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Qui,
il y a dix ans, apprenant la possibilité inouïe de retirer
la vésicule biliaire sous clioscopie, aurait imaginé
qu'on en serait là aujourd'hui ? Toutes les interventions
de chirurgie digestive, à l'exception des transplantations
d'organes, ont été effectuées sous clioscopie.
La publication historique de F. Dubois et al. [1], qui rapportait
en 1990 une expérience toute fraîche de cholécystectomie
sous clioscopie, est devenue une image pieuse que l'on invoque de
façon rituelle, ne serait-ce que pour mesurer le chemin
parcouru chaque fois qu'une nouvelle prouesse est projetée à
la face ébahie des congressistes fascinés. De l'sophage
au rectum, il n'y a pas de lieux interdits. Les glandes annexes ne sont
pas en reste avec des splénectomies et des hépatectomies
minutieuses, jusqu'au sacrilège obligé de la laparotomie
d'extraction. Même la duodéno-pancréatectomie céphalique,
longtemps considérée comme hors de portée, a fini
par tomber dans le champ d'action de la nouvelle chirurgie que l'on dénomme
en France, terre des pionniers, sous le vocable raccourci de clio.
Ailleurs, on ignore ce terme aux relents gynécologiques, au profit
du mot laparoscopie que l'on ne peut évidemment pas abréger.
La chirurgie faite par laparotomie est dite "ouverte".
Non pour provoquer les quelques chirurgiens qui restent obstinément
fermés à la clio, mais parce que cela résume
bien la révolution constatée.
Les candidats à
la chirurgie digestive montrent un bel enthousiasme, comme si les malheurs
des débuts n'avaient laissé aucune trace. C'est vrai que
la période des accidents dramatiques dus aux trocarts ou aux blessures
(intolérables) du cholédoque et de l'sophage est passée
et que l'opinion publique aujourd'hui ne retient que les avantages les
plus souvent reconnus à la clio : moins de douleur et
d'antalgiques, de petites cicatrices appelées à disparaître,
une hospitalisation raccourcie et, pour les courageux, une reprise rapide
des activités.
Les chirurgiens ont intégré
la clio à leur pratique quotidienne. Et plus ils l'utilisent,
plus ils louent cette chirurgie précise, supportant de bon cur
des contraintes nouvelles avec une patience parfois désespérante
pour les anesthésistes. Car c'est vrai aussi que, dans l'ensemble,
la durée opératoire est allongée. De ces opérations
plus longues, on attend en contrepartie, outre les avantages précités,
une moindre morbidité, par diminution des complications pulmonaires
notamment.
Les médecins ont
eux aussi une inclination particulière pour les interventions faites
sous clioscopie. Lorsqu'ils revoient leurs malades dans les suites
d'une cholécystectomie, d'une cure de reflux gastro-sophagien
ou d'une sigmoïdectomie pour diverticulite, ils apprécient
le bénéfice de cette chiurgie moderne, susceptible même
d'effacer d'éventuelles incertitudes sur l'indication opératoire.
Ils savent que les urgences intrapéritonéales, comme les
péritonites par perforation d'ulcère et les occlusions intestinales
aiguës sur bride, sont de plus en plus traitées par clio,
quitte à "convertir", c'est-à-dire à faire une laparotomie.
Ils s'interrogent alors pour savoir où se situe la démarcation
entre clioscopie dangereuse et laparotomie de sécurité.
La réponse est différente selon qu'il s'agit d'une lésion
bénigne ou maligne. Dans le premier cas, ce ne sont que des considérations
techniques variant avec l'entraînement du chirurgien et le remaniement
lésionnel du foyer opératoire : au moindre doute, la
règle est de convertir en laparotomie pour s'assurer d'une chirurgie
indiscutable. Dans le second cas, se pose la question non résolue
à ce jour des risques propres à la clio lorsqu'elle
s'adresse à des patients atteints de cancers. Les premières
expériences ont été catastrophiques : 4 % d'essaimage
tumoral sur les orifices et trajets de trocarts, transformant parfois
en quelques mois un cancer de bon pronostic (stade A ou B de Dukes) en
équivalent de carcinose péritonéale [2]. Bien étudié
chez l'animal, cet essaimage a toutes les raisons de se reproduire au
cours d'une clio, en raison du gaz carbonique sous tension qui pulvérise
des cellules cancéreuses sur le moindre orifice pariétal
de trocart. Et il est vain de compter sur une moindre déficience
postopératoire de l'immunité sous clio pour compenser
un événement jamais observé à de tels taux
sur les incisions ou les trajets de drainage des opérations faites
par laparotomie. Toujours inférieur à 1 %, l'essaimage en
cours de laparotomie est beaucoup plus tardif et uniquement le fait de
cancers évolués. Heureusement, les progrès accomplis
par des chirurgiens très entraînés à ces opérations
difficiles ont montré qu'il était possible, sous certaines
conditions évitant l'hypertension intrapéritonéale
et les manipulations tumorales, de ramener l'incidence de l'essaimage
sous clioscopie à l'étiage classique. Et l'on attend
avec impatience les résultats de deux essais randomisés
pour savoir si, en dehors de tels essais, il deviendra licite de faire
des colectomies pour cancer sous clio. Si oui, il aura fallu cette
forte interrogation, pour appliquer à cette nouvelle chirurgie
les règles exigibles pour valider une nouvelle thérapeutique.
Les indications les plus reconnues (cholécystectomie pour lithiase
et appendicectomie chez la jeune femme) ont certes été validées
par quelques études de niveau de preuve satisfaisant, mais le mouvement
était tel que des résultats inverses n'auraient pu le contrarier.
Finalement, pour la clio, la crainte du
cancer a été le commencement de la sagesse.
REFERENCES
1. Dubois F, Icart P, Berthelot G, Levard H.
Coelioscopic cholecystectomy : preliminary report of 36 cases. Ann
Surg 1990 ; 211 : 60-2.
2. Wexner SO, Cohen
SM. Port site metastases after laparoscopic colorectal surgery for cure
of malignancy. Br J Surg 1995 ; 82 : 295-8.
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