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Nodules multiples du foie chez un homme de 61 ans


Hépato-Gastro. Volume 10, Number 1, 75-9, Janvier - Février 2003, Cas clinique commenté


Résumé  

Author(s) : Bruno Buecher, Astrid Lièvre, Madeleine Joubert, Jean-Eric Gourdier, Frédéric Lerat, Stéphanie Bordenave, Service d'hépato-gastroentérologie, CHU de Nantes, Hôtel-Dieu, 44093 Nantes Cedex..

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ARTICLE

Le diagnostic des nodules multiples du foie nécessite l'examen d'une biopsie hépatique dans la grande majorité des cas. Il peut permettre la découverte de lésions rares, de pronostic moins sévère que celui des métastases les plus habituelles.

Observation

Un homme âgé de 61 ans était hospitalisé en août 2000 pour l'exploration d'une tumeur du foie découverte à l'occasion de douleurs persistantes de l'hypochondre droit, à irradiation scapulaire, évoluant depuis 3 mois. Les douleurs étaient permanentes avec majoration vespérale et responsables d'insomnie. Il n'existait pas d'autre plainte fonctionnelle et l'état général était parfaitement conservé.

Les antécédents de ce patient comportaient une hypertension artérielle, une ostéoporose vertébrale fracturaire et une goutte. Son traitement associait de la Ténormine®, du Zyloric® et du Diantalvic®. Sa consommation d'alcool était estimée à 80 g/j depuis plusieurs dizaines d'années. Il existait une volumineuse hépatomégalie tumorale. Il n'y avait pas de signes cliniques d'hypertension portale ou d'insuffisance hépatocellulaire, mais une érythrose faciale, une ébauche de rhinophyma et une hypertrophie parotidienne bilatérale en rapport avec une intoxication alcoolique chronique. Le reste de l'examen était normal.

La numération formule sanguine et l'ionogramme étaient normaux. Il n'existait pas de syndrome inflammatoire. Les transaminases, ALAT et ASAT, étaient légèrement augmentées, à respectivement 3 et 2 fois la limite supérieure de la normale. Les phosphatases alcalines étaient à 4 fois la normale. L'alpha-fœtoprotéine était normale à 3 ng/ml. La sérologie des hépatites virales B et C était négative.

L'échographie abdominale montrait de multiples nodules hépatiques hypoéchogènes. Au scanner, les lésions étaient multiples, disséminées dans tout le foie, la principale lésion, située dans le dôme hépatique, mesurant 7 cm de grand axe (figure 1, A). Elles étaient hypervascularisées avec une prise de contraste précoce en plages hyperdenses mal limitées, essentiellement périphériques (figure 1, B). Les lésions étaient hypodenses et hétérogènes à la phase portale avec atténuation de l'hypodensité au temps tardif. Le tronc porte et ses branches de division étaient perméables, de même que les veines sus-hépatiques. Enfin, il n'existait pas de splénomégalie, d'ascite, ni d'adénopathie profonde, mais une densification de la graisse mésentérique dans les régions sous-hépatique et péri-ombilicale très évocatrice de carcinose péritonéale (figure 1, C). Les coupes thoraciques mettaient en évidence de multiples nodules parenchymateux infracentimétriques disséminés dans les deux champs pulmonaires (figure 1, D).

L'examen histopathologique de la biopsie hépatique confirmait l'existence d'une prolifération tumorale maligne constituée de cellules allongées ou globuleuses, faiblement acidophiles. Ces cellules, agencées en cordons bordant souvent des cavités vasculaires ou venant bomber dans les lumières vasculaires, étaient associées à un abondant stroma fibrohyalin ou œdémateux (figure 2, A). Il existait également des éléments tumoraux répartis dans le parenchyme hépatique voisin, sous la forme d'amas de cellules de topographie intrasinusale ou dans les espaces porte. L'étude immunohistochimique était fortement positive pour la vimentine. Le marquage avec l'anticorps anti-CD31 était plus faiblement et inconstamment positif (figure 2, B).

Le diagnostic finalement retenu était celui d'hémangioendothéliome épithélioïde diffus du foie avec métastases pulmonaires et péritonéales. L'indication d'une chimiothérapie systémique était retenue et trois cures de l'association carboplatine-vépéside étaient administrées entre novembre 2000 et février 2001. La tolérance de cette chimiothérapie était satisfaisante, avec toutefois une asthénie relativement marquée, résolutive en une semaine environ, et une alopécie modérée. Un nouveau scanner concluait à une stabilité des lésions. La chimiothérapie était interrompue en mars 2001, après l'administration de la quatrième cure, à la demande du patient, dans un contexte de syndrome anxio-dépressif marqué. Depuis cette date, une simple surveillance a été instituée et il n'existe pas d'argument, clinique ou morphologique, en faveur d'une progression tumorale avec un recul de 7 mois.

Discussion

L'hémangioendothéliome épithélioïde (HEE) est une tumeur rare d'origine endothéliale. Les localisations primitives les plus fréquentes sont pulmonaires et hépatiques, mais ces tumeurs sont ubiquitaires et peuvent se développer aux dépens de très nombreux organes et tissus, tels que le cerveau, les méninges, le sein, la rate, le tube digestif, les os, le cœur, la tête et le cou, les ganglions lymphatiques... Deux grandes séries récemment publiées se sont intéressées spécifiquement aux HEE primitifs hépatiques. Il s'agit d'une revue de 127 cas rapportés dans la littérature pour l'une d'entre elles [1], et de l'analyse de 137 cas répertoriés entre 1966 et 1997 par l'Institut de pathologie des forces armées, pour l'autre [2]. Ces lésions posent le problème du diagnostic étiologique des lésions focales hépatiques multiples (tableau 1).

Le diagnostic de l'affection est généralement porté au cours de la quatrième décennie et il existe une légère prédominance féminine. Les circonstances du diagnostic sont extrêmement variées, allant de formes totalement asymptomatiques, de découverte fortuite, à des tableaux sévères, dominés par une insuffisance hépatocellulaire ou des complications de l'hypertension portale. Des douleurs de l'hypochondre droit ou un inconfort épigastrique représentent les manifestations révélatrices les plus fréquentes ; un amaigrissement et une altération de l'état général sont possibles ; la fièvre et l'ictère sont plus rarement observés. L'examen clinique permet parfois de retrouver une hépatomégalie, une splénomégalie, une ascite ou d'autres signes d'hypertension portale. La mise en évidence d'une volumineuse hépatomégalie d'allure tumorale, éventuellement associée à des lésions cutanées et contrastant avec la conservation de l'état général, doit faire évoquer le diagnostic.

Des perturbations non spécifiques du bilan biologique hépatique sont parfois observées, parmi lesquelles l'élévation des phosphatases alcalines est la plus fréquente. Une élévation du taux sérique de l'antigène carcinoembryonaire (ACE) est également possible [2].

Sur le plan radiologique, des calcifications peuvent être identifiées dans l'aire de projection hépatique sur le cliché d'abdomen sans préparation, et un aspect de calcification hépatique sub-totale a même été décrit. L'aspect échographique le plus fréquent est celui de multiples lésions nodulaires, le plus souvent hypoéchogènes, réparties dans les deux lobes du foie, de tailles variables, généralement de un à plusieurs centimètres de diamètre. Elles peuvent être néanmoins isoéchogènes au parenchyme adjacent et entourées d'une couronne hypoéchogène ou, plus rarement, hyperéchogènes. Au scanner, ces nodules sont le plus souvent hypodenses, et subissent un rehaussement périphérique plus ou moins marqué après injection de produit de contraste, comme dans notre observation [3-5]. Les formes diffuses correspondent vraisemblablement à un stade plus évolué de la maladie, résultant de la croissance et de la coalescence de lésions nodulaires. L'aspect est alors celui d'une volumineuse lésion hypodense, s'étendant vers la périphérie du foie en respectant la capsule et contenant éventuellement des calcifications centrales. A ce stade, il peut exister des signes d'hypertension portale, des shunts porto-systémiques et une splénomégalie. Une hypertrophie compensatrice des segments hépatiques respectés par le processus tumoral est également possible. Comme pour le scanner, l'aspect des lésions en IRM n'est ni univoque, ni spécifique. Sur les séquences pondérées en T2, elles apparaissent le plus souvent hypo-intenses avec hypersignal périphérique, mais un hypersignal hétérogène est également possible [5].

Dans tous les cas, l'examen cyto- ou histo-pathologique d'un prélèvement hépatique est l'élément central du diagnostic [2]. La prolifération tumorale est constituée de cellules de taille et de forme variables, à noyaux vésiculeux, à cytoplasme généralement abondant, éosinophile, d'aspect épithélioïde, souvent troué d'une vacuole vide (aspect pseudo-glanduliforme). Elles sont regroupées en travées ou en petits amas dont la topographie à proximité des sinusoïdes et des petites veinules hépatiques est évocatrice. L'invasion de ces structures vasculaires par la prolifération tumorale est possible. Le stroma tumoral est souvent abondant et d'aspect variable, myxoïde ou plus ou moins fibreux et hyalinisé. Une réaction inflammatoire est fréquemment observée et des calcifications sont présentes dans un quart des cas environ. A ce stade, le diagnostic d'HEE est évoqué avec plus ou moins de difficulté, l'aspect microscopique pouvant donner le change avec d'autres affections tumorales (angiosarcome, cholangiocarcinome, hépatocarcinome fibrolamellaire, métastase d'un carcinome notamment) ou non (maladie veino-occlusive, syndrome de Budd-Chiari). L'étude immunohistochimique complémentaire est essentielle. En particulier, la positivité du marquage pour le Q-bend 10 ou CD34, le CD31 et pour l'antigène associé au facteur VIII (FVIII-RAg) permet de conclure à l'origine endothéliale des cellules tumorales. Ce dernier marqueur aurait la plus grande sensibilité pour le diagnostic, égale à 99 % dans l'étude de Makhlouf et al. [2]. L'étude ultrastructurale peut également apporter des données intéressantes grâce notamment à l'identification de corps de Weibel-Palade, de filaments intermédiaires cytoplasmiques ou de nombreuses vacuoles de pinocytose.

L'histoire naturelle de l'HEE est imprévisible. Son potentiel évolutif est intermédiaire entre celui de l'hémangiome et celui de l'hémangiosarcome. Dans la série de Makhlouf et al., la survie des 60 patients pour lesquels des données évolutives satisfaisantes étaient disponibles variait de 4 mois à 28 ans, et 26 d'entre eux, soit 43 % de l'effectif, avaient une survie supérieure à 5 ans [2]. L'évolution indolente de certaines tumeurs et les exceptionnels cas de régression spontanée observés contrastaient avec l'aggressivité d'autres lésions, puisque 13 des 30 décès répertoriés sont survenus 4 à 16 mois après le diagnostic. L'étude histopathologique est peu contributive pour l'appréciation du pronostic. En particulier, le pléiomorphisme cellulaire et l'indice mitotique ne semblent pas avoir de signification pronostique, contrairement à la densité cellulaire et à la nécrose tumorale qui pourraient être prédictives d'une évolution plus sévère [2].

L'abstention thérapeutique, sous couvert d'une surveillance clinico-morphologique régulière, est possible en cas de lésions localisées chez des sujets asymptomatiques. Cependant, compte tenu de leur potentiel évolutif, la majorité des auteurs considèrent que l'exérèse chirurgicale correspond au traitement de choix de ces lésions et qu'une hépatectomie doit être systématiquement envisagée dans cette situation [1]. La transplantation hépatique a été proposée comme traitement des formes localement évoluées, non accessibles à une hépatectomie, avec des résultats parfois intéressants, y compris chez des malades porteurs de métastases extra-hépatiques [6]. Ainsi, la survie à 5 ans post-transplantation était-elle de 43 % et de 76 % dans deux séries portant respectivement sur 21 et 10 patients [6, 7]. La chimiothérapie intra-artérielle hépatique et la chimioembolisation pourraient constituer des alternatives pour le traitement des formes localement évoluées [3], mais les données concernant l'efficacité de ces approches sont, là encore, très limitées. En ce qui concerne la chimiothérapie systémique, l'activité des agents cytotoxiques conventionnels est généralement considérée comme limitée et ces tumeurs chimiorésistantes. Idilman et al. [8] ont néanmoins observé une réponse tumorale objective sous monochimiothérapie par adriamycine, associée à un bénéfice clinique franc. L'association de carboplatine et d'étoposide a par ailleurs permis d'obtenir une réponse tumorale complète soutenue chez un sujet porteur d'un hémangioendothéliome épithélioïde malin pleural avec localisations secondaires péritonéales [9].

Références

1 - Läuffer JM, Zimmermann A, Krähenbühl L, Triller J, Baer HU. Epithelioid hemangioendothelioma of the liver : a rare hepatic tumor. Cancer 1996 ; 78 : 2318-27.

2 - Makhlouf HR, Ishak KG, Goodman ZD. Epithelioid hemangioendothelioma of the liver : a clinicopathological study of 137 cases. Cancer 1999 ; 85 : 562-82.

3 - Furui S, Itai Y, Ohtomo K, Yamauchi T, Takenaka E. Hepatic hemangioendothelioma : report of five cases. Radiology 1989 ; 171 : 63-8.

4 - Miller WJ, Dodd III GD, Federle MP, Baron RL. Epithelioid hemangioendothelioma of the liver : imaging findings with pathologic correlation. Am J Roentgenol 1992 ; 159 : 53-7.

5 - Van Beers B, Roche A, Mathieu D, Menu Y, Delos M, Otte JB, et al. Epithelioid hemangioendothelioma of the liver : MR and CT findings. J Comput Assist Tomogr 1992 ; 16 : 420-4.

6 - Marino IR, Todo S, Tzakis AG, Klintmalm G, Kelleher M, Iwatsuki S, et al. Treatment of hepatic epithelioid hemangioendothelioma with liver transplantation. Cancer 1988 ; 62 : 2079-84.

7 - Penn I. Hepatic transplantation for primary and metastatic cancers of the liver. Surgery 1991 ; 110 : 726-35.

8 - Idilman R, Dokmeci A, Beyler AR, Bastemir M, Ormeci N, Aras N, et al. Successful medical treatment of an epithelioid hemangioendothelioma of the liver. Oncology 1997 ; 54 : 171-5.

9 - Pinet C, Magnan A, Garbe L, Payan MJ, Vervloet D. Aggressive form of pleural epithelioid haemangioendotheliopma : complete response after chemotherapy. Eur Respir J 1999 ; 14 : 237-8.

 


 

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