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Syndrome carcinoïde : aspects cliniques, physiopathologiques et thérapeutiques récents


Hépato-Gastro. Volume 5, Number 6, 439-49, Novembre - Décembre 1998, Mini-revues


Résumé  

Author(s) : Stéphane Nahon, Jean-Marie Launay, Claude Matuchansky.

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ARTICLE

Le syndrome carcinoïde (SC) est défini par l'ensemble des manifestations, cliniques et paracliniques, liées à la libération par la tumeur carcinoïde (TC) et/ou ses métastases (hépatiques, ganglionnaires), de substances bioactives - bioamines, neuropeptides et hormones - sur divers organes cibles (peau, intestin, cœur, bronches). Il marque un tournant clinique et anatomique dans l'histoire naturelle de ces tumeurs endocrines dont l'évolution est longtemps lente et silencieuse : l'éclosion d'un SC est en général l'expression, notamment en cas de TC digestives, d'une masse tumorale importante.

Épidémiologie des tumeurs carcinoïdes primitives, de leurs métastases et du syndrome carcinoïde

Tumeurs primitives

Elles sont les tumeurs endocrines les plus fréquentes du tube digestif [1]. Leur incidence annuelle serait de 1,5 à 2 cas pour 100 000 habitants aux États-Unis [2], soit 3 500 à 5 000 nouveaux cas par an. La tumeur primitive siège le plus souvent au niveau du tractus gastro-intestinal, notamment au niveau des organes dérivant de l'intestin primitif moyen, mais peut intéresser pancréas, poumons, thymus ou ovaires. Trois grandes études ont évalué sa répartition topographique [3-5]. La fréquence des localisations digestives (qui, dans 9 cas sur 10 intéressent l'intestin grêle, l'appendice ou le rectum) semble diminuer depuis 1973 : elles représentaient à cette date 87 % de l'ensemble des TC primitives versus 66 % actuellement [4, 5] ; cette diminution s'est notamment faite aux dépens de la localisation appendiculaire (41 % de l'ensemble des TC primitives en 1973 versus 7,5 % actuellement), et peut s'expliquer : a) par la nette augmentation de fréquence, absolue et relative, des localisations broncho-pulmonaires (32 % actuellement de l'ensemble des TC primitives versus 12 % en 1973), peut-être du fait de leur meilleure détection endoscopique, et b) par la diminution du nombre d'appendicectomies effectuées au cours de ces vingt dernières années [5].

Fréquence des métastases en fonction du siège de la tumeur primitive

Elles frappent principalement les ganglions mésentériques, le foie, les ganglions rétropéritonéaux, plus rarement le poumon, le péritoine ou la moelle osseuse. Leur fréquence selon le siège de la TC primitive digestive est donnée dans le tableau 2 [3]. Elle dépend aussi du volume de la tumeur primitive : dans une série de 165 malades présentant une TC primitive de l'intestin grêle, 95 % de ceux ayant une tumeur intestinale de plus de 2 cm et seulement 15 % de ceux ayant une tumeur inférieure à 1 cm avaient des métastases [1]. Fréquentes dans les localisations primitives jéjuno-iléale, gastrique et cæcale, les métastases sont rares lors de la découverte de TC primitives rectales et appendiculaires [3], probablement du fait de la plus petite taille de ces tumeurs lors du diagnostic. Dans la même série que celle précédemment citée [1], respectivement 76 % et 81 % des carcinoïdes appendiculaires et rectaux mesuraient moins de 1 cm.

Fréquence et circonstances de survenue

Le SC est rare et ne s'observe que dans 2 % à 5 % de l'ensemble des TC primitives [2, 3, 6], dans les conditions suivantes : métastases hépatiques ayant atteint un seuil critique de volume tumoral, métastases ganglionnaires rétropéritonéales ou tumeur primitive même sans métastases (bronches, ovaires, testicules, thymus) qui débitent directement, par leur siège, leurs sécrétions dans la circulation systémique [6]. Au niveau du tractus digestif, ce sont surtout les TC primitives du grêle qui sont à l'origine d'un SC, en cas de métastases hépatiques (figure 1) : celles-ci court-circuitent le métabolisme et la dégradation hépatique normaux de la sérotonine arrivant par le système porte, et déversent leurs sécrétions dans les veines sus-hépatiques et la veine cave [6]. La prévalence et les caractéristiques du SC selon le siège de la TC primitive sont données dans les tableaux 2 et 3. Dans une série de 91 malades présentant un SC, la TC primitive avait pour siège le plus souvent l'intestin grêle (78 %) et était associée 9 fois sur 10 à des métastases hépatiques [7]. En revanche, les TC nées de l'intestin primitif postérieur (rectum notamment) ne sont pratiquement jamais sécrétantes et ne donnent pas de SC [8].

Caractéristiques cliniques

Le SC associe principalement flush cutané, diarrhée et cardiopathie : la fréquence des diverses manifestations possibles est donnée dans le tableau 4 [6, 7, 9]. Ces symptômes peuvent être groupés ou apparaître indépendamment l'un de l'autre, suggérant la responsabilité de bioamines différentes.

Flush cutané

C'est le symptôme le plus fréquent, présent dans 65 % à 94 % des cas de SC [6, 7, 9]. Il est associé à une diarrhée dans 58 % des cas, mais isolé dans 5 % des cas [2]. Il apparaît soit spontanément, soit sous l'effet d'un facteur déclenchant tel qu'une émotion, un stress, un exercice physique, l'absorption de certains aliments et surtout l'ingestion d'alcool. Il peut être déclenché par des tests de provocation (pentagastrine, alcool ou noradrénaline), tests toutefois dangereux en raison du risque de bronchospasme.

Différents types de flush

Selon l'aspect clinique, quatre types de flush sont à distinguer [6] :

- Le flush érythémateux diffus. Il frappe le visage, le cou et la face antérieure du thorax. Non prurigineux, il est parfois suivi d'une phase de cyanose, puis de pâleur. Il évolue par paroxysmes durant parfois 5 min et s'associe à une tachycardie et à une hypotension artérielle. Sa fréquence est variable et peut atteindre 30 par jour. Après plusieurs années d'évolution, des télangiectasies permanentes se développent au niveau des pommettes, du front et/ou du nez. Surtout observé au cours des carcinoïdes du grêle, il est appelé "flush de l'intestin primitif moyen".

- Le flush violacé. Il a une distribution voisine de celle du flush érythémateux, mais est plus intense que le précédent. Il s'associe à des télangiectasies, une injection conjonctivale, voire un œdème du visage ; il est parfois diffus et, après plusieurs mois ou années d'évolution, garde un fond permanent (à type de cyanose et/ou d'œdème facial pouvant donner un aspect léonin) sur lequel surviennent des paroxysmes ; il est appelé "flush de l'intestin primitif antérieur" et s'observe au cours des carcinoïdes bronchopulmonaires et gastriques.

- Le flush prolongé. Il s'agit d'un flush érythémateux se prolongeant pendant des heures, voire des jours. Il associe un érythème diffus du visage, une injection conjonctivale, un larmoiement avec hypersialie, et peut comporter hypotension artérielle et palpitations. Il est le fait des carcinoïdes bronchiques.

- Le flush rouge brique en carte de géographie. Fait de taches rouges disséminées s'éclaircissant par leur centre, prédominant au niveau du cou (mais parfois diffus), il est très prurigineux ; il est surtout le fait des carcinoïdes gastriques et est induit par la libération d'histamine par la tumeur.

Diagnostic différentiel du flush carcinoïde

Différentes pathologies peuvent s'accompagner de flush qui n'ont pas les mêmes caractéristiques que celui du SC [10, 11].

- Le flush postménopausique s'observe chez 20 % des femmes ménopausées et s'atténue avec le temps. Il s'agit d'un érythème situé au niveau du thorax, des seins, du cou et du visage. Il dure de 3 à 5 min et sa fréquence peut aller jusqu'à 20 par jour. Il peut être provoqué par la chaleur, les boissons chaudes, l'alcool et le stress.

- L'effet antabuse de certains médicaments : la prise conjointe de sulfamides hypoglycémiants, notamment de chlorpropamide, et d'alcool s'accompagne de flush dans 10 % à 30 % des cas. Celui-ci débute 3 à 10 min après l'ingestion, est maximal après 15 minutes et disparaît en 1 heure. Il s'associe parfois à une hypotension, une syncope ou une diarrhée.

- L'attaque de panique peut comporter des flushs, associés à une dyspnée, des palpitations, des douleurs thoraciques, des paresthésies et des tremblements. Elle s'observe, dans 80 % des cas, chez des femmes entre 17 et 30 ans ; un syndrome dépressif est fréquent dans ce contexte.

- Le cancer médullaire de la thyroïde : un flush prolongé du visage et des membres supérieurs avec télangiectasies peut s'observer : son mécanisme est inconnu.

- L'épilepsie autonome, syndrome rare, se caractérise par des décharges autonomes paroxystiques, associées à une hypertension artérielle paroxystique, une tachycardie et des flushs. L'association pertes de connaissances-flush fait évoquer ce diagnostic.

- La mastocytose : un flush peut s'observer, notamment après consommation d'alcool ; il serait secondaire à la libération excessive d'histamine.

- La neuropathie diabétique : un flush, dont le diagnostic étiologique est orienté par le contexte diabétique, peut être observé en cas de neuropathie végétative.

- Le flush induit par le glutamate ou "syndrome du restaurant chinois" : la consommation d'une quantité importante de glutamate, notamment décrite dans le cadre du "syndrome du restaurant chinois" provoque un flush. Il résulterait de la production accrue, chez certains sujets ayant une prédisposition individuelle, d'une substance de type acétylcholine.

Diarrhée

Elle est présente dans 68 % à 78 % des cas de SC [6, 7, 9], associée aux flush dans 58 % des cas, mais isolée dans 15 % à 25 % des cas. Sa sévérité est sans corrélation avec celle du flush et réciproquement, ce qui renforce l'idée que ces deux symptômes ne sont pas induits par le(s) même(s) agent(s) biologique(s). C'est essentiellement une diarrhée chronique de type moteur, beaucoup plus rarement liée à une malabsorption. Le plus souvent cliniquement isolée, elle n'est rattachée au SC après moins d'un an d'ancienneté que dans 21 % des cas, après 1 à 5 ans dans 38 % des cas, après 5 à 10 ans dans 16 % des cas et après plus de 10 ans dans 8 % des cas [12]. Elle apparaît avant le flush dans 32 % des cas, simultanément dans 27,5 %, après dans 16 % et reste isolée dans 15 % à 25 % [12]. Comme toute diarrhée chronique motrice, elle peut être permanente (52 % des cas), mais aussi intermittente (48 %) [12]. Elle est volontiers impérieuse. Les selles sont liquides dans 91 % des cas et d'aspect graisseux dans 9 % [12]. Leur nombre quotidien est inférieur à 5 dans 27,5 % des cas, de 5 à 9 dans 35 % et supérieur ou égal à 10 dans 37,5 % [12]. Leur poids excède rarement plus de 1 000 g par jour [12].

Inhabituelle au cours du SC, e stéatorrhée peut néanmoins s'observer par le fait d'une obstruction lymphatique d'origine tumorale ou d'une fibrose mésentérique [6], toutes deux responsables d'une entéropathie exsudative. Elle n'est pas liée à une anomalie de la muqueuse jéjunale. La stéatorrhée régresse habituellement après contrôle de la diarrhée motrice par la codéine, ce qui suggère qu'existent un lien direct avec l'accélération de transit mais aussi d'autres mécanismes, car il n'y a guère de stéatorrhée au cours des diarrhées motrices d'autre étiologie [12].

Douleurs abdominales

Il peut s'agir de coliques intestinales induites par l'hypermotricité, elle-même source de diarrhée, ou de douleurs liées à un ulcère gastro-duodénal présent dans 5 % des cas de SC [6]. Les autres causes de douleurs abdominales (obstruction intestinale, métastases hépatiques ou infarctus entéromésentérique par ischémie ou fibrose) sont le fait de la tumeur carcinoïde primitive ou de ses métastases et non pas du SC [6].

Cardiopathie carcinoïde

Elle est présente dans environ 40 % des SC, le plus souvent après une longue période d'évolution [6] de la TC primitive et des métastases, et d'une façon générale chez 60 % des sujets ayant un carcinoïde métastasé [1]. Lorsqu'il y a atteinte cardiaque au cours du SC, elle consiste, dans 96 % des cas, en des lésions très spécifiques au SC et responsables de la cardiopathie carcinoïde, et dans 4 % des cas à des métastases [13]. Elle est la cause du décès dans 36 % des cas de SC [13]. La cardiopathie carcinoïde est liée à l'épaississement fibreux (plaques carcinoïdes) de l'endocarde au niveau des valvules cardiaques, épaississement qui épargne le myocarde et le péricarde [6] : l'atteinte concerne le plus souvent les valvules tricuspides et pulmonaires, et est responsable d'une insuffisance cardiaque droite, le plus souvent à débit conservé. Dans une large étude de 74 malades ayant une cardiopathie carcinoïde, 97 % de ceux-ci avaient une atteinte de la tricuspide, 88 % une atteinte de la valvule pulmonaire (à type de sténose pulmonaire dans un cas sur deux et/ou d'insuffisance dans plus de deux cas sur trois) [14] ; l'atteinte du cœur gauche est beaucoup plus rare (7 % des cardiopathies carcinoïdes), apparaît toujours après celle du cœur droit, et s'observe soit au cours des TC primitivement bronchiques, soit en cas de shunt cardiaque droite-gauche [13]. La valvulopathie peut, après ablation de la tumeur, évoluer pour son propre compte et nécessiter un traitement spécifique [13]. L'atteinte cardiaque est en corrélation directe avec l'importance de la sécrétion de sérotonine (ou 5-hydrotryptamine, 5-HT) et la concentration urinaire d'acide 5-hydroxy-indolacétique (5-HIAA) [13] ; elle est rare au cours des TC gastriques, qui produisent essentiellement histamine et 5-hydroxytryptophane (5-HTP). L'échocardiographie couplée aux techniques Doppler est l'examen de référence pour le diagnostic de cardiopathie carcinoïde et permet d'en suivre l'évolution [13].

Bronchospasme

Il existe dans 20 % des cas de SC et est souvent associé au flush [6, 7, 9]. Il peut être déclenché par une induction anesthésique : il est alors amélioré par le méthysergide et aggravé par les catécholamines, mais il peut être prévenu par l'administration préopératoire d'octréotide ou traité en urgence par injection intraveineuse de celui-ci [1]. Une hyperventilation est fréquente au cours du flush.

Fibrose péritonéale et rétropéritonéale

Le cœur n'est pas le seul organe atteint par la fibrose. Une fibrose péritonéale, notamment pelvienne, ainsi que des adhérences pleurales ou des péricardites constrictives ont souvent été décrites [6]. Une fibrose rétropéritonéale, parfois favorisée ou aggravée par un traitement par le méthysergide, peut occasionner une sténose urétérale unilatérale ou bilatérale et être responsable d'une insuffisance rénale chronique obstructive [6].

Crise aiguë carcinoïde ou "état de mal carcinoïde"

Manifestation la plus grave du SC, elle met en jeu le pronostic vital [1]. Elle survient généralement chez des malades ayant une TC dérivant de l'intestin primitif antérieur ou ayant une excrétion urinaire très élevée de 5-HIAA, supérieure à 200 mg/24 h [1]. Elle peut apparaître spontanément ou, surtout, être déclenchée par une induction anesthésique, une chimiothérapie systémique ou une chimioembolisation, un stress physique, la palpation de la tumeur ou de ses métastases. Elle se manifeste par un flush intense et généralisé qui, ne disparaissant pas spontanément, peut persister plusieurs heures ; elle comporte des manifestations cardiaques (tachycardie, hypotension sévère ou hypertension rebelle aux vasodilatateurs, arythmie) avec parfois exacerbation de la diarrhée et intenses douleurs abdominales. Des anomalies du système nerveux central sont habituelles, telles que vertiges, somnolence pouvant aller jusqu'au coma. La plupart de ces malades ont connu une augmentation brutale et importante de l'excrétion urinaire de leur 5-HIAA, spontanée ou provoquée. Cette crise doit être impérativement prévenue par l'injection d'octréotide avant toute anesthésie générale et avant le début d'une chimiothérapie ou d'une chimioembolisation.

Autres manifestations

Une pseudo-pellagre cutanée est observée dans 2 % à 7 % des cas de SC [6, 7, 9] ; elle apparaît, en général, à la phase terminale de la maladie lorsque les apports nutritionnels spontanés sont significativement réduits et qu'existe une cachexie [7]. Elle est liée à l'utilisation excessive (> 60 %) du tryptophane alimentaire pour la synthèse de la sérotonine, d'où découle un déficit en niacine (acide nicotinique). Des arthralgies ont été décrites dans 6 % à 7 % des cas de SC [6, 9], ainsi qu'une myopathie proximale [9]. Cinq grossesses, rapportées chez des femmes présentant un SC [6], se sont terminées par un accouchement prématuré [6]. Le fœtus était mort-né ou est décédé après la naissance ; dans un cas, de multiples anomalies congénitales existaient.

Histoire naturelle et pronostic

La survenue du SC marque un tournant important dans l'évolution d'une TC digestive : révélant souvent une TC jusque-là silencieuse, il est l'expression d'une masse tumorale importante (métastases hépatique et/ou ganglionnaires intra- et rétropéritonéales). La simulation de l'histoire naturelle à partir de données cliniques de la littérature a fait suggérer que les métastases apparaîtraient après 7 ans d'évolution anatomique de la TC primitive, le flush cutané après 12 ans, la diarrhée après 15 ans, le décès survenant au bout de 17 ans de cette évolution anatomique [1] : la médiane de survie après l'apparition du premier flush serait de 3 ans, avec un extrême supérieur allant jusqu'à 30 ans ; 25 % de ces patients seraient en vie plus de 6 ans après le premier flush [1, 7]. La survie médiane ne serait que de 14 mois lorsqu'existent d'importantes métastases ganglionnaires régionales [5], et de 11 mois lorsque le chiffre des 5-HIAA serait supérieur à 200 mg/24 h [15]. En fait, ces données épidémiologiques sont pour la plupart relativement anciennes, et ne tiennent guère compte du développement des nouveaux traitements antitumoraux et/ou symptomatiques tels que les analogues de la somatostatine.

Diagnostic biochimique

Métabolisme de la sérotonine

La sérotonine est synthétisée à partir du tryptophane alimentaire. Celui-ci est converti en 5-HTP par hydroxylation par la tryptophane hydroxylase. La décarboxylase des acides aminés aromatiques (AADC) transforme ensuite le 5-HTP en sérotonine. Chez le sujet normal, seulement 1 % à 2 % du tryptophane alimentaire est utilisé pour la synthèse de la sérotonine, dont 90 % sont stockés dans les cellules neuroendocrines (entérochromaffines) de l'intestin ; 98 % à 99 % du tryptophane alimentaire servent à la synthèse de protéines et de la niacine [16, 17]. Dans le sang, l'essentiel de la sérotonine est stocké sous forme inactive dans les plaquettes : une fraction proportionnellement infime, biologiquement active, est transportée dans le plasma. Son catabolisme fait principalement intervenir une oxydation, à savoir une désamination oxydative par les monoamine-oxydases, suivie d'une déshydrogénation par une aldéhyde dehydrogénase qui aboutit à la formation du 5-HIAA [16, 17]. Ce catabolisme est surtout hépatique, pulmonaire, musculaire et rénal. Au cours des TC, l'augmentation de la synthèse de la sérotonine est l'anomalie biochimique la plus fréquente, liée au métabolisme par le tissu tumoral de plus de 50 % du tryptophane ingéré. La sérotonine est stockée dans les granules des cellules tumorales et/ou libérée dans le sang, où sa concentration plaquettaire, mais aussi plasmatique, est significativement augmentée. Certaines TC primitivement gastriques, pulmonaires ou pancréatiques (tumeurs dérivant de l'intestin primitif antérieur) ne disposent pas d'AADC. Elles contiennent et libèrent donc du 5-HTP qui peut être métabolisé par les tissus périphériques (foie, poumons, reins) et excrété par le rein sous forme de 5-HIAA [16].

Dosage de la sérotonine et de ses métabolites

Le dosage de la sérotonine sanguine et du 5-HIAA urinaire, dont l'élévation est un marqueur essentiel des TC sécrétantes, est à la base de l'exploration du SC. Il n'est fiable qu'à condition de respecter certaines précautions d'ordre technique, alimentaire et médicamenteux [16, 17]. La sensibilité du 5-HIAA pour le diagnostic de SC serait de 80 % et sa spécificité de 95 % [18].

- 5-HIAA urinaire : son dosage doit être fait dans des conditions techniques rigoureuses pour être interprétable. Il s'effectue sur les urines des 24 heures, recueillies, 3 jours de suite, dans un bocal acidifié ou conservées au réfrigérateur. Bien qu'assez reproductibles pour les fortes concentrations, les chiffres de 5-HIAA peuvent, pour des taux plus faibles, varier significativement d'un jour à l'autre : un seul taux normal n'exclut pas le diagnostic de TC. Le dosage s'effectue habituellement par chromatographie liquide haute pression (CLHP) avec détection fluorométrique ou électrochimique ; le dosage peut être perturbé par la prise de certains médicaments (guaifénésine, paracétamol, réserpine, mandélamine, qui donnent par interférence une élévation du taux de 5-HIAA urinaire, acide acétylsalicylique ou lévodopa qui, inversement, donne par interférence un abaissement de ce taux) [8] et par certains aliments riches en tryptophane et ou en sérotonine (avocat, banane, noix, ananas, kiwi, chocolat) qui peuvent interférer avec le dosage lorsqu'ils ont été consommés en grande quantité : la consommation de 5 bananes est nécessaire pour élever le 5-HIAA de 10 mg/24 h [1]. L'élimination urinaire normale de 5-HIAA est de 2 à 8 mg/24 h (11 à 44 mumol/24 h). Au cours des TC sécrétantes avec SC, les taux vont de 20 à 800-1 000 mg/24 h (110 à 4 400-5 500 mumol/24 h). Un taux de 5-HIAA supérieur à 10 mg/24 h (52 mumol/24 h) est évocateur de TC ; un taux de 5-HIAA supérieur à 30 mg/24 h (165 mumol/24 h), contrôlé à plusieurs reprises serait pratiquement spécifique [17].

- Sérotonine sanguine et urinaire : en routine, la sérotonine est dosée, préférentiellement, sur du sang total ; en effet, les plaquettes en stockent la quasi-totalité. Le dosage s'effectue notamment par radio-enzymologie ou par CLHP qui a l'avantage de permettre la mesure simultanée de 5-HTP ; ces deux techniques de référence sont d'autant plus fiables qu'elle sont, moins que d'autres, sujettes à des interférences médicamenteuses. Un taux de sérotonine sanguine supérieur à 0,16 mg/l (0,90 mumol/l), contrôlé à plusieurs reprises, est en faveur du diagnostic de TC. Le dosage de la sérotoninémie serait d'un meilleur apport diagnostique que celui du 5-HIAA : il existe, en effet, des TC associées à une élévation isolée de la sérotoninémie, et à un 5-HIAA urinaire encore normal, situation correspondant à des TC débutantes à masse tumorale faible [16, 17]. Un taux de sérotonine urinaire supérieur à 0,20 mg/24 h (1,1 mumol/24 h), contrôlé à plusieurs reprises, serait évocateur de TC mais n'a qu'exceptionnellement un intérêt supplémentaire, pour le diagnostic, à celui du dosage du 5-HIAA urinaire.

- Finalement, l'élévation de la sérotoninémie et du 5-HIAA urinaire est un marqueur fiable des TC avec SC, à condition d'en connaître les précautions de dosage et les limites suivantes : a) caractère souvent intermittent du syndrome sécrétoire des TC, notamment au début de leur évolution, ce qui justifie la répétition des dosages avant d'éliminer le diagnostic ; b) non-consommation, dans les jours précédant les dosages, d'aliments riches en tryptophane (avocats, bananes, noix, ananas, kiwis) qui peuvent entraîner des réactions faussement positives ; c) non-consommation de médicaments interférant avec le métabolisme de la sérotonine (phénothiazines, alpha-méthyl-dopa, salicylates) et responsables de réactions faussement négatives, ou de médicaments interférant avec la détection fluorométrique du 5-HIAA ; d) cette notion que certaines tumeurs dérivant de l'intestin primitif antérieur ne possèdent pas d'AADC et ne peuvent transformer le 5-HTP en 5-HT, explique que la sérotoninémie sanguine et urinaire et le 5-HIAA urinaire puissent rester normaux et les taux sanguins d'histamine et de 5-HTP être élevés [17].

Autres bioamines, neurotransmetteurs et/ou hormones

D'autres substances occasionnellement sécrétées par les TC peuvent être dosées dans le plasma, mais elles ne sont des marqueurs ni fiables, ni reproductibles, et n'ont guère d'intérêt pour le diagnostic. Parmi elles, on trouve les catécholamines, les prostaglandines, l'histamine, les kinines, la substance P, la motiline, la gastrine, le CGRP (calcitonin-gene related peptide), le peptide YY, le neuropeptide Y, le VIP (vasoactive intestinal peptide), la neurotensine [19].

Physiopathologie (figure 1)

Flush

Marqueur caractéristique et fidèle du SC [19], la sérotonine a été, chronologiquement, la première substance considérée comme responsable des flushs, par sa libération dans la circulation systémique ; elle était, en effet, depuis longtemps connue pour ses effets sur le tonus vasculaire. Néanmoins, cette première suggestion pathogénique a été longtemps réfutée, aucune relation causale n'ayant été démontrée entre le taux sanguin de cette bioamine (mesuré au niveau des veines périphériques, superficielles, du membre supérieur) et la survenue ou la sévérité des flushs spontanés ou provoqués. De plus, d'après certains travaux, l'injection intraveineuse de sérotonine n'induisait qu'occasionnellement un flush et, inversement, les agents bloquant certains récepteurs à la sérotonine (anti-5-HT1, anti-5-HT2) n'avaient pas d'effet inhibiteur reproductible sur le flush [20].

En fait, la responsabilité de la sérotonine dans la survenue des flushs ne pouvait être exclue pour diverses raisons :

- Le rôle, ultérieurement incriminé dans les flushs, de diverses autres substances vasoactives (bioamines, neuropeptides ou hormones telles que kinines, prostaglandines, CGRP, substance P, VIP, ou neurotensine...) n'a pu, non plus, être démontré : ces substances ne sont pas des marqueurs fiables du SC, contrairement à la sérotonine [19].

- La plupart des conclusions sur l'absence de responsabilité de la sérotonine se basaient sur des dosages effectués sur le sang total (et non pas sur le plasma), prélevé au niveau de veines superficielles de l'avant-bras (et non pas dans le site du flush), et plus souvent au cours de flushs provoqués que spontanés (le mécanisme de ceux-ci n'étant pas nécessairement identique à celui de flushs provoqués par des agents pharmacologiques). Or, 99 % de la sérotonine circulante sont liés aux plaquettes et biologiquement inactifs : seul le plasma contient la forme libre et biologiquement active de cette bioamine, la doser dans le sang total ou le sérum paraît donc inutile dans l'exploration du flush [21].

- Dans les quelques travaux ayant mesuré la sérotonine plasmatique, le dosage n'a été le plus souvent que biologique, technique dont la limite de détection n'est que de 20 ng/ml [20].

- La sérotonine injectée expérimentalement dans la carotide chez le porc provoque bien une intense vasodilatation cutanée des oreilles et de la tête.

- L'octréotide, analogue de la somatostatine à demi vie plus longue, permet un contrôle du flush dans 70 % à 90 % des cas de SC, parallèlement à une diminution du 5-HIAA urinaire dans 63 % à 77 % des cas [22] ; des résultats similaires ont été suggérés avec des antagonistes des récepteurs 5-HT2 et 5-HT3 [23, 24].

Finalement, le dosage de la sérotonine plasmatique (plasma appauvri en plaquettes) par une technique radio-enzymatique spécifique, fait comparativement et simultanément au niveau du site même du flush (veine jugulaire externe) et à distance (veines superficielles de l'avant-bras), nous a révélé, sur un fond d'hypersérotoninémie, une augmentation significative de celle-ci au cours de flushs spontanés associés à des TC primitives du grêle avec métastases hépatiques. Cette augmentation était elle-même significativement plus forte dans la veine jugulaire externe que dans les veines superficielles de l'avant-bras, s'accompagnait d'une augmentation du taux plasmatique de noradrénaline, probablement réactionnelle à la libération de sérotonine, et disparaissait après le flush (la concentration de sérotonine revenant alors au niveau de l'hypersérotoninémie basale, présente entre les flushs) [20]. Ces résultats suggèrent fortement la responsabilité de la sérotonine dans les flushs et s'accordent avec les effets récemment démontrés sur le flush d'antagonistes des récepteurs 5-HT2 (kétansérine, ritansérine) [24] et d'anti-5-HT3 (ondansétron) [23], alors que les anti-5-HT1 et ou 5-HT2 (méthysergide, cyproheptadine) sont peu ou pas efficaces [1, 17, 25] ; les principaux récepteurs sérotoninergiques en cause, au niveau des vaisseaux du visage et du cou chez l'homme, pourraient être les 5-HT1D, les 5-HT2A et 2B, mais aussi les 5-HT4 et 5-HT7. L'expression de récepteurs 5-HT2B sur des TC humaines a été récemment caractérisée [26].

Diarrhée

Si la physiopathologie du flush n'est pas encore clairement élucidée, celle de la diarrhée du SC est bien établie, étant secondaire à l'accélération du transit et directement liée à l'hypersécrétion de sérotonine.

Dès 1972, Rambaud et l'un de nous [12] avaient suggéré que la diarrhée du SC était de type moteur, comme l'attestaient les signes objectifs d'accélération du transit (recueillis par le test au rouge carmin ou le transit du grêle) et leur contrôle par l'administration de ralentisseurs du transit tels que la codéine. Pour les Anglo-Saxons, il ne s'est longtemps agi que d'une diarrhée sécrétoire. Or, l'hypothèse d'une diarrhée motrice a finalement bien été confirmée, mais seulement très récemment, par des études anglo-saxonnes : celles-ci ont redécouvert que les malades diarrhéiques ayant un SC avaient une accélération majeure du transit intraluminal et de la motricité pariétale au niveau du grêle comme du côlon [27]. Ces données ont été confirmées par d'autres études montrant une hypertonie colique, notamment en réponse au repas [28-30]. De nombreux arguments plaident en faveur de la responsabilité de la sérotonine dans l'hypermotricité intestinale, notamment colique, au cours du SC avec diarrhée :

- L'augmentation du taux de 5-HIAA urinaire et/ou de la sérotoninémie y est un marqueur biologique constamment retrouvé [12, 27].

- La sérotonine stimule la motricité intestinale de l'intestin grêle et du côlon chez l'homme.

- Les antisérotoninergiques, aussi bien les anti-5-HT1 tels que le méthysergide (qui a aussi un effet anti-5-HT2), que les anti-5-HT2 tels que la cyproheptadine [25] et la kétansérine [31], et que surtout, plus récemment, les anti-5-HT3 et anti-5-HT4 (ondansétron, tropisétron, alosétron), de même que la parachlorophénylalanine (qui, elle, inhibe la synthèse de 5-HT), auraient un effet anti-diarrhéique au cours du SC en corrigeant la réponse hypertonique postprandiale [23, 28, 32] ; d'ailleurs, les principales variétés de récepteurs digestifs à la 5-HT sont, physiologiquement, les 5-HT3 au niveau neuronal et les 5-HT4 au niveau du muscle lisse, les 5-HT2 étant présents au niveau des jonctions sphinctériennes (valvule iléo-cæcale notamment).

- L'octréotide inhibe aussi l'hypertonie du SC, tout en inhibant la libération de nombreux agents dont la sérotonine [33]. Il reste, néanmoins, que de nombreux malades ont un SC avec augmentation du 5-HIAA urinaire et/ou de la sérotonine sanguine, mais sans diarrhée ; il est probable qu'existe un seuil critique de concentration systémique ou local de sérotonine à partir duquel se déclenche la diarrhée [12]. La responsabilité sur la diarrhée d'autres substances, telles que la motiline, le VIP, la bradykinine ou une tachykinine (la substance P), dont l'augmentation de concentration plasmatique systémique a été occasionnellement démontrée au cours du SC, semble accessoire ou nulle. La responsabilité de diverses autres tachykinines, telles que les neurokinines A et K, a été suggérée, mais l'effet de leurs antagonistes n'est pas connu.

Cardiopathie carcinoïde

La cardiopathie carcinoïde, spécifique au SC, est tout à fait unique dans son aspect. Les lésions consistent en des dépôts focaux ou diffus de tissu fibreux (plaques carcinoïdes) à la surface luminale de la limitante élastique interne [6]. Ce tissu contient de nombreux fibroblastes qui sécrètent un collagène de type jeune ou immature, comme l'ont montré les études en microscopie électronique. Ces dépôts s'organisent en plaques blanches et brillantes au niveau de l'endocarde valvulaire, notamment du cœur droit, bien plus fréquemment que gauche : ils touchent préférentiellement la valvule tricuspide (97 % des cas), surtout à type d'insuffisance, à laquelle peut s'associer un rétrécissement, et la valvule pulmonaire (88 % des cas). Ils peuvent aussi atteindre l'oreillette droite, le ventricule droit, le sinus coronaire et les veines caves [13]. Au niveau de la valvule pulmonaire, l'insuffisance est la lésion la plus fréquente (81 % des cas), un rétrécissement étant observé dans 49 % des cas [13]. La prolifération fibroblastique, source de la fibrose, semble être directement liée à l'effet de la sérotonine plasmatique circulante sur les cavités cardiaques droites [13, 34].

Traitement

Il est étiologique (antitumoral) et symptomatique : étiologique parce que le SC est en général corrélé à la masse tumorale, notamment pour les TC primitivement digestives, et parce que l'exérèse ou la réduction tumorale (cytoréduction) peut, lorsqu'elle est possible, le supprimer ou aider à le contrôler, symptomatique parce que l'exérèse ou la réduction tumorale est souvent impossible ou insuffisante pour le contrôler.

Traitement antitumoral

Il peut faire appel à la chirurgie, à la chimioembolisation, à la chimiothérapie systémique, à l'interféron, aux analogues de la somatostatine ou à une combinaison de ces diverses modalités.

Le traitement chirurgical du SC peut être :

- Au mieux l'exérèse tumorale complète ; idéale lorsqu'elle est possible, elle concerne la TC primitive (notamment extradigestive - bronchique, ovarienne, ou testiculaire - qui déverse directement ses sécrétions dans la circulation générale) et ses éventuelles métastases (notamment hépatiques) lorsqu'elles sont accessibles ; l'exérèse complète peut aussi concerner une TC primitive digestive et ses métastases ganglionnaires ou hépatiques (situation rencontrée dans 10 % des cas [35]).

- Une exérèse de cytoréduction qui a pour but de réduire la masse tumorale sécrétante afin d'obtenir une réponse clinique avec disparition ou atténuation du SC. Il est actuellement établi que la tumeur primitive, souvent intestinale (iléale), doit être recherchée et enlevée dans tous les cas (en raison du risque d'occlusion ou d'infarctus intestinal), et ce, même en présence de métastases hépatiques inextirpables [1, 35]. L'exérèse des métastases hépatiques est à envisager lorsqu'elles sont localisées ou prédominent sur un lobe : une résection d'au moins 90 % de la masse tumorale est nécessaire pour obtenir un contrôle clinique (complet dans 60 % des cas), et une survie prolongée sans récidive clinique [35].

Mais la réduction tumorale fait le plus souvent appel, compte tenu de lésions inextirpables, à des moyens non chirurgicaux :

- L'embolisation particulaire artérielle de l'artère hépatique, complétée par une chimiothérapie systémique par adriamycine, 5-fluoro-uracile (5FU), streptozotocine (STZ) et/ou dacarbazine (DTIC) a donné un taux de réponses objectives de 65 %, mais, hélas, de courte durée (médiane : 6,4 mois) [1].

- La chimioembolisation sélective de l'artère hépatique, d'utilisation plus récente et associant la doxorubicine (ou adriamycine) à une embolisation particulaire, a permis de contrôler, par un traitement de 9 mois comportant une séance tous les 3 mois, flushs et diarrhée dans 72 % des cas, et de réduire de plus de moitié l'excrétion urinaire du 5-HIAA dans 57 % des cas [36].

- La chimiothérapie systémique et ses différentes modalités ont été analysées de façon exhaustive dans une récente mise au point [35] ; isolée, elle s'avère peu efficace, quelles que soient les combinaisons de médicaments utilisées, l'association de référence restant 5FU-STZ dont le taux de réponses objectives, mais transitoire, est de 22 % à 35 % [35].

Parmi les cinq médicaments qui ont montré, d'une façon ou d'une autre, une certaine efficacité à travers les données de la littérature (adriamycine, 5FU, STZ, cyclophosphamide, DTIC), l'association des quatre premiers ne semble pas offrir un quelconque avantage thérapeutique sur l'association de référence (5FU-STZ) précédemment citée [1, 35].

De nombreuses études ouvertes ont montré l'intérêt de l'interféron alpha recombinant dans le traitement du SC. Cependant, les résultats sont très inégaux entre les différentes séries. Une réponse clinique a été obtenue dans 30 % à 70 % des cas [35], les résultats initiaux ayant été peu significatifs et n'ayant concerné que moins de 10 % des malades [1]. De plus, son emploi est limité par ses effets secondaires. L'interféron alpha à forte dose (jusqu'à 24 MU/m2, 3 fois par semaine) s'est associé, chez 24 patients ayant un SC, à une réduction de moitié du 5-HIAA urinaire dans 39 % des cas, une diminution des flushs dans 65 % des cas, une diminution ou une disparition de la diarrhée dans 33 % des cas et à une régression tumorale objective dans 20 % des cas [37] ; mais ces résultats ont été transitoires (médiane de 7 semaines pour la régression tumorale objective, et de 4 semaines pour la réduction de l'hypersérotoninémie et de l'excrétion urinaire du 5-HIAA) [1]. L'intérêt de l'association de l'interféron à une embolisation artérielle hépatique ou à une chimiothérapie systémique n'est pas démontré [34]. De même, la durée du traitement reste un sujet de discussion. Finalement, l'interféron n'apparaît pas être un traitement recommandé en routine au cours du SC [35].

L'octréotide pourrait aussi posséder un effet antitumoral chez les malades ayant des métastases de TC digestives, comme l'ont montré les résultats de plusieurs études ouvertes : il permettrait une stabilisation de ces métastases dans 50 % des cas [35]. Ces résultats préliminaires ont été confirmés par une étude prospective multicentrique, où l'octréotide, à des doses de 200 à 500 mug trois fois par jour, s'est associé à un taux de régression tumorale objective de 55 % [38]. L'effet de l'association octréotide-interféron ne semble pas supérieur à celui de l'octréotide seul [39].

Traitement symptomatique du syndrome carcinoïde

• Analogues de la somatostatine

Depuis une étude princeps publiée en 1986 [40], l'octréotide, analogue de la somatostatine ayant une demi-vie de 1,5 à 3 h (avec une durée d'activité biologique de 6 à 8 h), est le traitement de référence du SC et l'a même révolutionné. En 1989, il a été montré qu'avec des doses de 150 à 750 mug par jour en 3 injections sous-cutanées, diarrhée et flushs pouvaient être contrôlés dans respectivement 77 % et 87 % des cas, le taux urinaire du 5-HIAA diminuant de moitié dans 77 % des cas et se normalisant dans 5 % [41]. Ces résultats ont été confirmés par de nombreux autres travaux portant sur des effectifs plus restreints, avec globalement une réduction de la diarrhée et des flushs dans 70 % à 90 % des cas [22]. L'amélioration symptomatique s'observe dès le premier jour du traitement [22]. L'octréotide peut agir même à faible dose (100 à 200 mug/j). Mais, on observe régulièrement un phénomène de tachyphylaxie, au bout de quelques mois, obligeant à augmenter les doses pour obtenir le même effet [22]. La dose optimale serait en moyenne de 150 mug trois fois par jour [1].

Les effets secondaires de l'octréotide, en traitement prolongé, sont rares aux doses utilisées, en dehors de douleurs au point d'injection et de douleurs abdominales transitoires. L'effet secondaire le plus fréquent, observé à long terme, est la lithiase biliaire (30 % des sujets), liée à une diminution de la motricité vésiculaire [22, 33]. Une stéatorrhée est fréquente, pour de fortes doses d'octréotide ; elle est secondaire à la réduction de la sécrétion enzymatique pancréatique, mais est le plus souvent sans conséquence clinique. Elle peut être facilement corrigée par les extraits pancréatiques. L'intolérance aux hydrates de carbone, voire un diabète patent, sont possibles et en général contrôlés par le régime diabétique ou les antidiabétiques oraux ; en revanche, chez le diabétique insulinodépendant, est fréquemment notée une diminution des besoins en insuline, imposant un suivi rigoureux à l'instauration du traitement [33].

La contrainte majeure de ce traitement est liée à son injection sous-cutanée pluri-quotidienne. Cette contrainte semble être nettement réduite par un analogue octapeptidique de la somatostatine, le lanréotide, dont la forme galénique permet une injection d'une forte dose (30 mg) par voie intramusculaire tous les 14 jours. Utilisé chez 39 malades présentant un SC, ce traitement a permis un contrôle des flushs et de la diarrhée dans respectivement 54 % et 56 % des cas, et est associé à une réduction de moitié du taux urinaire du 5-HIAA dans 42 % des cas [42].

L'effet inhibiteur de l'octréotide sur le SC n'est pas un simple effet périphérique sur les récepteurs hormonaux : le mécanisme d'action est avant tout une inhibition de diverses sécrétions hormonales, notamment d'origine tumorale, y compris la sérotonine, et donc l'inhibition de leurs effets biologiques (sur la motricité vésiculaire, la sécrétion exocrine du pancréas, les flux intestinaux d'eau et d'ions, la motricité intestinale grêle et colique, les vaisseaux) [43].

La crise aiguë carcinoïde, induite par une intervention chirurgicale, une chimiothérapie ou une chimioembolisation, justifie, en raison de sa gravité, un traitement préventif par l'octréotide, qui est particulièrement efficace dans cette indication [44] : 150 à 250 mug/j toutes les 6 à 8 h, 1 à 2 jours avant et après les traitements antitumoraux décrits plus haut [44]. A titre curatif, l'octréotide intraveineux a pu être utilisé en urgence au cours de la crise aiguë carcinoïde [44].

• Antagonistes de la sérotonine

Le méthysergide, antagoniste des récepteurs 5-HT1 et 5-HT2, a été longtemps utilisé dans le traitement du SC avec des résultats inconstants sur les flushs et la diarrhée : il peut induire au long cours une fibrose rétropéritonéale, risque s'ajoutant à celui lié, en propre, à la sérotonine. Son indication est devenue, maintenant, très rare, surtout en traitement prolongé [1, 17].

La cyproheptadine, antagoniste des récepteurs 5-HT2, a été utilisée à la dose de 0,4 mg/kg en 3 prises quotidiennes. Elle permet de contrôler la diarrhée dans plus de la moitié des cas, sans toutefois modifier significativement ni le flush, ni l'excrétion urinaire de 5-HIAA [25]. Elle est généralement bien tolérée, en dehors d'une somnolence et d'une sécheresse buccale [25].

La kétansérine, antagoniste des récepteurs 5-HT2, a été utilisée à la dose de 40 à 160 mg/j et a donné des résultats discordants, dans les quelques travaux qui en ont étudié l'effet sur de petits effectifs : efficace pour les uns sur les flushs et très peu sur la diarrhée [24], elle serait, pour d'autres, très efficace sur la diarrhée mais inefficace sur les flushs [31] !

Antagoniste des récepteurs 5-HT3, l'ondansétron a montré, au cours du SC, son efficacité dans le contrôle de l'hypertonie colique, notamment en réponse au repas ; il permet ainsi de diminuer la fréquence des selles [28]. Cette constatation l'a fait proposer dans le traitement de la diarrhée du SC. Depuis, son efficacité sur la diarrhée a été démontrée dans quatre observations [32] : dans une de celles-ci, il a aussi permis le contrôle des flushs [23], effet qui s'est épuisé après 2 mois de traitement. Le tropisétron, autre antagoniste des récepteurs 5-HT3, pourrait aussi contrôler la diarrhée [45]. Plus récemment, l'alosétron, autre antagoniste des récepteurs 5-HT3, a induit, dans une étude randomisée (à la dose minimale de 2 mg 2 fois par jour), une réduction significative du nombre de selles [32]. Ces résultats intéressants demandent à être confirmés sur de plus larges effectifs ; les effets connus des anti-5-HT3, qui s'exercent essentiellement sur la diarrhée, n'autorisent pas encore à les utiliser seuls, en routine, mais incitent plutôt à les associer aux analogues de la somatostatine.

• Autres traitements

De multiples autres agents pharmacologiques, tels que la clonidine, le phénoxybenzamide, les bêta-bloquants (propanolol), la phentolamine, la chlorpromazine, la fenfluramine, l'alpha-méthyldopa, la parachlorophényl-alanine, la cimétidine et les corticoïdes, ont été proposés dans le traitement du SC, sans résultats significatifs [1] : depuis l'introduction des analogues de la somatostatine, ils ne sont plus guère utilisés.

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