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L'hydrothorax chez le malade atteint de cirrhose, ou « hydrothorax
hépatique » des Anglo-Saxons, est défini par l'accumulation
de liquide d'ascite dans la cavité pleurale [1]. Sa prévalence
varie de 0,4 % à 12,2 % chez les malades cirrhotiques [1, 2]. Sa
tolérance peut être médiocre en raison de la moindre
expansibilité de l'espace pleural par rapport à la cavité
péritonéale, entraînant un retentissement respiratoire
qui peut survenir même en cas d'épanchement de faible volume
[3]. Le diagnostic d'hydrothorax est en règle aisé lorsqu'il
survient chez un malade cirrhotique ascitique, mais peut être difficile
lorsque l'ascite est absente [3]. La prise en charge thérapeutique
est délicate et peut conduire à des complications iatrogènes
[1, 3]. Nous discuterons successivement les mécanismes de formation
puis d'entretien de l'hydrothorax, les modalités de son diagnostic
et de son traitement médical et/ou chirurgical.
Mécanisme de formation
De nombreux mécanismes ont été proposés
au cours du temps pour expliquer la constitution d'un hydrothorax chez
les malades cirrhotiques [1, 3] : hypoalbuminémie avec diminution
de la pression oncotique, fuite plasmatique à partir de volumineuses
anastomoses entre le système porte et le système veineux
azygos, fuite à partir du canal thoracique, passage d'ascite dans
la plèvre au travers de lymphatiques transdiaphragmatiques, passage
d'ascite de la cavité péritonéale dans l'espace pleural
au travers de brèches diaphragmatiques [1, 3]. Les deux premières
hypothèses ont été rapidement abandonnées
car il n'y a aucune corrélation entre la présence ou l'absence
d'une hypoalbuminémie ou d'une fuite plasmatique et la survenue
d'un hydrothorax [3]. De même, le développement d'une circulation
collatérale porto-azygos est fréquente chez les malades
atteints d'hypertension portale, alors que les épanchements pleuraux
sont rares [1, 3]. Les troisième et quatrième hypothèses
ne peuvent rendre compte de la prédominance droite des hydrothorax
hépatiques, ni de leur rareté, alors que la majorité
des cirrhotiques ascitiques ont un débit lymphatique intra-abdominal
augmenté.
Finalement, un faisceau d'arguments cliniques et morphologiques a permis
de rattacher la survenue d'un hydrothorax à la présence
de brèches diaphragmatiques chez les malades atteints de cirrhose.
Ainsi, il a été mis en évidence par différents
auteurs [3-6] un passage direct d'ascite de la cavité péritonéale
à l'espace pleural au travers de brèches diaphragmatiques
lors de l'injection intrapéritonéale d'air, de gaz carbonique,
de colorants ou d'albumine marquée au technetium 99 (Tc 99) [1,
3-7]. L'impossibilité pour l'air de pénétrer dans
les lymphatiques et l'apparition quasi immédiate d'air dans la
cavité pleurale après administration intrapéritonéale
ont définitivement écarté l'hypothèse d'un
passage par voie lymphatique. Ces brèches diaphragmatiques mesurent
de 0,03 à 5 mm de diamètre et peuvent se développer
à partir de vésicules « blebs ». Elles sont situées
essentiellement sur la portion tendineuse droite du diaphragme [1, 3].
Elles surviennent plus volontiers chez des malades ayant perdu toute musculature
abdominale (observations personnelles). Un amincissement au niveau de
la portion tendineuse du diaphragme associé à une dissociation
des fibres collagènes a d'ailleurs été décrit
dans une série autopsique [8]. Les hydrothorax massifs surviennent
presque toujours chez des malades ayant une cirrhose sévère
compliquée d'une ascite réfractaire [8]. Un système
de valve unidirectionnel créé par la négativité
de la pression intrathoracique par rapport à la pression intrapéritonéale
rend compte de la survenue d'hydrothorax parfois massifs en l'absence
d'ascite marquée [3, 6].
Modalités du diagnostic
La prévalence de l'hydrothorax varie selon les séries
de 0,4 % à 12,2 % ; elle est de 5,5 % (18/330) dans une série
de 330 patients cirrhotiques [2]. L'hydrothorax est unilatéral
dans 98 % des cas. Il est localisé à droite dans 85,4 %,
à gauche dans 12,5 % des cas et bilatéral dans 2,1 % des
cas [3]. Dans notre expérience, une récidive après
symphyse pleurale droite est presque toujours localisée à
gauche (observations personnelles non publiées). Dans plus de 95
% des cas, l'hydrothorax est associé à une ascite cliniquement
décelable, d'importance variable [1, 3]. Dans moins de 5 % des
cas, il est isolé, sans ascite cliniquement décelable. Une
trentaine de cas en l'absence d'ascite ont ainsi été rapportés
(6). Par définition, l'hydrothorax cirrhotique survient chez un
patient n'ayant pas de pathologie cardiaque ou pulmonaire associée
pouvant rendre compte de la constitution de cet épanchement pleural
[3].
Les manifestations cliniques de l'hydrothorax varient de l'absence de
symptômes respiratoires à une détresse respiratoire
en cas d'épanchement volumineux et/ou de constitution rapide [1,
3]. Un cas d'adiastolie liée à une compression de l'oreillette
droite par l'hydrothorax et associé à une hypovolémie
gauche a été rapporté chez un homme de 83 ans présentant
une amylose hépatique avec ascite massive [9]. La surinfection
bactérienne de l'hydrothorax, appelée empyème pleural
spontané, peut rendre compte de signes infectieux [10].
Le diagnostic d'hydrothorax est facile lorsque coexistent chez un malade
cirrhotique une ascite et un épanchement pleural. La ponction pleurale
exploratrice est inutile dans ces cas. En revanche, lorsque l'ascite est
absente et/ou que l'épanchement pleural siège à gauche,
la ponction pleurale exploratrice peut être utile. La mise en évidence,
chez un malade cirrhotique indemne de pathologie cardiaque, d'un liquide
pleural pauvre en cellules (< 250 éléments/mm3)
et en protides (< 25 g/l, rapport sérum/ascite < 0,5) doit
faire évoquer un épanchement secondaire à l'hypertension
portale [1]. La concentration totale de protides, d'albumine, de cholestérol
et de lipides peut être légèrement supérieure
dans le liquide pleural que dans l'ascite en raison de phénomènes
de réabsorption locale [1, 3]. Il est rarement nécessaire
de compléter le bilan par une échographie cardiaque ou des
épreuves fonctionnelles respiratoires afin d'éliminer une
pathologie cardiaque et/ou pulmonaire associée. Il est exceptionnel,
dans notre expérience, d'avoir recours à une biopsie pleurale
qui serait en ce cas normale. La démonstration formelle de l'origine
intra-abdominale de l'épanchement peut être apportée
dans les cas difficiles (absence d'ascite, épanchement gauche)
par l'administration intrapéritonéale d'albumine marquée
au Tc 99 [1, 7]. Celle-ci est alors suivie très rapidement de l'apparition
d'une radioactivité pleurale [1, 7]. Récemment, les brèches
diaphragmatiques ont pu être mises en évidence par échographie,
écho-Doppler couleur [11] et/ou IRM [12] chez quelques malades
atteints d'hydrothorax.
L'empyème pleural spontané bactérien pose les mêmes
problèmes diagnostiques et thérapeutiques qu'une infection
spontanée du liquide d'ascite [10]. La prévalence de l'empyème
était de 13 % dans une série de 120 cas d'hydrothorax [13].
Dans 43 % des cas, il n'existe pas d'infection spontanée du liquide
d'ascite associée [13]. La ponction pleurale exploratrice avec
ensemencement sur flacons à hémocultures aéro et
anaérobies au lit du malade montre alors un nombre de polynucléaires
supérieur à 250/mm3 [13]. Les cultures après
ensemencement au lit du malade de flacons à hémoculture
aéro et anaérobie sont positives dans 75 % des cas contre
33 % en l'absence d'ensemencement immédiat. Les germes retrouvés
sont d'origine entérique. La mortalité hospitalière
est de 20 % [13].
Modalités du traitement médical
et chirurgical (tableaux
1 et 2)
Traitement médical des hydrothorax non
récidivants (tableau 1)
Il associe régime désodé et traitement diurétique
combinant en règle un diurétique de l'anse et un diurétique
épargneur potassique. Ce traitement est le plus souvent suffisant,
notamment en cas d'hydrothorax asymptomatique et/ou de faible volume qui
posent peu de problèmes thérapeutiques [3]. En cas de symptômes
respiratoires, une ponction pleurale évacuatrice de 1 à
1,5 litre (afin d'éviter le risque d'dème a vacuo)
permet une amélioration rapide des symptômes. La morbidité
de la ponction pleurale est cependant supérieure à celle
de la ponction d'ascite en raison d'un risque accru d'hémorragie
et du risque propre de pneumothorax [3]. La répétition des
ponctions pleurales devrait à notre avis s'accompagner d'une compensation
afin d'éviter la survenue d'un syndrome de dysfonction circulatoire.
Lorsqu'une ascite volumineuse est associée, il est conseillé
de commencer par la ponction d'ascite qui améliore les symptômes
du patient et rend la ponction pleurale plus facile à réaliser
[1, 3]. La pose d'un drain thoracique est déconseillée car
elle s'accompagne d'une hyponatrémie et d'une dénutrition
protidique majeure secondaire entraînant la formation de d'hydrothorax
[1, 3].
Le traitement de l'empyème pleural spontané par l'administration
intraveineuse de céfotaxime a été recommandé
[13]. Cependant, il est vraisemblable, par analogie avec l'infection du
liquide d'ascite, que d'autres antibiotiques soient également efficaces.
Le drainage thoracique est inutile [13]. Par analogie avec l'infection
spontanée du liquide d'ascite, nous pensons que la survenue d'un
empyème spontané pleural (avec ou sans infection d'ascite
associée) devrait conduire à une prophylaxie secondaire
continue par la norfloxacine à la posologie quotidienne de 400
mg/24 heures. L'empyème pleural spontané devrait aussi faire
discuter une transplantation hépatique [13].
Prise en charge médico-chirurgicale des
hydrothorax « réfractaires » (tableau
2)
Elle s'adresse aux hydrothorax réfractaires qui posent les problèmes
thérapeutiques les plus difficiles. À l'inverse de l'ascite
réfractaire parfaitement définie par les critères
de l'International Ascites Club [14], il n'y a pas de définition
de l'hydrothorax réfractaire. Nous pensons que, par analogie à
l'ascite réfractaire, un hydrothorax réfractaire se définit
par son caractère résistant à un traitement diurétique
bien conduit et/ou compliqué d'effets secondaires. En l'absence
d'études thérapeutiques contrôlées, le choix
du traitement proposé aux malades atteints d'hydrothorax réfractaire
va donc reposer sur plusieurs éléments (tableau
2) : des niveaux de preuve d'efficacité suffisants, la
présence ou l'absence d'une ascite associée, la perspective
d'une éventuelle transplantation hépatique, seul traitement
définitif de l'hydrothorax et de sa cause.
La pleurodèse chimique isolée est suivie d'une récidive
de l'hydrothorax dans 30 % à 50 % des cas. Ce traitement est cependant
bien toléré et peut être tenté en première
intention [3].
La dérivation péritonéo-jugulaire par valve de
Le Veen ou de Denver est illogique du fait du gradient de pression négatif
entre la cavité péritonéale et la cavité pleurale.
En dehors d'une perspective de transplantation hépatique, la
dérivation pleuro-péritonéale à l'aide d'une
valve de Denver a été utilisée avec succès
chez deux malades atteints d'hydrothorax réfractaire [17, 18].
La valve pleuro-péritonéale peut être associée
à une valve péritonéojugulaire en cas de mauvais
contrôle de l'ascite [18], mais ne permet pas de traiter de façon
prolongée l'hydrothorax [15, 16]. Ce traitement est associé
à une morbidité importante. Le risque théorique de
péritonite encapsulante, mal évalué, rend son utilisation
hasardeuse dans la perspective d'une transplantation hépatique.
La pleurodèse chimique, en association à une ventilation
avec pression positive continue, a permis, chez 5 malades sur 6 [20],
la disparition totale ou partielle de l'hydrothorax [20]. Ce traitement,
très lourd, pourrait dans certains cas être discuté
dans l'attente d'une transplantation hépatique [20].
La réparation chirurgicale des brèches
diaphragmatiques lors d'une thoracotomie conventionnelle n'est pas envisageable
du fait de l'insuffisance hépatocellulaire et de l'hypertension
portale des patients [3]. La réparation sous vidéothoracoscopie
des brèches diaphragmatiques a en revanche été utilisée
avec succès chez 6 malades avec un recul de 7 à 36 mois.
Elle n'a cependant aucune efficacité sur l'ascite associée
[21].
L'anastomose porto-cave intrahépatique par voie transjugulaire
(TIPS) a été le traitement le plus utilisé. Une cinquantaine
de malades cirrhotiques ont été traités par TIPS
pour hydrothorax réfractaire [3, 20-24]. Ce traitement a l'avantage
de ne pas compromettre la réalisation d'une transplantation hépatique
ultérieure si elle reste nécessaire. Dans la série
de Gordon et al. [22] où le suivi est le mieux précisé,
24 malades ont reçu un TIPS. Cinq (21 %) étaient de classe
B selon Child-Pugh et 19 (79 %) de classe C. Le suivi après TIPS
a été de 7,2 mois (0,25-49 mois). Quatorze des 24 malades
(58 %) ont eu une disparition totale de l'hydrothorax et 5 (21 %) ont
eu une amélioration partielle. Chez les 5 derniers malades l'insuffisance
hépatocellulaire s'est aggravée après la procédure
et le décès est survenu dans les 45 jours qui ont suivi
la pose du TIPS [22]. Douze malades ont eu un suivi supérieur à
60 jours ; chez 8 (67 %) d'entre eux, l'albuminémie a augmenté
en moyenne de 12 g/l (0,1-22 g/l) et, chez 7 d'entre eux, le score de
Pugh a diminué [22]. Ces résultats suggèrent que,
chez certains malades cirrhotiques atteints d'hydrothorax, l'amélioration
après pose d'un TIPS est telle qu'une transplantation hépatique
peut devenir inutile, et qu'il existe cependant un sous-groupe de malades
ne bénéficiant pas de cette procédure qui pourrait
chez eux entraîner une aggravation de l'insuffisance hépatocellulaire
responsable du décès.
CONCLUSION L'hydrothorax
est une complication non exceptionnelle chez les malades cirrhotiques ;
son diagnostic est en règle facile car il existe presque toujours
une ascite volumineuse associée avant ou après. En première
intention, le régime désodé associé aux diurétiques
et la ponction pleurale décompressive en cas de gêne respiratoire
sont habituellement suffisants. La survenue d'un emphysème pleural
spontané pose les mêmes problèmes diagnostiques et thérapeutiques
que l'infection spontanée du liquide d'ascite. En cas d'hydrothorax
réfractaire, le drainage thoracique est à éviter et
une transplantation hépatique doit être envisagée. Lorsqu'une
transplantation est possible, que l'hydrothorax est mal toléré
et que l'attente d'un greffon risque d'être longue, la pose d'un TIPS
doit être discutée. Le TIPS permet à certains malades
d'éviter la transplantation mais aggrave probablement d'autres malades.
Sa place dans cette indication devrait idéalement faire l'objet d'études
multicentriques contrôlées. Lorsqu'une transplantation n'est
pas envisageable, la réparation sous thoracovidéoscopie ou
la pose d'une valve pleuro-péritonéale sont des procédés
séduisants, cette dernière ayant l'avantage de pouvoir être
couplée à une valve péritonéo-jugulaire par
analogie avec l'ascite réfractaire. Le TIPS peut encore être
envisagé, principalement en l'absence d'insuffisance hépatocellulaire
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