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Il n'est guère contestable que les inhibiteurs de pompe à
protons (IPP) ont représenté une avancée thérapeutique
majeure des deux dernières décennies, notamment pour le
traitement du reflux gastro-sophagien (RGO) sous toutes ses formes,
avec ou sans sophagite, compliqué ou non [1-6]. Ainsi, une
méta-analyse portant sur plus de 7 000 patients atteints d'sophagite
modérée ou sévère a montré des taux
de cicatrisation de 84 ± 11 % avec les IPP de première génération
(oméprazole, lansoprazole ou pantoprazole) contre 52 ± 17
% pour les antagonistes H2 (anti-H2) ; les proportions de sujets asymptomatiques
à l'issue de ce traitement initial étaient de 77 ±
10 % versus 48 ± 15 % respectivement pour les IPP et les anti-H2
[7]. Les résultats obtenus avec les IPP de nouvelle génération
(rabéprazole et ésoméprazole) semblent légèrement
supérieurs, en particulier pour l'ésoméprazole 40
mg qui permet d'obtenir des taux de cicatrisation significativement plus
élevés que l'oméprazole, y compris dans les formes
sévères d'sophagite plus résistantes d'emblée
aux thérapeutiques antisécrétoires (anti-H2 ou IPP).
Malgré ces progrès tout à fait remarquables, le traitement
par IPP ne permet pas d'obtenir 100 % de succès, et une faible
proportion de malades, que l'on peut estimer entre 5 % et 10 % selon la
gravité initiale de la maladie, résiste ou répond
mal aux IPP. Comment prendre en charge ces malades ? Avant de répondre
à cette question, il convient d'abord de préciser qui
sont ces patients « mauvais répondeurs » aux IPP, et
quelle est la nature de cette résistance ?
Les patients résistants aux IPP
Contrairement à ce que l'on serait en droit d'imaginer, aucune
forme de RGO n'est l'apanage exclusif de la résistance aux IPP.
Certes, il existe (tableau
1) des facteurs prédictifs [8, 9] de non-réponse et
une forme sévère d'sophagite (grade C ou D) a moins
de chance d'être cicatrisée, après un traitement par
une dose standard d'IPP, qu'une sophagite de grade A ou B de Los
Angeles [10]. Cependant, le RGO sans sophagite ne saurait être
considéré comme une maladie bénigne et les taux de
réponse (soulagement symptomatique complet) y sont d'ailleurs plutôt
inférieurs à ceux obtenus dans les sophagites modérées
[3, 11], probablement parce qu'il s'agit d'affections hétérogènes
d'un point de vue pathogénique. Il importe donc d'abord de distinguer,
lorsqu'on parle de « RGO résistant aux IPP », s'il s'agit
de symptômes et/ou de lésions et/ou de complications (persistance
d'une sténose ou d'un endobrachy-sophage par exemple). Plus
que la résistance elle-même, ce qui est important à
considérer, c'est l'impact de celle-ci sur la qualité
de vie, notamment pour les symptômes ou le risque évolutif
des
lésions, par exemple le développement d'une sténose
sur une sophagite non cicatrisée ou d'un cancer sur un endobrachy-sophage.
En d'autres termes, la persistance de symptômes sévères
chez un malade atteint de RGO sans sophagite est plus « grave
» que la persistance de quelques érosions minimes chez un
malade par ailleurs asymptomatique et dont la qualité de vie est
revenue à la normale. À ce titre, les manifestations extradigestives,
comme les douleurs thoraciques ou les manifestations ORL et respiratoires,
bien que généralement non associées à une
sophagite modérée ou sévère, sont beaucoup
plus souvent résistantes aux traitements par IPP que les manifestations
digestives classiques [5]. C'est finalement sur la base de ce type de
considération qu'ont été définis les principes
de traitement du RGO lors de la récente conférence de consensus
franco-belge [12].
Dans cette mise au point, nous n'envisagerons que les résistances
thérapeutiques cliniquement significatives en excluant par ailleurs
le problème de la dégénérescence de l'endobrachy-sophage
qui nécessiterait à lui seul un développement particulier.
Les mécanismes de la résistance
Même si l'inhibition sécrétoire constitue à
elle seule un traitement très efficace à court ou à
long terme chez près de 9 malades sur 10, le RGO n'en est pas moins
une maladie dont la pathogénie est multifactorielle. Ce principe
général vaut particulièrement en cas de résistance
où cette approche est absolument indispensable et doit d'ailleurs
constituer le fil guide des prescriptions d'examens complémentaires.
Plusieurs aspects doivent être abordés pour tenter d'expliquer
la résistance et d'y remédier (tableau
2).
L'inhibition sécrétoire est-elle
suffisante ou optimale ?
Il s'agit sans doute du principal mécanisme de résistance
aux IPP ; en effet, l'exposition acide sophagienne (% temps avec
pH < 4) est plus élevée chez les malades non cicatrisés
sous oméprazole que chez des patients cicatrisés [15]. De
même, chez les patients ayant un syndrome de Zollinger-Ellison,
cause rare mais possible de résistance au RGO des IPP, le contrôle
des symptômes et/ou des lésions d'sophagite nécessite
une inhibition sécrétoire quasi complète (BAO <
1 mmol/h) pour être efficace [16].
Certains aspects purement pharmacologiques et pratiques doivent être
systématiquement vérifiés : l'observance du traitement
est-elle satisfaisante ? Le médicament est-il convenablement prescrit
(avant les repas) et ingéré (certains comprimés pelliculés
gastro-protégés par exemple ne doivent pas être écrasés,
faute de voir la molécule détruite en milieu acide) ? Existe-t-il
des raisons pour que la biodisponibilité du produit soit réduite
(accélération importante du transit ou malabsorption par
exemple) ? Il faut également préciser l'horaire des symptômes
par rapport au moment de la prise d'IPP. Des symptômes nocturnes
résistants justifient sans doute un essai de prescription le soir,
sans forcément augmenter la dose totale d'IPP. Il est possible
que les symptômes nocturnes soient la conséquence d'un échappement
[17] de la sécrétion acide (nocturnal acid breakthrough)
qui peut d'ailleurs persister malgré une posologie élevée
(par exemple 60 mg d'oméprazole) et fractionnée en deux
prises (matin et soir). Dans ce cas, il pourrait être tentant de
rajouter un anti-H2 au coucher... même si cela viole une RMO ! En
fait, ce type de situation mérite indiscutablement des explorations
plus complètes, en particulier une pH-métrie (gastrique),
sous traitement, de façon à documenter la résistance
pharmacologique à un schéma donné d'IPP et à
servir de base pour une amélioration du traitement antisécrétoire.
Même si les nocturnal acid breakthrough semblent plus souvent
associés à une exposition sophagienne acide nocturne,
notamment en cas d'endobrachy-sophage, rappelons toutefois que la
pertinence clinique de cette constatation pharmacologique n'est pas complètement
établie, puisque la très grande majorité des sujets
sous IPP répondent parfaitement, malgré un nocturnal
acid breakthrough.
Un contrôle sécrétoire insuffisant peut également
survenir chez un malade antérieurement bien équilibré
par un IPP et dont l'infection à Helicobacter pylori (HP)
a été éradiquée [18-20] ; il est d'ailleurs
possible que cette résistance relative soit liée à
la plus grande fréquence des nocturnal acid breakthrough
chez les patients HP-négatifs. Elle cède en général
à une augmentation des doses ou à un fractionnement des
prises [21].
L'existence d'un reflux biliaire ou biliopancréatique
Elle semble, au moins en théorie, un mécanisme potentiel
de résistance aux IPP [22-24]. Néanmoins, il faut rappeler
que les IPP, en réduisant le volume gastrique, réduisent
aussi le reflux biliaire [25]. De plus, acide et sels biliaires ont en
général des effets délétères synergiques
sur la muqueuse sophagienne. En dehors de circonstances comme le
RGO après gastrectomie totale, il semble que ce mécanisme
soit rarement en cause dans la résistance aux IPP. Le reflux biliaire
semble cependant impliqué dans les sophagites observées
en milieu de réanimation, chez des malades en ventilation assistée
[26]. Il nécessite, pour être mis en évidence, une
bilimétrie (Bilitec), examen moins facilement accessible que la
pH-métrie et dont l'interprétation est d'ailleurs parfois
difficile. Là encore, il paraît important de coupler enregistrements
gastriques et sophagiens et d'accorder une grande importance à
l'analyse temporelle de la corrélation symptômes-épisodes
de reflux (qu'il s'agisse de reflux biliaires et/ou acides).
La persistance d'un reflux « mécanique
» non acide
Elle semble en revanche une éventualité non exceptionnelle
comme le montrent les travaux récents utilisant l'impédancemétrie
[27, 28]. Il s'agit là d'une technique encore limitée au
domaine de la recherche, mais qui pourrait sans doute contribuer à
expliquer certaines résistances aux IPP, notamment lorsque le malade
se plaint de régurgitations sans pyrosis associé. Il est
en général admis que cette circonstance traduit une défaillance
majeure de la barrière anti-reflux (pression de repos basse en
permanence et/ou hernie hiatale). Ce type de reflux « mécanique
» représente probablement une bonne indication à un
traitement chirurgical ; en effet, même si les IPP permettent de
cicatriser les lésions d'sophagite, ils ne restaurent pas
une barrière anti-reflux efficace. Dans les cas où la chirurgie
n'est pas envisageable, il faut sans doute insister sur l'importance des
règles hygiéno-diététiques, en particulier
sur la surélévation de la tête du lit [29].
L'altération des défenses de
la barrière sophagienne
Ces altérations (troubles du péristaltisme, déficit
de la sécrétion salivaire par exemple) ou des mécanismes
de réparation de la muqueuse sont sans doute impliqués,
notamment dans les sophagites sévères des sujets âgés,
dénutris et/ou alcoolo-tabagiques. Le rôle d'autres facteurs
que l'agression acide elle-même, notamment du stress oxydatif [30,
31], a été récemment souligné sur la base
de travaux expérimentaux dont la pertinence clinique reste à
démontrer. Dans le même ordre d'idée, il est utile
de rappeler que des sophagites infectieuses, en particulier à
Candida, peuvent être observées sur certains terrains
particuliers (sclérodermie, sida...) et résistent aux IPP.
Approche pratique du malade résistant
aux IPP
Chez un malade qui résiste aux IPP, après un traitement
initial de 6 à 8 semaines bien conduit, il est indispensable, si
cela n'avait pas encore été fait, de réaliser un
examen endoscopique so-gastro-duodénal [12]. Cette circonstance
n'est sans doute pas exceptionnelle en milieu de soins primaires !
Les questions auxquelles le clinicien doit ensuite répondre peuvent
alors être schématisées de la façon suivante
:
Le malade a-t-il bien un reflux gastro-sophagien
? Et si oui celui-ci est-il responsable des symptômes ?
En l'absence d'sophagite érosive ou ulcérée
à l'examen endoscopique, une pH-métrie sophagienne,
avec analyse symptomatique de la relation symptômes-reflux, mérite
d'être effectuée après arrêt, pendant au moins
une semaine, du traitement par IPP. Rappelons toutefois que la sensibilité
de cet examen est loin d'atteindre 100 %, notamment dans les manifestations
extradigestives ou dans les formes sans sophagite pour lesquelles
se posent les problèmes diagnostiques les plus importants [32].
Un test thérapeutique utilisant une forte dose d'IPP pourrait,
en théorie, être prescrit, notamment chez des malades ayant
des manifestations extradigestives, telles que des douleurs pseudo-angineuses
[33], mais, d'une part le malade était déjà
résistant à une dose usuelle d'IPP, et, d'autre part, le
test aux IPP a sans doute une spécificité assez mauvaise,
comme le montre l'analyse de la littérature récente [11].
La valeur prédictive négative mériterait cependant
d'être mieux étudiée et pourrait ici avoir un intérêt.
Le traitement antisécrétoire
par IPP est-il suffisant ?
Répondre à cette question implique de réaliser
un enregistrement pH-métrique sous traitement, comportant idéalement
un enregistrement à la fois du pH-gastrique et de l'exposition
acide sophagienne. Si le contrôle sécrétoire
obtenu est insuffisant, on peut alors tenter de fractionner la dose d'IPP
en deux prises au lieu d'une, ou d'augmenter la dose, ou de changer d'IPP
pour utiliser par exemple un IPP de nouvelle génération
plus puissant, tel que l'ésoméprazole. L'adjonction d'un
anti-H2, comme la ranitidine au coucher, peut certainement être
envisagée, si l'on dispose d'un enregistrement pH-métrique
pour étayer le bien-fondé de cette démarche. Cependant,
des travaux récents montrent que cette association ne reste sans
doute pas efficace après une semaine du fait d'un phénomène
de « tolérance » pharmacologique à l'égard
de le ranitidine [34]. En revanche, lorsque la résistance aux IPP
survient après une éradication d'Helicobacter pylori,
il est raisonnable de commencer par augmenter la posologie d'IPP sans
faire obligatoirement de pH-métrie. La même approche peut
être adoptée, lorsqu'il s'agit de malades avec des manifestations
extradigestives qui nécessitent d'emblée des doses plus
élevées pour contrôler leurs symptômes.
Si la résistance persiste malgré
un traitement d'IPP adapté aux données pH-métriques
Il faut réévaluer soigneusement le contexte clinique,
rechercher la prise d'anti-inflammatoires non stéroïdiens,
évaluer l'état nutritionnel du malade, s'enquérir
de tares associées et éliminer éventuellement un
syndrome de Zollinger-Ellison. Les investigations complémentaires
sophagiennes peuvent être, en fonction des cas, complétées
par une manométrie, une bilimétrie, généralement
réalisées en milieu spécialisé. Lorsque le
seul symptôme qui persiste est l'existence de régurgitations
importantes avec disparition du pyrosis, ou s'il s'agit d'un reflux biliaire,
la prescription d'un prokinétique [35-38], seul ou associé
aux IPP, peut être envisagée. Toutefois, c'est sans doute
dans ces cas qu'il est le plus raisonnable d'envisager un traitement chirurgical
[39], et peut-être dans l'avenir un traitement endoscopique du reflux
gastro-sophagien. Le tableau 3 résume l'ensemble des
possibilités thérapeutiques théoriques, potentiellement
disponibles chez un malade résistant aux doses usuelles d'IPP.
Parmi les médicaments d'avenir, il convient enfin de faire une
place particulière à une nouvelle catégorie de composés
capables d'inhiber les relaxations transitoires du sphincter inférieur
de l'sophage, qu'il s'agisse du baclofen lui-même ou de molécules
dérivées [40, 41]. L'utilisation de molécules anti-oxydantes
et/ou d'inhibiteurs de Cox2 paraît également une voie de
recherche suggérée par des travaux expérimentaux
chez l'animal [30].
Conclusion
En conclusion, très peu de malades résistent à
un traitement optimal par les IPP. Une approche physiopathologique incluant
la prescription d'examens complémentaires est alors indispensable.
L'attitude thérapeutique repose finalement sur une évaluation
rigoureuse du contexte clinique et ne peut souvent être déterminée
qu'au cas par cas face à un individu donné. Le recours à
la chirurgie doit rester très prudent, même si les régurgitations
sans pyrosis sont sans doute l'une des meilleures indications de la chirurgie
antireflux et peut-être dans l'avenir du traitement endoscopique.
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