ARTICLE
Degré
d'invasion de la tumeur et de l'atteinte ganglionnaire
Les classifications
o La classification de Dukes
Une fois précisé le fait que l'on
entend par limite de la paroi colique ou rectale la couche externe de
la musculeuse, cette classification, établie en 1932, distingue
les carcinomes de :
- Stade A : limités à la paroi,
- Stade B : étendus au-delà de la paroi sans envahissement
ganglionnaire,
- Stade C : avec envahissement ganglionnaire quel que soit l'envahissement
pariétal,
- Stade D : avec métastase synchrone à distance (ajouté
par Gunderson et Sosin en 1974 [5]).
Suivant le stade, la survie à 5 ans est de 81,2 % pour les stades
A, 64 % pour les stades B et 27,4 % pour les stades C
.
o La classification d'Astler-Coller [2] (Dukes
modifiée)
Plus complète que celle
de Dukes, elle est plus utilisée actuellement car elle permet de
mieux individualiser les cas qui relèvent ou non d'un traitement
adjuvant postchirurgical [7]. Cette classification (figure
1) distingue les stades suivants :
- Stade A : tumeur limitée à la muqueuse,
- Stade B1 : avec atteinte de la musculeuse, mais limitée à
la paroi, sans ganglions envahis,
- Stade B2 : atteignant la sous-séreuse colique ou la graisse périrectale,
sans envahissement ganglionnaire,
- Stade C1 : B1 avec atteinte ganglionnaire,
- Stade C2 : B2 avec atteinte ganglionnaire.
L'inconvénient de cette classification tient au fait qu'elle ne
précise pas comment classer les tumeurs atteignant la sous-muqueuse,
classées en A ou en B1 suivant les utilisateurs.
o La classification TNM
C'est la classification internationale de référence. Elle
est néanmoins plus complexe avec cinq stades d'envahissement pariétal,
notamment un stade T4 avec extension aux organes de voisinage ce qui est
de grande importance pronostique, et quatre stades d'envahissement ganglionnaire
en fonction du nombre et du siège des ganglions atteints. Cependant,
la prescription ou non d'un traitement postopératoire adjuvant
dépend de l'existence ou non de ganglions envahis et non pas de
leur nombre [7].
La classification la plus utilisée actuellement est la classification
d'Astler-Coller ou classification de Dukes modifiée.
Étude des limites
d'exérèse chirurgicale
o La recoupe distale d'exérèse
chirurgicale
La recoupe distale doit toujours être examinée. Son envahissement
est de mauvais pronostic, mais il est relativement rare (3,6 % des cas,
soit 93 cas sur 2 597 cas enregistrés en 5 ans dans le registre
des cancers colorectaux de Loire-Atlantique). La limite de résection
distale idéale devrait être égale ou supérieure
à 5 cm de la tumeur sur pièce fraîche et 2,5 cm sur
pièce fixée [7].
o Calcul de la clairance (cancer du rectum)
Étant donné l'absence de séreuse au-delà de
la paroi rectale, toute tumeur qui dépasse la musculeuse envahit
directement le tissu adipeux périrectal latéral et postérieur
ou mésorectum. Il est apparu très important, à la
lumière de nombreux travaux [8, 9], que l'ablation chirurgicale
du mésorectum soit complète [10], et que l'anatomopathologiste
étudie très attentivement ce mésorectum sur coupes
sériées avec mesure de la clairance qui correspond à
la distance entre le front d'invasivité profond de la tumeur et
la zone de résection chirurgicale profonde (figure
2).
Lorsque la clairance est inférieure à 1 mm, le taux de récidive
est beaucoup plus important, et le temps de survie est réduit [8,
9, 11, 12].
Il n'est pas classique de calculer la clairance. Pour les cancers du côlon,
elle correspondrait alors à la distance entre le front d'invasivité
profond de la tumeur et la séreuse. On doit par contre préciser
si la face séreuse libre est atteinte ou non par le processus tumoral.
Si elle l'est, cela représente un risque de carcinose péritonéale.
La pénétration tumorale déterminée par Quirke
et Dixon [13] correspond à la distance entre la limite externe
de la musculeuse et la partie la plus profonde de la tumeur. Elle s'exprime
en valeurs positives ou négatives selon les cas (figure 2)
.
Étude de l'extension tumorale ganglionnaire
Le passage au stade C de Dukes ou d'Astler-Coller en cas d'atteinte ganglionnaire
métastatique avec le degré d'extension en profondeur de
la paroi est l'un des critères histopronostiques les plus importants.
Il convient d'insister néanmoins sur l'importance du nombre de
ganglions prélevés, du nombre des ganglions atteints et
du siège des ganglions atteints (péritumoral, pédiculaire
ou apical) [14].
Le nombre de ganglions prélevés dépend de la longueur
et du siège de la pièce d'exérèse et du soin
apporté par l'anatomopathologiste à la dissection des ganglions.
Dans la pratique courante, il est classiquement admis qu'il faut prélever
un minimum de 12 ganglions pour évaluer le stade de la tumeur.
Il convient pour cela de post-fixer dans le liquide de Bouin [7] la graisse
sous-séreuse ou la graisse périrectale préalablement
fixées au formol, ce qui permet de mieux visualiser notamment les
ganglions de petite taille. L'impact pronostique du nombre de ganglions
prélevés a été confirmé sur une étude
de population du registre de la Côte-d'Or [7, 15].
En ce qui concerne le nombre de ganglions métastatiques, dès
que le seuil des deux ganglions envahis est atteint, le taux de survie
à 5 ans chute [16].
La recherche de micrométastases ganglionnaires avec présence
de quelques cellules tumorales dans un sinus périphérique
après application d'un anticorps anticytokératine ne semble
pas utile en pratique courante car, en termes de pronostic, les résultats
publiés sont encore contradictoires [7, 17, 18].
Extension tumorale aux organes de voisinage
Le rôle pronostique de l'extension tumorale aux organes de voisinage
[19] a été souligné par l'étude de Michiels
et al. en 1994 [15], à partir d'une série de carcinomes
colorectaux de stade B de Dukes avec un taux de survie relatif passant
de 75,8 % en l'absence d'extension loco-régionale, à 54,1
% en cas d'extension aux organes de voisinage.
Autres critères
histologiques
Grade histologique
En 1986, Jass et al. [20] ont proposé de classer les cancers rectaux
en quatre grades en fonction des critères indiqués dans
le tableau 1. Cette gradation tumorale est en fait peu reproductible et
assez subjective. Elle n'est donc pas utilisée en pratique courante.
Néanmoins, plusieurs études ont montré ces dernières
années que trois de ces critères pourraient être considérés
comme des facteurs pronostiques indépendants, à savoir,
le mode de croissance tumorale, l'importance de la réaction lymphoïde
et l'atteinte veineuse.
Mode de croissance tumorale
On distingue deux modes de croissance pour les carcinomes colorectaux
[20]. Le mode "expansif", de meilleur pronostic [21-24], concerne
des tumeurs dont le front d'invasivité en profondeur est presque
linéaire, bien délimité. Le mode infiltrant, de moins
bon pronostic, concerne des tumeurs constituées de tubes glandulaires,
de travées cellulaires ou de cellules isolées infiltrant
et disséquant la paroi, et notamment la musculeuse, de façon
désordonnée.
Néanmoins, il persiste un certain nombre de tumeurs inclassables,
intermédiaires entre ces deux groupes.
Infiltrat lymphocytaire péritumoral
Dans un certain nombre de cas, on voit se développer, au pourtour
de la tumeur colorectale, une importante réaction lymphocytaire,
le plus souvent nodulaire, traduisant la réponse de l'hôte
contre la tumeur, avec un meilleur pronostic à l'appui, alors que
chez d'autres patients cette réaction est pratiquement absente.
Bien que l'infiltrat lymphocytaire réactionnel soit difficile à
quantifier, il semble, à la lumière de plusieurs études
[23-26], que son importance représente un facteur pronostique indépendant
corrélé avec la survie pour des stades de Dukes donnés
[27].
Atteinte veineuse
L'invasion veineuse est le meilleur facteur prédictif de métastases
viscérales et notamment hépatiques, les plus fréquentes
chez les patients porteurs de carcinomes colorectaux [28-32]. Elle est
corrélée non seulement avec l'apparition de métastases
hépatiques, mais aussi avec l'apparition de récidives locales.
Pour Tsuchiya et al. [31], en l'absence de métastases hépatiques
synchrones, l'invasion veineuse, si elle existe, pourrait aider à
sélectionner les patients qui bénéficieraient d'une
chimiothérapie adjuvante puisqu'il est admis que le pronostic de
ces cas est mauvais en cas de chirurgie seule.
Angiogenèse
Plusieurs auteurs ont mis récemment l'accent sur la relation significative
entre le nombre de micro-vaisseaux intratumoraux, le taux de récidive
et la survie des patients atteints de carcinomes colorectaux [9, 33-35].
Le nombre de micro-vaisseaux représenterait un facteur histopronostique
indépendant avec diminution du temps de survie chez les patients
dont l'index d'angiogenèse est élevé, comme cela
a été observé dans d'autres types de tumeurs (mammaire,
prostatique, pulmonaire...).
Le comptage des microvaisseaux se fait après application, sur coupes
déparaffinées, d'un anticorps anti-facteur VIII, marqueur
des cellules endothéliales. Néanmoins, cette méthode
reste à valider [36], car les séries publiées sont
très hétérogènes, parfois très courtes,
concernant tantôt des cancers coliques, tantôt des cancers
rectaux, tantôt les deux [33, 35]. Par ailleurs, la sélection
des champs et les méthodes de comptage ne sont pas toujours les
mêmes ; elles demandent du temps et ne sont pas vraiment applicables
en pratique courante.
Facteurs pronostiques
"biologiques"
D'autres facteurs pronostiques ont été successivement étudiés
:
- La ploïdie, avec des tumeurs aneuploïdes au pronostic plus
défavorable que les tumeurs diploïdes, mais sans que l'on
puisse parler de facteurs pronostiques indépendants sur de grandes
séries [7].
- L'index de prolifération cellulaire par l'étude des AgNor
nucléaires difficilement quantifiables, par l'immunomarquage des
noyaux cellulaires des cellules tumorales par l'anticorps MiB1, ou par
l'immunomarquage des noyaux par un anticorps anti-Brdu sur coupes déparaffinées
après injection in vivo d'Idu en préopératoire, technique
beaucoup trop lourde en pratique anatomopathologique courante.
- La production d'oncogènes (Ki-RAS, C-myc, Cerb B2) ou d'anti-oncogènes
(p53) avec des résultats contradictoires suivant les séries
étudiées quant à sa valeur pronostique en immuno-histochimie.
- L'expression de la thymidylate synthétase, plus récemment
étudiée également en immuno-histochimie, et dont
la valeur pronostique reste à valider sur de grandes séries.
CONCLUSION Le
degré d'extension tumorale en profondeur et l'importance de l'extension
tumorale ganglionnaire restent de loin les critères histopronostiques
les meilleurs, reconnus par tous et franchement validés [7]. La stratification
des patients recevant un traitement adjuvant postopératoire est essentiellement
basée sur cette gradation histopronostique de Dukes ou d'Astler-Coller.
Néanmoins, au sein d'un même stade, les autres critères
histopronostiques doivent être pris en compte. Cela implique une étude
anatomopathologique très rigoureuse des pièces d'exérèse
chrirugicale avec des comptes rendus si possible standardisés pour
que tous les paramètres soient pris en compte. D'autre part, il serait
important d'homogénéiser les séries étudiées
pour ces différents facteurs pronostiques avec des protocoles communs
et des études multicentriques, à partir de patients regroupés
en stades Astler-Coller et, si possible, répertoriés par les
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