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Fibromyalgie et syndrome de l'intestion irritable


Hépato-Gastro. Volume 10, Number 1, 15-22, Janvier - Février 2003, Mini-revues


Résumé  

Author(s) : Robert Juvin, Anne Dumolard, Bruno Bonaz, Benoît Coffin, Service de rhumatologie, CHU, BP 217, 38043 Grenoble cedex 09.

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ARTICLE

La fibromyalgie et le syndrome de l'intestin irritable (SII) sont deux syndromes fonctionnels particulièrement fréquents, souvent coexistants chez un même patient. A la différence du SII, la réalité clinique et les critères diagnostiques de la fibromyalgie n'ont été validés que relativement récemment. Il est possible que ces deux syndromes partagent des mécanismes physiopathologiques communs, avec notamment des troubles de la sensibilité. L'objectif de cette mise au point est de rappeler les caractéristiques de la fibromyalgie et de comparer les mécanismes physiopathologiques évoqués dans ces deux syndromes.

Fibromyalgie : diagnostic et cadre nosologique
(R. Juvin, A. Dumolard)

Avec des critères diagnostiques peu spécifiques, l'absence de signes objectifs cliniques ou paracliniques et une physiopathologie qui reste obscure, la réalité même de la fibromyalgie reste controversée. Il s'agit d'un syndrome très fréquent mais encore mal connu par la communauté. Paradoxalement, c'est un peu sous la pression des malades, regroupés en associations puissantes apportant de nombreuses informations, que le scepticisme médical évolue. La fibromyalgie est un syndrome bien identifié depuis le début du XXe siècle ; alors dénommée fibrosite dans l'hypothèse d'une origine inflammatoire, ce n'est qu'à partir des années 1970, avec la mise en évidence d'anomalies à l'électroencéphalogramme, que les scientifiques se sont véritablement intéressés à elle. En 1976, le terme de fibromyalgie est adopté mais ne fait pas l'unanimité du fait de sa référence explicite au muscle ; il pourra se voir préférer celui de syndrome polyalgique idiopathique diffus [1]. En 1990, des critères de diagnostic ont été établis par l'American College of Rheumatology [2], essentiellement à des fins épidémiologiques.

Définition

La fibromyalgie est un syndrome caractérisé par : 1) des douleurs diffuses, durables (plus de 3 mois) et non expliquées par une autre étiologie de polyalgies, 2) associées très fréquemment à des troubles du sommeil, une fatigue générale et une fatigabilité musculaire, 3) des manifestations fonctionnelles variées, 4) avec un examen clinique normal, en dehors de points douloureux à la palpation.

Epidémiologie

Il s'agit d'une affection fréquente, avec une prévalence de 2 % dans la population générale, 3,4 % chez les femmes, 0,5 % chez les hommes [3] et une nette prédominance féminine (70 à 90 %). Elle concerne 2 à 5 % des consultations de médecine générale, 10 à 25 % des consultations de rhumatologie, ce qui la place au deuxième rang après l'arthrose.

Sa prévalence augmente avec l'âge [3], elle est maximale dans la tranche 60-79 ans où elle atteint 7 %. On a longtemps estimé que la fibromyalgie concernait essentiellement la femme d'âge moyen, avec des diagnostics d'arthrose portés trop facilement devant des tableaux polyalgiques de la femme plus âgée.

Critères de l'American College of Rheumatology (ACR) de 1990

Les critères de l'ACR (tableau 1) permettent de porter un diagnostic de fibromyalgie avec une spécificité de 88 % et une sensibilité de 81 %. Ils ont en fait été définis dans un but plus épidémiologique que clinique et peuvent faire l'objet de critiques. Ils sont subjectifs, ne comportent pas de critères d'exclusion, ne font pas référence aux autres signes fonctionnels. D'autre part, la fibromyalgie correspond à une diminution généralisée du seuil de la douleur et n'est pas limitée aux seuls points définis par l'ACR. Ces points peuvent être plus ou moins sensibles chez des sujets normaux. Enfin, certains auteurs considèrent qu'un diagnostic de fibromyalgie est possible avec moins de 11 points positifs à l'examen.

Caractéristiques de la douleur

Le patient la perçoit comme musculaire, tendineuse ou articulaire. Il peut s'agir de contractures, de tension musculaire, de brûlures, de paresthésies. La douleur n'est pas toujours décrite d'emblée comme diffuse par le patient, qui peut avoir une plainte initiale axée plus particulièrement sur une articulation ou une région. Il existe souvent une prédominance rhizomélique (cervico-scapulaire, lombo-fessière). Très fréquemment, les patients décrivent des phénomènes de paresthésie et de gonflement subjectif des mains et des pieds.

La douleur fluctue en intensité et en localisation. Elle est majorée par certains facteurs : climatiques (froid, humidité, variations climatiques), les efforts physiques excessifs et les gestes répétitifs, l'inactivité, en particulier le maintien prolongé d'une position, et enfin les facteurs de stress.

Signes associés quasi constants

Quatre symptômes sont fréquemment associés au syndrome douloureux (tableau 2). Il existe le plus souvent une raideur matinale, qui peut être assez prolongée, pouvant évoquer un rhumatisme inflammatoire. Les troubles du sommeil sont fréquents, avec difficultés d'endormissement, réveils nocturnes et impression d'un sommeil non réparateur. La fatigue générale est un des symptômes majeurs, souvent aussi invalidante que les phénomènes douloureux. Elle prédomine au réveil pour s'améliorer dans la journée et réapparaître le soir. Plus la maladie est installée, plus la fatigue est marquée, amenant parfois à un véritable épuisement. Comme la douleur, elle est majorée par les facteurs climatiques, physiques et de stress. Elle s'associe en général à une fatigabilité musculaire, qui apparaît pour des efforts minimes, le maintien d'une attitude, surtout au niveau de la ceinture scapulaire (position bras levés). Chez les patients fibromyalgiques, l'indice de condition physique est proche de celui des sujets témoins. Une étude récente n'a pas montré de différences de caractéristiques de force musculaire, dynamique et isométrique par rapport au groupe témoin [4]. Par contre, pour une même charge de travail, ces patients surestiment de façon significative leur niveau de perception d'effort [5].

Autres signes associés

La fibromyalgie peut s'accompagner d'un cortège de signes fonctionnels (tableau 3), variables d'un patient à l'autre, qui peuvent amener le patient à consulter des praticiens dans plusieurs disciplines : gastro-entérologie, neurologie, gynécologie, ORL, cardiologie, etc. Les paresthésies des extrémités, sans systématisation neurologique précise, peuvent faire égarer le diagnostic vers des névralgies cervico-brachiales ou des syndromes canalaires rebelles, en particulier un syndrome du défilé avec une symptomatologie identique de fatigabilité lors des efforts bras levés. Elles sont souvent associées à une sensation subjective de gonflement des extrémités. Les patientes présentent fréquemment des troubles fonctionnels digestifs (50 à 80 % des cas), des céphalées de tension ou des migraines, qui ont la particularité d'être particulièrement résistantes au traitement, et des antécédents anxio-dépressifs. L'existence d'un syndrome sec ou d'un syndrome de Raynaud (15 à 30 % des patients) dans ce contexte peut orienter vers des maladies de système, qui devront être recherchées dans le diagnostic différentiel.

Examen clinique

Il est normal en dehors des points douloureux précédemment décrits. Ces points doivent être douloureux, et non pas simplement sensibles, entraînant une grimace ou un mouvement de retrait de la part du patient. Il faut tester les points normalement indolores à la pression : milieu du front, face postérieure de l'avant-bras, à la jonction tiers moyen-tiers inférieur.

Ces points sont reproductibles chez un même patient, identiques en intensité et en localisation d'une consultation à l'autre. Il n'existe pas de parallélisme entre le nombre de points douloureux et l'intensité de la douleur, et la diminution de la douleur n'est pas corrélée à la diminution de sensibilité des points.

Invalidité

Plusieurs études ont montré que les patients ressentent la fibromyalgie comme une affection plus sévère que d'autres maladies chroniques. Son retentissement émotionnel et psychologique est également plus marqué. Si on la compare en particulier avec la polyarthrite rhumatoïde, le niveau de douleur est égal [6, 7] mais la qualité de vie est jugée moins bonne chez les patients atteints de fibromyalgie que chez ceux atteints de polyarthrite rhumatoïde [8]. Ces patients semblent avoir une bonne qualité d'insertion sociale. En France, le taux d'arrêt de travail est évalué à 15 %, le taux d'invalidité à 8 %, avec une consommation médicale multipliée par 2 à 3 fois celle d'une population témoin. Le problème est très différent aux Etats-Unis où les problèmes d'indemnisation des fibromyalgies ont pris une ampleur considérable, avec en particulier les fibromyalgies post-traumatiques et 25 % des patients qui reçoivent une indemnisation [9, 10].

Formes cliniques

Fibromyalgies concomitantes

La fibromyalgie peut coexister avec des maladies de système, essentiellement la polyarthrite rhumatoïde, le lupus et le syndrome de Gougerot. Des auteurs ont trouvé 16,7 % de fibromyalgies dans une population de 60 lupus [11], 9,2 % dans une population de 108 maladies de Behcet [12]. La fibromyalgie est associée, dans 30 % des cas, aux maladies inflammatoires digestives [13], particulièrement la maladie de Crohn (49 % de fibromyalgies associées). Elle évolue indépendamment de ces affections et peut provoquer des douleurs dans une polyarthrite rhumatoïde par ailleurs en rémission. Il faut donc parfois être vigilant avant de conclure à l'inefficacité d'un traitement de fond.

Fibromyalgie probable

Plusieurs auteurs considèrent comme probable le diagnostic de fibromyalgie dès la présence de six points douloureux à l'examen, dès lors que la symptomatologie fonctionnelle associée est évocatrice.

Fibromyalgie régionale

Des auteurs ont étudié l'évolution à 6 ans de syndromes douloureux régionaux du bras, qui constituent une part importante des consultations de rhumatologie. Dans 44 % des cas, les patients satisfont à 6 ans les critères de diagnostic de l'ACR [14, 15].

Fibromyalgie chez l'homme

Elle est beaucoup moins fréquente et moins symptomatique, avec en particulier des douleurs plus modérées et moins de points douloureux à l'examen [16]. Les troubles psychologiques sont par contre plus fréquents.

Fibromyalgie chez l'enfant

La prévalence de la fibromyalgie chez l'enfant est estimée entre 1,2 et 6,2 % [17] et 28 % des patients ont vu leur maladie débuter dans l'enfance ou l'adolescence. Contrairement aux adultes, chez qui, nous le verrons, la chronicité est de règle, l'évolution chez l'enfant est le plus souvent favorable, avec 73 % de rémissions à 30 mois [18]. Certains auteurs ont décrit une association avec le syndrome d'hyperlaxité articulaire [19].

Diagnostic différentiel

Certaines pathologies peuvent donner des tableaux cliniques proches de la fibromyalgie, voire être associées à une fibromyalgie. Le diagnostic différentiel le plus difficile est probablement celui de la pelvispondylite rhumatismale (PSR) qui peut avoir une présentation trompeuse, particulièrement chez la femme avec des tableaux de polyenthésopathies. L'existence de rachialgies inflammatoires et d'enthésopathies permet d'ailleurs de retenir le diagnostic de PSR d'après les critères du Groupe européen des spondylarthropathies (European Spondylarthropathy Study Group ou ESSG). Parmi les pathologies infectieuses, l'hépatite C est la plus susceptible de donner des tableaux proches de la fibromyalgie, le plus souvent par le biais d'une cryoglobulinémie associée. Dans le cadre du diagnostic différentiel avec les pathologies musculaires, rappelons que les myalgies non liées à l'effort sont rarement le signe de maladies musculaires primitives.

Syndromes voisins

Syndrome de fatigue chronique (SFC)

Il débute le plus souvent brutalement après un tableau pseudo-grippal, laissant une asthénie profonde. Il présente de nombreuses similitudes avec la fibromyalgie au point qu'il pourrait s'agir de deux formes de la même maladie. Un grand nombre de SFC évoluent vers une fibromyalgie.

Syndrome douloureux myofacial

Il s'agit d'une affection douloureuse locorégionale chronique affectant un ou plusieurs groupes musculaires. Il est caractérisé par la mise en évidence de cordons indurés musculaires et de douleurs déclenchées à la palpation de points gâchettes. Là encore, il est susceptible d'évoluer vers une authentique fibromyalgie.

Bilan complémentaire

Il repose sur la biologie qui doit rechercher une pathologie associée et éliminer d'autres étiologies de syndrome polyalgique. De principe, les examens réalisés seront : numération formule sanguine, VS, CRP, électrophorèse des protéines, calcémie, phosphorémie, kaliémie, transaminases, CPK, aldolases et TSH. En fonction de la clinique, on pourra demander des sérologies hépatite B et C, des facteurs rhumatoïdes, les anticorps antinucléaires, et éventuellement d'autres examens en fonction du contexte (sérologie VIH, sérologie de maladie de Lyme, etc.).

Evolution

La fibromyalgie est une affection chronique, évoluant souvent sous forme de poussées sur un fond douloureux permanent. Une étude anglaise [21] montre que moins d'un patient sur dix est asymptomatique après 4 ans d'évolution. Dans une étude américaine [22], 100 % des patients gardent des symptômes à 10 ans, mais avec deux tiers des patients améliorés. Une autre réalisée chez 538 patients trouve une forte corrélation (r = 0,82) entre l'évaluation à l'entrée et après 7 ans d'évolution [23]. D'autres études sont plus optimistes, notamment une étude australienne qui note 24 % des patients en rémission complète à 2 ans [24].

Conclusion

La réalité de la fibromyalgie est aujourd'hui bien établie. En l'absence d'étiologie et de pathogénie précises, le traitement doit faire appel à une prise en charge pluridisciplinaire. Un succès thérapeutique durable ne peut être obtenu que moyennant la participation active du patient. Cette prise en charge, à défaut le plus souvent d'une guérison, peut permettre d'obtenir des améliorations conséquentes.

La meilleure compréhension des mécanismes de la douleur et de la physiopathologie de l'affection laisse espérer une plus grande efficacité thérapeutique.

Physiopathologie comparée de la fibromyalgie et du syndrome de l'intestin irritable
(B. Bonaz)

Les manifestations fonctionnelles accompagnant la fibromyalgie sont nombreuses et variées, mais très souvent elles intéressent la sphère gastro-intestinale [25]. Les patients avec fibromyalgie présentent un syndrome de l'intestin irritable (SII) dans 50 à 80 % des cas et jusqu'à 65 % des patients avec SII ont une fibromyalgie [26]. L'étiologie et les mécanismes pathogéniques de la fibromyalgie sont mal connus. Un désordre primitif localisé au niveau du système nerveux central (SNC) est évoqué [25, 27] et, par ailleurs, la régulation endocrine est considérablement altérée durant la fibro myalgie [27], suggérant une communauté physiopathologique de la fibromyalgie et du SII. En effet, les patients atteints de fibromyalgie ont un trouble de la sensibilité somatique dans le sens d'une hyperalgésie somatique [28] alors que, dans le SII, il existe un état d'hypersensibilité viscérale digestive et la sensibilité somatique est peu ou pas modifiée. Cette hypersensibilité est peut-être le fait d'un trouble du traitement du message nociceptif d'origine centrale, comme en témoigne les anomalies d'activation cérébrale que nous avons observées chez les patients ayant un SII, lors d'un enregistrement en IRM fonctionnelle au cours d'une distension rectale [29]. Il existe très peu de données concernant l'étude de la sensibilité viscérale au cours de la fibromyalgie. Chang et al. [28] ont observé une hyperalgésie somatique et viscérale chez des patients ayant une fibromyalgie avec SII. La fibromyalgie est une affection multifactorielle mais le modèle bio-psychosocial, décrit pour le SII, lui est également applicable. Nous allons décrire successivement les différents facteurs impliqués dans la physiopathologie de la fibromyalgie [25, 27]. Bon nombre de ces facteurs sont également présents au cours du SII.

Facteurs étiologiques

Facteurs génétiques

La prévalence familiale de la fibromyalgie est de 26 %, alors qu'elle est de 2 % dans la population générale. On trouve 28 % de fibromyalgie chez les enfants de mère fibromyalgique et 70 % chez les mères d'enfants fibromyalgiques. Aucun gène de susceptibilité n'a encore été mis en évidence, mais un lien avec le système HLA est supposé. Des auteurs ont aussi montré un polymorphisme du gène codant pour le récepteur à la sérotonine [30], neuromédiateur impliqué dans la physiopathologie de la fibromyalgie. On rappelle qu'au cours du SII, des facteurs génétiques ont également été récemment évoqués [31] et des données très récentes de la littérature ont retrouvé un polymorphisme du gène codant pour le récepteur à la sérotonine [32].

Facteurs déclenchants

Assez souvent, un événement précédant la survenue des symptômes est retrouvé. Il peut s'agir d'un traumatisme physique, essentiellement du rachis cervical [33], de traumatismes psychiques, notamment des antécédents de sévices dans l'enfance, de situations prolongées de stress, avec un rôle important de l'environnement social, familial, conjugal, d'infections virales ou bactériennes, en particulier la maladie de Lyme.

Facteurs d'entretien

Ils sont importants dans la pérennisation du syndrome, qu'ils soient psychologiques, comportementaux ou socioprofessionnels, et devront être pris en compte dans la prise en charge thérapeutique.

Origine centrale de la fibromyalgie

Plusieurs arguments plaident pour une origine centrale de la fibromyalgie. En effet, la fibromyalgie s'inscrit dans un désordre psycho-neuro-endocrinien, impliquant des structures variées du SNC et induisant une baisse du seuil de la douleur [34]. Il existe en effet dans la fibromyalgie une diminution généralisée du seuil douloureux. Ce seuil est 2 à 3 fois plus bas que dans la population normale [35]. Cette diminution concerne tout type de stimuli, mécanique, thermique ou électrique, suggérant un trouble de la modulation centrale de la douleur. Comme dans le cadre du SII, cette dysfonction du SNC peut avoir pour origine une dysfonction endogène du système nociceptif, avec un déficit des contrôles inhibiteurs, des anomalies des neuromodulateurs ou une sensibilisation des nocicepteurs périphériques [34].

Des lésions tissulaires ou une exposition répétée à des stimuli périphériques douloureux, par le biais d'un excès de neuropeptides des fibres C qui véhiculent le message douloureux, induisent une modification de l'activité du SNC dont on connaît les propriétés de neuroplasticité. Au niveau de la moelle, cela se traduit par une activation des récepteurs NMDA (récepteurs au glutamate), qui ont un rôle important dans la modulation de la douleur au niveau médullaire. L'injection intraveineuse de kétamine, qui est un antagoniste des récepteurs NMDA, entraîne une réduction de 50 % de l'intensité douloureuse dans la fibromyalgie [36]. A l'étage sus-jacent, des auteurs ont montré une réduction des flux sanguins au niveau du thalamus et du noyau caudé [37], structures impliquées dans la régulation du message douloureux. Cette modification de l'activité du SNC est à l'origine d'un état d'allodynie ou d'hyperalgésie pouvant persister même après guérison de la lésion tissulaire initiale. Cela rendrait compte des fibromyalgies associées à certains rhumatismes inflammatoires, des fibromyalgies post-traumatiques et de l'augmentation de la prévalence avec l'âge, avec des stimuli douloureux répétés liés aux lésions arthrosiques [3]. L'existence de troubles du sommeil au cours de la fibromyalgie est également en faveur d'un dysfonctionnement primitif central au cours de cette affection. Le sommeil lent profond (SLP) a un rôle important dans les processus de récupération physique et psychique. Il existe des arguments pour son implication dans la fibromyalgie car, sur l'EEG, on voit des perturbations du SLP avec intrusions d'ondes alpha rapides au milieu des ondes delta lentes, ce qui explique les nombreuses phases d'éveil. Une privation en stade 4 de SLP, chez des volontaires sains, entraîne une symptomatologie comparable à celle de la fibromyalgie [38]. Ces troubles du sommeil ne sont néanmoins pas caractéristiques de la fibromyalgie et peuvent s'observer dans d'autres circonstances.

La fibromyalgie : une affection psychiatrique ?

Plusieurs arguments vont dans ce sens. Il existe des antécédents dépressifs chez deux tiers des patients et la prévalence des antécédents familiaux de dépression est augmentée de 15 à 20 % [39]. Il existe aussi une forte prévalence de l'anxiété, présente dans 50 % des cas. Enfin, la symptomatologie de la fibromyalgie et de la dépression se chevauche (troubles du sommeil, fatigue). On peut en fait supposer que la fibromyalgie et les troubles psychiatriques relèvent plus d'une co-morbidité. Ainsi, les troubles psychiatriques dans la fibromyalgie ne sont ni constants, ni stéréotypés (pas de profil psychologique manifeste) et sont associés de manière indépendante à la sévérité de la douleur [34]. Une étude comparative entre fibromyalgie chez des sujets déprimés et d'autres non déprimés n'a mis en évidence aucune différence des paramètres de douleur. Chez les patients ayant une fibromyalgie non déprimés, les répercussions de cette affection sur leur vie quotidienne étaient moindres [40]. Tous les antidépresseurs ne sont pas efficaces dans la fibromyalgie et à des posologies 5 à 6 fois moindres et avec un délai plus court que dans la dépression. D'autre part, il n'y a pas de corrélation entre l'évolution des symptômes psychiatriques et de la douleur, l'efficacité des antidépresseurs est identique, que les patients soient ou non déprimés.

Perturbations du système neuro-endocrinien

Comme le résume la figure 1, les perturbations du système neuro-endocrinien concernent essentiellement l'hormone de croissance, l'axe hypothalamo-hypophysaire-surrénalien, l'axe thyroïde-prolactine, la sérotonine [27]. Un déficit en hormone de croissance est retrouvé dans 30 % des fibromyalgies. Cette hormone est synthétisée pendant le sommeil lent profond, et sa diminution est en fait une conséquence des troubles du sommeil. Elle a un rôle dans l'homéostasie musculaire, ce qui pourrait rendre compte en partie de certains symptômes tels que la fatigabilité musculaire, la faible tolérance à l'exercice. Dans cette sous-population déficitaire, des auteurs ont montré la bonne efficacité d'un traitement par hormone de croissance. La sécrétion d'hormone de croissance serait supprimée par une augmentation de la libération de somatostatine sous l'action du neuromédiateur du stress, le corticotropin-releasing factor (CRF) hypothalamique.

L'axe hypothalamo-hypophysaire-surrénalien (AHHS), impliqué dans la réponse au stress, est perturbé dans la fibromyalgie, avec en particulier une augmentation de la cortisolémie. Par ailleurs, après injection de CRF, il existe une augmentation de la libération d'ACTH hypophysaire mais pas de modification du cortisol plasmatique. Cela est en faveur d'une désensibilisation des glandes surrénales à l'ACTH. Il existe donc un mécanisme d'adaptation au niveau des surrénales, qui sont stimulées de façon chronique, dans le sens d'une diminution de l'expression du récepteur à l'ACTH. La réactivité de cet axe au CRF chez les patients avec fibromyalgie est équivalente à celle observée chez des patients psychiatriques avec dépression anxieuse. Une diminution de la fonction du récepteur aux glucocorticoïdes (GR) pourrait expliquer l'échec au niveau du feedback des GR, incapables de diminuer l'activité de l'AHHS en présence de cortisol plasmatique. Les mêmes anomalies ont pu être reproduites chez des rats exposés à des stress chroniques. Cela pourrait rendre compte des fibromyalgies par exposition aux stress répétés et de certaines fibromyalgies post-traumatiques. Il existe des coïncidences entre la fibromyalgie et la thyroïdite d'Hashimoto. Le taux sanguin d'hormones thyroïdiennes au cours de la fibromyalgie est, selon les études, bas ou normal ; la TSH est par contre basse et sa sécrétion est diminuée en réponse à la TRH. Il existe, par ailleurs, une augmentation de la sécrétion de prolactine. Les patients dépressifs ont un changement identique de l'axe hypothalamo-hypophysaire-thyroïdien. L'augmentation de sécrétion de somatostatine expliquerait la diminution de TSH.

La piste de la sérotonine est actuellement la plus étudiée. La sérotonine est impliquée dans la régulation de la douleur, a un rôle dans la régulation du sommeil à ondes lentes et dans la genèse de certains désordres psychiatriques. Dans la fibromyalgie, il existe une baisse des taux sériques de sérotonine et de ses métabolites dans le LCR. Il existe une corrélation négative entre le taux de sérotonine et le nombre de points douloureux tendineux, le niveau de la douleur, de la dépression et de l'anxiété. Ce neuromédiateur pourrait ainsi faire le lien entre douleur, troubles du sommeil, troubles psychiatriques et d'autres symptômes associés dont on sait qu'ils ont aussi un mécanisme sérotoninergique (migraines, intestin irritable, dysménorrhée,...). La fibromyalgie s'intègrerait ainsi dans un groupe d'affections que l'on pourrait qualifier de troubles neuro-somatiques. Des auteurs ont récemment montré un polymorphisme de la région codant pour le gène de transport de la sérotonine, certains génotypes étant plus fréquents dans la fibromyalgie. La sérotonine a par ailleurs un rôle dans la régulation de l'AHHS. Les noyaux du raphé, riches en sérotonine, envoient des projections sur le noyau paraventriculaire de l'hypothalamus, principal noyau contenant le CRF. La sérotonine stimule la libération du CRF hypothalamique. Les taux de substance P sont élevés dans le LCR des patients par rapport au groupe témoin. De même, la nociceptine, qui a un effet anti-opioïde et analgésique, est diminuée dans la fibromyalgie. Des troubles du système nerveux autonome, en particulier une dysautonomie du système sympathique, ont été mis en évidence au cours de la fibromyalgie [41]. Ce type d'anomalie est également observé au cours du SII. La fibromyalgie représente un désordre primitif de la réponse au stress expliquant la sensibilité élevée des patients atteints au stress.

Et la prédominance féminine ? La majorité des patients ayant une fibromyalgie sont des femmes, mais très peu de travaux ont été réalisés pour tenter d'expliquer cette très nette prédominance dans l'affection. Le stress entraîne une altération de l'axe hypothalamo-hypophysaire ovarien. Le CRF est capable de supprimer la fonction gonadique en inhibant la libération hypothalamique de LHRH. La prolactine inhibe la sécrétion de LHRH, or la réponse de la prolactine est exagérée sous l'action de la TRH dans la fibromyalgie. Il existe une recrudescence de la fibromyalgie après la ménopause et certains tableaux peuvent être déclenchés par un changement de statut hormonal. D'autre part, les voies métaboliques de la sérotonine ne sont pas identiques dans les deux sexes, avec une synthèse augmentée de 50 % chez l'homme par rapport à la femme.

CONCLUSION

La fibromyalgie et le SII ont une physiopathologie proche. Une anomalie centrale, notamment impliquant le CRF, est probable. Une application pharmacologique pourrait être l'utilisation d'antagonistes sélectifs du CRF, et notamment de son récepteur de type 1, comme cela a déjà été fait avec succès dans la dépression.

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