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Diarrhée chronique après greffe de moelle allogénique


Hépato-Gastro. Volume 5, Number 5, 379-83, Septembre - Octobre 1998, Cas clinique commenté


Résumé  

Author(s) : Carine Richou, Madeleine Joubert, Jérôme Gournay, Philippe Moreau, Jean Paul Galmiche.

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ARTICLE

La réaction du greffon contre l'hôte (GVH) résulte de l'introduction de lymphocytes T (LT) matures chez un hôte immuno-incompétent, différent du donneur par ses antigènes (Ag) d'histocompatibilité. La maladie du greffon contre l'hôte (GVHD) est la complication majeure des allogreffes de moelle. Elle peut néanmoins survenir dans d'autres circonstances : après une transfusion de dérivés sanguins non irradiés chez l'immunodéprimé [1] et, en néonatalogie, en cas de déficit immunitaire sévère ou en cas de très faible poids de naissance par passage transplacentaire de cellules maternelles de type T [2, 3]. Elle a été également décrite après transplantation d'organes, foie [4, 5] ou intestin, par l'intermédiaire des cellules lymphoïdes situées dans ces organes.
On distingue arbitrairement la GVHD aiguë, survenant au cours des cent premiers jours suivant la greffe, de la GVHD chronique qui survient passé ce délai. Une GVHD aiguë est observée chez 30 % à 60 % des malades ayant subi une allogreffe de moelle ; la mortalité atteint 50 %. Trente à 50 % des malades survivant plus de 6 mois après une allogreffe ont une GVHD chronique [6]. Nous rapportons le cas d'une atteinte intestinale sévère liée à une GVH chronique. A cette occasion, nous rappellerons les différents caractères de l'atteinte digestive de la GVHD aiguë et chronique.

Observation

Un homme de 48 ans était hospitalisé en janvier 1997 pour exploration d'une diarrhée fébrile. Il avait 7 à 10 selles par jour, sans glaires ni sang et une altération de l'état général avec un amaigrissement de 6 kg en 10 jours. Ses antécédents étaient marqués par une leucémie myéloïde chronique diagnostiquée en janvier 1996, pour laquelle il avait été traité par une allogreffe de moelle en mars 1996. Celle-ci avait été précédée d'une irradiation corporelle totale (12 Grays) et d'une chimiothérapie par cyclophosphamide. Cette allogreffe s'était compliquée au 18e jour d'une GVHD aiguë caractérisée par des lésions cutanées et des anomalies biologiques hépatiques. Cette GVHD évolua favorablement sous corticothérapie et ciclosporine, puis sous ciclosporine seule qui fut interrompue en octobre 1996. Une diarrhée d'évolution spontanément favorable avait justifié une hospitalisation en septembre 1996. Les biopsies coliques avaient alors mis en évidence des cellules à inclusions, évocatrices d'une infection à cytomégalovirus (CMV). Le traitement d'entrée consistait en une antibioprophylaxie des infections opportunistes par phénoxyméthylpénicilline (Oracilline® 2 cp par jour) et cotrimoxazole (Bactrim fort® 2 cp par semaine).
L'examen clinique était sans particularité. En début d'hospitalisation, le poids des selles était en moyenne de 1 600 g par 24 heures. Les examens biologiques montraient un syndrome inflammatoire (VS : 66 mm à la 1re heure) et surtout une hypoprotidémie à 42 g/l (normale : 64 à 83) d'installation brutale avec une hypoalbuminémie à 14 g/l (normale : 35 à 50), une retinol binding protein à 30 mg/l (normale : 36 à 73), une pré-albuminémie à 0,11 g/l (normale : 0,23 à 0,39), une diminution des IgA et des IgG. Il existait une cholestase anictérique d'apparition brutale : gamma glutamyl transférase à 2,6 fois la normale, phosphatases alcalines à 3,6 fois la normale. La clairance fécale de l'alpha-1-antitrypsine était à 570 ml/j (normale < 20) pour un poids frais de selles de 1 450 g/j. L'excrétion azotée fécale était à 9,5 g/j (normale : 0,8 à 1,6) et la stéatorrhée était à 9,4 g/j (normale < 5) pour un poids frais de selles de 1 600 g/j. L'épreuve de jeûne était négative (le jeûne n'avait pas d'effet sur le poids fécal). Le temps de transit au rouge carmin était normal (14 h). L'ensemble de ces résultats était donc en faveur d'une diarrhée mixte, sécrétoire et par entéropathie exsudative.
En coloscopie, la muqueuse colique apparaissait œdémateuse et congestive tandis que la dernière anse iléale, pathologique, présentait une muqueuse érythémateuse avec de nombreuses ulcérations en "carte de géographie". Cela était confirmé par le transit du grêle montrant une atteinte iléale diffuse avec un calibre rétréci, une muqueuse irrégulière et ulcérée (figure 1).
Les examens bactériologiques et parasitologiques des selles, la recherche de cryptosporidies, de Clostridium difficile et de sa toxine, la recherche d'une virémie du CMV par PCR étaient négatifs. Les sérologies spécifiques pour le Candida albicans et les bactéries entéro-invasives étaient négatives. La recherche d'antigènes viraux (CMV, VZV, HSV1 et HSV2) après inoculation sur fibroblastes des biopsies coliques était négative.
L'histologie œsophagienne était normale. Les biopsies duodénales montraient des lésions inflammatoires avec présence d'une calcification, située dans la musculaire muqueuse, mesurant 1 mm. Il n'était pas mis en évidence de lambliase. Au niveau de l'iléon, les lésions étaient plus marquées avec un aspect d'iléite aiguë exulcérée sans arguments spécifiques pour une étiologie particulière. Le chorion apparaissait œdémateux et congestif avec un net infiltrat inflammatoire polymorphe assez riche en polynucléaires (figure 2). L'examen histologique des biopsies coliques montrait une colite superficielle vasculo-exsudative. Les biopsies intestinales et coliques ne mettaient en évidence ni cellules à inclusions, ni mycobactéries ou cryptosporidies.
Un traitement d'épreuve par ganciclovir (Cymévan®) à la dose de 500 mg/j était entrepris durant 6 jours mais n'entraînait aucune amélioration. Le traitement symptomatique comportait la correction des carences nutritionnelles par une nutrition parentérale exclusive, et une tentative de traitement "antisécrétoire" intestinal par octréotide (Sandostatine®). Dans l'hypothèse d'une atteinte intestinale liée à une GVHD chronique, après 18 jours d'évolution, un traitement immunosuppresseur associant corticothérapie par méthylprednisolone (48 mg/j) et ciclosporine (100 mg/j) était institué. On observait alors une réduction du poids des selles jusqu'à 200 g/j, et la diarrhée ne récidivait pas à la reprise de l'alimentation une semaine après le début de la corticothérapie. La ciclosporine devait être interrompue après une semaine en raison d'une élévation de la créatininémie à 220 mumol/l. Le patient quittait le service après un mois d'hospitalisation avec un traitement par corticoïdes à doses dégressives.
Une nutrition parentérale discontinue à raison de 3 jours par semaine était maintenue jusqu'en avril 1997. A cette époque le patient n'avait plus de diarrhée, avait repris du poids et les constantes nutritionnelles s'étaient corrigées (albuminémie à 30,5 g/l, pré-albuminémie à 0,29 g/l), permettant l'arrêt de la nutrition parentérale, tandis que la méthylprednisolone était poursuivie à doses toujours dégressives (16 mg/j). En revanche, les lésions iléales demeuraient inchangées sur le transit du grêle effectué le 21 mars 1997. Actuellement, avec un recul de 15 mois, la leucémie reste en rémission, et l'état du patient demeure satisfaisant et ne nécessite pas d'assistance nutritionnelle.

Discussion

L'observation de notre patient est originale de par la rareté de l'atteinte intestinale dans la GVH chronique et du fait de la sévérité des lésions grêles observées. De plus, il n'existait pas d'autres localisations, pourtant habituellement plus fréquentes au cours de la GVH chronique (cutanée, œsophagienne), à l'exception des perturbations biologiques hépatiques (qui, en l'absence de biopsie hépatique, ne peuvent être rapportées formellement à une GVH). L'évolution favorable sous corticoïdes, l'absence de récidive du processus leucémique plus d'un an après l'apparition des manifestations intestinales, et la négativité de la recherche des autres causes de diarrhée dans ce contexte confirment a posteriori le diagnostic de GVHD chronique. A cette occasion, nous rappelons les caractéristiques principales de la GVHD aiguë et de la GVHD chronique.

GVHD aiguë

• Physiopathologie

La physiopathologie de la GVH aiguë est actuellement mieux connue [7-9]. Les LT du donneur qui reconnaissent des Ag mineurs d'histocompatibilité du receveur jouent un rôle déterminant. Deux mécanismes sont intriqués  : une cytotoxicité directe et une cytotoxicité indirecte médiée par les cytokines, notamment le tumor necrosis factor alpha, l'interféron gamma, et l'interleukine (IL) 1 [7]. Dans l'intestin, les LT du donneur sont sensibilisés au contact des cellules présentatrices d'Ag du receveur au niveau des plaques de Peyer. Après une phase de prolifération locale, ces LT circulent ensuite dans les ganglions mésentériques, le canal thoracique puis la circulation sanguine pour gagner à nouveau l'intestin. Devenus cellules effectrices matures, ils vont soit exercer une toxicité directe sur l'épithélium, soit recruter des effecteurs cytotoxiques non spécifiques [8] (figure 3). Outre l'existence d'une disparité antigénique entre donneur et receveur, des facteurs environnementaux peuvent également jouer un rôle dans la survenue d'une GVH. Ainsi les infections à CMV et à virus Herpès ont été associées à une incidence accrue de GVHD [9], probablement parce qu'elles modifient l'expression des Ag d'histocompatibilité de l'hôte.

• Présentation clinique

La GVHD aiguë se manifeste typiquement par une atteinte épithéliale cutanée, hépatique et intestinale. L'atteinte intestinale peut se traduire par une diarrhée profuse, aqueuse, verdâtre, de type sécrétoire avec augmentation de la clairance de l'alpha-1-antitrypsine. Elle peut être associée à une anorexie, des nausées, des douleurs abdominales, des hémorragies digestives. Il existe un risque d'occlusion et de perforation intestinale [10]. Il est parfois difficile de distinguer une GVHD intestinale d'une diarrhée infectieuse, notamment celle liée au CMV, d'autant plus qu'elles peuvent être associées. L'aspect endoscopique de la muqueuse colique est variable selon la durée d'évolution et la sévérité de l'atteinte digestive : la muqueuse peut être normale, érythémateuse, ulcérée, voire nécrotique [11]. L'examen radiologique du grêle met en évidence un transit accéléré et des anomalies pariétales, la paroi grêle apparaissant épaissie, œdémateuse, voire ulcérée. L'aspect rétracté "en ficelle" observé chez notre malade a été décrit dans la littérature comme une modalité évolutive d'une GVHD aiguë [10], et des sténoses de l'intestin grêle survenant après 4 à 6 mois d'évolution d'une GVHD aiguë ont nécessité des résections chirurgicales [12]. La tomodensitométrie abdominale peut mettre en évidence une atteinte diffuse, multiple, avec des anses intestinales remplies de liquide, dilatées, ainsi qu'un épaississement de la muqueuse et une infiltration de la graisse mésentérique [13]. Cependant, cet aspect ne semble pas spécifique. L'aspect en IRM n'a été décrit que dans un cas [14] où il existait une prise de contraste et un épaississement de la paroi intestinale prédominant au niveau du duodénum et du jéjunum. D'autres études sont nécessaires afin de déterminer si ces examens morphologiques ont un intérêt, notamment dans la détermination de la sévérité de la GVHD.
L'atteinte intestinale est souvent précédée, comme chez notre patient, par des manifestations cutanées et/ou hépatiques (cholestase) soit à la phase aiguë, soit à la phase chronique. Il peut exister une hépatomégalie et un ictère [10], mais l'insuffisance hépatocellulaire est exceptionnelle. L'hypoalbuminémie est habituellement secondaire à l'exsudation intestinale plutôt qu'à une atteinte hépatique sévère.
Les biopsies rectales sont utiles pour établir le diagnostic de GVHD [15], notamment si la muqueuse est macroscopiquement normale et si les biopsies sont réalisées au moins 20 jours après la greffe ; en effet les anomalies observées avant ce délai peuvent être liées au traitement radio-chimiothérapique précédant la greffe. Chronologiquement, la première anomalie à apparaître est la nécrose des cellules des cryptes intestinales (apoptose), suivie de l'apparition de corps caryolytiques, puis d'abcès cryptiques et de la desquamation de l'épithélium. L'absence d'infiltration cellulaire serait un bon argument diagnostique [10, 16]. L'atteinte hépatique se traduit initialement par une hépatite lobulaire suivie d'une cholestase associée à une dégénérescence des ductules biliaires [16].

GVHD chronique

La GVHD chronique peut apparaître au décours d'une GVHD aiguë soit immédiatement, soit après un intervalle libre. Dans 30 % des cas, elle peut également survenir de novo, c'est-à-dire sans antécédent de GVH aiguë.

• Physiopathologie

La GVH chronique, comme la GVH aiguë, est induite par les LT présents dans l'inoculum du donneur [6, 7]. Outre des phénomènes d'allo-immunité, il semble exister dans la GVH chronique des phénomènes d'auto-immunité avec des réactions des LT du donneur contre des antigènes présents aussi bien chez l'hôte que chez le donneur [7]. Il a été mis en évidence des anticorps anti-plaquettes, anti-érythrocytes et anti-kératinocytes dont le rôle pathogénique n'est pas élucidé [6, 7]. La GVH chronique est caractérisée par un déficit immunitaire sévère. Celui-ci est lié à plusieurs facteurs [6] : a) diminution du nombre de lymphocytes dans le système lymphoïde avec diminution de production d'IL2, b) diminution de l'aptitude des LT à aider à la synthèse des immunoglobulines par les lymphocytes B (LB), c) augmentation du taux circulant des cellules suppressives CD8, d) diminution de la production d'immunoglobulines, notamment des IgA, et e) diminution du chimiotactisme des polynucléaires neutrophiles. Les mécanismes conduisant à la fibrose sont mal connus ; dans la peau, les lymphokines sécrétées par les LT activeraient les mastocytes, ceux-ci induisant à leur tour la production de collagène par les fibroblastes [7].

• Présentation clinique

La présentation clinique ressemble à celle des collagénoses et peut associer des signes de sclérodermie, de syndrome sec et de cirrhose biliaire primitive. Les organes les plus souvent atteints sont la peau, la cavité oropharyngée, le foie, les yeux, l'œsophage et les voies respiratoires supérieures. L'intestin grêle, le poumon, les muscles le sont plus rarement [6]. A la différence de la GVHD aiguë, l'atteinte intestinale est rare [6, 16]. Elle se manifeste par une diarrhée avec malabsorption, une stéatorrhée souvent associée à une diminution des IgA, comme chez notre patient. Des troubles moteurs évoquant une pseudo-obstruction intestinale ont également été décrits [17]. Les pullulations microbiennes du grêle sont fréquentes. Un cas de colite hémorragique liée à de multiples ulcères du côlon droit et du transverse a été rapporté [18]. L'atteinte œsophagienne est fréquente. Une dysphagie, des douleurs rétrosternales peuvent révéler une atteinte œsophagienne morphologique (œsophagite desquamative avec présence de fausses membranes, replis membraneux, sténose) et fonctionnelle (troubles moteurs œsophagiens) [6]. Un cas d'œsophagite bulleuse a été décrit [19] ; il pourrait correspondre à la phase initiale précédant l'œsophagite desquamative.
L'examen histologique met en évidence trois types de lésions : l'atteinte épithéliale, l'infiltrat de cellules mononucléées et la fibrose [6]. Les biopsies de l'intestin grêle peuvent être normales ou montrer un infiltrat cellulaire et une fibrose focale de la lamina propria [8]. Une hyalinisation des vaisseaux et une fibrose de la sous-muqueuse et de la séreuse ont été décrites [8, 20]. Des calcifications coliques ont été rapportées comme sur une biopsie duodénale de notre malade.
L'atteinte hépatique est généralement modérée et se manifeste par un ictère ; l'évolution vers une cirrhose a été décrite à plusieurs reprises avec décès dans un contexte d'insuffisance hépatocellulaire [21, 22]. L'atteinte histologique est variable : hépatite lobulaire, lésions des canaux biliaires, fibrose des espaces portes, voire lésions évoquant une cirrhose biliaire [22].
La GVHD chronique peut en fait toucher tous les organes. Les atteintes extradigestives sont résumées dans le tableau 1. Elles atteignent principalement la peau (lésions lichéniformes ou sclérodermiformes), mais aussi la cavité oropharyngée et les yeux (syndrome sec) [7, 16].
La prophylaxie de la GVHD chronique repose sur les mêmes thérapeutiques que celles de la GVHD aiguë. La prednisone, l'azathioprine, la ciclosporine sont utilisées dans le traitement de la GVHD chronique [6, 7]. Devant l'existence de similitudes entre la GVHD hépatique et la cirrhose biliaire primitive, l'acide ursodésoxycholique a été utilisé avec, dans certains cas, une amélioration à court terme de la biologie hépatique [25]. Par ailleurs, la prévention des infections est indispensable ; elle associe le cotrimoxazole à la pénicilline.
NDLR. Après l'acceptation de ce manuscrit, un essai contrôlé établissant l'efficacité du dipropionate de béclométhasone oral dans la GVHD a été publié : McDonald GB, Bouvier M, Hockenberry DM, Stern JM, Gooley T, Farrand A, et al. Oral beclomethasone dipropionate for treatment of intestinal graft-versus-host disease : a randomized, controlled trial. Gastroenterology 1998 ; 115 : 28-35.

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