ARTICLE
La mucoviscidose est une maladie génétique fréquente,
dont les manifestations hépatobiliaires sont relativement rares
mais souvent méconnues. L'anomalie biologique siège sur
une protéine de membrane (CFTR) présente sur les épithéliums,
donc l'épithélium biliaire, et participant à la formation
de la bile. Une microvésicule biliaire est très fréquente,
et jusqu'à la moitié des adultes ont des calculs biliaires,
radio-transparents et non solubles par les acides biliaires. La cholestase
néonatale est une manifestation précoce mais rare. Les anomalies
hépatiques biologiques ou échographiques sont observées
chez 20 à 25 % des patients, et une cirrhose clinique chez 2 à
5 %, avec un maximum de prévalence à l'adolescence. Le traitement
est l'acide ursodésoxycholique, qui pourrait augmenter la fluidité
de la bile, et est très efficace sur les anomalies biologiques.
L'hypertension portale est longtemps le problème principal, l'insuffisance
hépatique étant tardive. La décision de transplantation
est toujours difficile étant donné l'intrication avec la
pathologie respiratoire.
La mucoviscidose est une maladie autosomique récessive, atteignant
en France un nouveau-né sur 2500. Les progrès des vingt
dernières années ont permis à la majorité
des patients de parvenir à l'âge adulte, la médiane
de survie actuelle étant de 28-30 ans en Amérique du Nord,
d'au moins 22-23 ans en France.
Génétique et physiopathologie
Le gène de la maladie est appelé CFTR (cystic fibrosis
transmembrane regulator). Il code pour une protéine transmembranaire,
à la fonction de canal chlore, située au pôle apical
des cellules épithéliales. Cette protéine est retrouvée
dans l'épithélium des glandes bronchiques, des canaux pancréatiques,
des glandes sudoripares, des canaux biliaires, mais pas dans les hépatocytes.
La mutation la plus fréquente en France est dite deltaF508 (délétion
d'une phénylalanine en position 508 de la protéine). La
recherche de 10 à 15 autres mutations permet de reconnaître
85 % du nombre total de mutations.
Dans le foie, la protéine CFTR est trouvée exclusivement
au pôle apical des cellules épithéliales des canaux
et de la vésicule biliaires. Les cellules biliaires sont responsables
de 40 % de la secrétion de bile, sous forme d'électrolytes
et d'eau. La protéine CFTR active le canal chlore (échange
du Cl- intra-luminal contre l'HCO3- intracellulaire), ce qui alcalinise
et dilue la bile. Elle est sans doute aussi impliquée dans la sécrétion
des mucines, composants glycoprotéiques du mucus.
Épidémiologie
La fréquence de l'atteinte hépatique dépend des
critères utilisés, cliniques, biologiques, histologiques,
radiologiques (tableau 1). Il
n'y a pas de corrélation avec le génotype [1, 2]. Une cirrhose
cliniquement évidente (gros foie dur, hypertension portale) est
retrouvée chez 2 à 5 % des patients, tous âges confondus.
Une atteinte moins grave (hépatomégalie de consistance normale,
anomalies biologiques ou échographiques) existe chez 20 à
25 % des patients. Les anomalies histologiques sont beaucoup plus fréquentes,
de 20 à 70 % suivant l'âge et les séries.
Moins de 10 % de la mortalité liée à la mucoviscidose
est directement liée à la maladie hépatique. Mais
une augmentation de la mortalité de cause respiratoire a été
rapportée chez les patients ayant une hépatomégalie
[3-5].
Histologie
La lésion pathognomonique est la " cirrhose biliaire focale "
: les canaux biliaires sont distendus par un matériel éosinophile
(mucus plugs) ; il existe une prolifération ductulaire, une fibrose
portale et une réaction inflammatoire ; la distribution des lésions
est focale, de larges territoires étant épargnés.
C'est une pathologie portale, le parenchyme voisin étant sain (figure
1).
La coalescence des foyers de cirrhose focale a pour conséquence
la cirrhose biliaire multilobaire. L'aspect macroscopique est celui de
très gros nodules séparés par de profondes cicatrices,
et prédominant sur le lobe gauche (figure
2). La conservation de la masse hépatocytaire et l'importance de
la fibrose expliquent que la présentation clinique soit d'abord
l'hypertension portale, et tardivement l'insuffisance hépatocellulaire.
Clinique
Hépatopathie
L'ictère cholestatique néonatal est rare et le plus souvent
associé à un iléus méconial (occlusion néonatale).
L'ictère disparaît le plus souvent en moins de 6 mois. L'hépatomégalie
peut être isolée, de consistance normale, et associée
à un aspect de stéatose à l'échogra phie.
Quand la stéatose est isolée, le bilan hépatique
est souvent normal. Quand le foie est franchement ferme, qu'il y ait ou
non des anomalies biologiques, l'aspect échographique est plus
hétérogène. Une hépatomégalie est observée
chez 20 à 30 % des patients. Les anomalies biochimiques sont fréquentes,
associées ou non à une hépatomégalie. Dans
une grande série, 5,6 % des enfants de moins de 5 ans, 12 % des
enfants de 11-15 ans et 16 % des adolescents de 16-20 ans avaient une
augmentation permanente des transaminases ou des GGT. Par contre cette
proportion diminuait à 11,5 % chez les sujets de plus de 21 ans.
Ces anomalies dépassent rarement 4 à 5 fois la limite supérieure
de la normale. Une augmentation plus importante doit faire chercher une
cause virale ou toxique. La bilirubine est normale. Si l'on fait une biopsie
hépatique, on trouve des lésions de cirrhose biliaire focale.
La cirrhose se manifeste cliniquement par une hépatomégalie
dure, avec ou sans splénomégalie. Il existe le plus souvent
une insuffisance pancréatique externe. Les signes cutanés
de maladie hépatique sont rares. L'hippocratisme digital est difficile
à interpréter dans le contexte d'infection respiratoire
chronique. L'insuffisance hépatocellulaire et l'ictère sont
tardifs. L'hypertension portale et les hémorragies digestives sont
le problème majeur pendant de longues années. La cirrhose
est découverte en moyenne entre 7 et 10 ans, mais le retard de
diagnostic est fréquent en raison de l'absence de symptôme
et de la prédominance des manifestations respiratoires. On note
une majorité de garçons (60 %). La prévalence clinique
de la cirrhose, globalement de 2 à 5 %, est de moins de 1 % avant
5 ans, de 5 à 8 % entre 15 et 20 ans, puis de 3 à 5 % après
20 ans. La survie en cas de cirrhose est d'au moins 5 ans, et plutôt
d'au moins 10 ans, la maladie évoluant à très bas
bruit.
La diminution de prévalence des anomalies cliniques et biochimiques
après 20 ans peut être due à un biais de recueil des
données ou à un excès de mortalité avant l'âge
adulte. Des autopsies d'adultes ont retrouvé jusqu'à 70
% de cirrhose biliaire focale.
L'évolution des atteintes respiratoire et hépatique peut
être indépendante. Seulement 2 % des patients meurent de
décompensation hépatique. Mais la présence d'une
hépatomégalie s'accompagne d'un risque relatif de décès
de 2,6, sans doute secondaire à la gêne au jeu diaphragmatique
et à l'immunodépression de la cirrhose.
Atteinte de la vésicule biliaire
La fréquence des anomalies de la vésicule biliaire augmente
avec l'âge et atteint au moins la moitié des patients de
plus de 15 ans. Il s'agit surtout d'une microvésicule. Des calculs
vésiculaires sont trouvés chez 4 à 5 % des patients
tous âges confondus, chez au moins 10 à 15 % des plus de
12 ans, et jusqu'à un quart des adultes. Ils sont radio-transparents,
non cholestéroliques, composés de bilirubinate de calcium
et de protéines. Deux à 3 % des patients sont symptomatiques.
Surveillance
L'examen clinique, le dosage des enzymes hépatiques (transaminases
et GGT, plus sensibles pour l'atteinte biliaire) et une échographie
abdominale sont suffisants pour le suivi annuel. Une anomalie doit être
recontrôlée trois mois plus tard, car il n'est pas rare qu'une
augmentation des transaminases soit transitoire, virale ou contemporaine
de l'administration d'antibiotiques. L'intérêt de l'histologie
hépatique est limité par le caractère focal de la
maladie et le risque d'erreur d'échantillonnage. La biopsie hépatique
est donc proposée dans des situations rares, comme un doute diagnostique
face à une hépatomégalie ou un bilan pré-transplantation
pulmonaire.
Traitement
Acide ursodésoxycholique
L'acide ursodésoxycholique (AUDC) augmente le flux biliaire chez
l'animal. Bien que cet effet ne soit pas démontré chez l'homme,
l'hypothèse est qu'il puisse fluidifier la bile dans la mucoviscidose.
Par ailleurs, le pool d'acides biliaires circulants s'enrichit en AUDC,
qui est moins cytotoxique que les acides biliaires endogènes.
Plusieurs études ont été réalisées,
incluant des patients ayant une atteinte évoluée. Elles
ont montré une diminution des enzymes hépatiques de 25 à
60 %. Les limites sont leur petit effectif, la brièveté
du suivi et la sélection des patients les plus graves, chez lesquels
les lésions sont probablement irréversibles. L'amélioration
des tests biologiques sous AUDC n'est qu'un indice très indirect
de son efficacité sur la progression de la cirrhose biliaire. L'histologie
est de peu d'aide [5, 6]. En pratique, l'AUDC est prescrit à la
dose de 20 mg/kg/j, chez les patients atteints de cirrhose, chez les enfants
ayant fait une cholestase néonatale et quand apparaissent des anomalies
biologiques permanentes ou une hépatomégalie ferme (tableau
2).
Traitement de la pathologie vésiculaire
L'AUDC ne dissout pas les calculs vésiculaires dans la mucoviscidose
: en cas de lithiase vésiculaire symptomatique, seule la cholécystectomie
est proposée, de préférence clioscopique.
Traitement de l'hypertension portale
En cas de cirrhose, un contrôle endoscopique régulier est
nécessaire à la recherche de varices sophagiennes.
Les premières manifestations graves de la cirrhose sont généralement
des hémorragies digestives. La décompensation de la cirrhose
ne survient que des années plus tard. L'aspirine et les anti-inflammatoires
non stéroïdiens, utilisés dans le traitement de fond
de l'inflammation bronchique, sont contre-indiqués. Le traitement
préventif par bêta-bloquants est a priori contre-indiqué
étant donné ses effets bronchiques. La sclérose ou
la ligature endoscopique des varices sophagiennes préviennent
les récidives hémorragiques, avec l'inconvénient
d'anesthésies répétées chez ces patients à
la fonction respiratoire précaire. Pour éviter les anesthésies
répétées, ou si se développent des varices
gastriques ou ectopiques inaccessibles, le shunt intra-hépatique
est une solution séduisante. Mais le risque d'occlusion précoce
est un inconvénient pour un traitement qu'on voudrait efficace
plusieurs années. L'anastomose porto-cave chirurgicale est proposée
en cas d'échec, avec les risques d'encéphalopathie porto-cave
et d'aggravation brutale de la fonction respiratoire ou hépatique.
Elle n'est indiquée que si la fonction hépatique est encore
bonne, l'état nutritionnel satisfaisant et que la fonction respiratoire
le permet. Elle permet de repousser de plusieurs années la transplantation.
Les grandes séries d'anastomose porto-cave chirurgicale sont anciennes,
mais le taux de survie de patients bien sélectionnés est
satisfaisant à moyen terme (50-60 % à 5 ans). [7]
Transplantation hépatique
La décision de transplantation est difficile. La maladie hépatique
est intriquée avec une fonction respiratoire et un état
nutritionnel altérés, une surinfection respiratoire chronique
à bacille pyocyanique, parfois déjà une intolérance
glucidique ou un diabète, et des problèmes psychologiques
et sociaux.
Quand l'atteinte hépatique est au premier plan, il faut envisager
la transplantation dès que les facteurs de coagulation s'abaissent
au-dessous de 65-70 %, ou en cas d'augmentation de la bilirubinémie,
a fortiori si l'albuminémie est basse, s'il y a eu des épisodes
d'encéphalopathie hépatique ou si les complications de l'hypertension
portale sont difficiles à contrôler. La difficulté
à maintenir un bon état nutritionnel, une aggravation plus
rapide de l'état respiratoire ou un syndrome hépato-pulmonaire
sont aussi des éléments déterminants.
La transplantation hépatique est réalisée seule
si la fonction pulmonaire le permet (peu de gêne fonctionnelle,
pas d'oxygénodépendance), même en cas de portage chronique
de bacille pyocyanique (quasiment constant) ou d'Aspergillus. Sinon il
faut envisager une greffe pulmonaire. Quand l'indication d'une greffe
pulmonaire est posée chez un patient atteint de cirrhose compensée,
il existe un risque important de décompensation hépatique
après greffe pulmonaire. Actuellement, la greffe hépatique
est systématiquement associée à la greffe pulmonaire
en cas de cirrhose, même compensée.
Quelques dizaines de greffes, hépatiques seules ou combinées
(poumons-foie ou cur-poumons-foie), ont été réalisées.
Après transplantation hépatique isolée, la fonction
respiratoire est améliorée chez presque tous, grâce
à l'amélioration de l'état général
et nutritionnel et du jeu diaphragmatique, peut-être aussi à
l'effet anti-inflammatoire des immunosuppresseurs au niveau bronchique.
L'infection respiratoire chronique ne pose pas de problèmes majeurs.
Le diabète insulino-dépendant est fréquent après
la transplantation. La survie de ces patients dans les petites séries
publiées est d'environ 75-80 % à 1 an. En cas de greffes
combinées (hépato-pulmonaire ou hépato-cardio-pulmonaire),
la survie est plus mauvaise et dépend surtout des complications
pulmonaires.
Nouveaux traitements de la mucoviscidose
Depuis la découverte des fonctions de la protéine CFTR,
de nombreux produits ont été testés in vitro, in
vivo pour certains, visant à cout-circuter l'effet négatif
de la mutation du gène. L'organe visé est le poumon, et
2 il n'y a actuellement aucun indice que l'un de ces traitements
agisse sur la maladie hépatique. Quant à la thérapie
génique, elle en est à ses balbutiements chez l'homme.
CONCLUSION Les
complications biliaires de la mucoviscidose sont fréquentes et accessibles
à la seule chirurgie. Les complications hépatiques graves
sont rares et évoluent très lentement. L'acide ursodésoxycholique
et la transplantation hépatique sont encore pour longtemps les seules
options thérapeutiques. REFERENCES
1 - Duthie A, Doherty DG, Williams C, Scott-Jupp R, Warner JO, Tanner
MS, et al. Genotype analysis for deltaF508, G551D and R553X mutations
in children and young adults with cystic fibrosis with and without chronic
liver disease. Hepatology 1992 ;15 : 660-4.
2 - Colombo C, Apostolo MG, Ferrari M, Seia M, Genoni S, Giunta A, et
al. Analysis of risk factors for the development of liver disease associated
with cystic fibrosis. J Pediatr 1994 ;124 : 393-9.
3 - Scott-Jupp R, Lama M, Tanner MS. Prevalence of liver disease in
cystic fibrosis. Arch Dis Child 1991 ; 66 : 698-701.
4 - Feigelson J, Anagnostopoulos C, Poquet M, Pecau Y, Munck A, Navarro
J. Liver cirrhosis in cystic fibrosis : therapeutic implications and long
term follow up. Arch Dis Child 1993 ; 68 : 653-7
5 - Lindblad A, Glaumann H, Strandvik B. Natural history of liver disease
in cystic fibrosis. Hepatology 1999 ; 30 : 1151-8
5 - Cotting J, Lentze MJ, Reichen J. Effects of ursodeoxycholic acid
treatment on nutrition and liver function in patients with cystic fibrosis
and longstanding cholestasis. Gut 1990 ;31 : 918-21.
6 - Colombo C, Battezzati PM, Podda M, Bettinardi N, Giunta A, and the
Italian Group for the study of UDCA in cystic fibrosis. Ursodeoxycholic
acid for liver disease associated with cystic fibrosis : a double-blind
multicenter trial. Hepatology 1996 ; 23 : 1484-90.
7 - Sokol RJ, Durie PR. Recommendations for management of liver and
biliary tract disease in cystic fibrosis. J Pediatr Gastroenterol Nutr
1999 ; 28 : S1-13.
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