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Les prébiotiques en gastroentérologie


Hépato-Gastro. Volume 6, Number 3, 195-8, Mai - Juin 1999, Mini-revues


Résumé  

Author(s) : Bernard Flourie.

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ARTICLE

Les prébiotiques sont des subtances capables d'exercer des effets bénéfiques chez l'homme en stimulant de façon sélective la croissance et/ou l'activité d'un seul ou d'un nombre limité de genres bactériens appartenant à la flore colique [1]. Ainsi, pour répondre à la définition d'un prébiotique, il faut modifier de façon sélective la flore colique et avoir des effets bénéfiques.

Les prébiotiques actuellement utilisés sont de nature oligosaccharidique ; ils sont indigestes dans l'intestin grêle de l'homme sain et agissent sur la croissance des bactéries dites lactiques, c'est-à-dire les bifidobactéries et les lactobacilles. En France, le plus ancien et le plus connu est le lactulose (bêta-galacto-fructose). Trois autres ont été introduits plus récemment : le lactitol (bêta-galacto-sorbitol), les FOS (fructo-oligosaccharides) et les TOS (transgalacto-oligosaccharides). Dans la nature, ces oligosaccharides sont présents dans certains végétaux en très faible quantité [2] ; ils sont produits industriellement par synthèse sous l'action d'une enzyme de transfert à partir du lactose ou du saccharose. Leur pouvoir édulcorant, leur qualité gustative et leurs propriétés technologiques font d'eux des produits intéressants dans l'industrie agro-alimentaire. Ils peuvent être obtenus sous forme solide ou liquide, ce qui permet de les incorporer facilement dans les aliments. Au Japon surtout, leurs propriétés technologiques et leurs avantages pour la « santé », que nous détaillerons, ont conduit les industriels à incorporer les oligosaccharides prébiotiques dans une grande variété de produits alimentaires (produits laitiers fermentés, aliments pour bébé, boissons, pain, pâtisseries, confiserie et produits diététiques).

Effets sur la flore colique

Les effets des prébiotiques sur la flore ont été étudiés in vitro et in vivo. In vitro en utilisant des souches bactériennes isolées, le lactulose, les FOS et les TOS sont généralement de bons substrats pour les bactéries du genre bifidobactéries et bactéroïdes et de mauvais pour Escherichia coli et Clostridium perfringens [3-6]. In vivo chez l'homme, l'ingestion de lactulose, de lactitol, de FOS ou de TOS augmente dans les selles les bifidobactéries, pouvant les multiplier par un facteur 10, mais également les lactobacilles, tandis que les clostridies et les entérobactéries diminuent. De plus in vivo, il y a habituellement réduction des bactéroïdes (figure 1) [7-13]. Le compte des anaérobies totales ne se modifie pas, démontrant ainsi qu'il y a modification des équilibres bactériens et non stimulation globale de la croissance bactérienne.

À côté de ces modifications bactériologiques, des modifications métaboliques sont également notées. L'ingestion de lactulose (3 à 20 g/j) diminue les concentrations fécales d'ammoniaque, d'indol, de scatol, de crésol et des phénols, ainsi que les activités bêta-glucuronidase, nitroréductase, azoréductase et 7 alpha déhydroxylase. L'excrétion des acides biliaires secondaires est réduite. Le pH fécal est parfois diminué [7, 13]. Le lactitol (20 g/j) et les FOS (12,5 g/j) semblent moins efficaces [11, 13].

Les modifications de la flore colique et de son activité peuvent être obtenues pour des doses ingérées faibles de prébiotiques : en effet, elles apparaissent à partir de 3 g/j de lactulose [7, 8] et de 5 g/j de FOS [14]. Puisque les premiers symptômes digestifs d'intolérance aux oligosaccharides indigestes (excès de gaz rectaux le plus souvent) apparaissent chez l'adulte pour des doses ingérées supérieures à 10 g/j [12, 15], on peut conclure que les modifications de flore peuvent être obtenues pour des doses ingérées de prébiotiques n'entraînant pas de symptômes digestifs.

Les prébiotiques sont facilement et rapidement fermentés par la flore bactérienne dans la partie proximale du côlon humain. La production d'acides gras à chaîne courte entraîne une acidification du contenu colique qui favorise la croissance des genres bactériens acido-résistants, les bifidobactéries et les lactobacilles. Ces bactéries fermentent les prébiotiques et les autres substrats disponibles selon un métabolisme particulier, conduisant préférentiellement à la production d'acide acétique et lactique, ce dernier étant parmi les acides gras à chaîne courte l'acide le plus fort. Ainsi, l'augmentation des bactéries dites lactiques induite par les prébiotiques majore encore, du fait de ce métabolisme particulier, l'acidification du contenu colique. Toutefois, le taux des bactéries lactiques dans les selles retourne à son niveau antérieur quelques jours après l'arrêt de l'ingestion des prébiotiques.

Effets bénéfiques

Les effets bénéfiques des prébiotiques s'expliquent essentiellement par l'acidification du contenu colique et les modifications de la flore colique et de son métabolisme qu'ils induisent. Les enfants nourris au lait de vache ont une flore fécale complexe comprenant moins de 50 % de bifidobactéries, associées à des bactéroïdes, clostridies, entérobactéries et streptocoques, tandis que chez ceux nourris au sein les bifidobactéries prédominent (90 %). Cette prédominance des bifidobactéries a été avancée pour expliquer la protection des enfants nourris au sein contre les infections intestinales. Cette hypothèse a été depuis étayée par différents travaux. Un essai contrôlé a montré que l'administration à des nourrissons de B. longum et S. thermophilus diminuait significativement l'incidence de la diarrhée (31 % versus 7 %) et du portage de rotavirus (31 % versus 10 %) [16]. Schneegans et al. [17] ont étudié chez des enfants l'effet de Bifidobacterium bifidum plus ou moins associé au lactulose sur l'éradication de E. coli pathogènes. L'éradication a été obtenue dans 60 % des cas avec B. bifidum seul, dans 80 % des cas lorsque cette bactérie était associée au lactulose.

Les effets protecteurs des bifidobactéries contre les infections intestinales s'expliqueraient par d'éventuels effets immunomodulateurs (augmentation de l'activité phagocytaire des macrophages, de la production d'IL6 et d'IFN*) [18, 19] et surtout par l'inhibition de la croissance de bactéries pathogènes. Cette inhibition serait la conséquence de la modification des équilibres bactériens au sein de la flore colique, de la synthèse de substances antibactériennes par les bifidobactéries (les bifidobactéries ont in vitro un effet antimicrobien contre Salmonella, Vibrio cholerae, Listeria, Campylobacter, Shigella, Yersinia, E. coli, C. perfringens) [20-25] et enfin la conséquence de l'acidification du contenu colique. L'acidification semble en effet pouvoir également modifier les équilibres bactériens puisqu'elle inhibe la croissance de E. coli, C. perfringens, V. cholerae et Salmonella enteritidis [26, 27].

À côté de ces effets anti-infectieux, les bifidobactéries ont des effets antitumoraux. In vitro, elles diminuent la croissance de lignées cancéreuses coliques. Ingérés oralement, le lactulose ou des bifidobactéries diminuent chez le rat les tumeurs coliques induites par la diméthylhydrazine ou l'azoxyméthane et diminuent également l'apparition des cryptes aberrantes (première étape histologique de la cancérogenèse colique chez le rat), la prolifération cellulaire et l'expression de l'onco-protéine p21 codée par les proto-oncogènes de la famille Ras [28-30]. De façon intéressante, si des rats ingèrent du lactulose ou des FOS et des bifidobactéries, l'effet réducteur sur le nombre de cryptes aberrantes est additif [29, 31]. In vivo chez l'homme, l'incidence du cancer colique est diminuée en cas d'augmentation des bifidobactéries fécales et de baisse de C. perfringens [32]. Des études d'intervention sont en cours pour déterminer l'effet d'une supplémentation en bifidobactéries sur les paramètres de la cancérogenèse colique. L'ingestion de B. bifidus et L. acidophilus diminue la prolifération cellulaire au niveau de la partie supérieure des cryptes coliques chez des patients ayant des adénomes [33] et l'ingestion de lactulose diminue la fréquence des récidives adénomateuses après polypectomie [34] (figure 2).

L'action antitumorale des prébiotiques peut s'expliquer par la modification des équilibres bactériens. L'augmentation des bifidobactéries par elle-même pourrait intervenir puisqu'il a été montré qu'un composant de leur paroi cellulaire avait une activité antitumorale [35]. La diminution de la croissance des bactéries de putréfaction (clostridies, entérobactéries) entraîne une réduction de la formation de molécules toxiques ou de carcinogènes (nitrosamines, phénols, crésol, scatol, indol). Les modifications du métabolisme de la flore interviennent probablement aussi dans l'action antitumorale. Certaines activités enzymatiques impliquées dans la formation de carcinogènes (azoréductase, nitroréductase et bêta-glucuronidase) sont diminuées dans les selles de sujets sains ingérant des bactéries lactiques ou du lactulose [7, 36-38]. L'ingestion de lactulose et l'acidification du contenu colique diminuent l'activité de la 7 alpha déhydroxylase et donc la formation des acides biliaires secondaires qui sont impliqués dans la carcinogenèse colique [39]. En revanche, les effets antitumoraux des prébiotiques ne semblent pas médiés par une augmentation de la production intracolique de l'acide butyrique (dont l'activité antitumorale est bien établie), puisque les prébiotiques et leurs effets stimulants sur la croissance des bifidobactéries ne semblent pas favoriser la production de cet acide.

CONCLUSION

Il est devenu facile de modifier la flore colique humaine et son activité métabolique en ingérant des prébiotiques ou des probiotiques [40]. Les effets bénéfiques longtemps suggérés de ces modifications commencent à être étayés, voire admis, par des études expérimentales de plus en plus nombreuses. Deux facteurs peuvent expliquer les effets bénéfiques pour l'homme des prébiotiques : l'acidification du contenu colique et les modifications induites de la flore. Ces deux facteurs paraissent en fait intriqués, l'acidification modifiant la flore et la flore modifiée maintenant l'acidification du contenu colique. Ainsi, les effets sur le côlon des prébiotiques pourraient être supérieurs à ceux des probiotiques qui, certes, modifient la flore, mais acidifient probablement moins le contenu colique, du moins dans sa partie proximale. C'est peut-être pour cette raison que quelques études montrent qu'il existe un effet additif des prébiotiques et des probiotiques sur la prévention des infections intestinales et la survenue de lésions précancéreuses ou cancéreuses coliques.

Des études d'intervention sont encore nécessaires chez l'homme avant de conclure définitivement sur l'intérêt des prébiotiques, seuls ou associés aux probiotiques, dans la prévention du cancer colique, ainsi que pour définir la dose efficace et sa tolérance. Si cet intérêt se confirmait, l'usage des prébiotiques se développerait facilement en nutrition humaine dans un cadre de santé publique et devrait inciter le gastroentérologue à prescrire des prébiotiques chez les sujets à risque de cancer colique.

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