ARTICLE
Le
cystadénome du foie est une tumeur kystique rare. Il a tendance
à récidiver après exérèse chirurgicale
incomplète et possède un potentiel malin [1, 2]. Sa rareté
expose à sa méconnaissance, d'autant que la généralisation
des échographies conduit à la découverte de lésions
de petite taille de diagnostic difficile [3]. Le but de cette mise au
point est de préciser les caractéristiques épidémiologiques,
anatomopathologiques, cliniques et d'imagerie médicale de cette
tumeur, ainsi que les éléments du diagnostic différentiel.
Épidémiologie
Le cystadénome mucineux
et le cystadénocarcinome mucineux du foie sont des tumeurs rares.
Environ 200 cas de cystadénome [3-5] et une cinquantaine de cas
de cystadénocarcinome ont été publiés [3,
6, 7]. Les cystadénomes sont des tumeurs cent à mille fois
plus rares que le kyste biliaire du foie [2, 8]. Leur prévalence
est comprise entre 1/10 000 et 1/100 000. Ils atteignent huit fois sur
dix des femmes dont l'âge est presque toujours supérieur
à 40 ans [9]. Un cas seulement a été rapporté
chez l'enfant [8]. Il ne semble pas exister de lien avec la prise d'stroprogestatif.
Cependant, dans un cas de cystadénome du foie survenant chez une
femme ayant pris une contraception orale au long cours, le nombre de récepteurs
aux strogènes était augmenté dans la tumeur,
alors qu'il était normal dans le foie non tumoral [10]. Un cas
a été observé chez une malade atteinte de cirrhose
alcoolique [3].
La pathogénie du cystadénome est
inconnue ; la présence de canaux biliaires anormaux à
proximité de la tumeur [9, 11] et/ou l'association à des
anomalies du système porte suggèrent une origine congénitale
[11]. L'existence d'un épithélium mucineux bordant la paroi
est en faveur d'une origine épithéliale par analogie avec
les cystadénomes ovariens. Expérimentalement, des cystadénomes
biliaires ont pu être obtenus chez le rat wistar après administration
de N-nitrosodiéthylamine et de phénobarbital [12].
Anatomopathologie
Les cystadénomes du foie sont des tumeurs
habituellement volumineuses dont le diamètre varie de 7 à
25 cm au moment où elles sont découvertes [13]. Ce sont
des masses multiloculaires à la coupe, séparées par
de fines cloisons et renfermant un liquide mucineux [9]. L'examen histologique
montre des logettes limitées par une couche unicellulaire de cellules
cuboïdes ou en colonne, mucrosécrétantes, à
contenu coloré par le PAS (acide périodique Schiff) et bleu
alcian positif [14] et reposant sur une membrane basale [9, 15] (figure
1). Ces cellules sont monomorphes avec des noyaux ronds ou ovalaires,
leur cytoplasme est clair ou parfois vacuolé. Par endroit, l'épithélium
présente des formations polypoïdes ou papillaires. Sous cet
épithélium, on trouve, dans près de 90 % des cas,
un tissu mésenchymateux dense et cellulaire, rappelant le stroma
ovarien [9, 15]. Ce stroma repose sur une couche fibreuse peu cellulaire,
séparant le cystadénome du foie sain [13]. La plupart des
cellules tumorales sont marquées par des anticorps dirigés
contre la cytokératine, l'antigène de membrane épithélial
et l'antigène carcino-embryonnaire. Le CA 19-9 peut être
détecté dans les cellules tumorales biliaires et peut d'ailleurs
être retrouvé à une concentration élevée
dans le sérum [16]. L'existence d'une assise pluricellulaire et/ou
d'anomalies nucléocytoplasmiques doit faire rechercher un cystadénocarcinome.
Une variété de cystadénome séreux microkystique
a été rapportée. Dans ce cas, il n'y a pas de stroma
mésenchymateux. Les cystadénomes sont intra-hépatiques
dans 80 % des cas et peuvent se développer aux dépens du
lobe droit, du lobe gauche, ou des deux lobes. Dans 20 % des cas environ,
ils siègent en partie ou en totalité dans les voies biliaires
extra-hépatiques [17]. Un cas de cystadénome développé
dans le ligament hépato-duodénal petit épiploon [18]
et quelques cas de cystadénomes développés dans la
vésicule biliaire ont été décrits [19]. Un
cas de cystadénome biliaire associé à un cholangiocarcinome
intra-hépatique et à une maladie fibro-polykystique a encore
été décrit [20].
Diagnostic
Présentation
Les symptômes cliniques se résument
habituellement à des douleurs abdominales, un inconfort digestif,
une anorexie, des nausées et un gonflement de l'abdomen [2]. La
topographie du cystadénome peut influencer la présentation
clinique. La prévalence de l'ictère est d'environ 30 % dans
les cystadénomes intra-hépatiques [11] et de plus de 80
% dans les cystadénomes développés dans les voies
biliaires extra-hépatiques [17]. Chez les patients ayant un cystadénome
de petite taille, la maladie est habituellement asymptomatique [3]. La
prévalence des différents signes cliniques révélateurs
de la tumeur, évaluée dans une revue anglo-saxonne de 53
cas de cystadénomes [11] et dans une revue française de
21 cas de cystadénome développé dans les voies biliaires
extra-hépatiques [17] figure dans les
tableaux 1 et 2.
Les tests biologiques hépatiques sont en règle générale
normaux [2], mais une élévation de l'activité sérique
de la gammaGT et des phosphatases alcalines peut être observée
dans 20 % des cas environ [11]. Les tests sérologiques de l'hydatidose
sont bien sûr négatifs.
Mécanismes de l'ictère
Plusieurs mécanismes peuvent rendre compte
de la survenue d'un ictère chez les malades atteints de cystadénome :
compression du confluent biliaire supérieur ou de la voie biliaire
principale par un cystadénome hépatique [2] ou exceptionnellement
de la vésicule biliaire [19], protrusion d'un cystadénome
hépatique dans les voies biliaires extra-hépatiques [9]
pouvant simuler un kyste hydatique compliqué [21], développement
en totalité de la tumeur dans les voies biliaires extra-hépatiques
[17], communication avec les voies biliaires avec passage de bouchons
mucineux dans ces mêmes voies (mucobilie) [3, 9, 22].
Imagerie
Le diagnostic de cystadénome du foie repose
principalement sur l'échographie et l'examen tomodensitométrique
du foie [3, 8]. L'échographie abdominale affirme le caractère
kystique en montrant une masse anéchogène de grande taille,
de contenu liquidien avec un renforcement postérieur [3, 8] et
dont les contours sont réguliers. Il y a des échos internes
correspondant aux cloisons irrégulières, délimitant
des logettes de tailles variées, mais aussi aux formations papillaires
développées à partir des parois [23] (figure
2). Cependant, le caractère multiloculaire peut manquer
dans certaines tumeurs de petite taille et rendre le diagnostic très
difficile, ce qui fut le cas chez 2 de nos 5 cas [3] et chez 4 cas récents
d'une série de l'hôpital Beaujon [24]. L'échographie
abdominale est plus sensible que l'examen tomodensitométrique pour
apprécier la structure interne.
L'examen tomodensitométrique abdominal
montre des masses de densité inférieure à 30 unités
Hounsfield [2], avec des cloisons internes et des nodules muraux [25].
Le cystadénome typique a une paroi souvent épaisse (3 cas
sur 5 dans notre série) [3], réhaussé après
injection de produit de contraste et des septums qui, le plus souvent,
se réhaussent après injection [3, 26, 27] (figure
3). Cependant, cet aspect manque dans les cystadénomes
de petite taille, uniloculaires ; dans une série récente,
seuls 2 des 4 cas de cystadénomes histologiquement documentés
avaient une paroi réhaussée après injection de produit
de contraste [24]. Dans les formes multiloculaires, des différences
de densité d'une logette à l'autre peuvent être observées
en raison d'une composition variable : mucine, liquide séreux,
bile, matériel nécrotique ou purulent [6]. Des calcifications
septales ou pariétales sont rares [3, 6, 27]. L'examen tomodensitométrique
détermine, mieux que l'échographie, la taille, la topographie
de la lésion et les rapports avec le parenchyme adjacent [28].
Peu de cas de cystadénomes ont été
étudiés en imagerie par résonance magnétique
[6]. Le signal observé en T1 et T2 est globalement analogue à
celui d'un kyste biliaire simple. On observe un allongement important
du T1 et du T2, responsable d'un hyposignal sur les séquences pondérées
en T1 et d'un hypersignal fortement marqué sur les échos
tardifs des séquences pondérées en T2. Les cloisons
peuvent être retrouvées sous forme de bandes d'hyposignal
à l'intérieur du "kyste" [13].
Les autres méthodes
d'imagerie sont moins intéressantes pour le diagnostic. L'artériographie
montre un déplacement des vaisseaux normaux par la tumeur qui est
avasculaire. Cependant, une fine opacification de la paroi des nodules
muraux peut se voir [23]. La cholangiographie rétrograde peut être
utile pour établir le diagnostic de cystadénome des voies
biliaires extra-hépatiques si elle montre une image attenante uniquement
à l'une des parois cholédociennes et, surtout, l'absence
de communication kystobiliaire [17].
Évolution
et complications
L'évolution du cystadénome peut être
compliquée d'infection bactérienne, de rupture, de compression
du confluent biliaire supérieur, ou d'hémorragie intrakystique
[2, 28]. Dans ce dernier cas, l'IRM peut être utile en montrant
un niveau interne liquide-liquide en rapport avec le mélange de
sang et de mucine, avec la séparation des sérosités
incoagulées au niveau supérieur et des globules rouges et
du sang coagulé au niveau inférieur [29]. Quelques cas de
compression cave ou des veines sus-hépatiques, entraînant
des dèmes des membres inférieurs et/ou l'apparition
d'une ascite d'hypertension portale, ont été rapportés
[11, 28]. Un cas de cirrhose biliaire secondaire témoignant de
la lenteur d'évolution de cette tumeur a été également
signalé [30]. Nous en avons personnellement observé un autre
cas au cours d'un cystadénocarcinome.
La complication principale est la transformation
en cystadénocarcinome [2, 3]. Le cystadénocarcinome du foie
se développe presque exclusivement sur un cystadénome pré-existant.
Du point de vue histologique, l'épithélium malin est formé
de plusieurs couches cellulaires avec des formations papillaires nombreuses
(figures 4 et 5).
L'aspect de malignité peut être visible dans toute la tumeur
ou, plus souvent, affecter une partie du cystadénome [28]. La croissance
tumorale peut être confinée aux lésions kystiques
(type non invasif) ou s'étendre aux organes adjacents (type invasif),
le pronostic de ces deux formes étant radicalement différent
[7]. L'imagerie ne permet pas formellement de préciser le caractère
bénin ou malin de ces tumeurs [2, 3] ; cependant la transformation
maligne peut être suspectée par l'échographie et/ou
la tomodensitométrie, lorsqu'elles mettent en évidence des
nodules muraux de grande taille dans la lumière des logettes [26,
27] et des calcifications au niveau des cloisons [26] (figure
6). Le tissu néoplasique peut être retiré
par une ponction échoguidée [31]. Le cystadénocarcinome
s'étend progressivement au foie ; des métastases péritonéales
[32] ou à distance sont possibles. L'examen cytologique du sédiment
et le dosage de l'antigène carcino-embryonnaire dans le liquide
intrakystique donnent à la ponction une sensibilité de 100
% et une spécificité de 94 % [33]. Cependant, celle-ci peut
comporter un risque de dissémination néoplasique :
de ce fait, certains estiment qu'elle doit être évitée.
Diagnostic
différentiel
Le diagnostic différentiel du cystadénome
et du cystadénocarcinome est, en fait, la discussion de la nature
des formations kystiques intra-hépatiques (tableau
3) [3, 6]. L'accolement de plusieurs kystes biliaires simples
peut rendre le diagnostic très difficile et a conduit, dans notre
expérience, à une intervention chirurgicale inutile [3].
Dans ce cas, cependant, l'absence de nodules muraux, de projection papillaire
et d'épaississement de la paroi peut aider au diagnostic. Le kyste
biliaire peut, en cas de complications (surinfections, hémorragie),
donner des aspects trompeurs, le pus ou les caillots prenant l'aspect
de végétation [6]. L'existence d'une paroi fine et l'hypersignal
caractéristique des kystes hémorragiques en IRM avec une
lésion hyperintense en T1 et en T2 [34] permettent de reconnaître
une forme compliquée de kyste biliaire. Cependant, le meilleur
argument en faveur d'un kyste biliaire simple dans les cas difficiles
serait l'existence d'autres kystes biliaires typiques associés
[24].
Le problème diagnostique le plus difficile
est posé par le kyste hydatique lorsque la sérologie est
négative (5 % à 15 % des cas), en particulier pour les kystes
de type III (lésions kystiques contenant des septums) et les kystes
de type IV (lésions hétérogènes à parois
irrégulières). En effet, les deux lésions ont une
paroi épaissie et contiennent souvent un matériel endokystique.
Un décollement de membrane flottant à l'intérieur
du kyste, de nombreuses calcifications pariétales, l'absence de
réhaussement de la paroi et des cloisons, lors de l'injection d'un
produit de contraste en tomodensitométrie, sont évocateurs
de kyste hydatique [6].
Dans les formes uniloculaires, le diagnostic peut
se poser avec le kyste cilié à localisation hépatique
[35]. Il s'agit d'une lésion rare, bénigne, d'origine dysembryoplasique
qui se présente sous la forme d'une lésion arrondie, hypoéchogène,
et dont la particularité est d'être préférentiellement
située dans le segment IV. Le diagnostic en est histologique, même
si la ponction du liquide intrakystique peut orienter en montrant des
cellules cylindriques ciliées au sein d'un matériel mucoïde
[35].
Plus rarement, le diagnostic discuté est
celui d'abcès hépatique, d'hématome intra-hépatique
au cours de son évolution, d'échinococcose alvéolaire.
Le diagnostic peut se poser avec certaines métastases hépatiques,
en particulier les métastases de cystadénocarcinome d'origine
ovarienne [36] ou pancréatique [28] indiscernables des cystadénocarcinomes
hépatiques sur le plan clinique, biochimique, histologique et iconographique.
Il peut être suspecté lorsqu'il existe plusieurs cystadénocarcinomes
hépatiques ; un examen morphologique systématique des
ovaires et du pancréas est nécessaire en cas de cystadénocarcinome
hépatique. Plus rarement, le diagnostic se pose avec les métastases
hépatiques de carcinoïde [37]. Seul l'examen histologique
permet d'éliminer une exceptionnelle tumeur papillaire et kystique
du foie [38]. Le diagnostic peut bénéficier, dans certains
cas, de la ponction-aspiration percutanée du liquide avec recherche
d'éléments caractéristiques de ces tumeurs, en particulier
la mucine [28], et dosage du CA 19-9 dans le liquide kystique. En effet,
la concentration intrakystique de CA 19-9 est cinq fois plus élevée
en cas de cystadénome ou de cystadénocarcinome que dans
le cas d'autres lésions bénignes où elle est toujours
inférieure à 500 000 U/l [39]. La ponction est inutile lorsque
l'imagerie est suffisante pour affirmer le diagnostic.
Traitement
Le traitement du cystadénome doit être
la résection chirurgicale. La totalité de la tumeur doit
être enlevée en raison du risque de récidive après
exérèse partielle et du risque d'évolution vers un
cystadénocarcinome [40]. De plus, peuvent coexister, au sein d'une
même tumeur, des zones de cystadénome et des zones de cystadénocarcinome.
Une excision totale, une résection hépatique emportant le
kyste ou une énucléation sont généralement
possibles [41]. Le pronostic de ces tumeurs enlevées en totalité
est bon. Un cas de cystadénocarcinome a conduit à une transplantation
hépatique [42] ; la malade est décédée
deux mois après la transplantation d'une rupture d'un anévrisme
de l'anastomose artérielle.
Remerciements :
Les auteurs remercient le Docteur J.-F. Fléjou
qui leur a fourni les figures 1, 4
et 5, le Docteur G. Harry qui leur a fourni la
figure 6 et Madame M. Cavicchi pour la préparation
du manuscrit.
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