de gaz ou d’AGCC, ou encore moduler, dans une certaine
mesure, la réponse inflammatoire digestive [15].
Malgré ces bases théoriques, l’efficacité des probiotiques au
cours des TFI a fait l’objet de peu d’études bien conduites. Dans
un essai contrôlé ancien, Maupas et al. [16] ont montré,
chez des malades atteints de TFI, que Saccharomyces
boulardii améliorait la diarrhée mais n’influençait pas les
autres symptômes fonctionnels. Hentschel et al. [17] n’ont
observé aucune amélioration symptomatique chez 126 malades
atteints de dyspepsie non ulcéreuse qui recevaient un mélange de
lactobacilles et d’Escherichia coli. Dans des essais
randomisés récents, plusieurs auteurs [18, 19] ont observé une
amélioration significative des douleurs abdominales et des
flatulences chez des malades atteints de TFI qui recevaient
Lactobacillus plantarum pendant 1 mois alors que
d’autres n’ont observé aucune différence significative [20]. Dans
un travail mené chez 25 malades atteints de TFI sélectionnés
selon les critères de Rome, Lactobacillus casei GG ne
modifiait pas significativement les concentrations d’hydrogène dans
l’air expiré (qui sont le reflet indirect de l’activation des
fermentations coliques) ni les symptômes fonctionnels [21]. Très
récemment, Kim et al. [22] ont évalué l’effet du mélange
VSL3 chez 25 malades randomisés atteints de TFI à prédominance
diarrhéique. L’administration du mélange VSL3 pendant
8 semaines améliorait significativement les ballonnements mais
non les autres symptômes ni les temps de transit gastro-intestinaux
des malades.
Ces résultats contradictoires doivent être largement tempérés par
le petit nombre de sujets inclus dans les études, alors que l’effet
placebo est considérable au cours des TFI, et par des différences
importantes dans la sélection des malades et des souches
bactériennes évaluées. Alors que les traitements efficaces sont
relativement limités au cours des TFI, il semble important de
préciser le rôle des probiotiques dans des études qui devront
nécessairement prendre en compte ces problèmes méthodologiques. Si
l’effet des probiotiques sur la motricité digestive paraît limité,
l’effet anti-inflammatoire pressenti qu’exercent certaines souches
(directement ou par l’augmentation de la production d’AGCC)
pourrait constituer une piste intéressante dans les TFI alors que
l’existence d’une « inflammation colique de bas grade »
semble se confirmer chez une grande majorité de malades [23]. À ce
titre, le développement de probiotiques génétiquement modifiés
synthétisant des cytokines thérapeutiques ainsi que l’obtention de
souches qui auront une activité biologique ciblée et capable de
produire des molécules anti-inflammatoires spécifiques laissent
envisager de nouvelles perspectives thérapeutiques dans les TFI
dont la prise en charge reste toujours un défi [24].
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