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Traitement par mucosectomie endoscopique des cancers superficiels de l'œsophage


Hépato-Gastro. Volume 9, Number 4, 247-57, Juillet - Août 2002, Mini-revues


Résumé  

Author(s) : Thierry BARRIOZ, Service d'endoscopie digestive, CHU de la Milétrie, 86021 Poitiers Cedex..

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ARTICLE

Le cancer superficiel digestif, ou early cancer des auteurs anglo-saxons, a été défini par la Japanese Gastroenterological Endoscopic Society sur le modèle du cancer gastrique. Il s'agit d'une tumeur envahissant la muqueuse ou la sous-muqueuse, respectant la couche musculaire propre, indépendamment du statut ganglionnaire [1, 2]. La part des cancers superficiels digestifs s'est récemment accrue de façon importante dans les séries chirurgicales. Le cancer épidermoïde superficiel de l'œsophage représentait au Japon 8 % des cas opérés en 1965 contre 25 % à 42 % en 1994, dont 12 % à 18 % de tumeurs intramuqueuses, mais ces chiffres sont biaisés, d'une part car provenant de centres anticancéreux spécialisés, et d'autre part par l'utilisation de critères anatomopathologiques différents [3, 4]. En France, à la fin des années 1990, selon les registres du cancer, la part des cancers œsophagiens superficiels est de 4 % à 8 %, mais ce chiffre ne cesse de croître car il était inférieur à 1 % en 1985. Il devrait progresser encore, en intensifiant le dépistage des carcinomes épidermoïdes chez les malades à risque (tabac, alcool...) grâce au recours encore insuffisant dans les pays occidentaux à l'endoscopie œsophagienne couplée systématiquement à la coloration au lugol, et de l'adénocarcinome développé sur endobrachyœsophage (EBO) par biopsies étagées selon le protocole de Seattle.

La mortalité et la morbidité élevées de la chirurgie des cancers de l'œsophage ont conduit à envisager des alternatives endoscopiques, d'où l'apparition de la résection muqueuse ou mucosectomie endoscopique (ME). Cependant, ce traitement local n'est envisageable que lorsque le risque d'envahissement ganglionnaire est faible ou nul.

Ainsi, il faut considérer trois catégories de cancers œsophagiens selon leur risque de dissémination locale ou à distance :

* La première comprend des cancers confinés à la muqueuse (T1m) ne dépassant pas la musculaire muqueuse, classés de m1 à m3 en fonction de la profondeur de l'invasion muqueuse (figure 1), dont le risque d'extension ganglionnaire ou métastatique quasi nul autorise le traitement par ME. Le risque d'envahissement lymphatique est en effet estimé de 0 % à 3 % respectivement pour les cancers m1 et m3 de l'œsophage [5] ; le risque de métastases à distance (< 0,3 %) est également très faible [ 6, 7].

* La deuxième comprend les cancers envahissant la sous-muqueuse (T1sm). Il s'agit de tumeurs à fort risque d'atteinte ganglionnaire mais à faible risque de dissémination à distance [8, 9]. La fréquence de l'envahissement lymphatique de ces cancers est élevée, estimée selon la profondeur de l'invasion sous-muqueuse à 15 %, 30 % et 50 % respectivement pour les lésions classées sm1, sm2 et sm3 (figure 1). Néanmoins, des études récentes ont montré que si l'envahissement sous-muqueux était inférieur à 250 mu, le risque ganglionnaire était nul. Le traitement de référence des cancers sous-muqueux de l'œsophage est donc une chirurgie large emportant les ganglions péri-tumoraux, car, pour ces lésions, même le traitement chirurgical peut être pris en défaut avec une survie à 5 ans ne dépassant pas 50 % [6-9].

* La troisième correspond à des tumeurs ayant dépassé la sous-muqueuse, à fort risque de dissémination systémique, qui justifient non seulement une chirurgie large, mais aussi un traitement complémentaire par chimiothérapie.

La décision thérapeutique dans les cancers superficiels est donc fondée sur l'estimation pré- et post-thérapeutique de ce risque d'envahissement ganglionnaire, lui-même lié à celui de l'envahissement et/ou au franchissement par la tumeur de la couche sous-muqueuse. Ce risque est à peu près le même pour les carcinomes épidermoïdes et les adénocarcinomes superficiels de l'œsophage.

Évaluation préthérapeutique du degré d'extension

L'évaluation de l'invasion en profondeur (cancer intramuqueux ou sous-muqueux) est donc le facteur déterminant du choix thérapeutique pour les cancers superficiels de l'œsophage. Si, avant le traitement par destruction (laser, plasma argon), la recherche d'un envahissement sous-muqueux doit être déterminée de façon très précise avec une place importante dans cette indication des minisondes haute fréquence, cela est moins vrai dans le cas de la ME pour laquelle l'importance de l'invasion sera vérifiée sur la pièce réséquée, qui peut être considérée comme une macro-biopsie. Deux types d'évaluation préthérapeutique du risque d'envahissement sous-muqueux et donc ganglionnaire ont été proposés.

Évaluation endoscopique

L'aspect macroscopique d'une tumeur permet d'apprécier le risque d'envahissement ganglionnaire ou sous-muqueux modifiant donc la conduite thérapeutique, tout comme la recherche d'une multifocalité, fréquente pour les cancers de l'œsophage.

L'aspect de la tumeur selon la classification japonaise (figure 2) permet une estimation du risque d'envahissement sous-muqueux. Ainsi, une forme ulcérée de cancer (type III) traduit dans la majorité des cas un envahissement au moins sous-muqueux. Les lésions déprimées (IIc) et plus encore mixtes à bords surélevés et dépression centrale (IIa + c ou IIc + a) atteignent souvent la sous-muqueuse, surtout si leur taille est supérieure à 10 mm.

La taille des cancers superficiels de l'œsophage (figure 3) est donc également corrélée au risque d'envahissement ganglionnaire qui est à peu près nul pour des lésions ne dépassant pas les 10 mm de diamètre et faible jusqu'à 20 mm si leur morphologie est favorable : type I, IIa ou IIb [10, 11]. Le nombre, la taille des lésions et leurs délimitations précises sont au mieux appréciées après colorations vitales. La plus utilisée est le lugol (2 % à 2,5 %) qui, appliqué avec un cathéter spray, permet sur la muqueuse épidermoïde (colorée en brun), de bien apprécier l'extension en surface des lésions de dysplasie de haut grade ou de carcinome (figure 4), qui apparaissent iodonégatives (rosées, non colorées par le lugol). La lésion après coloration peut être plus étendue que ce qu'elle laissait paraître initialement. Le lugol également augmente le nombre de lésions détectées [12-15], en révélant d'autres foyers dysplasiques ou cancéreux, parfois non visibles spontanément (figure 4). Cette coloration est donc indispensable compte tenu de la fréquente multifocalité (15-31 %) des lésions néoplasiques superficielles dans l'œsophage et dans la sphère oro-œso-respiratoire [16-18]. La taille et le nombre des lésions modifient évidemment la conduite thérapeutique. Les colorations ne doivent néanmoins pas remplacer un examen préalable soigneux de la muqueuse, à la recherche, dans le cadre du bilan préthérapeutique, d'autres sites suspects (avec anomalies de relief, surtout de couleur de la muqueuse, de zone fixe) sur lesquels doivent être réalisées des biopsies.

L'adénocarcinome œsophagien, dont l'incidence est en nette augmentation et représente plus de 50 % des cancers de l'œsophage aux États-Unis, se développe essentiellement sur EBO, muqueuse en métaplasie intestinale spécialisée, dont la présence augmente le risque d'adénocarcinome de 30 à 125 fois. Le dépistage de l'adénocarcinome superficiel permettant d'espérer un traitement endoscopique de celui-ci comme la recherche d'une multifocalité, passe par les biopsies étagées sur EBO selon le protocole bien connu de Seattle [19] qui comprend des biopsies systématiques tous les 2 cm (ou tous les centimètres en cas de dysplasie de haut grade connue), aux quatre quadrants. Des biopsies complémentaires sont réalisées sur toutes les anomalies localisées : nodules, érosions, zones friables. L'indigo carmin (0,2 % à 0,4 %) permet de repérer, mais surtout de mieux délimiter [20] les lésions développées sur EBO, en accentuant leurs reliefs (figure 5). Le bleu de méthylène appliqué sur l'EBO peut colorer les zones de métaplasie intestinale pouvant faire le lit de la dysplasie de haut grade, voire de l'adénocarcinome, et représente une aide à leur dépistage. Mais en dehors de l'étude princeps de Canto et al. [21] qui ont établi que la précision de cette coloration pour le diagnostic de métaplasie intestinale était de 95 %, les études ultérieures sont très discordantes quant à sa sensibilité et sa spécificité. Surtout, sa mise en œuvre n'est pas aisée, car il faut dans un premier temps éliminer le mucus par une pulvérisation de 10 à 20 ml de N-acétyl-cystéine 10 %, puis après 1 min, de 2 à 20 ml d'une solution de bleu de méthylène à 0,5 % et, enfin, rincer avec 100-300 ml d'eau.

D'autres artifices techniques sont également utiles pour une meilleure détection et évaluation (de la nature et de l'extension) des tumeurs superficielles, comme l'utilisation d'endoscope avec zoom couplée aux colorations vitales et à la tomographie par cohérence optique. Cette dernière technique, certes prometteuse, est encore au stade de l'expérimentation clinique, mais pourrait, avec une fibre laser introduite par le canal opérateur d'un endoscope standard, nous permettre un diagnostic de nature en temps réel, véritable biopsie virtuelle.

Évaluation histologique

Pour les adénocarcinomes œsophagiens le plus souvent développés sur EBO, le degré de différenciation tumorale, comme pour le cancer superficiel de l'estomac, est un élément important de la décision thérapeutique car corrélé au risque d'envahissement ganglionnaire. Ce risque est de 4,7 % versus 0,4 % pour les cancers intramuqueux, et de 19,9 % versus 14,2 % pour les cancers sous-muqueux, respectivement pour les cancers indifférenciés et différenciés [10].

Évaluation échoendoscopique

Bien sûr, l'évaluation préthérapeutique de l'invasion pariétale en profondeur est au mieux appréciée par l'échoendoscopie. Une exploration « basse fréquence » par les appareils de 5-7,5 MHz permet de contre-indiquer d'emblée à la ME toutes les lésions classées égales ou supérieures à usT2 ou N1.

Les minisondes haute fréquence de 20-30 MHz sont particulièrement utiles dans cette évaluation préthérapeutique [22-24], elles peuvent être introduites par le canal opérateur des endoscopes standard, ce qui permet une évaluation endoscopique (macroscopique, après colorations, biopsies) et échoendoscopique en un temps de la lésion, qui pourra dans le même temps faire l'objet d'une ME si elle est confinée à la muqueuse (usT1m). À ces fréquences, 9 couches peuvent être vues dans la paroi digestive. La musculaire muqueuse est alors individualisable dans 80 % à 95 % des cas et, en l'absence d'envahissement de celle-ci, une résection endoscopique complète élimine pratiquement le risque de laisser évoluer une métastase ganglionnaire. Il est important de réaliser l'étude échographique de la lésion en hautes fréquences avant l'utilisation de la coloration par lugol, cette dernière augmentant vigoureusement le péristaltisme œsophagien. Les performances des minisondes pour mettre en évidence les cancers œsophagiens n'envahissant pas la musculaire muqueuse (usT1m) sont en effet excellentes avec 95 % d'efficacité [24]. Leur sensibilité pour le diagnostic de cancer œsophagien envahissant la sous-muqueuse (usT1sm) est élevée, proche de 98 % [25], ce qui permet dans ce cas de proposer d'emblée une exérèse chirurgicale large. Cependant, une surestimation est possible, ainsi 15 % des cancers œsophagiens T1m sont classées comme atteignant la sous-muqueuse. Certaines de ces lésions sur-classées peuvent être opérées à tort. Ainsi, chez des malades à risque opératoire élevé, une ME première peut être tentée (surtout si T1sm1) qui sera complétée par la chirurgie ou une radiothérapie si l'envahissement sous-muqueux est confirmé sur la pièce de résection.

Les minisondes permettent de cibler de manière fiable les indications de ME [22, 24], mais, en cas d'envahissement de la sous-muqueuse, leurs performances sur l'extension ganglionnaire (80 % d'efficacité) restent en revanche insuffisantes pour éviter un traitement complémentaire [23]. L'analyse de la lésion par les échoendoscopes classiques de 5 ou 7,5 MHz est donc indispensable car, contrairement aux sondes haute fréquence, leur focale permet la recherche d'un envahissement ganglionnaire péri-lésionnel et à distance (adénopathies métastatiques cœliaques), et éventuellement de le prouver par cytoponction échoguidée.

Indications de la mucosectomie endoscopique

Comme l'a confirmé l'analyse de larges séries de la littérature colligeant plus de 1 000 malades traités par ME pour cancer superficiel de l'œsophage [26], l'évaluation préthérapeutique, dans laquelle l'échoendoscopie occupe la place prépondérante, permettra le choix des options thérapeutiques suivantes :

- les meilleures indications de la ME sont les cancers intramuqueux (usT1m), tout particulièrement ceux classés m1 ou m2 et à morphologie favorable : type I, IIa ou IIb de moins de 20 mm, ou IIc inférieurs à 10 mm [26] ;

- sont une contre-indication à la ME, les cancers qui atteignent la sous-muqueuse profonde (usT1sm2 ou sm3) et les tumeurs ulcérées (type III) ;

- il existe une classe intermédiaire, qui comprend les cancers de plus de 20 mm, ceux qui atteignent la sous-muqueuse superficielle (usT1sm1) et/ou de forme déprimée ou mixte (IIc, IIa + c) de plus de 10 mm, qui ne doivent habituellement pas faire l'objet d'une ME, compte tenu du risque d'envahissement ganglionnaire et de sténose en cas de lésion étendue.

L'indication de ME peut être néanmoins retenue chez les malades à risque opératoire élevé. En effet, le terrain éthylo-tabagique prépondérant sur lequel survient la majorité des cancers œsophagiens fait que 70 % à 85 % des malades ne sont pas candidats à la chirurgie au moment du diagnostic, ce qui explique en partie cette faible survie globale (5 % à 10 % à 5 ans) [27]. Le recours à la chirurgie, habituelle pour ce type de lésion, ne concerne donc que les malades à faible risque opératoire. Pour les autres, différentes alternatives médicales, associant notamment une résection limitée par ME et une radiothérapie à visée ganglionnaire (en cas de lésion T1sm sur la pièce), peuvent être proposées.

Dans tous les cas, l'avantage de la ME sur toutes les autres thérapeutiques endoscopiques est représenté par la possibilité d'obtenir une analyse histologique de la pièce de résection qui permettra de confirmer le confinement à la muqueuse et de considérer la résection comme complète, ou d'envisager un traitement complémentaire (chirurgie, radiothérapie) lorsque le cancer franchit la musculaire muqueuse.

Techniques de mucosectomie endoscopique œsophagienne

Le recours à la résection muqueuse endoscopique ou ME, longtemps limité aux polypes dégénérés du côlon, a été en constante progression pour le traitement des cancers œsophagiens superficiels sous l'impulsion essentiellement des auteurs japonais. La ME se déroule en trois étapes : délimitation de la lésion, création d'un plan de clivage entre la muqueuse et de la musculaire propre, résection de la lésion avec une marge de muqueuse saine [28, 29]. Le recours à l'anesthésie générale est habituelle pour la pratique de la ME, la résection étant précédée d'une endoscopie minutieuse de l'œsophage avec coloration vitale, voire échoendoscopie par minisondes hautes fréquences.

La délimitation précise de la lésion nécessite le recours aux colorations vitales par le lugol à la concentration de 2 % à 2,5 %, qui permet de mieux circonscrire les plages de dysplasies de haut grade ou cancers épidermoïdes (figure 4), et l'indigo-carmin à la concentration de 0,2 % à 0,4 % (figure 5) pour les lésions développées sur EBO. Il est également recommandé après cette coloration (et avant sa résection) de bien circonscrire la lésion par des points de coagulation à la pointe de l'anse diathermique, ce qui permet, en cas de disparition de la coloration lors des manœuvres endoscopiques, de conserver un repérage précis du pourtour de la zone à réséquer.

Ensuite, il faut éloigner la musculaire propre du plan de coupe et rendre polypoïde une lésion plane ou sessile. Pour l'œsophage, la plupart des techniques utilisent l'aspiration de la lésion pour la pédiculiser, avant de la réséquer avec une anse : technique dite suck and cut ou aspirer-couper. Cette aspiration peut être éventuellement précédée d'une injection sous-muqueuse de sérum physiologique stérile à l'aide d'une aiguille à sclérose : technique lift suck and cut, soulever-aspirer-couper. L'injection de sérum peut faciliter le décollement de la muqueuse et l'action du courant de section. Il est recommandé d'injecter en premier et avec un plus gros volume le pôle aval de la lésion de façon à la rendre plus visible en la faisant basculer vers l'endoscope, mais, pour notre part, l'injection est tout à fait facultative si l'on utilise un capuchon plastique transparent pour aspirer la lésion, car le décollement par injection sous-muqueuse est rarement très marqué dans l'œsophage, l'aspiration suffit à bien décoller la lésion avec un risque quasi nul d'aspirer la musculeuse propre (donc de perforation). En effet, la technique la plus simple semble celle utilisant un capuchon transparent (parfois biseauté) disposé à l'extrémité de l'endoscope (figure 6). En appuyant sur la valve d'aspiration de l'endoscope, la lésion est soulevée dans le capuchon. Dans tous les cas, l'absence de surélévation de la lésion témoigne le plus souvent de l'envahissement de la couche sous-muqueuse profonde ou de la musculaire propre, ce qui contre-indique la résection qui ne peut être carcinologique. Le capuchon est muni d'un rebord interne pour le positionnement d'une anse diathermique ronde spécifique introduite par le canal opérateur de l'endoscope, conçue pour s'ouvrir au contact de ce rebord interne et qui, une fois ouverte, épouse la forme circulaire du capuchon (figures 4, 5 et 6). Une fois la lésion aspirée, l'anse est refermée à sa base. L'anse et la tumeur sont repoussées en dehors du capuchon. Des mouvements de traction et pulsion sont donnés à l'anse permettant d'apprécier la mobilité de la lésion par rapport au plan profond, qui, comme le bon décollement de la lésion, est un gage de non-envahissement et d'absence de capture dans l'anse des couches profondes.

La résection est alors réalisée en utilisant un courant de section délivré par un bistouri électrique de haute puissance. Elle est réalisée sous contrôle de la vue, en maintenant la lésion à l'intérieur du capuchon pour éviter la diffusion du courant à la paroi adjacente et en maintenant une légère traction sur l'anse et une aspiration permettant de maintenir, après sa section, la pièce dans le capuchon, ce qui facilite sa récupération. Il est possible d'utiliser un courant de type endocoupe, qui est même préférable pour la résection de lésions développées sur EBO pour lesquelles les complications hémorragiques sont plus fréquentes, sans augmenter le risque de perforation.

Il est préférable que la ME se fasse en un seul fragment, cela facilite notamment l'étude anatomopathologique de la pièce. Il est indispensable de faire en sorte que la résection soit macroscopiquement complète lors de la première tentative, même si cela nécessite une ME de type piece meal. En effet, à distance, les phénomènes de cicatrisation font adhérer le tissu résiduel néoplasique au plan profond et risquent de compromettre une ME complémentaire, la lésion ne se soulevant plus, et l'électrocoagulation stimule la croissance tumorale. S'il est décidé de faire une deuxième séance de ME, il faut donc la pratiquer très rapidement (moins de 2 semaines après) pour éviter ce phénomène d'adhérence.

Pour être satisfaisante, la résection d'un cancer superficiel doit comprendre une marge de muqueuse saine d'au moins 2 mm autour de la lésion, marge qui sera au mieux appréciée macroscopiquement en fin de procédure par l'étalement et l'orientation de la pièce de résection sur un support plan (liège) à l'aide d'épingle, avant de la plonger dans le fixateur. Cela va permettre le repérage adéquat des plans de coupe histologique, faciliter l'analyse anatomopathologique des limites de la résection en appréciant d'une part le franchissement ou non de la musculaire muqueuse par la lésion, d'autre part le passage de la résection en zone saine en profondeur comme en périphérie, ce qui va déterminer le caractère complet ou non de la ME (figure 7).

La technique utilisant un capuchon transparent distal fut développée par Inoue et Endo [30, 31]. Elle permet l'utilisation d'un endoscope standard, l'aspiration aisée de la lésion ; en augmentant le diamètre du capuchon, on peut réséquer des lésions étendues, jusqu'à 30 mm [32], la limite, compte tenu du risque de sténose secondaire, étant d'un tiers de la circonférence. Surtout la récupération de la pièce réséquée est très facile en l'aspirant dans le capuchon en fin de coupe. Enfin, cette technique est d'apprentissage assez facile car elle se rapproche de celle de la ligature élastique des varices œsophagiennes, maîtrisée par la majorité des endoscopistes. Elle est ainsi utilisée par la majeure partie des opérateurs japonais et occidentaux.

Une variante de la technique d'Inoue-Endo a été décrite par certains auteurs, associant l'aspiration à la mise en place, à l'aide d'un dispositif type Stiegmann-Goff, d'une ligature élastique à la base de la lésion ainsi pédiculisée (figure 8) avant d'en réaliser la résection par une anse classique, au-dessus de l'élastique [33-35]. Mais elle ne permet la résection que de petites lésions le plus souvent inférieures à 10 mm [36].

Soehendra et al. [37], dans un souci de simplification de la technique, ont décrit une méthode de ME sans injection sous-muqueuse et sans recours à du matériel spécifique. Une anse est ouverte autour de la tumeur, elle doit exercer une forte pression sur la muqueuse saine en périphérie de la lésion, et l'on soulève la lésion pour la faire monter dans l'anse ouverte en utilisant le pouvoir d'aspiration de l'endoscope que l'on rapproche de la lésion. L'anse est alors refermée progressivement autour de la lésion pendant que l'on maintient l'aspiration. Ces auteurs conseillent l'utilisation d'une anse pédiatrique rigide, monobrin, de 0,4 mm de diamètre et d'un endoscope à gros canal opérateur afin de conserver une possibilité d'aspiration suffisamment puissante malgré la présence de l'anse diathermique dans le canal opérateur. Pour l'avoir souvent utilisée, cette méthode, si elle est séduisante et efficace pour le côlon, l'est beaucoup moins pour l'œsophage où l'aspiration doit être puissante pour soulever une lésion ; de plus, elle est difficilement applicable aux lésions tangentielles du corps de l'œsophage. Elle est plus facilement réalisable pour les lésions du cardia, mais le faible diamètre de l'anse oblige à des résections de type piece meal par petits fragments.

Martin et al. [38] ont décrit la technique lift and cut (tirer et couper) à l'aide d'un endoscope à double canal opérateur. L'anse (introduite dans un des canaux) est placée autour de la lésion, la pince à biopsie (deuxième canal) refermée sur le sommet de la lésion permet de tirer celle-ci vers l'extrémité de l'endoscope afin de la pédiculiser, cela tout en refermant l'anse à la base du néopolype afin d'appliquer la section diathermique. Mais cette technique est assez difficile quand la lésion est tangentielle (situation majoritaire dans l'œsophage) et nécessite un endoscope spécifique. Une variante a été décrite par Maakuuchi [39] : un endoscope classique est introduit dans l'œsophage à l'intérieur d'un sur-tube transparent (permettant l'aspiration) et muni de plusieurs canaux opérateurs ou d'une ouverture latérale permettant le passage de pinces et d'anses. Mais le sur-tube peut être traumatique, des perforations pharyngo-œsophagiennes ont été rapportées, surtout il est très gênant pour le malade imposant une anesthésie profonde. Enfin, ce dispositif semble surtout utile pour les lésions planes particulièrement étendues en surface, comme les cancers superficiels gastriques.

En l'absence d'étude comparant l'efficacité et la faisabilité des différentes techniques, c'est bien sûr l'expérience de l'opérateur pour l'une d'entre elle qui va déterminer le succès de celle-ci.

Résultats du traitement endoscopique par mucosectomie

Complications

Les complications de la mucosectomie sont un peu plus fréquentes au niveau de l'œsophage qu'au niveau gastrique ou colique. Toutes ces complications peuvent faire l'objet d'un traitement conservateur médical le plus souvent endoscopique, notamment grâce à l'utilisation des clips hémostatiques (figure 9), pour contrôler une hémorragie immédiatement après la mucosectomie, voire pour la fermeture d'une perforation limitée.

En moyenne, les séries de la littérature font état de 2,9 % de perforations, 10 % d'hémorragies immédiates, 5,8 % de sténose. Ces dernières, qui surviennent surtout après mucosectomie de lésions œsophagiennes étendues, sont également accessibles au traitement endoscopique par dilatation au moyen de bougies ou de ballonnets.

Résultats à long terme

* Cancers épidermoïdes

Les données de la littérature sont essentiellement issues de séries japonaises, il faut donc les apprécier avec certaines nuances, car les classifications anatomopathologiques ne sont pas tout à fait superposables aux nôtres. Le diamètre moyen des pièces réséquées est de 14 mm à l'aide d'un capuchon de 12 mm de diamètre, mais l'on peut utiliser des capuchons de plus large diamètre et réaliser, lors de la même séance, des résections multiples, sans dépasser le tiers de la circonférence compte tenu du risque de sténose. Le taux de résections considérées comme complètes est de 90 % pour des cancers de moins de 20 mm [3, 28]. Les échecs de la mucosectomie sont plus fréquents dans le cas de lésions larges (> 20 mm ) ou déprimées de type IIc ou mixtes, surtout si elles sont supérieures à 10 mm [3]. Peuvent être retenus comme critères de succès les éléments suivants : des marges de résection saines (d'au moins 2 mm autour de la lésion), la nature bénigne ou maligne limitée à la muqueuse et le caractère bien différencié de la tumeur. Les résultats carcinologiques de la ME sont tout à fait comparables à ceux de l'œsophagectomie, avec une survie à 5 ans de 85 % à 100 % pour les cancers intramuqueux épidermoïdes [26, 29, 32]. Une seule étude compare la résection par ME à l'œsophagectomie radicale dans les cancers superficiels de l'œsophage. Il s'agit d'un travail rétrospectif chez 150 malades, qui montre une efficacité identique des deux méthodes pour les cancers (T1m) intramuqueux (n = 72) avec une rémission de 100 % dans les deux groupes, et en analyse multivariée l'absence d'influence du mode de traitement (ME ou chirurgie) sur la survie sans récidive des malades. En revanche, la morbi-mortalité était plus importante dans le groupe chirurgie [40]. En effet, ces lésions surviennent essentiellement chez des malades éthylo-tabagiques avec soit une importante altération de l'état général ou nutritionnel, soit une dégradation de la fonction respiratoire. Ainsi, près de 50 % à 75 % des malades ayant une lésion réséquable sont récusés sur le plan chirurgical. La morbidité de l'œsophagectomie, même pour les équipes expérimentées, est lourde (18 % à 48 %), représentée par des complications sévères (fistule anastomotique, détresse respiratoire postopératoire...). La mortalité n'est pas négligeable non plus, s'élevant à 3-5 %, même chez des malades soigneusement sélectionnés [41, 42]. Ainsi, compte tenu de la faible morbidité et de la mortalité quasi nulle de la résection endoscopique, celle-ci doit être considérée comme le traitement de première intention des cancers intramuqueux épidermoïdes de l'œsophage.

La multifocalité fréquente des lésions superficielles de l'œsophage implique une surveillance endoscopique étroite avec coloration lugol (tous les 6 mois, puis annuelle) de la muqueuse œsophagienne (et des autres muqueuses à risque) après un traitement par ME. Car si le taux de récidive locale des cancers épidermoïdes après ME est faible, de 3 % à 7 % à 5 ans, dans une étude récente [43] cette récurrence locale était moins fréquente (4,5 %) en cas de résection en un fragment d'une lésion unifocale qu'en cas de lésions multifocales (jusqu'à 40 %). Et surtout, Shumitzu et al. [44] montraient 15 % de lésions épidermoïdes métachrones survenant après un suivi moyen de 3 ans après une première ME, pouvant, pour la majorité, être traitées par une nouvelle ME. Ce taux de lésions métachrones est similaire à celui des adénocarcinomes développés sur EBO et traités par ME [45, 46].

* Adénocarcinomes superficiels

Il y a beaucoup moins de données dans la littérature. Le recours à la ME pour ces lésions a été décrit initialement en 1990 par Inoue et al. [22], mais cela concernait quelques adénocarcinomes inclus dans une large série de carcinomes épidermoïdes. Ainsi, seulement trois séries prospectives concernent exclusivement le traitement par ME des adénocarcinomes superficiels ou dysplasies de haut grade développés sur EBO. Ell et al. [45] ont publié une large série de 120 lésions traitées chez 64 patients avec une rémission complète dans 97 % des cas, pour les lésions de moins de 20 mm, bien ou moyennement différenciées et de type m1-m2, après en moyenne 12 mois de suivi. Les résultats étaient moins bons (59 %) en cas de lésions peu différenciées, supérieures à 20 mm et envahissant la sous-muqueuse. Une série de 17 lésions chez 25 malades, rapportée par Nijhawan et al. [47], confirmait ces bons résultats (84 % de rémission à 14 mois), mais certaines lésions étaient en dysplasie de bas grade et, surtout, un traitement complémentaire par thérapie photodynamique a été réalisé pour près de 40 % des malades. Notre équipe rapportait [46] une série de 25 lésions chez 24 malades, avec une rémission de 100 % après un suivi moyen de 23 mois pour les lésions T1m. Actuellement, 30 lésions chez 28 malades ont été traitées par ME, et après un suivi moyen de 35 mois (extrêmes 6-53 mois), les résultats se confirment avec une rémission complète dans 99 % des cas.

La mortalité de cette technique est nulle, la morbidité est faible, représentée uniquement par des hémorragies modérées traitées endoscopiquement (0 à 2 malades selon les séries), très inférieure à celle de la chirurgie [41]. Afin de valider cette technique prometteuse, il nous faut attendre les résultats de la ME à 5 ans.

Même si ces résultats se confirment, il ne faut pas oublier que, pour ces trois séries, la ME concernait des lésions focales bien repérables par l'endoscopie et qu'un traitement à double dose d'inhibiteur de la pompe à proton au long cours lui était associé. Car le principal écueil de cette technique est de laisser en place l'EBO et le reflux acide, d'où la nécessité d'un traitement par inhibiteur de la pompe à proton et surtout d'une surveillance au moins tous les 6 mois, puis annuelle, de ces malades. En effet, non seulement les lésions sont volontiers multifocales et mal limitées, mais, surtout, le risque est celui de l'apparition de lésions métachrones sur l'EBO résiduel : 14 % pour Ell et al. [45], 16 % dans notre série [46]. Un traitement complémentaire de l'EBO résiduel semble donc nécessaire. La résection chirurgicale semble trop lourde, d'autant que de nombreux malades sont à risque opératoire élevé [41], et la cure antireflux chirurgicale n'évite pas formellement le risque de cancer. Les résultats initiaux de la thérapie photodynamique et de l'électrocoagulation plasma argon sont intéressants, mais le recul est faible, d'autant que certaines séries montrent la persistance d'îlots de métaplasie intestinale dans au moins 30 % des cas, sous la néo-muqueuse épidermoïde [48, 49], qui présentent un réel potentiel dégénératif du fait notamment de la persistance d'anomalies génétiques, dont la mutation P53 [50]. Van Laethem et al. [51] ont d'ailleurs rapporté le cas d'un adénocarcinome intramuqueux apparu 18 mois après traitement par plasma argon, malgré une réépithélialisation épidermoïde complète.

La ME a peut-être une place pour la résection de l'EBO résiduel, car, contrairement aux techniques de coagulation, elle permet la résection de la muqueuse et de la sous-muqueuse, et d'en avoir la confirmation anatomopathologique. Une réépithélialisation sur le mode épidermoïde s'opère après ME (figure 10), et d'excellents résultats ont été obtenus par mucosectomie circonférentielle d'EBO chez le porc (jusqu'à 12 cm de hauteur en 5 séances) par la technique d'Inoue-endo avec capuchon transparent [52]. Le seul risque semble celui de la sténose qui pourrait être évité par la mise en place provisoire d'une prothèse de calibrage, au mieux résorbable.

CONCLUSION

La ME œsophagienne est une technique séduisante car relativement simple, efficace (dont les résultats sont comparables à ceux de la chirurgie), et sûre si l'on possède les accessoires et l'on maîtrise les techniques d'hémostases (clips notamment). Mais, elle n'intéresse que les cancers intramuqueux de l'œsophage, donc nécessite le dépistage de ces lésions et un bilan préthérapeutique précis faisant appel aux colorations vitales et à l'échoendoscopie standard et à haute fréquence. Il est indispensable d'avoir une technique rigoureuse de résection et de traitement de la pièce réséquée (étalement sur du liège pour une bonne orientation des plans de coupe) et une bonne étude anatomopathologique qui permettra d'établir le caractère complet de la ME. Pour les lésions développées sur EBO, il faut attendre les résultats de la ME à 5 ans. Pour les cancers épidermoïdes, les excellents résultats des études japonaises, la morbi-mortalité élevée de la chirurgie doivent faire proposer la ME comme traitement de première intention, tout particulièrement pour les malades à risque opératoire. Mais, chez les malades jeunes et opérables, la place de la ME œsophagienne par rapport à la chirurgie est plus difficile à définir, d'autant qu'il faut apprécier les résultats des séries japonaises avec certaines nuances, les classifications anatomopathologiques n'étant pas tout à fait superposables aux nôtres. Cette place sera au mieux appréciée par la réalisation d'études prospectives comparatives occidentales.

En résumé

* Le traitement des cancers superficiels de l'œsophage par mucosectomie n'intéresse que les cancers confinés à la muqueuse dont le risque d'extension ganglionnaire ou métastatique est quasi nul.

* Les mucosectomies s'adressent à la fois aux cancers épidermoïdes et aux adénocarcinomes sur muqueuse de Barrett.

* La décision thérapeutique repose sur les résultats d'un bilan préthérapeutique précis faisant appel aux colorations vitales et à l'échoendoscopie standard et haute fréquence.

* La mucosectomie permet une analyse histologique de la pièce de résection qui confirme le confinement à la muqueuse. Lorsque le cancer franchit la musculaire muqueuse, un traitement complémentaire doit être envisagé (chirurgie, radiothérapie).

* Les meilleures indications de la mucosectomie endoscopique sont les cancers intramuqueux, tout particulièrement ceux classés m1 ou m2, et à morphologie favorable : type I, IIa ou IIb de moins de 20 mm, ou IIc inférieurs à 10 mm

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