ARTICLE
Observation
1
Sandrine P. a 22 ans lorsqu'elle consulte pour la première fois
en janvier 1997. Cette jeune femme nullipare n'a aucun antécédent
pathologique en dehors d'une constipation chronique ancienne peu gênante
(1 selle par semaine). Elle se plaint depuis 4 mois d'une sensation de
pesanteurs pelviennes positionnelles majorée par les efforts défécatoires.
Il existe fréquemment une sensation d'évacuation incomplète
et un syndrome rectal se traduisant par des fausses envies et des émissions
de glaires. Elle note depuis un mois des pertes incontrôlées
de mucus et de glaires ; il existe une incontinence totale pour les gaz.
L'examen clinique montre un anus court hypotonique, un périnée
descendant, une dermite péri-anale modeste et un prolapsus rectal
circonférentiel en poussée (figure
1).
Les données des explorations complémentaires apportent
les arguments suivants :
La longueur manométrique du canal anal est de 20 mm, les
pressions maximales de repos enregistrées à ce niveau sont
de 20 mmHg et celles de la contraction volontaire de 60 mmHg. Le réflexe
recto-anal inhibiteur est présent dès 10 ml de distension
rectale, et il est d'emblée maximal en amplitude. Le volume maximal
tolérable rectal est abaissé à 125 ml et il correspond
à des troubles de la compliance rectale (31 mmHg).
L'endosonographie sphinctérienne est normale : le sphincter
anal interne est bien visualisé, il est d'épaisseur normale
(3 mm) et ne présente aucun défaut identifiable.
Lors de l'opacification radiologique et de l'étude dynamique
de l'évacuation rectale (rectographie dynamique), le prolapsus
rectal est confirmé : il naît environ à 8 cm de la
marge anale et se développe principalement aux dépens de
la face antérieure du rectum. Il existe une descente périnéale
excessive (cap anal à 100 mm de la ligne pubococcygienne en poussée),
mais également une descente inhabituelle des anses iléales
dans un cul-de-sac de Douglas profond (figure
2). L'évacuation est obtenue de façon complète
dans des délais normaux (moins d'une minute).
Le temps de transit colique, évalué par une mesure
radiologique, est anormalement allongé avec une répartition
assez homogène des pellets sur le cadre colique (côlon droit
48 h, côlon gauche 50 h, rectosigmoïde 14 h).
Commentaires
1
Le prolapsus du rectum s'accompagne le plus souvent d'un anus court
ayant une hypotonie de repos et une contraction volontaire insuffisante
en amplitude et en durée. Cette hypotonie de repos est plus marquée
en cas de prolapsus extériorisé qu'en cas de prolapsus interne.
Il existe souvent une corrélation inverse entre la pression de
repos du canal anal et le score d'incontinence [1-6]. Cette hypotonie
peut être secondaire à une neuropathie d'étirement
du fait de la descente périnéale excessive observée,
mais cette condition n'est pas suffisante puisqu'elle n'est observée
que dans un quart des cas environ [5]. Il est possible qu'il existe des
lésions anatomiques du sphincter anal interne soumis aux contraintes
mécaniques du prolapsus : l'aspect endosonographique fin et irrégulier
du sphincter anal interne le suggère.
L'hypothèse la plus vraisemblable est néanmoins celle
d'une inhibition fonctionnelle de l'activité mécanique et
électrique du sphincter anal interne. Il a effectivement pu être
montré que le réflexe recto-anal inhibiteur était
absent dans 52 % à 73 % des cas de prolapsus rectaux extériorisés
[7, 8]. Cette constatation manométrique pourrait être le
reflet d'une inhibition permanente de l'activité mécanique
et électrique du sphincter anal interne. Elle résulterait
soit de la stimulation rectale basse produite par la paroi rectale invaginée
(réflexe recto-anal inhibiteur permanent), soit d'une activité
phasique rectale accrue [7].
Les troubles antérieurs et postérieurs de la statique
pelvienne sont fréquemment observés en cas de prolapsus
du rectum parce qu'ils reposent sur une base pathogénique probablement
commune : il existe néanmoins une importante carence bibliographique
dans ce domaine [9, 10].
Les principaux troubles de la statique pelvienne postérieure
observés sont une descente périnéale excessive au
repos et/ou en poussée rencontrée dans la quasi-totalité
des cas de prolapsus, une rectocèle ou une entérocèle
[11]. Cette dernière entité est fréquente et probablement
sous-estimée en cas de prolapsus rectal, le sac herniaire (cul-de-sac
de Douglas et anses grêles) s'immisçant dans l'invagination
rectale. Lorsque l'opacification de l'intestin grêle est réalisée,
44 % des prolapsus rectaux identifiés par défécographie
s'accompagnent d'une entérocèle [10]. Cette association
a une importance à la fois nosologique (l'entérocèle
est-elle responsable du prolapsus ?) et thérapeutique, parce que
l'absence de correction chirurgicale de l'entérocèle [12]
expose le prolapsus rectal opéré à un risque élevé
de récidive.
Observation
2
Dans le contexte, l'option chirurgicale prise est celle d'une rectopexie
au promontoire avec mise en place de bandelettes prothétiques,
associée à une sigmoïdectomie et une douglassectomie.
Cette option est préférée à celle d'une intervention
de Delorme compte tenu du jeune âge de la patiente et de l'entérocèle
associée. Il est expliquée à Sandrine que les résultats
du geste chirurgical peuvent être incomplets et que certains symptômes
peuvent persister (constipation, fausses envies). Le choix du chirurgien
et de Sandrine est celui de voir réaliser ce geste sous clioscopie.
Les suites sont parfaitement simples et Sandrine quitte le secteur d'hospitalisation
au sixième jour postopératoire. La reprise de son activité
estudiantine est possible dès le quinzième jour. Avec le
recul de 4 mois dont on disposait le jour de la dernière consultation,
Sandrine et son chirurgien étaient satisfaits : le transit était
fait d'une selle par jour ou tous les deux jours ; le syndrome rectal,
les fausses envies et les émissions de glaires avaient disparu.
Il persistait encore une incontinence aux gaz, mais très nettement
diminuée par rapport aux données préopératoires.
Le tonus sphinctérien apparaissait meilleur à l'examen clinique
et le prolapsus rectal n'avait pas récidivé.
Commentaires
2
Les gestes de rectopexie permettent de corriger durablement le prolapsus
rectal avec une proportion de récidives de prolapsus complet inférieure
à 10 %. La mortalité est quasi nulle, notamment dans les
études récentes, et la morbidité relève principalement
d'un iléus postopératoire prolongé (3 % à
13 %) et de complications infectieuses (3 % à 16 %).
L'efficacité fonctionnelle est nette en termes d'incontinence
: l'amélioration ou la disparition de l'incontinence concerne plus
de 2 patients sur 3 (l'incontinence disparaît complètement
dans 30 % à 88 % des cas). En revanche, la correction des anomalies
manométriques du canal anal est le plus souvent absente ou incomplète
: dans une étude non contrôlée, elle apparaît
un peu supérieure après un geste de rectopexie par suture
simple quand elle est comparée aux rectopexies par interposition
prothétique [3]. Le geste de rectopexie s'accompagne habituellement
d'une amélioration des paramètres de compliance rectale
[13-15], élément physiologique qui doit contribuer à
la qualité de la continence postopératoire.
La prévalence des symptômes de constipation reste
élevée après rectopexie au promontoire, et l'incidence
d'une constipation de novo varie entre 17 % et 43 % après
rectopexie simple. La gravité de la constipation impose parfois
le recours à une colectomie segmentaire ou totale secondaire [16].
Sa prévalence et l'apparition d'une constipation de novo
semblent plus élevées après rectopexie postérieure
qu'après intervention de Ripstein (81 % versus 40 %, 38
% versus 0 % respectivement). La réalisation d'une colectomie
segmentaire associée réduit l'incidence des symptômes
de constipation postopératoire. Deux études ouvertes [17,
18] et deux études contrôlées [19, 20] suggèrent
l'amélioration des symptômes dans 50 % à 80 % des
cas après sigmoïdectomie associée, une prévalence
de la constipation postopératoire de 8 % à 22 % des cas
de sigmoïdectomie, contre 19 % à 88 % quand seul un geste
de rectopexie simple est effectué, l'absence de constipation postopératoire
de novo contre 29 % et 31 % lorsque le geste de sigmoïdectomie
n'est pas effectué.
CONCLUSION
Le traitement chirurgical du prolapsus rectal permet indiscutablement
d'améliorer certains symptômes (incontinence), mais, à
l'inverse, d'autres plaintes peuvent être nettement aggravées
(constipation, dychésie, syndrome rectal).
Ce sont les raisons pour lesquelles a) le patient concerné par
cette chirurgie doit être informé de l'inconstance du résultat
fonctionnel ; b) des explorations physiologiques (temps de transit colique
et défécographie) doivent permettre de mieux orienter le
choix opératoire. Il apparaît aujourd'hui indispensable de
commencer ou de développer les travaux s'attachant tant à
la quête étiopathogénique qu'à la comparaison
et à l'amélioration des techniques chirurgicales.
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