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La porphyrie cutanée tardive (PCT) est la porphyrie la plus fréquente
[1]. Son incidence est variable suivant les régions (1/25 000 habitants
aux États-Unis ; 1/1 000 en Mongolie). Elle représente l'expression
clinique d'un déficit en uroporphyrinogène décarboxylase
hépatique (figure 1)
qui peut être héréditaire ou acquis, secondaire
à un certain nombre de facteurs hépatotoxiques. Quelle que
soit la cause de ce déficit, le tableau clinique est similaire,
dominé par les manifestations cutanées. Il n'existe pas
de manifestation paroxystique comme dans la porphyrie aiguë intermittente.
Hétérogénéité
des PCT
Le déficit enzymatique en uroporphyrinogène décarboxylase
(UPG-D) a été découvert en 1976 [2]. Depuis plusieurs
formes de PCT ont été individualisées et le gène
codant pour l'UPG-D localisé sur le bras court du chromosome 1.
Dans le type I, le plus fréquent (65 % à 90 % des cas) dit
sporadique, le déficit en UPG-D n'est mis en évidence que
dans les hépatocytes. Il est qualitatif : net au cours des poussées,
il peut se normaliser lors des périodes de rémission ou
sous l'effet d'un traitement. Il se traduit par une réduction de
l'activité catalytique en UPG-D contrastant avec des dosages normaux
voire élevés d'UPG-D par des méthodes radio-immunologiques
[3]. Il existe volontiers une atteinte hépatique concomitante.
Il s'agit d'une forme d'apparition relativement tardive au-delà
de 40 ans avec une prédominance masculine.
Le type II (15 % à 18 % des cas) correspond à la forme familiale
de PCT dans laquelle existe un déficit hétérozygote
en UPG-D, transmis de façon autosomale dominante avec une faible
pénétrance. Probablement moins de 10 % des porteurs du déficit
ont des manifestations cliniques [4]. L'activité de l'UPG-D est
réduite de moitié dans toutes les cellules de l'organisme,
notamment dans les globules rouges. Le déficit homozygote en UPG-D
est exceptionnel se traduisant par une porphyrie hépato-érythropoïétique
proche de la porphyrie érythropoïétique congénitale
ou maladie de Günther [1].
Le type III (2 % à 5 % des cas) est également une forme
familiale avec une activité catalytique de l'UPG-D normale dans
les globules rouges [5].
Le type IV a été individualisé par certains ; il
s'agit de la forme toxique où l'inhibition l'UPG-D dans le foie
est induite par un agent chimique exogène (hexachlorobenzène
ou dioxine). Le tableau clinique y est plus sévère avec
une photosensibilité majeure pouvant persister plusieurs années
après l'arrêt de l'intoxication, une hypertrichose intense
et fréquente, des arthrites et une hypertrophie thyroïdienne
[1].
Facteurs
d'induction des PCT
Ils sont nombreux, parfois associés, avec une prévalence
variable selon le type de PCT et le lieu géographique. Le rôle
du fer reste encore controversé. Sa toxicité est suggérée
en clinique par la fréquence au cours de la PCT de l'hypersidérémie
(40 %) et de la sidérose hépatique (> 80 %) ainsi que
l'amélioration clinique et biologique de la PCT après déplétion
en fer.
Expérimentalement, il est possible d'inactiver in vitro
l'activité de l'UPG-D par les ions ferreux réagissant avec
les résidus cystéine de l'enzyme ; le rôle potentialisateur
du fer et, à l'inverse, le rôle protecteur d'un déficit
en fer ont été démontrés dans la PCT expérimentale
chez l'animal après intoxication par l'hexachlorobenzène
ou par les hydrocarbures halogénés [4, 6]. L'augmentation
globale du fer dans l'organisme n'est cependant probablement pas en cause
puisque l'hémochromatose idiopathique n'est pas associée
à une PCT ; de plus, chez les rongeurs, la surcharge isolée
en fer ne s'accompagne pas de diminution de l'UPG-D [4]. Aussi le fer
pourrait agir comme cotoxique chez des sujets prédisposés.
L'alcool a un rôle aggravant reconnu ; il inhibe l'activité
de certaines enzymes de la synthèse de l'hème [7], réduit
l'érythropoïèse et augmente l'apport en fer.
Parmi tous les médicaments inducteurs de poussées, les oestrogènes
ont une place prépondérante, notamment lors de traitements
à fortes doses pour des cancers prostatiques. Il faut également
signaler le rôle inducteur majeur des contraceptifs oraux. En revanche,
la grossesse n'a pas systématiquement un rôle aggravant [8].
Les autres médicaments dits « porphyrinogènes »
sont plus rarement en cause : barbituriques, hydantoïne, sulfamides,
rifamycine, griséofulvine, vitamine B12, méthotrexate, cyclophosphamide,
busulfan, simvastatine, pravastatine [9]. La liste régulièrement
actualisée des médicaments à éviter en cas
de porphyrie est disponible au Centre français des porphyries,
hôpital Louis-Mourier, 92701 Colombes, France (Téléphone
: 01-47-60-63-31 ; Fax : 01-47-60-67-63).
L'hexachlorobenzène, utilisé comme fungicide pour les cultures,
a été à l'origine de véritables épidémies
de PCT en Turquie dans les années 1950. Son rôle inhibiteur
de l'UPG-D hépatocytaire a été démontré
chez l'animal avec induction de PCT expérimentales. D'autres hydrocarbures
chlorés comme la dioxine, puissant activateur de l'AAL synthétase,
peuvent également induire des PCT. L'origine professionnelle de
facteurs toxiques induisant des PCT est possible [10, 11].
L'intervention de facteurs viraux a été mise en exergue
ces dernières années, notamment celle des virus des hépatites
et du virus de l'immunodéficience acquise (VIH). Parmi les virus
des hépatites, le virus de l'hépatite C (VHC) et, à
un moindre degré, le virus de l'hépatite B (VHB) semblent
avoir un rôle prépondérant dans de nombreux pays (cf.
PCT, le point de vue de l'hépatologue, dans ce même
numéro). Il n'existe que quelques cas isolés de PCT révélée
lors d'une hépatite A [12, 13].
Depuis 1987, plus d'une cinquantaine d'observations de PCT ont été
rapportées au cours de l'infection par le VIH avec des facteurs
de risque variés (homosexualité : 32 %, toxicomanie : 48
%, rapports hétérosexuels : 18 %, transfusion : 8 %, hémophilie
: 9 %). Une infection chronique par le VHC ou des antécédents
d'infection par le VHB étaient présents dans plus de la
moitié des cas [14]. D'autres facteurs déclenchants de PCT
y étaient souvent associés telles une intoxication éthylique
ou une prise médicamenteuse (Gardénal®, Tégrétol®,
Rétrovir®...). L'étude systématique
des porphyrines urinaires au cours de l'infection à VIH met en
évidence dans plus de 30 % des cas des anomalies portant essentiellement
sur les coproporphyrines avec cependant un aspect faisant évoquer
le diagnostic de PCT biologique chez seulement 6 % d'entre eux [15]. L'infection
par le VIH apparaît ainsi un facteur de risque pour la PCT sans
qu'il soit possible d'étayer la responsabilité de ce rétrovirus
ou des autres facteurs associés.
Aspects
cliniques
Les manifestations dermatologiques prédominent nettement sur
les zones exposées, témoignant de la photosensibilité
des porphyrines accumulées dans le derme [16]. Leur spectre maximal
d'absorption de l'énergie lumineuse se situe entre 400 et 410 nm
avec une bande secondaire dans la lumière visible entre 580 et
650 nm.
L'hyperfragilité cutanée est la principale manifestation
cutanée à l'origine de bulles séreuses ou hémorragiques
et d'érosions après des traumatismes minimes, notamment
sur le dos des mains (figure 2).
Des bulles peuvent également apparaître après exposition
solaire sur les parties découvertes (figure
3). Généralement éphémères,
elles laissent rapidement place à des érosions, des croûtes
brunâtres avec formation secondaire de grains de milium (figure
4). Les muqueuses sont strictement normales.
Les autres manifestations cliniques sont inconstantes. Le prurit, prédominant
sur les zones exposées, n'a pas de signification pronostique. L'hypertrichose
temporo-malaire est d'intensité variable, le plus souvent modérée
avec des touffes de longs poils noirs sur les pommettes et la zone latéro-orbitaire,
ailleurs plus diffuse (figure
5). Il peut exister un brunissement des cheveux. Des dyschromies
sont fréquentes avec des nappes pigmentées uniformes ou
hétérogènes « en éclaboussures »
pouvant être associées à des taches achromiques. Un
aspect d'héliodermie est parfois constaté correspondant
à un vieillissement prématuré de la peau photo-induit
avec élastose et rides profondes.
Dans un tiers des cas environ apparaissent tardivement des lésions
sclérodermiformes du visage, du cou, du décolleté,
du tronc et du cuir chevelu avec alopécie (figure
6). Elles pourraient être secondaires à la stimulation
de la synthèse du collagène par l'uroporphyrine I, comme
cela a été démontré in vitro sur cultures
de fibroblastes indépendamment de toute irradiation solaire [16].
Les dépôts calcaires dans ces plaques, source d'ulcérations
atones, sont rares.
La présence de manifestations extracutanées témoigne
de l'existence d'une autre pathologie fréquemment associée
à la PCT : troubles digestifs, hépatomégalie, neuropathie
axonale dans le cadre d'une cryoglobulinémie mixte. Un carcinome
hépato-cellulaire est mis en évidence dans 5 % à
50 % des cas selon qu'il s'agisse de séries cliniques ou autopsiques
[5]. D'autres néoplasies ont été rapportées,
moins fréquentes : leucémies, Hodgkin, myélomes,
syndrome myéloprolifératif [17].
Bilan paraclinique
Il permet de confirmer la PCT, de préciser la nature et la cause
de l'éventuelle hépatopathie associée et d'apprécier
les éléments importants pouvant guider les choix thérapeutiques.
Le diagnostic de PCT repose sur l'augmentation urinaire des uroporphyrines
(forme 8 carboxylée avec 60 % d'isomère I et 40 % d'isomère
III, formes 7- et 6-carboxylée avec 90 % d'isomère III)
et des coproporphyrines avec un rapport uroporphyrines/coproporphyrines
> 3. La fluorescence rosée des urines examinées en lumière
de Wood témoignant de la présence de porphyrines dans les
urines est inconstante. Dans les selles, l'isocoproporphyrine dérivée
des isomères III est majoritaire. Actuellement, le type isomérique
de ces porphyrines n'est plus étudié en pratique courante
et leur simple présence en quantité très supérieure
à la normale dans les urines et les selles permet d'affirmer le
diagnostic de porphyrie. Les dosages hépatiques, s'ils étaient
pratiqués, révéleraient une accumulation des uroporphyrines
et des porphyrines 7-carboxylées. Les dosages sériques montrent
une distribution des porphyrines voisine de celle des urines.
La biopsie cutanée n'est généralement faite que si
le diagnostic n'avait pas été suspecté cliniquement.
L'aspect histologique d'une bulle est évocateur de PCT du fait
d'un décollement sous-épidermique, de l'absence de cellule
dans la zone décollée et d'un plancher festonné (figure 7).
L'étude en immunofluorescence directe montre des dépôts
d'immunoglobulines et de complément autour des capillaires dermiques
superficiels et moins souvent à la jonction dermo-épidermique.
Un bilan hépatique biologique, la recherche des marqueurs sériques
des hépatites et la ponction-biopsie hépatique permettent
de préciser l'importance de la sidérose tissulaire et la
nature de l'éventuelle hépatopathie associée, particulièrement
fréquente dans le type I.
Il est important d'apprécier la surcharge ferrique (hémogramme,
fer sérique et ferritinémie). Les taux de ferritine peuvent
évoluer parallèlement à ceux des porphyrines sous
traitement. Une polyglobulie ou une cryoglobulinémie sont possibles.
Diagnostic
différentiel
La porphyrie variegata partage avec la PCT le même tableau
cutané. Il s'y associe les signes abdominaux (douleurs, vomissements,
constipation) et neurologiques (fatigabilité musculaire, confusion,
coma) observés également dans la porphyrie aiguë intermittente.
Il n'y a pas de parallélisme entre les signes viscéraux
et les manifestations cutanées qui peuvent les précéder
de plusieurs années. La porphyrie variegata est une affection
autosomique dominante liée à un déficit enzymatique
en protoporphyrinogène oxydase dans les lymphocytes et les fibroblastes.
Le rapport uroporphyrines/coproporphyrines urinaire est différent.
Il existe une élévation fécale de protoporphyrine
[1].
Les hémodialysés peuvent avoir de véritables porphyries
devant faire rechercher une infection associée par les virus des
hépatites ou des pseudoporphyries avec un tableau clinique comparable
sans les anomalies biologiques typiques de la PCT. Le diagnostic biologique
peut être hésitant dans ce dernier cas, car la majorité
des hémodialysés, qu'ils aient ou qu'ils n'aient pas de
manifestations cutanées, ont une augmentation discrète des
taux sanguins de porphyrines et parfois un déficit modéré
en UPG-D [18]. En cas de dialyse péritonéale ambulatoire,
l'élévation des porphyrines est habituellement plus faible
sans déficit en UPG-D [18].
Des réactions cutanées de photosensibilité médicamenteuse
peuvent donner des tableaux cliniques voisins de la PCT, sans hypertrichose
ni trouble pigmentaire. Les médicaments incriminés sont
les cyclines, l'acide nalidixique, le furosémide, la disulone,
la naprosyne. Le dosage biologique des porphyrines est normal.
Enfin, l'épidermolyse bulleuse acquise partage avec la PCT la présence
d'une fragilité cutanée, de bulles sur les zones traumatisées
et de grains de milium. Elle en diffère par la possibilité
d'une atteinte muqueuse, les résultats de la biopsie cutanée,
de l'immunofluorescence directe, de l'immunomicroscopie électronique,
la fréquente association à une entéropathie inflammatoire
et l'absence d'anomalies des porphyrines.
Traitement
Dans la mesure du possible, l'éviction de tous les toxiques potentiels
(médicaments inducteurs, alcool, fer...) est indispensable, associée
à une photoprotection efficace contre les UVA et le visible. Le
traitement de l'hépatopathie, notamment d'une hépatite C
par l'interféron alpha, a permis dans des cas anecdotiques une
amélioration clinique de la PCT avec parfois normalisation des
porphyrines [19, 20]. Le plus souvent, il n'a pas d'effet notable sur
la PCT [18, 21].
L'absence de régression clinique avec ces mesures préventives
conduit à utiliser un traitement symptomatique de la PCT (saignées
ou antipaludéens de synthèse essentiellement).
Les saignées permettent une déplétion ferrique. Une
soustraction de 300 à 500 cc par semaine ou toutes les 2 semaines
est préconisée jusqu'à l'obtention d'un taux d'hémoglobine
entre 10 et 11 g et d'une sidérémie entre 50 et 60 mg/dl.
La rémission clinique précède la rémission
biologique obtenue entre 6 et 20 mois [6, 22, 23]. Un traitement d'entretien
avec une saignée mensuelle n'est pas indispensable.
Les antipaludéens de synthèse sont habituellement prescrits
à faibles doses (100 à 200 mg de chloroquine ou d'hydroxychloroquine,
2 fois par semaine) sur 12 à 18 mois avec normalisation des porphyrines
en 4 à 16 mois [24]. Ils forment un complexe avec les porphyrines
intracellulaires favorisant leur solubilisation et leur élimination
et inhibent l'acide delta-aminolévulinique synthétase [25].
A fortes doses, ils provoquent la lyse des hépatocytes [25]. Des
schémas thérapeutiques avec ces fortes doses sur une courte
période (750 mg/j d'hydroxychloroquine pendant 3 jours), éventuellement
précédés de phlébotomies, ont été
proposés [26] ; ils doivent être écartés en
raison de leur hépatotoxicité.
La desferrioxamine (Desféral®) est utile en cas
de contre-indication des saignées (anémie réfractaire
ou hémolytique). Ses effets thérapeutiques sont comparables
à ceux des saignées, qu'elle soit administrée par
voie sous-cutanée lente (20-30 mg/kg en 8-10 heures, 5 jours sur
7) ou par voie intraveineuse (200 mg/kg dans 500 ml de sérum physiologique,
une fois par semaine) [6, 23].
D'autres traitements ont des indications exceptionnelles : plasmaphérèses,
vitamine E. L'érythropoïétine est parfois utile, notamment
chez le dialysé [27]. La transplantation rénale peut s'accompagner
de la guérison de la PCT [28].
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