ARTICLE
La mitochondrie : les bases
La théorie chémio-osmotique
L'implication majeure de la mitochondrie dans le métabolisme
énergétique est due aux nombreuses voies métaboliques
localisées dans cet organite et à sa capacité de
convertir l'énergie en molécules d'ATP. Les oxydations phosphorylantes
sont le siège de cette conversion dont le principe de fonctionnement
a été établi par le Pr Mitchell et connu sous le
nom de théorie chémio-osmotique qui a valu à son
auteur le prix Nobel. Selon cette théorie depuis démontrée,
le transfert des électrons du NADH vers l'oxygène via les
différents complexes de la chaîne respiratoire est associé
à l'expulsion de protons de la matrice mitochondriale vers l'espace
inter-membranaire (figure 1).
Trois sites d'expulsion de protons existent au niveau des complexes I,
III et IV. Ce flux de protons génère un gradient électrochimique
de part et d'autre de la membrane interne. La dissipation de ce gradient,
par l'ATP synthase et en présence d'ADP, permettra la synthèse
d'ATP. Ainsi, cette synthèse est fortement dépendante, via
la génération du gradient de protons, du fonctionnement
de la chaîne respiratoire : la respiration de la mitochondrie est
dite couplée (figure 1).
Il faut noter que, lors de certaines de ces étapes, il y a production
obligatoire d'anions superoxydes (O2.-) par la chaîne respiratoire
[3, 4]. Nous reviendrons ultérieurement sur ce point.
Les variations de rendement des oxydations phosphorylantes
: découplage et patinage
Le rendement des oxydations phosphorylantes peut être estimé
par le rapport ATP/O. Il varie en fonction de plusieurs paramètres
:
- Un des plus importants est la nature des substrats utilisés
[5]. En effet, les équivalents réduits produits par l'oxydation
cytosolique des nutriments franchissent la membrane interne des mitochondries
par l'intermédiaire des deux navettes malate/aspartate ou glycérol-3-phosphate/dihydroxyacétone
phosphate [6]. Ces deux navettes ne sont pas équivalentes car elles
fourniront respectivement comme équivalents réduits à
la chaîne respiratoire du NADH ou du FADH2. Or le premier fournit
à la chaîne respiratoire 50 % de plus d'énergie que
le dernier. L'activation de la seconde navette par les hormones thyroïdiennes
dont la conséquence est une diminution du rendement des oxydations
phosphorylantes et donc une activation compensatrice de la mitochondrie,
serait en partie à l'origine de l'augmentation du métabolisme
de base par ces hormones [7].
- L'établissement du gradient de protons de part et d'autre
de la membrane interne mitochondriale nécessite que celle-ci soit
très peu perméable aux protons [8]. Toute modification de
cette perméabilité, en permettant la réentrée
des protons dans la matrice sans synthèse d'ATP, phénomène
qualifié de leak, modifiera le rapport ATP/O. Dans ces conditions,
dites de découplage, l'énergie sera libérée
sous forme de chaleur. Ce découplage peut être induit par
des molécules chimiques comme le dinitrophénol, par la composition
en acides gras polyinsaturés de la membrane ou par des protéines
mitochondriales membranaires [9, 10]. Certaines d'entre elles, spécialisées
dans ce processus, ont reçu le nom de protéine découplante
ou UCP [10, 11]. Ce mécanisme de production de chaleur a été
décrit pour la première fois dans le tissu adipeux brun
[12]. Il faut toutefois garder à l'esprit que la production de
chaleur n'est pas strictement liée à la présence
d'un mécanisme de découplage : en situation de catabolisme
(hydrolyse de l'ATP importante) et à vitesse de respiration équivalente
à celle d'une mitochondrie découplée, la production
de chaleur est identique.
- Enfin, le dernier mécanisme capable de modifier le rapport
ATP/O est la variation du couplage des pompes membranaires. Cette variation
serait due à des modifications de la stchiométrie
des réactions : soit du nombre de protons expulsés par électrons
transférés (mécanisme de patinage ou slipping), soit
du nombre de molécules d'ATP synthétisées par protons
transférés [13, 14].
La mitochondrie et le métabolisme
énergétique à l'échelle de l'organisme
Les tissus et cellules de l'organisme peuvent être classés
en deux grandes catégories selon leur mode d'utilisation du glucose
: glycolytique ou oxydatif.
Les globules rouges ainsi que les cellules transparentes de la cornée
sont dépourvus de mitochondrie et donc strictement glycolytiques.
Les autres tissus ou cellules qui contiennent des proportions variables
de mitochondries peuvent néanmoins avoir un métabolisme
essentiellement glycolytique : c'est le cas de la médullaire rénale
peu vascularisée ou encore de certains tissus dans des situations
très particulières (hypoxie transitoire, muscle en début
d'exercice ou en exercice intense). Par ailleurs, des changements dans
les orientations métaboliques des tissus ont été
abondamment décrits, c'est le cas de nombreux processus pathologiques
dont l'infection et la croissance tumorale [15, 16].
À l'échelle d'un organisme, les produits issus du métabolisme
glycolytique, comme le lactate (produit par l'hématie) ou l'alanine
(produite par le muscle), seront réutilisés dans d'autres
tissus (foie, rein) par le métabolisme oxydatif (cycle de Cori
pour le lactate, cycle de Felig pour l'alanine) [2]. Ainsi, par ces mécanismes
de recyclage, l'utilisation de substrats à l'échelle de
l'individu est strictement oxydative ou aérobie. La totalité
des métabolismes aboutit donc à la mitochondrie. En d'autres
termes, les mesures de l'oxygène consommé et du gaz carbonique
produit (avec celles de la température et de la production d'eau)
permettent de définir l'énergie utilisée et donc
nécessaire : c'est le principe de base de la calorimétrie
indirecte [1].
La génétique mitochondriale
Pour se construire, la mitochondrie nécessite une étroite
coordination entre le fonctionnement du génome nucléaire
et de son propre génome : c'est en effet un organite chimérique
dont seulement une petite partie des protéines provient de son
propre matériel génétique [17-19]. Par exemple, seulement
13 des 70 polypeptides de la chaîne respiratoire sont codés
par le génome mitochondrial. De surcroît, le génome
nucléaire doit fournir à la mitochondrie toute la machinerie
génétique nécessaire à la réplication
et à l'expression de son génome. C'est ainsi qu'un grand
nombre de molécules, dont certains petits ARN, doivent franchir
les différentes membranes mitochondriales. Ainsi des pathologies
mitochondriales peuvent être dues à des dysfonctionnements
associés à des gènes nucléaires [20-22].
Il existe plusieurs dizaines de copies du génome mitochondrial
par mitochondrie et plusieurs centaines de mitochondries par cellule.
À ce propos, les progrès spectaculaires en imagerie cellulaire
tendent à démontrer l'existence d'un ensemble de canaux
communicants plutôt que des entités complètement indépen-dantes
[23]. Lors des divisions cellulaires, chaque cellule-fille reçoit
le même patrimoine génétique mitochondrial : on parle
d'hérédité cytoplasmique qui, dans le cas de la mitochondrie,
est maternelle. En effet, seul le patrimoine génétique mitochondrial
de l'ovule participe à celui de l'uf. Par ailleurs, le génome
mitochondrial subit un nombre élevé de mutations en l'absence
de système de réparation efficace [17].
Lorsqu'une mutation apparaît dans le génome mitochondrial
et suivant l'avantage sélectif conféré par cette
mutation, le génome mitochondrial porteur de cette mutation pourra
s'accumuler préférentiellement. Cette génétique
particulière explique à terme les coexistences de mitochondries
normales et mutées, phénomène décrit sous
le terme d'hétéroplasmie. Ce sont ces mécanismes
qui expliquent le mosaïsme des mutations mitochondriales et la spécificité
tissulaire des anomalies moléculaires mitochondriales parfois observées
chez l'homme. Par ailleurs, chaque contenu cellulaire en mitochondrie
évoluant indépendamment, ces deux types de mitochondries
seront en proportions variables suivant les cellules et tissus, ce qui
les affectera de manière proportionnelle, créant une grande
hétérogénéité clinique pour une même
mutation.
Importance relative et fonctions spécifiques
des mitochondries
Si une grande majorité de cellules contient des mitochondries
qui, toutes, synthétisent de l'ATP, certaines assument des fonctions
spécifiques, ce que nous avons tendance à oublier. À
titre d'exemples, les fonctions de détoxication et de synthèse
de l'urée sont assurées essentiellement par les mitochondries
hépatiques, la synthèse des minéralocorticoïdes
par la glande surrénale est mitochondriale, le contrôle de
la sécrétion d'insuline dépend en grande partie du
potentiel redox et phosphate des mitochondries de la cellule beta du pancréas
(cf. § les protéines découplantes). Ainsi le phénomène
d'hétéroplasmie associé aux fonctions mitochondriales
spécifiques des types cellulaires fait que les conséquences
physiologiques d'une atteinte mitochondriale peuvent avoir des effets
très spécifiques, restreints à certains tissus et
très variables d'un individu à l'autre.
Les espèces mitochondriales réactives
de l'oxygène
Comme nous l'avions indiqué précédemment, le transfert
des électrons au travers de la chaîne respiratoire est obligatoirement
associé à la production d'un radical libre, l'anion superoxyde
[4, 24]. Un radical libre est une espèce chimique, un atome, un
groupe d'atomes ou une molécule, qui comporte un électron
célibataire. Cet électron célibataire confère
une certaine instabilité sur le plan énergétique
et cinétique. La réactivité des radicaux libres réside
dans la recherche d'un électron capable de réapparier leur
électron célibataire. Ils peuvent soit arracher un électron
(ils se comportent alors comme des oxydants), soit leur en céder
un (ils se comportent alors comme des réducteurs). Cette réaction
conduit généralement à la formation en chaîne
de nouveaux radicaux, ce qui explique que la formation d'un seul radical
libre puisse causer des lésions importantes dans une cellule.
La réactivité des radicaux libres est variable selon leur
nature. Ainsi, le radical libre oxygéné le plus couramment
rencontré dans les systèmes biologiques, l'anion superoxyde,
ainsi que le monoxyde d'azote (NO) ne sont pas très réactifs,
mais constituent des radicaux précurseurs pouvant être transformés
en d'autres espèces plus actives. Par contre, certaines espèces
comme le radical hydroxyle (.OH) sont extrêmement réactives
et ce avec la plupart des macromolécules biologiques (lipides,
protéines, ADN). D'autres espèces de l'oxygène comme
le peroxyde d'hydrogène (H2O2) ou le nitroperoxyde (ONOOH), qui
ne sont pas des radicaux libres, sont cependant très réactives
et peuvent être à l'origine de la formation d'autres radicaux
libres. On parle donc de radicaux libres oxygénés lorsque
les espèces dérivées de l'oxygène comportent
un électron célibataire et d'espèces actives de l'oxygène
(EAO) de façon plus générale pour l'ensemble des
espèces dérivées de l'oxygène qui sont ou
non des radicaux libres.
Un peu d'évolution
La majorité des scientifiques s'accorde pour considérer
que l'origine de la mitochondrie dans les cellules eucaryotes provient
d'une endosymbiose entre deux cellules dont une, procaryote, aurait évolué
pour donner la mitochondrie que nous connaissons aujourd'hui. Au cours
de ce processus évolutif, une des premières fonctions attribuées
à ce nouvel organite cellulaire était de diminuer la pression
partielle en oxygène, molécule extrêmement délétère
pour de nombreux composés cellulaires. Cette détoxication
se faisait par la consommation d'oxygène et sa transformation en
eau. Ce processus n'est pas sans risque. En effet, au cours des différents
cycles d'oxydo-réduction nécessaires à ce processus,
l'accumulation d'électrons au niveau de ces complexes peut faciliter
la production de radicaux libres, eux-mêmes dangereux pour la cellule.
Le couplage entre le fonctionnement de la chaîne respiratoire et
la synthèse d'ATP s'est mis en place ultérieurement. Dans
un premier temps, la chaîne respiratoire était constituée
seulement des complexes II, III et IV. C'est encore le cas pour la majorité
des levures chez qui le complexe I est absent. Dans les mitochondries
de ce type, il n'existe que deux sites de couplage (complexes III et IV)
entre chaîne respiratoire et synthèse d'ATP au niveau de
l'extrusion des protons de la matrice vers l'espace intermembranaire.
L'ajout au cours de l'évolution du complexe I a permis, non seulement
de pouvoir utiliser le pouvoir réducteur du NADH, mais aussi de
créer un nouveau site de couplage, ce qui correspond à une
augmentation de 50 % du rendement ! ! ! Cette augmentation de l'efficacité
des transferts d'énergie a un coût : un nouveau site de production
d'anions superoxydes. Ainsi, on voit que tout au long de l'évolution,
la cellule a dû concilier le danger de l'oxygène et de ses
dérivés (les espèces actives de l'oxygène)
avec son utilisation.
La production mitochondriale des EAO et leur métabolisme
Des données quantitatives obtenues sur des mitochondries isolées
montrent que 2 à 6 % de l'oxygène consommé sera converti
en anion superoxyde. Cette production est localisée au niveau du
complexe I et surtout en amont du complexe III, au niveau du cycle des
quinones : 70 à 80 % des anions superoxydes sont produits à
ce niveau [25]. Dans la mitochondrie, le contenu en anions superoxydes
doit être finement contrôlé pour protéger la
mitochondrie elle-même, mais aussi la cellule des dommages causés
par les espèces dérivées hautement réactives.
Plusieurs systèmes enzymatiques prendront en charge l'anion superoxyde
dès que celui-ci sera produit (figure
2) [26, 27].
Certaines de ces étapes peuvent s'effectuer au sein même
de la mitochondrie. Tout d'abord, l'anion superoxyde sera réduit
en peroxyde d'hydrogène (eau oxygénée) par une super-oxyde
dismutase dont l'isoforme mitochondriale est une métalloprotéine
à manganèse (Mn-SOD ou Sod2). Cette étape transformera
une molécule extrêmement instable et peu diffusible en une
molécule plus stable et fortement diffusible qui pourra franchir
les membranes et atteindre le cytosol. Chez les mammifères, il
existe trois isoformes de SOD dont les gènes ont tous été
invalidés génétiquement. C'est la souris KO pour
le gène Sod2 qui présente les anomalies les plus sévères
conduisant à la mort de la souris avant la naissance, démonstration
indirecte de la toxicité des EAO d'origine mitochondriale [28].
L'hydrogène peroxyde sera à son tour converti en eau par
une enzyme mitochondriale, la gluthation peroxydase dépendante
du sélénium (Gpx1). Les autres isoformes de cette enzyme
ont beaucoup moins d'affinité pour le peroxyde d'hydrogène
[29]. Le gluthation sera régénéré en présence
de NADPH. Une petite partie de l'anion superoxyde qui échappera
à ce métabolisme pourra être pris en charge par les
systèmes cytosolique et peroxysomal (gluthation peroxydase et catalase).
A côté des défenses enzymatiques qui permettent
des niveaux d'EAO compatibles avec l'intégrité cellulaire,
il existe plusieurs systèmes non enzymatiques. Divers piégeurs
de radicaux libres, non enzymatiques (anti-oxydants) peuvent prendre en
charge la détoxication d'un grand nombre de radicaux libres, et
notamment celle du radical hydroxyle contre lequel aucun système
enzymatique n'existe. Ces composés sont facilement oxydables, relativement
stables et conduisent à l'arrêt des réactions radicalaires
en chaînes. Divers anti-oxydants naturels régulent l'équilibre
redox cellulaire. Ce système de protection peut être à
la fois membranaire (vitamines E, A) cytosolique et extracellulaire (vitamine
C, glutathion, acide urique). Il peut s'agir également de chélateurs
de métaux qui catalysent les réactions radicalaires. Les
uns sont bio-synthétisés par l'organisme, les autres sont
apportés par l'alimentation (vitamines et oligo-éléments
d'origine naturelle ou anti-oxydants de synthèse utilisés
comme conservateurs). Lorsque les capacités de production de l'anion
super-oxyde dépassent les capacités de défense, H2O2
peut réagir avec les métaux de transition réduits,
Fe2+ par exemple (réaction de Fenton), pour produire le radical
hydroxyle, la forme la plus toxique des EAO... [30].
Comme la formation d'anions superoxydes n'est pas une réaction
enzymatique, sa production est directement proportionnelle à la
concentration en oxygène [31]. Ainsi, l'activité respiratoire
joue en premier lieu un rôle majeur pour limiter la production d'EAO
en diminuant les concentrations locales en oxygène. Le potentiel
redox du couple NADH/NAD+ qui fournit les électrons à la
chaîne respiratoire ainsi que la force proton motrice qui résulte
du bilan des échanges de protons de part et d'autre de la membrane
sont de puissants régulateurs du contenu en semi-ubiquinone, autrement
dit de l'accumulation d'électrons dans un état peu stable
responsables de la production d'anions superoxydes. Toutes les molécules
ou mécanismes qui faciliteront ou diminueront cette accumulation
favoriseront ou non cette production. L'antimycine, très couramment
utilisée expérimentalement, bloque les transferts d'électrons
après la semi-ubiquinone et stimule la production d'anions superoxydes
[32]. À l'inverse, un découplage même modéré,
en facilitant le transfert des électrons par diminution de la force
protonmotrice, limitera cette production [33].
La mesure des EAO
On ne peut parler d'EAO sans faire un petit commentaire sur les techniques
de mesure [34]. D'un point de vue expérimental, une très
grande difficulté réside dans la mesure quantitative des
flux à partir d'une cellule vivante et a fortiori d'un tissu [27].
En particulier et à la suite des travaux sur l'apoptose, l'utilisation
de sondes fluorescentes s'est énormément répandue
sans trop de recul sur leur signification biologique réelle. Un
des meilleurs exemples est la dihydrorhodamine 123 [35] (figure
3).
Classiquement citée comme permettant de mesurer la production
mitochondriale, cette sonde est bien sensible à certains EAO (H2O2,
autres peroxydes), mais, quelle que soit leur origine, ils la transformeront
en rhodamine 123 (Rh123), cation fluorescent. C'est cette molécule
qui s'accumulera dans la mitochondrie en fonction de l'intensité
du potentiel de membrane, qui lui-même agit sur la production d'EAO...
Ainsi et comme l'indique le constructeur (!), la fluorescence mesurée
est un reflet global de la production d'EAO indépendamment de son
lieu de production. L'ensemble des artefacts émanant de ces techniques
a été discuté dans un article paru dans la revue
Nature, signé par les plus grands noms du domaine [36]... Dans
la majorité des cas, ce ne sont que des arguments indirects comme
l'augmentation des mécanismes de défense ou la mesure de
dommages oxydatifs qui suggéreront l'intensité relative
du métabolisme EAO sans démontrer que les EAO sont bien
à l'origine des effets observés [37]. Une autre approche
indirecte mais plus clairement informative est la manipulation génétique
(invalidation génique) dont nous avons parlé précédemment
et qui pour l'heure est la plus démonstrative.
Les EAO mitochondriales comme second messager
Depuis longtemps, les EAO ont été considérées
comme des molécules dangereuses impliquées aussi bien dans
le vieillissement que dans un grand nombre de pathologies [24, 38-41].
La découverte de voies de signalisation et de gènes dont
l'expression est spécifiquement contrôlée par des
oxydants a attiré l'attention de la communauté scientifique
vers un rôle potentiel des EAO comme véritables seconds messagers
intracellulaires [42]. L'implication de la mitochondrie dans l'apoptose
a conforté ce point de vue [43]. La majorité des études
ont impliqué les protéines de la famille des MAP kinases
ou NFkappaB [42]. Les travaux sur l'apoptose n'ont fait que confirmer
et amplifier cette nouvelle fonction attribuée aux EAO [43, 44].
Il faut remarquer que, parmi toutes ces études, le lieu de production
des EAO est très rarement pris en compte. La mitochondrie est toutefois
clairement impliquée dans la voie de signalisation du TNFalpha
(tumor necrosis factor ou cachectine). Cette cytokine inflammatoire agirait
sur de nombreux types cellulaires via différents seconds messagers
dont le céramide qui induirait la production d'EAO mitochondriales
[45]. Cette production serait due à une inhibition du complexe
I et III [46-48]. Un mécanisme semblable a été décrit
pour d'autres cytokines inflammatoires ainsi que pour la leptine [45,
49]. Ces aspects ont été abondamment traités dans
différentes revues. Nous nous attacherons ici à discuter
plus particulièrement plusieurs travaux récents qui donnent
aux EAO mitochondriales le statut de " sensor " métabolique. Dans
la première étude, les auteurs ont démontré
in vitro que les effets secondaires associés à une élévation
de la concentration de glucose dans le milieu de culture sont associés
à une augmentation de la production d'EAO. Cette augmentation de
glucose était sensée mimer l'hyperglycémie observée
au cours du diabète. L'ensemble de ces effets peut être prévenu
aussi bien en sur-exprimant la Mn-SOD ou l'UCP1 qu'en découplant
chimiquement les mitochondries [50]. Le même type de résultats
a depuis été obtenu dans d'autres types cellulaires [51].
Dans un autre type d'étude, Nemoto et al. [52] ont démontré
qu'une augmentation de flux de substrats oxydatifs (pyruvate) se traduit
par une augmentation de la production d'EAO mitochondriales qui, via la
kinase c-jun et la glycogène synthase kinase, activeront la glycogène
synthase et l'accumulation de glycogène. Ces régulations
successives mettent en place une boucle de rétrocontrôle
selon laquelle l'afflux de substrats oriente les flux métaboliques
vers les voies de stockage alors qu'une diminution de la disponibilité
en substrats orientera ceux-ci vers leur oxydation. Tous ces travaux montrent
bien que toute modification des flux de substrats a pour conséquence
une modification des EAO mitochondriales qui peuvent agir à leur
tour sur de nombreuses voies de régulations pour maintenir l'homéostasie
énergétique, l'intégrité de la cellule et
moduler ses fonctions (figure
4). Il apparaît ainsi un lien entre métabolisme et fonctions
cellulaires, via les EAO mitochondriales. Selon ce que nous avons décrit
précédemment, ce lien pourra être différent
entre type cellulaire. Il dépendra de l'intensité du métabolisme
oxydatif, de la fourniture en substrats par l'organisme, des fonctions
de la cellule (contractiles, sécrétrices, métaboliques...)
et de l'état de ses défenses anti-oxydantes. Bien entendu,
ces résultats devront être validés in vivo, mais d'ores
et déjà, ouvrent des champs considérables dans le
domaine des maladies métaboliques.
Les protéines découplantes
L'histoire des protéines découplantes est intimement liée
à l'étude des adipocytes bruns. En effet, ces adipocytes,
contrairement à leurs cousins, les adipocytes blancs, sont spécialisés
dans la production de chaleur et participent à la thermogenèse
de non-frisson. Ce potentiel thermogénique est dû au découplage
du fonctionnement de la chaîne respiratoire de la synthèse
d'ATP. La consommation d'oxygène n'est plus associée et
donc limitée par la synthèse d'ATP. Comme nous l'avons déjà
indiqué, l'énergie sera alors dissipée sous forme
de chaleur [12]. L'identification moléculaire a suivi peu après
et permis de purifier puis de cloner une protéine, membre des transporteurs
anioniques mitochondriaux : la protéine découplante [11].
Cette protéine insérée sous forme dimérique
dans la membrane interne agirait comme un canal à protons et serait
responsable de la perméabilité accrue de la membrane interne
aux protons. L'invalidation génétique chez la souris a confirmé
depuis l'implication de cette protéine dans les mécanismes
d'adaptation au froid [53]. En effet, exposées à 4°C,
la majorité de ces souris ne peuvent plus maintenir leur température
corporelle et meurent. Chez l'homme, ce tissu est très abondant
chez l'enfant puis tend à disparaître. Pendant longtemps,
on a cru que cette protéine était unique lorsqu'en 1997,
Fleury et al. [54] clonaient par homologie de séquence avec l'UCP
du tissu adipeux brun l'ADNc d'une protéine apparentée avec
une activité de découplage (54). Cette protéine fut
appelée UCP2 pour uncoupling protein 2. Elle est préférentiellement
exprimée dans certains types cellulaires dont les monocytes-macrophages.
L'UCP " historique " des adipocytes bruns n'était plus seule et
allait s'appeler UCP1. D'autres protéines découplantes allaient
être rapidement découvertes chez les animaux aussi bien que
chez les plantes [10]. Rapidement après la découverte d'UCP2,
nous avons proposé pour les UCP un rôle de contrôle
de la production mitochondriale d'EAO [55]. Ces protéines par leur
activité de découplage, diminueraient la force protonmotrice.
Cela faciliterait le transfert d'électrons au travers de la chaîne
respiratoire et diminuerait le niveau de réduction du complexe
I et des quinones. L'analyse du phénotype des animaux dont le gène
codant pour UCP3 était génétiquement invalidé
a confirmé cette hypothèse [56]. L'étude du phénotype
des souris UCP2 (-/-) démontrait, quant à elle, l'implication
de cette protéine dans le contrôle de la sécrétion
d'insuline, mais aussi un lien étroit entre expression de l'UCP2
et production de radicaux libres par le macrophage (figure
5) [57, 58].
La sécrétion d'insuline par les cellules beta du pancréas
est contrôlée en grande partie par la fonction mito chondriale,
et plus particulièrement par le potentiel phosphate. Celui-ci,
en agissant sur des canaux ioniques, activera la sécrétion
de cette hormone en réponse à une augmentation de glucose.
L'absence de protéine découplante (UCP2) dans ces cellules
améliorerait le couplage de la mitochondrie et donc son rendement.
Ainsi, pour une quantité de glucose identique, la réponse
à cette stimulation serait améliorée. Ces travaux
devraient avoir des implications importantes dans le diabète comme
le suggéraient les travaux initiaux [54].
Un autre phénotype remarquable de ces souris est leur résistance
aux infections. Ce phénotype s'expliquerait par une hypersensibilité
des macrophages à l'agent infectieux. En effet, après stimulation
par des lipopolysaccharides (LPS), les macrophages péritonéaux
UCP2 (-/-) produisent beaucoup plus d'EAO (burst oxydatif) que des macrophages
de souris sauvages stimulés dans les mêmes conditions. On
peut se demander pourquoi ce phénotype n'a pas été
sélectionné au cours de l'évolution si ce n'est,
peut-être, à cause des dommages occasionnés par ces
mêmes EAO. Des études au cours du vieillissement chez ces
souris devraient apporter quelques éléments de réponse.
Ce travail confirme bien l'absence de lien direct entre UCP2 et thermogenèse
et révèle un lien inattendu entre couplage mitochondrial
et burst oxydatif des phagocytes. Pour notre part, nous avons émis
l'hypothèse selon laquelle UCP1 n'était pas spécifique
des adipocytes bruns et recherché l'expression d'UCP1 dans d'autres
tissus [59]. Nous avons alors mis en évidence l'expression de l'UCP1
(protéine et ARNm) dans l'utérus chez la souris et la ratte.
De manière surprenante, cette protéine est exprimée
dans des cellules musculaires lisses, mais uniquement dans celles qui
constituent la couche longitudinale. Ces résultats ont été
reproduits dans tous les tissus disposant d'au moins deux couches de cellules
musculaires lisses, tels les appareils digestif, urinaire et reproducteur,
ce qui n'est pas le cas de la paroi des vaisseaux dans laquelle nous n'avons
pu mettre en évidence d'expression d'UCP1. La localisation très
particulière de son expression dans ces tissus, uniquement dans
la couche musculaire longitudinale, semblait indiquer que la fonction
thermogénique n'était pas la seule fonction à laquelle
pouvait participer UCP1.
Comme dans le tissu adipeux brun, le contenu en UCP1 de l'utérus
est stimulé par l'exposition au froid des animaux ainsi que par
un traitement avec un agoniste des récepteurs beta-adrénergiques,
l'isoprotérénol. Ces régulations peuvent être
associées à un processus thermogénique. Beaucoup
plus original, le contenu en UCP1 de l'utérus augmente après
l'ovulation, ce qui suggèrerait l'implication de l'UCP1 " utérine
" dans les variations de température au cours du cycle sexuel.
Indirectement, plusieurs éléments permettent de proposer
que l'UCP1 puisse participer à la fonction contractile des cellules
musculaires lisses longitudinales (figure
6) [59]. Tout d'abord, le contenu en UCP1 dans l'utérus est stimulé
par l'isoprotérénol connu pour ses effets relaxants. Deuxièmement,
au cours de la gestation, les contractions de la couche longitudinale
doivent être limitées pour éviter de faire progresser
le ftus dans l'utérus, alors que la tonicité de la
couche circulaire est indispensable au maintien du ftus [60]. Enfin,
le contenu en UCP1 est augmenté au cours de la gestation et diminue
à la naissance. Le mécanisme par lequel UCP1 pourrait "
neutraliser " les cellules musculaires lisses longitudinales (un effet
d'anergie, une régulation sur les voies de signalisation...) doit
être précisé. Une étape importante reste toutefois
à franchir : valider et étendre, dans l'espèce humaine,
les résultats que nous avons obtenus chez les rongeurs. La détection
d'UCP1 dans un grand nombre d'organes contractiles pourrait suggérer
le même type de fonction dans ces organes, ce qui aurait chez l'homme
une importance physiopathologique considérable (troubles digestifs,
de la reproduction, de l'excrétion).
Ces études sur les UCP montrent que le mécanisme de découplage
contrôlé par une protéine est un mécanisme
relativement général. L'existence de gènes différents
qui codent pour des protéines de ce type permet autant de régulations
différentes spécifiques de tissus. Les UCP ne peuvent plus
être considérées seulement comme des protéines
thermogéniques, mais comme des protéines susceptibles de
modifier spécifiquement les caractéristiques intrinsèques
des mitochondries dont leur production d'EAO...
CONCLUSION Les
études sur l'apoptose avaient ramené la mitochondrie du champ
spécialisé de la bioénergétique à celui
de la biologie cellulaire. Les techniques de la biologie moléculaire
ont poursuivi ce bouleversement : les techniques d'invalidation génique
ont bien confirmé tous les effets néfastes et bénéfiques
attribués aux EAO mitochondriales, le clonage par homologie a ouvert
le champ des UCP et des conséquences physiopathologiques immenses
qui pourraient être associées à leur dysfonctionnement.
À l'avenir, de nouvelles études interdisciplinaires entre
bioénergéticiens, biologistes cellulaires et physiologistes
sont indispensables pour décliner rigoureusement, selon les cellules
et les tissus, les conséquences physiologiques et physiopathologiques
de ces nouveaux concepts émergents.REFERENCES
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