ARTICLE
La dystrophie kystique sur pancréas aberrant (DKPA), décrite
par Potet et al. [1], est fréquemment associée à
une pancréatite chronique [2]. Elle se caractérise par le
développement, dans la sous-muqueuse et/ou la musculeuse duodénale,
de kystes dont la paroi est tapissée d'un épithélium
excréto-pancréatique, parfois remplacé par une réaction
inflammatoire. La DKPA peut se traduire cliniquement par des douleurs
et une sténose duodénale [3]. L'intérêt de
l'écho-endoscopie pour le diagnostic de DKPA a été
récemment souligné [3-5]. Nous rapportons une observation
de DKPA dont l'évolution a été compliquée
par la survenue d'une tumeur duodénale neuro-endocrine.
Observation
Un homme de 39 ans, alcoolique chronique, était hospitalisé
en mars 1993 pour des douleurs abdominales. Ce malade, non sevré,
atteint de pancréatite chronique calcifiante alcoolique connue
depuis 1986, était en bon état général et
avait un examen clinique normal. L'amylasémie et la lipasémie
étaient à 2 fois la limite supérieure de la normale
(N), le reste du bilan biologique était normal à l'exception
d'un taux sérique du CA 19-9 à 12N.
L'endoscopie digestive haute montrait au niveau du bord interne du genu
superius et de la portion proximale du deuxième duodénum
(D2) un aspect de compression extrinsèque avec aspect gaufré
et érythémateux de la muqueuse duodénale. Les biopsies
ne montraient que des lésions inflammatoires non spécifiques.
La tomodensitométrie (TDM) montrait une hypertrophie globale de
la tête du pancréas avec atrophie du corps et de la queue,
de multiples calcifications et une dilatation irrégulière
du canal de Wirsung. Il n'existait pas de tumeur pancréatique,
de retentissement sur les voies biliaires, ni d'anomalie focale hépatique.
L'écho-endoscopie montrait un épaississement de la paroi
duodénale au niveau du bulbe, du genu superius et de la
partie proximale de D2 contenant cinq images liquidiennes dont la plus
grosse mesurait une vingtaine de millimètres de diamètre
(figure 1). Cet aspect
était évocateur d'une DKPA associée à une
pancréatite chronique. Le patient recevait alors de l'octréotide
[6] (400 microgrammes en 2 injections sous-cutanées quotidiennes),
traitement suivi de la disparition des douleurs et d'une reprise pondérale.
Une écho-endoscopie de contrôle six mois plus tard (le patient
poursuivant son traitement) montrait une régression du nombre et
du volume des formations liquidiennes de la DKPA ; il persistait un aspect
épaissi de la paroi duodénale (figure
2). A l'occasion d'un nouvel accès douloureux lors d'une
rechute de l'intoxication alcoolique, une nouvelle écho-endoscopie
montrait six mois plus tard une augmentation de taille des images liquidiennes.
Il existait une élévation fluctuante du CA 19-9 entre 10
et 20 fois la normale, sans anomalie échotomographique hépato-biliaire.
Le malade était revu en décembre 1994 avec une altération
profonde de l'état général, évoluant depuis
un mois, associée à une majoration des douleurs abdominales.
L'examen notait une hépatomégalie sensible associée
biologiquement à une élévation de l'activité
sérique des ALAT à 5N, ASAT à 3N, GGT à 10N
et des phosphatases alcalines à 3N. La TDM montrait une hépatomégalie
hétérogène avec de nombreuses plages hypodenses dans
les deux lobes dont l'aspect était en faveur de métastases
; il n'existait pas d'autre tumeur détectable à l'étage
abdomino-pelvien, en particulier au niveau du pancréas. Une nouvelle
écho-endoscopie retrouvait à la place de la plus volumineuse
des images liquidiennes de DKPA une image arrondie (figure
3) de 25 mm de diamètre située dans la paroi duodénale,
tissulaire, homogène, bien limitée, n'atténuant pas
le faisceau ultrasonore dont les caractères échographiques
étaient compatibles avec une tumeur hypervascularisée de
type neuro-endocrine ; de plus, il existait de nombreux ganglions d'allure
métastasique, pédiculaires et coeliaques, ayant les mêmes
caractéristiques échographiques que la tumeur duodénale.
Cette lésion duodénale se présentait endoscopiquement
comme une tumeur sous-muqueuse (figure
4). La ponction biopsie écho-guidée d'une métastase
hépatique montrait au sein d'un parenchyme hépatique normal
une prolifération carcinomateuse peu différenciée
organisée en travées (figure
5), compatible avec un carcinome neuro-endocrine. La coloration
de Grimélius (figure 6)
mettait en évidence des granulations noires intracytoplasmiques
traduisant le pouvoir argentoréducteur de la cellule, et la coloration
pour l'énolase spécifique des neurones (figure
7) était positive. La recherche immuno-histochimique d'éventuelles
sécrétions hormonales spécifiques n'était
pas réalisée. La tumeur duodénale constituait la
seule tumeur primitive démontrée par l'enquête diagnostique
chez ce malade (normalité de la coloscopie, du transit du grêle,
du TDM thoraco-abdominal). Une ponction guidée sous écho-endoscopie
de la tumeur duodénale ne pouvait être réalisée
en raison d'une évolution très rapidement défavorable.
Il n'y a pas eu d'autopsie.
Discussion
La DKPA est fréquemment associée à une pancréatite
chronique. Elle est retrouvée sur les pièces de duodénopancréatectomies
céphaliques effectuées en raison d'une pancréatite
chronique avec une fréquence de 24 % à 38 % [2, 7-9]. Elle
siège le plus souvent au niveau du bord interne de D2, parfois
au niveau de la grande courbure antropylorique [3, 5], plus rarement au
niveau du jéjunum, zones où sont retrouvées électivement
les îlots de pancréas aberrants [10, 11]. L'expression clinique
de la DKPA n'est pas spécifique ; les symptômes les plus
fréquents sont les douleurs abdominales liées aux remaniements
inflammatoires locaux ou à la sténose duodénale [12].
L'existence d'une DKPA au cours d'une pancréatite chronique peut
être suspectée endoscopiquement devant un aspect gaufré
de la muqueuse au niveau du bord interne du cadre duodénal ou devant
une sténose duodénale d'allure extrinsèque recouverte
de gros plis inflammatoires. L'écho-endoscopie constitue, comme
chez notre malade, l'exploration morphologique de référence
permettant d'affirmer l'association de la DKPA à la pancréatite
chronique. La DKPA se traduit par des images liquidiennes de taille variable
situées dans une paroi duodénale épaissie, en dedans
de la quatrième couche hypoéchogène [3, 13]. L'écho-endoscopie
permet d'écarter les autres hypothèses diagnostiques : pseudo-kyste
pancréatique situé de l'autre côté de la séreuse
duodénale, duplication duodénale (image liquidienne délimitée
en périphérie par une paroi digestive avec sa structure
habituelle en différentes couches) (figure
8), cholédochocèle situé dans l'ampoule en
continuité avec la voie biliaire principale, plus exceptionnellement
tumeur nécrosée ou pancréas annulaire [14, 15]. L'évolution
clinique sous octréotide de notre malade constitue un élément
diagnostique complémentaire en faveur de la DKPA. En effet, l'administration
d'octréotide (inhibiteur de la sécrétion pancréatique
exocrine) à sept malades porteurs d'une DKPA responsable de douleurs
abdominales a permis une réduction de l'intensité des douleurs
et une reprise pondérale. La taille des images kystiques duodénales
a évolué parallèlement à la clinique avec
une diminution, voire une disparition, des images kystiques au cours du
suivi écho-endoscopique des malades traités [6].
Le pancréas aberrant peut contenir du parenchyme
pancréatique normal avec îlots de Langherans, acini et canaux
excréteurs, ou bien seulement du parenchyme purement exocrine [16]
sans structure endocrine. Cette structure histologique rend donc possible
le développement aussi bien d'un adénocarcinome que d'une
tumeur neuro-endocrine [17, 18]. Cependant, si deux observations signalent
l'association de la DKPA duodénale à un adénocarcinome
[19, 20], à notre connaissance, aucune dégénérescence
de type endocrine n'a été jusqu'à présent
signalée.
Chez notre malade, le diagnostic de métastases hépatiques
d'une tumeur neuro-endocrine est certain, compte tenu de la multiplicité
des métastases hépatiques et des caractères anatomo-pathologiques
du prélèvement biopsique avec positivité de l'étude
histochimique selon Grimélius et de l'immuno-histochimie avec l'énolase
spécifique des neurones [21] qui permettent d'affirmer la nature
neuro-endocrine des métastases hépatiques. La tumeur duodénale,
visualisée à l'écho-endoscopie, constituait la seule
tumeur primitive démontrée par le bilan entrepris chez ce
malade et elle s'associait à de multiples métastases ganglionnaires
échographiques de même échogénicité.
Cette tumeur avait les caractéristiques habituelles des tumeurs
neuro-endocrines en écho-endoscopie : masse arrondie hypoéchogène,
homogène, à limites nettes avec un renforcement périphérique
du faisceau ultrasonore liée à l'hypervascularisation (figure
9) ; les tumeurs plus volumineuses deviennent inhomogènes
[22]. Le malade n'avait pas de signe clinique ou biologique de sécrétion
hormonale ; les principaux peptides habituellement sécrétés
n'ont pas été dosés en raison d'une évolution
rapidement défavorable. La confirmation anatomo-pathologique de
la nature de la tumeur duodénale aurait nécessité
une ponction de cette masse au cours d'une écho-endoscopie [23]
mais le décès précoce de notre malade ne l'a pas
permis. L'hypothèse d'une tumeur neuro-endocrine duodénale
nécrosée, méconnue lors des écho-endoscopies
initiales, est très improbable en raison du caractère bien
limité et du contenu parfaitement liquidien, trans-sonore de la
formation kystique où s'est développée secondairement
la formation tissulaire. Quant à la possibilité d'une métastase
duodénale d'une tumeur neuro-endocrine de siège primitif
méconnu, elle ne peut être formellement exclue, mais elle
reste cependant très hypothétique alors que l'existence
de tumeurs duodénales neuro-endocrines primitives sécrétantes
[24] ou non fonctionnelles est bien reconnue [22].
REFERENCES
1. Potet F, Duclert N. Dystrophie kystique sur pancréas aberrant
de la paroi duodénale. Arch Fr Mal App Dig 1970 ; 59 : 223-38.
2. Martin ED. A new aetiology in chronic pancreatitis ? The para-ampullary
duodenal cysts. Biol Gastroenterol 1976 ; 9 : 53-4.
3. Flejou JF, Potet F, Molas G, Bernades P, Amouyal P, Fekete F. Cystic
dystrophy of the gastric and duodenal wall developing in heterotopic pancreas
: an unrecognized entity. Gut 1993 ; 34 : 343-7.
4. Andrieu J, Palazzo L, Chikli F, Doll J, Chome J. Dystrophie kystique
sur pancréas aberrant. Apport de l'échoendoscopie. Gastroenterol
Clin Biol 1989 ; 13 : 630-3.
5. Collardelle P, Chochon M, Larvol L, Palazzo L, Flejou JF, Andrieu J.
Dystrophie kystique sur pancréas aberrant antrobulbaire. Gastroenterol
Clin Biol 1994 ; 18 : 277-80.
6. Palazzo L, Chaussade S, Roseau G, et al. Treatment of cystic
dystrophy of the duodenal wall with octreotide (Sandostastine®).
Gastroenterology 1994 ; 106 : A313.
7. Leger L, Lemaigre G, Lenriot JP. Kystes sur hétérotopie
pancréatique de la paroi duodénale. Presse Méd
1974 ; 36 : 2309-14.
8. Vankemmel M, Paris JC, Houcke M, Laurent JC, Burzynski A. Kystes para-duodénaux
juxtavatériens et pancréatite chronique. Med Chir Dig
1975 ; 4 : 181-5.
9. Stolte M, Weiss W, Volkholz H, Rosch W. A special form of segmental
pancreatitis : « groove pancreatitis ». Hepatogastroenterology
1992 ; 29 : 198-208.
10. Armstrong CP, King PM, Dixon JM, Macleod IB. The clinical significance
of heterotopic pancreas in the gastrointestinal tract. Br J Surg
1981 ; 68 : 384-7.
11. Lai ECS, Tompkins RK. Heterotopic pancreas. Review of a 26 year-experience.
Am J Surg 1986 ; 151 : 697-700.
12. Holstege A, Barner S, Brambs HJ, Wenz W, Gerok W, Farthmann EH. Relapsing
pancreatitis associated with duodenal wall cysts. Diagnosis approach and
treatment. Gastroenterology 1985 ; 88 : 814-9.
13. Palazzo L, Chaussade S, Roseau G. Duodenal wall cysts in chronic
pancreatitis : diagnostic approach by endoscopic ultrasonography. Gastroenterology
1993 ; 104 : A327.
14. De Parades V, Roulot D, Palazzo L, Chaussade S, Mingaud P, Rautureau
J, et al. Traitement par l'octréotide d'une dystrophie kystique
sténosante sur pancréas aberrant de la paroi duodénale.
Gastroenterol Clin Biol 1996 ; 20 : 601-4.
15. Davion T, Maunoury V, Lescanne-Darchis I, Foucart H, Gautier-Benoit
C. Pancréas annulaire : l'écho-endoscopie aussi. Gastroenterol
Clin Biol 1996 ; 20 : 218-9.
16. Berard P, Jonati R. Le pancréas aberrant. Une curiosité
parfois symptomatique. A propos de 8 nouveaux cas. Med Chir Dig
1985 ; 14 : 19-21.
17. Barbosa J, Dockerty MB, Waugh JM. Pancreatic heterotopia : review
of the literature and report of 41 authenticated surgical cases of which
25 were clinically significant. Surg Gynecol Obstet 1946 ; 82 :
527-42.
18. Holman E, Wood DA, Stockton AB. Unusual cases of hyperinsulinism and
hypoglycemia. Arch Surg 1943 ; 147 : 165-77.
19. Prandi D, Maillard JN, Potet F. Traitement chirurgical de la dystrophie
kystique sur pancréas aberrant de la paroi duodénale. Arch
Fr Mal App Dig 1972 ; 61 : 193-8.
20. Leger L, Hovasse P, Louvel A, Chiche B. Cancer de la paroi duodénale
sur hétérotopie pancréatique kystique. Nouv Presse
Méd 1976 ; 5 : 2472-3.
21. Solcia E, Fiocca R, Rindi G, Villani L, Cornaggia M, Capellac C. The
pathology of the gastrointestinal endocrine system. Endocrinol Metab
Clin North Am 1993 ; 4 : 795-821.
22. Zimmer T, Ziegler K, Bäder M, et al. Localization of neuroendocrine
tumor of the upper gastrointestinal tract. Gut 1994 ; 35 : 471-5.
23. Giovannini M, Seitz JF, Monges G, Perrier H, Castellani P. Ponction-cytologie
guidée sous écho-endoscopie sectorielle électronique.
Résultats chez 26 malades. Gastroenterol Clin Biol 1993
; 17 : 465-70.
24. Northon JA, Doppman JL, Collen MJ, et al. Prospective study
of gastrinoma localization and resection in patients with Zollinger-Ellison
syndrome. Ann Surg 1986 ; 204 : 468-79.
|