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Troubles de la déglutition : étiologies et prise en charge


Hépato-Gastro. Volume 6, Number 4, 247-57, Juillet - Août 1999, Mini-revues


Résumé  

Author(s) : Philippe Pouderoux.

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ARTICLE

Alors que la déglutition comprend une phase orale, pharyngée et œsophagienne, le terme « trouble de la déglutition » implique communément une anomalie de la phase orale ou pharyngée. Les dysphagies oropharyngées sont peu familières au gastro-entérologue qui intervient pourtant à deux étapes de leur prise en charge : 1) lors du diagnostic d'une dysphagie d'étiologie indéterminée par l'exploration endoscopique et manométrique de l'œsophage cervical et de la jonction pharyngo-œsophagienne ; 2) lors de la mise en place d'une sonde de gastrostomie par voie endoscopique dans le traitement des dysphagies sévères.

Au carrefour de plusieurs spécialités, les troubles de la déglutition sont mal connus, souvent ignorés, voire même négligés, leur prise en charge étant souvent laissée à l'infirmière, l'aide-soignante, la diététicienne ou l'orthophoniste. Ils peuvent pourtant engendrer des complications sévères telles que dénutrition, déshydratation et pneumopathies d'inhalation, souvent considérées comme causes immédiates de mortalité, en particulier en institution gériatrique.

Épidémiologie et principales étiologies

La prévalence des troubles de la déglutition dans la population générale est mal connue. Il semble que des perturbations mineures soient fréquemment rapportées:
lors d'une enquête par questionnaire postal portant sur plus de 300 individus, une toux ou une gêne lors de la déglutition, notées chez respectivement 25 % et 10 % des personnes interrogées, étaient cependant rarement considérées comme modérées ou sévères [1]. Plusieurs travaux portant sur de petits effectifs ont évalué la présence de troubles de la déglutition dans de multiples pathologies neurologiques. Quelle que soit la maladie étudiée, la prévalence de la dysphagie est très variable d'une étude à l'autre en fonction des critères retenus, cliniques (interrogatoire, auto-questionnaire, étude clinique de la déglutition) ou radiologiques (vidéoradiographie de la déglutition). Le diagnostic clinique de dysphagie est en effet parfois ardu lorsque celle-ci apparaît insidieusement : les patients compensent pendant longtemps leurs troubles et ceux-ci ne deviennent un motif de consultation qu'après plusieurs années d'évolution. Les dysphagies oropharyngées sont dues à des anomalies anatomiques loco-régionales ou à des troubles d'origine neurologique ou musculaire (tableau 1).

Causes locales

Les principales causes locales de dysphagie sont les cancers oropharyngés et laryngés, la chirurgie carcinologique ORL, la radiothérapie cervicale et les xérostomies (tableau 1). Les plus fréquemment rencontrées par le gastro-entérologue sont les tumeurs oropharyngées, les diverticules de Zenker et les diaphragmes de la jonction pharyngo-œsophagienne.

Le diverticule de Zenker est un pseudodiverticule composé de muqueuse et de sous-muqueuse, développé aux dépens de la paroi postérieure de l'hypopharynx, en règle dans le triangle de Killian entre la pars obliqua et la pars horizontalis du cricopharyngien [2] (figure 1). Les diverticules peuvent aussi se développer aux dépens des parois latérales de l'oro- et de l'hypopharynx. L'accumulation d'une fraction du bolus dans le diverticule peut entraîner une inhalation par regorgement après la déglutition, voire à distance des repas. Le diagnostic est endoscopique ou radiologique, le transit pharyngé baryté ou la vidéoradiographie de la déglutition permettant de détecter de petits diverticules non décelés en endoscopie.

Les diaphragmes de la jonction pharyngo-œsophagienne intéressent la paroi antérieure du pharynx ou sont circonférenciels [3]. Ils sont le plus souvent asymptomatiques ou responsables d'une dysphagie aux solides initialement intermittente. Leur détection radiologique est parfois délicate et nécessite une imagerie dynamique (figure 2). L'endoscopie peut passer à côté du diagnostic car le diaphragme est en général mince et aisément rompu à l'intubation de la bouche œsophagienne, ne déterminant souvent qu'une sensation de résistance transitoire. L'examen entraîne une amélioration spectaculaire et immédiate de la dysphagie, permettant d'évoquer a posteriori le diagnostic. Ces diaphragmes peuvent être idiopathiques ou secondaires à une lésion œsophagienne (œsophagite desquamante, pemphigoïde bulleuse, épidermolyse bulleuse). La relation entre diaphragme et anémie sidéropénique (syndrome de Plummer-Vinson ou Kelly-Peterson) est controversée [4]. De même, il n'y a pas de certitude sur l'association entre syndrome de Plummer-Vinson et cancer du pharynx ou de l'œsophage [4].

Maladies neurologiques et musculaires

Les troubles de la déglutition d'origine neuro-musculaire s'observent dans : 1) les troubles de la vigilance, quelle que soit leur cause ; 2) les déficits moteurs touchant plusieurs muscles déglutiteurs, soit par paralysie d'origine centrale ou périphérique, soit par atteinte musculaire directe ; 3) les troubles de l'initiation de la déglutition (volontaire ou réflexe) ; 4) les incoordinations des muscles déglutiteurs ou respiratoires ; 5) les troubles de la sensibilité oropharyngée. Contrairement à ce qui est communément admis, il n'est pas nécessaire que les lésions suprabulbaires soient bilatérales pour engendrer un trouble de la déglutition [5].

Dans le cadre des paralysies des muscles déglutiteurs, on peut distinguer schématiquement celles induites par des lésions suprabulbaires (cortex, voies corticobulbaires, noyaux de la base du crâne) dont l'expression typique est le syndrome pseudobulbaire, et celles causées par des lésions des noyaux ou des troncs des nerfs crâniens impliqués dans la déglutition. Le syndrome pseudobulbaire est caractérisé par l'association de : 1) troubles de la déglutition prédominant sur la phase orale ;
2) troubles de la phonation à type de dysarthrie paralytique et/ou spastique ; 3) troubles de la motricité linguale, vélaire ou faciale, de topographie bilatérale, prédominant sur les mouvements à commande volontaire (dissociation automatico-volontaire). Il s'y associe, selon le siège de la lésion, une ophtalmoplégie, des troubles intellectuels, des mictions impérieuses, une marche à petits pas, une spasticité intense avec rire et pleurer spasmodiques. L'étiologie est habituellement vasculaire (syndrome lacunaire), mais peut se rencontrer dans d'autres maladies comme les atrophies multisystématisées, la paralysie supranucléaire progressive, la sclérose en plaques, la sclérose latérale amyotrophique (SLA). Les paralysies bulbaires sont responsables d'un trouble de la déglutition lorsqu'il existe une atteinte bilatérale d'au moins une paire crânienne ou unilatérale de plusieurs nerfs crâniens (tableau 2). Une même maladie peut être responsable de lésions bulbaires et suprabulbaires à l'origine d'un tableau clinique mixte.

La plupart des maladies neurologiques peuvent présenter une dysphagie dans leur tableau clinique (tableau 1). Les étiologies sont dominées par les accidents vasculaires cérébraux (AVC), les traumatismes crâniens, la maladie de Parkinson, la SLA et la maladie d'Alzheimer.

Au cours des AVC, 40 % des patients sont dysphagiques dans les 3 à 4 jours suivant l'ictus, plus fréquemment et plus sévèrement dans les AVC tronculaires et hémisphériques bilatéraux que dans les hémisphériques unilatéraux [6-9]. Un AVC hémisphérique unilatéral peut être responsable d'une dysphagie haute car il existe un hémisphère dominant pour la déglutition [5]. L'existence d'une inhalation se solde par environ 10 fois plus de complications pulmonaires que lorsqu'elle est absente. La déglutition se normalise dans les 2 semaines suivant l'accident vasculaire chez 85 % des patients [8, 9].

Au cours de la maladie de Parkinson, 50 % à 90 % des patients présentent des troubles de la déglutition, dont 20 à 50 % avec cachexie et pneumopathie d'inhalation [10-13], qui deviennent invalidants dans les formes avancées de la maladie. Le traitement par L-dopa ne semble pas améliorer constamment la dysphagie [14]. On peut rapprocher de la maladie de Parkinson les troubles de la déglutition induits par les neuroleptiques. Comme dans la maladie de Parkinson, ils altèrent surtout la phase orale en perturbant la coordination des mouvements de la langue, l'initiation de la déglutition, la mastication [15, 16]. Les dysphagies médicamenteuses peuvent être aussi induites par les benzodiazépines [17], les anticholinergiques et les psychotropes anticholinergiques par le biais de la xérostomie.

La SLA est caractérisée par une dégénérescence progressive des motoneurones du cerveau, du tronc cérébral et de la moelle. Une dysphagie isolée peut être un mode de révélation et poser des problèmes diagnostiques au gastro-entérologue. Les SLA à début bulbaire représentent un tiers des malades et sont d'évolution plus rapide que celles à début spinal, avec une espérance de vie de 1 à 2 ans [18,19]. La cause majeure de mortalité est la défaillance ventilatoire, secondaire à une pneumopathie d'inhalation et/ou à une paralysie des muscles respiratoires [20].

Chez le sujet âgé, une dysphagie haute est présente chez jusqu'à 50 % des patients hospitalisés en long séjour. Elle représente une importante cause de dénutrition et de mortalité en unité gériatrique [21-23]. Le vieillissement per se n'est pas une cause de dysphagie mais plutôt l'augmentation de la prévalence des maladies neurologiques chroniques, au premier plan desquelles figurent la maladie d'Alzheimer, les démences vasculaires et la maladie de Parkinson. Dans la maladie d'Alzheimer, les troubles de la déglutition coexistent avec des altérations du comportement alimentaire et de la phase préorale de la déglutition [21-24]. Chez l'enfant, la cause principale de dysphagie oropharyngée est l'anoxie cérébrale avec un tiers des troubles sévères de la déglutition, caractérisés par un mauvais contrôle du bolus avec bavage et mouvements linguaux désorganisés [25].

Certaines maladies musculaires s'accompagnent d'une dysphagie qui peut être inaugurale et poser des problèmes diagnostiques au gastro-entérologue, comme la myasthénie, les myopathies mitochondriales, la dystrophie oculo-pharyngée, la polymyosite et la myosite à inclusion.

Diagnostic du siège de la dysphagie

Le diagnostic clinique de dysphagie haute est aisé avec les simples données de l'interrogatoire dans les cas typiques: blocage cervical immédiat après la déglutition, régurgitations pharyngo-orales ou pharyngo-nasales, épisodes de toux et/ou de voix rauque ou mouillée lors des repas suggérant une inhalation du bol alimentaire, perception d'un résidu buccal ou pharyngé après déglutition, hésitation à l'initiation de la déglutition, déglutitions fractionnées, multiples, prolongées. Plusieurs pièges diagnostiques sont à connaître, en règle aisément repérés à l'interrogatoire et l'examen clinique :
1) le globus pharyngé est une sensation de striction cervicale cédant typiquement à la déglutition du bol alimentaire [26] ; 2) les troubles du comportement alimentaire (anorexie, opposition à l'alimentation et à la déglutition) ; 3) un handicap moteur entraînant une dépendance à l'alimentation ; 4) les troubles de l'attention.

Les symptômes typiques de dysphagie haute ne sont cependant pas spécifiques de la localisation de la dysphagie. Si le siège du blocage alimentaire dans une dysphagie de cause oropharyngée est en règle localisé par le malade à la région buccale ou cervicale [27], un tiers des patients présentant une dysphagie œsophagienne se plaignent d'une sensation de blocage cervical sans rapport avec son siège réel [28]. De même, une dysphagie œsophagienne peut entraîner des régurgitations orales ou nasales et des inhalations. Une dysphonie peut aussi révéler une paralysie récurentielle gauche secondaire à un cancer de l'œsophage. Enfin, certaines maladies neurologiques ou musculaires comme la maladie de Parkinson ou la dystrophie oculo-pharyngée ont des troubles moteurs à la fois oropharyngés et œsophagiens.

La dysphagie peut être difficile à diagnostiquer quand le patient ne se plaint d'aucun trouble mais présente des pneumopathies récidivantes, une anorexie ou une dénutrition isolées. Elle peut parfois s'exprimer comme un simple évitement de l'alimentation en tant qu'élément de relation sociale, les repas étant consommés dans l'isolement en raison de la lenteur de la prise alimentaire ou de son caractère anormal pouvant gêner autrui. Quand les troubles de la déglutition sont d'installation progressive, le patient les considère comme inéluctables du vieillissement et adopte souvent des techniques compensatoires qui ne seront révélées que par l'interrogatoire des proches ou l'observation du patient lors du repas. Enfin, les plaintes ne sont souvent pas exprimées en raison d'altérations cognitives et comportementales.

Plusieurs tests de dépistage des troubles de la déglutition ont été proposés chez les patients atteints de maladies neurologiques [29-31]. Ils se basent sur la mesure du temps au cours duquel un patient peut ingérer un volume standard d'eau en comparaison avec une population témoin. La sensibilité de ces tests semble excellente mais ils manquent de spécificité [30]. Lorsque la clinique est incertaine, la vidéoradiographie de la déglutition permet de faire le diagnostic de trouble de la déglutition et d'en déterminer le siège oral, pharyngé ou œsophagien.

Recherche de complications

Les complications des troubles de la déglutition sont nutritionnelles (dénutrition, déshydratation) et respiratoires (obstruction laryngée [32], pneumopathie, bronchiolite chronique). Elles peuvent être inaugurales [27]. En général, l'inhalation ne représente qu'un des mécanismes en cause dans la genèse de ces complications. Ainsi, la dénutrition constatée dans la maladie d'Alzheimer est aussi déterminée par des troubles du comportement alimentaire, des perturbations de la phase préorale dues aux troubles cognitifs et comportementaux, et probablement par un mécanisme propre non encore élucidé [24, 33-34]. La survenue d'une pneumopathie d'inhalation est dépendante de multiples facteurs tels que la quantité, la nature du bolus inhalé, la fréquence des inhalations, les capacités respiratoires, l'état général du patient [35].

Diagnostic étiologique

L'interrogatoire et l'examen clinique permettent en règle de faire le diagnostic de la cause de la dysphagie (tableau 3) : le mode de début des troubles, la présence de signes neurologiques et d'une odynophagie, les antécédents de chirurgie cervicale et de maladies neuro-musculaires acquises ou héréditaires sont les éléments essentiels pour orienter le diagnostic (tableaux 3 et 4, figure 3). L'examen neurologique doit être complet et ne pas rechercher qu'un trouble de la vigilance ou une anomalie dans le territoire des paires crâniennes impliquées dans la déglutition (tableau 2). La présence d'une odynophagie (douleur à la déglutition) doit tout d'abord inciter à rechercher une pathologie loco-régionale (tableau 5).

Au terme de cette enquête étiologique, on distingue deux situations cliniques :

1) La cause de la dysphagie est évidente ou très suspecte et les examens complémentaires viendront étayer le diagnostic : électromyographie, dosage des enzymes musculaires et des anticorps anti-récepteur à l'acétylcholine, biopsie neuro-musculaire, TDM ou IRM cérébrale pour les maladies neuro-musculaires, endoscopie pharyngo-laryngée, transit pharyngé baryté, TDM ou IRM pour les pathologies bucco-cervicales. Une endoscopie œsophagienne complétée d'une manométrie est souhaitable dans les cas complexes.

2) La dysphagie est isolée : il s'agit souvent d'une cause locale et l'examen diagnostique de première intention est la vidéoradiographie de la déglutition. Cependant, plusieurs pathologies neuro-musculaires peuvent débuter par une dysphagie isolée et poser un problème diagnostique au gastro-entérologue, qui devra alors demander un avis neurologique : SLA, myasthénie, myopathie mitochondriale, dystrophie oculo-pharyngée, polymyosite, myosite à inclusion.

Diagnostic du mécanisme de la dysphagie :
vidéoradiographie de la déglutition

L'interrogatoire, l'examen endobuccal et neurologique orofacial ainsi que l'examen clinique dynamique de la déglutition sont importants (tableau 3). La préparation du patient à l'examen est capitale : explication de l'examen, mise en position assise ou demi-assise stable, maintien de la tête, aspiration des sécrétions oropharyngées. Plusieurs déglutitions salivaires sont d'abord réalisées pour mettre en évidence un trouble de la commande volontaire. Des bolus liquides de volume croissant puis des bolus pâteux et solides à mâcher sont testés, la déglutition étant suivie d'un contrôle de la phonation et de la respiration pour détecter une inhalation. L'élévation laryngée est appréciée qualitativement par l'application d'un doigt sur le cartilage thyroïde. Une toux qui accompagne la déglutition n'évoque pas systématiquement une anomalie de la phase pharyngée, celle-ci pouvant être due à une anomalie de la phase orale, pharyngée ou œsophagienne, ou être le témoin d'une hyperréactivité pharyngo-laryngée.

L'examen clinique dynamique de la déglutition est contre-indiqué en cas de trouble important de la conscience ou de trouble respiratoire sévère ; il est parfois impossible à faire en cas de trouble du comportement ou de la compréhension, la réalisation du test et son interprétation fiable nécessitant une bonne coopération du patient. Il permet de suspecter une pathologie touchant la phase orale et d'en évoquer les mécanismes : trouble de l'initiation de la déglutition, incontinence labiale, temps de transit oral prolongé, et clairance orale anormale (résidu buccal après déglutition), évocateurs d'un trouble du contrôle ou de la propulsion linguale du bolus [27]. Cependant, l'examen clinique se révèle insuffisant pour déceler un trouble de la déglutition touchant la phase pharyngée [36-38]. Les inhalations peuvent être silencieuses. Ainsi, la toux ou la modification de la voix déclenchées au cours de la déglutition ne sont présentes que chez 40 % des patientes chez qui une inhalation a été mise en évidence par vidéoradiographie de la déglutition [27]. De plus, la toux déclenchée par l'alimentation n'est pas spécifique d'inhalation. Les perturbations des réflexes pharyngé et palatin ne sont pas des éléments prédictifs d'inhalation [39, 40].

La vidéoradiographie est l'examen essentiel pour le diagnostic d'inhalation et l'étude du mécanisme de la dysphagie. La vidéoradiographie de la déglutition est l'étude radiologique dynamique de la déglutition d'un bolus baryté. Il ne s'agit pas d'un simple transit pharyngé baryté mais d'une technique standardisée d'analyse fonctionnelle de la déglutition comprenant : 1) l'enregistrement vidéo systématique des séquences déglutitrices car les événements moteurs à étudier sont complexes, synchrones ou en succession rapide, nécessitant une analyse image par image ;
2) l'étude systématique de bolus de volume et de viscosité variables. Son interprétation nécessite une solide connaissance de la physiologie de la déglutition [41-43]. Son coût est modique (Z 35) mais son interprétation est souvent délicate et nécessite un long apprentissage. S'il s'agit d'un examen non traumatisant, il est irradiant (4 min de scopie en moyenne) et souvent anxiogène pour le malade en raison de la toux ou de la sensation d'asphyxie que peut provoquer l'inhalation même minime du bolus. Son but n'est pas la recherche d'anomalies de la muqueuse pharyngée, au mieux explorées par nasofibroscopie, mais celle d'anomalies de la mécanique déglutitrice.

Les contraintes techniques de l'examen ne permettent pas d'explorer tous les patients. L'étude vidéoradiographique doit ainsi toujours être précédée d'un examen clinique à la recherche de troubles de la vigilance, de troubles cognitifs sévères ne permettant pas une bonne compliance du sujet à l'examen, d'une absence de déglutition à la commande, ou d'une impossibilité à tenir assis ou demi-assis qui sont autant d'éléments qui vont rendre impossible ou dangereux l'examen vidéoradiographique.

La vidéoradiographie de la déglutition est indiquée dans trois situations cliniques distinctes : 1) le diagnostic de trouble de la déglutition chez un patient pour lequel le diagnostic de dysphagie oropharyngée est suspecté mais non évident : symptômes oropharyngés discrets, pneumopathies ou bronchites récidivantes inexpliquées, dénutrition, déshydratation ou anorexie inexpliquées chez un sujet âgé, ou pathologie à risque élevé de dysphagie oropharyngée (maladie neuro-musculaire ou lésion ORL ancienne ou actuelle) ; 2) la détermination du mécanisme de la dysphagie chez un patient ayant un trouble de la déglutition patent pour lequel un traitement est envisageable ; 3) l'évaluation de l'effet d'une position, d'une manœuvre, ou d'une modification de la texture du bolus sur un trouble de la déglutition préalablement objectivé. Elle tend à remplacer le transit pharyngé baryté depuis l'avènement de l'exploration endoscopique du pharyngolarynx.

Les principales anomalies motrices diagnostiquées par la vidéoradiographie de la déglutition sont : 1) les troubles de l'initiation de la déglutition, responsables d'inhalation avant déglutition ;
2) l'absence ou la diminution de la contraction des muscles de la langue et du pharynx, mises en évidence par une diminution de l'amplitude du mouvement et par une stase du bolus dans la bouche, les vallécules ou les sinus piriformes, source d'inhalation après déglutition ; 3) l'absence ou la diminution de la contraction des muscles du larynx, en particulier des muscles adducteurs des cordes vocales, qui se traduisent par une inhalation pendant la déglutition ; 4) les mouvements incoordonnés, dominés par les dyskinésies linguales secondaires aux neuroleptiques et à la maladie de Parkinson ; 5) les apraxies de la déglutition, au cours desquelles le patient n'avale pas sur commande et n'initie la déglutition que dans des circonstances particulières comme après avoir mâché ou avoir lui-même porté la cuiller à la bouche ; 6) les diminutions de l'amplitude d'ouverture du cricopharyngien, dont l'origine est plurifactorielle : diminution de la compliance ou troubles de la relaxation sphinctériennes, diminution du mouvement antérieur du larynx, diminution des forces de propulsion du bolus.

Traitement

L'objectif thérapeutique est de maintenir une ration calorique et hydrique dans des conditions de sécurité optimales en se souciant de maintenir des conditions de vie acceptables pour le patient. Le traitement est tout d'abord étiologique lorsqu'il est envisageable : causes loco-régionales de dysphagie, certaines maladies neuro-musculaires comme la myasthénie, la polymyosite, les neuropathies auto-immunes et les dysphagies médicamenteuses. La prise en charge du patient dysphagique est pluridisciplinaire. Elle implique l'action coordonnée de neurologues, rééducateurs, gastro-entérologues, ORL, gériatres, diététiciennes, orthophonistes et psychologues réunis au sein d'un groupe de travail où chaque dossier est discuté. Le traitement symptomatique repose sur les techniques de rééducation et d'adaptation diététique, la nutrition entérale ou parentérale, et beaucoup plus rarement sur la chirurgie.

Rééducation fonctionnelle

La rééducation de la déglutition s'adresse à des patients sans altération importante de l'état général, de la vigilance, de la compréhension et de la respiration. Elle nécessite en règle une exploration vidéoradiographique préalable excepté dans des situations pathologiques où les mécanismes de la dysphagie sont connus (tableau 6). Elle fait appel à des techniques directes impliquant la déglutition d'un bolus, ou indirectes dont le but est d'améliorer le contrôle volontaire et l'amplitude des mouvements, de diminuer la spasticité et stimuler la sensibilité buccale [27]. Les deux techniques sont en général employées conjointement, excepté les techniques directes en cas d'inhalation sévère. Les techniques directes les plus souvent employées sont les adaptations de la position de la tête et de l'introduction du bolus dans la bouche, et les manœuvres comme la déglutition supraglottique (déglutition glotte fermée), la déglutition supersupraglottique (déglutition en Valsalva : glotte fermée et aryténoïdes en adduction), la manœuvre de Mendelsohn (déglutition avec élévation laryngée maximale prolongée), la déglutition forcée ou les déglutitions multiples [27, 45] (tableau 6). Il est important d'expliquer le mécanisme du trouble au patient et à son entourage pour obtenir une meilleure adhésion au traitement et diminuer la charge anxieuse liée au repas [46]. Une prise en charge psychologique est souvent nécessaire. La conduite à tenir devant une dysphagie aiguë et la manœuvre de Heimlich seront systématiquement enseignées aux proches comme au personnel en charge de l'alimentation des patients.

Nutrition

Lorsque la nutrition par voie orale est possible, elle doit être adaptée aux mécanismes de la dysphagie pour éviter l'inhalation et la dénutrition. La vidéoradiographie de la déglutition peut préciser les textures les mieux adaptées aux troubles de chaque patient. Par exemple, on propose dans les retards à l'initiation à la déglutition pharyngée l'épaississement des liquides car l'inhalation se produit volontiers avec les liquides, plus mobiles, mais rarement avec les bolus visqueux. Certains patients n'inhalent que pour des bolus liquides de gros volume et pourront maintenir les liquides en diminuant le volume des bolus. Ces adaptations texturales doivent être aussi adaptées au goût du patient pour le maintien du plaisir de manger. L'observation régulière de l'alimentation, l'évaluation de la ration calorique ingérée et la surveillance du poids sont primordiales afin de dépister et traiter au plus tôt les complications respiratoires et nutritionnelles.

La dénutrition chez le patient dysphagique est multifactorielle : 1) inhalation symptomatique empêchant l'alimentation ; 2) ralentissement important de la déglutition ; 3) atteinte de la phase préorale avec handicap moteur ou trouble cognitivo-comportemental ; 4) situations hypercataboliques dues à une pneumopathie d'inhalation ou à une maladie de système. La décision d'une nutrition artificielle doit être d'autant plus rapide qu'il existe une dénutrition de base ou une situation hypercatabolique, et que la dysphagie a peu de chance d'évoluer rapidement favorablement. L'alimentation entérale est la plupart du temps possible. Lorsque l'on envisage une nutrition de relativement longue durée (>= 3 semaines), il est préférable, pour des raisons nutritionnelles mais aussi de confort et de sécurité, d'opter pour une gastrostomie en règle posée par voie endoscopique [47, 48]. L'alimentation par gastrostomie peut se compliquer d'inhalations du contenu gastrique potentiellement mortelles lors d'un reflux gastro-œsophagien chez des patients ayant des troubles sévères de la sensibilité ou de la motricité pharyngolaryngée. L'alimentation par voie jéjunale diminue ce risque sans l'abolir complètement. Cependant, les inhalations de salive sont aussi responsables de pneumopathies et elles ne sont pas contrôlées par le mode de nutrition. Chaque fois que possible, il est souhaitable de maintenir l'alimentation orale même minime lorsqu'elle améliore significativement la qualité de vie du patient, en préservant l'aspect relationnel du repas pris à plusieurs et le plaisir de manger.

Traitement endoscopique et chirurgical de la dysphagie

La myotomie ou la dilatation du cricopharyngien et, plus récemment, l'injection intrasphinctérienne de toxine botulique ont été proposées comme traitement symptomatique de la dysphagie pharyngée [49-51]. Le but de ces interventions est de favoriser la clairance pharyngée du bolus en diminuant la résistance à l'écoulement occasionnée par le muscle cricopharyngien. Si la myotomie semble être efficace dans 50 % des dysphagies neuro-musculaires toutes étiologies confondues, il est important de souligner que ce traitement n'a fait l'objet d'aucune étude contrôlée. Les éléments prédictifs d'une bonne réponse à la chirurgie sont mal connus, et la décision thérapeutique reste empirique. Plusieurs travaux suggèrent cependant que la myotomie ne doit pas être envisagée lorsque : 1) la phase orale est nettement anormale, la propulsion du bolus est inadéquate en raison d'un trouble important de la motricité linguale et pharyngée [52, 53] ; 2) la compliance sphinctérienne est normale [54] et 3) l'espérance de vie est courte. Par ailleurs, certaines maladies, comme la dystrophie musculaire oculo-pharyngée, semblent mieux répondre au traitement que d'autres comme la SLA, pour lesquelles la myotomie est très souvent un échec [53, 55, 56]. D'autres alternatives existent à la myotomie : la dilatation du SSO est connue de longue date comme pouvant diminuer ou supprimer la dysphagie, mais on ne dispose d'aucune étude contrôlée la comparant à la myotomie [57]. La toxine botulique a été récemment proposée dans le traitement des dysfonctionnements du cricopharyngien, mais son efficacité n'a pas encore été évaluée dans une étude contrôlée [58]. L'efficacité des techniques de rééducation dans les dysfonctionnements du muscle cricopharyngien mérite aussi une évaluation rigoureuse.

Traitement préventif des inhalations

La stase salivaire pharyngo-laryngée peut être contrôlée avec des anticholinergiques, qui diminuent la sécrétion salivaire mais en augmente la viscosité. Une salive épaisse, mal tolérée et génératrice de bouchons muqueux laryngés, peut être fluidifiée par un traitement bêtabloquant. L'irradiation des glandes salivaires peut être une solution de dernier recours pour tarir la sécrétion salivaire [27].

La trachéotomie avec mise en place d'une canule à ballonnet occlusif est souvent proposée dans les inhalations sévères. Elle constitue une solution temporaire en raison du risque de trachéomalacie. Elle ne met pas à l'abri des pneumopathies par micro-inhalations car l'étanchéité de l'obturation trachéale n'est pas totale. Elle augmente la dysphagie et la stase salivaire pharyngée en comprimant la bouche oesophagienne et en limitant l'ascension laryngée [27]. Les interventions de protection des voies aériennes sont peu pratiquées [59] : 1) les laryngectomies, les fermetures laryngées et les laryngoplasties tubulées nécessitent une trachéotomie ; 2) les interventions les plus pratiquées s'adressent aux paralysies unilatérales des cordes vocales, traitées par injection endoscopique de Téflon, de graisse [60] ou de glycérine, ou par confection d'une thyroplastie de médialisation. Les suspensions laryngées ou les autres interventions sauvegardant la fonction respiratoire du larynx ne sont réalisées que par de rares équipes et ne concernent qu'un petit nombre de patients.

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