ARTICLE
Face à une rectorragie importante, après les premiers gestes
de réanimation, un diagnostic étiologique précis
et rapide est nécessaire. Souvent, l'importance du saignement empêche
une endoscopie [1], l'artériographie est alors l'examen clé.
Nous rapportons l'observation d'une patiente dont l'artériographie
n'était pas disponible et pour laquelle le diagnostic a été
fait grâce à un angioscanner spiralé.
Observation
Une patiente de 84 ans, hypertendue et dépressive, était
hospitalisée pour des rectorragies abondantes apparues 4 heures
avant. Elle ne prenait ni anticoagulant, ni aspirine, ni anti-inflammatoire
non stéroïdien. Les rectorragies étaient faites de
sang rouge foncé avec caillots et les évacuations spontanées
se répétaient toutes les 10 à 15 min. En 2 heures,
malgré la transfusion de trois concentrés globulaires, la
tension artérielle passait de 120/70 à 80/40 mmHg et la
fréquence cardiaque de 80 à 120/min. L'hémoglobine
était à 10 g/dl. L'hémostase était normale.
Une indication opératoire était posée devant l'instabilité
hémodynamique et la persistance du saignement, mais l'abondance
du saignement rendait la coloscopie impossible et une préparation
intestinale était interdite par l'instabilité hémodynamique.
Une artériographie clio-mésentérique n'étant
pas faisable en urgence, un angioscanner était donc réalisé.
Une injection de produit de contraste au débit de 2 ml/s avec un
volume de 50 ml sur l'abdomen et 50 ml sur le pelvis était suivie
d'une séquence hélicoïdale avec un délai de
50 secondes pour l'abdomen et de 60 secondes pour le pelvis.
Une première image (figure
1) renseignait sur la localisation du saignement : il existait
une opacité homogène (sang) remplissant le recto-sigmoïde
et des opacités moins denses et inhomogènes dans le côlon
transverse correspondant à des matières fécales.
Cela prouvait que l'origine du saignement se trouvait au niveau du rectum
ou du côlon gauche.
Une deuxième image (figure
2) permettait de localiser exactement la source de l'hémorragie
devant l'apparition d'une hyperdensité dans un diverticule suivie
de sa diffusion dans la lumière sigmoïdienne.
L'examen a duré 20 min, et a été immédiatement
suivi d'une sigmoïdectomie. L'ouverture de la pièce opératoire
retrouvait le diverticule responsable au fond duquel on voyait un caillot
adhérent (figure 3).
L'évolution ultérieure était favorable.
Discussion
Face à une rectorragie abondante, le diagnostic de localisation
doit être rapide et précis.
L'issue de sang rouge ou noir par l'anus peut provenir d'un saignement
digestif bas (rectum et côlon), digestif moyen (intestin grêle)
ou digestif haut, notamment duodénal.
L'incidence des saignements digestifs bas aigus est estimée entre
20 et 27 pour 100 000 habitants avec une prédominance dans la huitième
décennie [2].
L'origine des hémorragies digestives basses aiguës est dominée
(tableau 1) par les diverticules
: 42 % à 55 % [3], une autre étiologie fréquente
étant composée par les colites, qu'elles soient ischémiques
vraies ou postanti-inflammatoires non stéroïdiens (6 % à
20 %), et les colites ulcéreuses et postradiques (6 % à
10 %). Les angiodysplasies représentent 3 % à 12 % et les
polypes et cancers 2 % à 26 % des cas [3]. En France, une étude
rappelle une étiologie fréquente mais qui devrait diminuer,
celle de l'ulcération thermométrique (23 %) [4].
Parmi ces causes, celles qui donnent le plus souvent des hémorragies
importantes pouvant nécessiter une chirurgie d'urgence sont les
diverticules, l'angiodysplasie, les colites, les ulcérations thermométriques
et, beaucoup plus rarement, les polypes et cancers.
Devant ce type de saignement qui va imposer une chirurgie, un diagnostic
de localisation préopératoire s'impose afin d'éviter
des exérèses excessives ou inadéquates. En effet,
les diagnostics peropératoires de l'origine du saignement sont
inappropriés car l'hémorragie s'arrête souvent lors
de l'anesthésie générale avec laparotomie, ce qui
rend décevantes les pan-endoscopies peropératoires [5].
Dix pour cent des rectorragies viennent du tractus digestif haut ; ainsi
la pose d'une sonde naso-gastrique et un lavage suivis d'une gastroscopie
s'imposent d'autant plus que le saignement est important et qu'il existe
des troubles hémodynamiques.
Dans 80 % à 85 % des cas, l'hémorragie s'estompe ou s'arrête
momentanément [2], ce qui permet la réalisation d'une coloscopie
en semi-urgence (4 à 24 h). Le diagnostic peut ainsi être
fait dans 68 % des cas [2] et permet un traitement dans 39 % des cas [6]
: une stabilisation hémodynamique suffisante pour permettre soit
plusieurs lavements, soit l'administration par sonde nasogastrique de
polyéthylène glycol.
Face à un saignement digestif bas abondant
ne permettant pas de réaliser la coloscopie, l'artériographie
est l'examen qui permet de localiser le saignement, à condition
que son débit soit supérieur à 0,5 ml/min. Son rendement
diagnostique est estimé à 70 % [2] avec une morbidité
de 9,3 % [7].
L'artériographie peut poser des problèmes de concordance
anatomique entre image radiologique et localisation précise sur
une partie du tube digestif. Pour pallier ce problème, certains
auteurs ont injecté sélectivement du bleu de méthylène
lors de l'artériographie [2].
Même si la majorité des centres qui reçoivent ce
type d'urgence sont à même de réaliser une artériographie
sélective, il est fréquent qu'ils ne puissent en assumer
la réalisation 24 heures sur 24, ce qui nous a amené à
discuter l'intérêt du scanner avec injection. L'amélioration
des techniques de la tomodensitométrie, notamment la rapidité
d'acquisition et le mode hélicoïdal, permet de visualiser
tout un segment corporel quasiment au même temps vasculaire, et
avec une netteté permettant des diagnostics antérieurement
faits par l'artériographie. Le meilleur exemple est le diagnostic
d'embolie pulmonaire fait par angio-scanner.
En pathologie abdominale, les possibilités diagnostiques du scanner
dans les hémorragies ont été peu étudiées.
La tomodensitométrie hélicoïdale est performante pour
trouver l'origine d'un saignement abdominal après un traumatisme
[8]. En associant une aortographie au débit de 15 ml/s de produit
de contraste à des coupes tomodensitométriques 30 s plus
tard, une équipe [9] a obtenu une rentabilité diagnostique
de 70 %. Cette technique, sûrement très sensible même
pour un débit faible, nécessite cependant une artériographie
et reste donc invasive.
Dans une revue récente sur les hémorragies digestives
basses, Zuckerman et Prakasle [2, 3] ne citent pas l'angioscanner dans
les moyens diagnostiques.
Dans notre expérience, il a permis le diagnostic précis
et un traitement chirurgical orienté et efficace en urgence : le
diagnostic a été possible grâce à l'importance
du saignement probablement compris entre 5 et 10 ml/min. Aucune étude
clinique ne permet actuellement de préciser à partir de
quel débit l'angio-TDM pourrait être positif. Il est propable
que, pour des saignements digestifs de l'ordre de 0,5 ml/s, seuil de détection
de l'artériographie sélective, cette technique puisse être
prise en défaut. Même si le débit de l'hémorragie
est insuffisant, ou si le saignement s'est arrêté, les clichés
avant injection peuvent aider à localiser le segment intestinal
dans lequel le sang s'est accumulé.
CONCLUSION En
conclusion l'angioscanner hélicoïdal, technique simple, de réalisation
facile en urgence, sans morbidité, mérite d'être évalué
au cours des hémorragies digestives basses abondantes. *REFERENCES
1. Lieberman D. Gastrointestinal bleeding. Initial management. Gastroenterol
Clin North Am 1993 : 22 : 727-36.
2. Zuckerman GR, Prakash C. Acute lower intestinal bleeding. Part I
: Clinical presentation and diagnosis. Gastrointestinal Endoscopy
1998 ; 48 : 606-15.
3. Zuckerman GR, Prakash C. Acute lower intestinal bleeding. Part II
: Etiology, therapy and outcomes. Gastrointest Endoscopy 1999 ;
49 : 228-38.
4. Raoul JL. Hémorragies digestives basses abondantes : approche
diagnostique et thérapeutique. Gastroenterol Clin Biol 1995
; 19 : B14-B46.
5. Pigalli I, Gauidi M, Castellani Tarabini C, Zenezini Chiozzi A, Lazzaretti
MG, Romani M. Emergengy per operative enteroscopy in massive lower gastro-intestinal
hemorrhages : a review of two cases. Acta Endoscopica 1993 ; 23
: 53-6.
6. Jensen DM, Machicado GA. Diagnosis and treatment of severe hematochezia
: the role of urgent colonoscopy after purge. Gastroenterology
1988 ; 95 : 1569-74.
7. Egglin TKP, O'Moore PV, Feinstein AR, Waltman AC. Complications of
peripheral arteriography : a new system to identify patients at increased
risk. J Vasc Surg 1995 ; 22 : 787-94.
8. Sitoh YY, Sitoh MPC. Spiral computed tomography demonstration of
active haemorrhage in blunt abdominal trauma. Singapore Med J
1998 ; 39 : 32-3.
9. Ettorre GC, Francioso G, Garribba AP, Fracella MR, Greco A, Farchi
G. Helical CT angiography in gastrointestinal bleeding of obscure origin.
Am J Roentgenol 1997 ; 168 : 727-31.
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