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La cœlio, dix ans après


Hépato-Gastro. Volume 5, Number 3, 171-2, Mai - Juin 1998, Editoriaux


Résumé  

Author(s) : Pierre-Louis Fagniez.

ARTICLE

Qui, il y a dix ans, apprenant la possibilité inouïe de retirer la vésicule biliaire sous cœlioscopie, aurait imaginé qu'on en serait là aujourd'hui ? Toutes les interventions de chirurgie digestive, à l'exception des transplantations d'organes, ont été effectuées sous cœlioscopie. La publication historique de F. Dubois et al. [1], qui rapportait en 1990 une expérience toute fraîche de cholécystectomie sous cœlioscopie, est devenue une image pieuse que l'on invoque de façon rituelle, ne serait-ce que pour mesurer le chemin parcouru chaque fois qu'une nouvelle prouesse est projetée à la face ébahie des congressistes fascinés. De l'œsophage au rectum, il n'y a pas de lieux interdits. Les glandes annexes ne sont pas en reste avec des splénectomies et des hépatectomies minutieuses, jusqu'au sacrilège obligé de la laparotomie d'extraction. Même la duodéno-pancréatectomie céphalique, longtemps considérée comme hors de portée, a fini par tomber dans le champ d'action de la nouvelle chirurgie que l'on dénomme en France, terre des pionniers, sous le vocable raccourci de cœlio. Ailleurs, on ignore ce terme aux relents gynécologiques, au profit du mot laparoscopie que l'on ne peut évidemment pas abréger.

La chirurgie faite par laparotomie est dite "ouverte". Non pour provoquer les quelques chirurgiens qui restent obstinément fermés à la cœlio, mais parce que cela résume bien la révolution constatée.

Les candidats à la chirurgie digestive montrent un bel enthousiasme, comme si les malheurs des débuts n'avaient laissé aucune trace. C'est vrai que la période des accidents dramatiques dus aux trocarts ou aux blessures (intolérables) du cholédoque et de l'œsophage est passée et que l'opinion publique aujourd'hui ne retient que les avantages les plus souvent reconnus à la cœlio : moins de douleur et d'antalgiques, de petites cicatrices appelées à disparaître, une hospitalisation raccourcie et, pour les courageux, une reprise rapide des activités.

Les chirurgiens ont intégré la cœlio à leur pratique quotidienne. Et plus ils l'utilisent, plus ils louent cette chirurgie précise, supportant de bon cœur des contraintes nouvelles avec une patience parfois désespérante pour les anesthésistes. Car c'est vrai aussi que, dans l'ensemble, la durée opératoire est allongée. De ces opérations plus longues, on attend en contrepartie, outre les avantages précités, une moindre morbidité, par diminution des complications pulmonaires notamment.

Les médecins ont eux aussi une inclination particulière pour les interventions faites sous cœlioscopie. Lorsqu'ils revoient leurs malades dans les suites d'une cholécystectomie, d'une cure de reflux gastro-œsophagien ou d'une sigmoïdectomie pour diverticulite, ils apprécient le bénéfice de cette chiurgie moderne, susceptible même d'effacer d'éventuelles incertitudes sur l'indication opératoire. Ils savent que les urgences intrapéritonéales, comme les péritonites par perforation d'ulcère et les occlusions intestinales aiguës sur bride, sont de plus en plus traitées par cœlio, quitte à "convertir", c'est-à-dire à faire une laparotomie. Ils s'interrogent alors pour savoir où se situe la démarcation entre cœlioscopie dangereuse et laparotomie de sécurité. La réponse est différente selon qu'il s'agit d'une lésion bénigne ou maligne. Dans le premier cas, ce ne sont que des considérations techniques variant avec l'entraînement du chirurgien et le remaniement lésionnel du foyer opératoire : au moindre doute, la règle est de convertir en laparotomie pour s'assurer d'une chirurgie indiscutable. Dans le second cas, se pose la question non résolue à ce jour des risques propres à la cœlio lorsqu'elle s'adresse à des patients atteints de cancers. Les premières expériences ont été catastrophiques : 4 % d'essaimage tumoral sur les orifices et trajets de trocarts, transformant parfois en quelques mois un cancer de bon pronostic (stade A ou B de Dukes) en équivalent de carcinose péritonéale [2]. Bien étudié chez l'animal, cet essaimage a toutes les raisons de se reproduire au cours d'une cœlio, en raison du gaz carbonique sous tension qui pulvérise des cellules cancéreuses sur le moindre orifice pariétal de trocart. Et il est vain de compter sur une moindre déficience postopératoire de l'immunité sous cœlio pour compenser un événement jamais observé à de tels taux sur les incisions ou les trajets de drainage des opérations faites par laparotomie. Toujours inférieur à 1 %, l'essaimage en cours de laparotomie est beaucoup plus tardif et uniquement le fait de cancers évolués. Heureusement, les progrès accomplis par des chirurgiens très entraînés à ces opérations difficiles ont montré qu'il était possible, sous certaines conditions évitant l'hypertension intrapéritonéale et les manipulations tumorales, de ramener l'incidence de l'essaimage sous cœlioscopie à l'étiage classique. Et l'on attend avec impatience les résultats de deux essais randomisés pour savoir si, en dehors de tels essais, il deviendra licite de faire des colectomies pour cancer sous cœlio. Si oui, il aura fallu cette forte interrogation, pour appliquer à cette nouvelle chirurgie les règles exigibles pour valider une nouvelle thérapeutique. Les indications les plus reconnues (cholécystectomie pour lithiase et appendicectomie chez la jeune femme) ont certes été validées par quelques études de niveau de preuve satisfaisant, mais le mouvement était tel que des résultats inverses n'auraient pu le contrarier.

Finalement, pour la cœlio, la crainte du cancer a été le commencement de la sagesse.

REFERENCES

1. Dubois F, Icart P, Berthelot G, Levard H. Coelioscopic cholecystectomy : preliminary report of 36 cases. Ann Surg 1990 ; 211 : 60-2.

2. Wexner SO, Cohen SM. Port site metastases after laparoscopic colorectal surgery for cure of malignancy. Br J Surg 1995 ; 82 : 295-8.


 

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