ARTICLE
En
France, les cancers colorectaux sont la première cause de morbidité
par cancer pour l'ensemble des deux sexes. Dans la plupart des autres pays
industrialisés, ils font partie des trois cancers les plus fréquents,
avec les cancers du sein chez la femme et du poumon chez l'homme. Les recherches
activement menées actuellement concernent la biochimie et la bactériologie
intestinales, la biologie moléculaire, l'épidémiologie,
en particulier nutritionnelle, et les corrélations entre ces différents
aspects. Dans chacun de ces domaines, la prise en compte des mécanismes
précédant le cancer lui-même, plus particulièrement
ceux conduisant à la formation d'adénomes et à leur
transformation maligne, a conduit à d'importants progrès.
Ce travail se propose de faire la synthèse des données épidémiologiques
sur l'apparition et le devenir des adénomes et de présenter
leur application en matière de prévention.
Épidémiologie
descriptive des adénomes colorectaux
La filiation adénome-cancer (Tableau
1)
En 1978, Hill et al. [1] ont proposé un schéma en trois
étapes macroscopiques pour expliquer la majorité des cancers
colorectaux. La première étape consisterait en la création
d'un adénome à partir d'une muqueuse macroscopiquement normale,
ce qui correspondrait à une étape d'initiation, et il a
été suggéré que seuls les individus génétiquement
prédisposés seraient à risque d'adénome. La
deuxième étape correspond à la croissance de l'adénome,
phase de promotion précoce, qui pourrait être sous la dépendance
des métabolites bactériens des sels biliaires. Enfin, la
transformation maligne des adénomes serait sous la dépendance
d'un troisième groupe de facteurs, en particulier nutritionnels.
Deux questions principales se posent : (a) quel est le risque pour un
adénome de se transformer en cancer ? et (b) quelle est la proportion
de cancers qui ont suivi la filiation adénome-cancer ? A ces questions
ne peuvent être apportées que des réponses indirectes
à partir des données épidémiologiques.
1. La proportion de sujets porteurs d'adénome est très élevée
dans les régions à haut risque de cancer colorectal ; cette
proportion augmente avec l'âge et est légèrement plus
importante chez l'homme que chez la femme, ce qui est également
vrai pour le cancer. Dans une étude française multicentrique
incluant plusieurs centres d'endoscopie digestive, la prévalence
des adénomes a été estimée à 7%
dans la tranche d'âge 40-49 ans et 19% entre 65 et 69 ans
[2]. Dans une étude systématique d'un échantillon
de la population norvégienne, elle était de 19% entre
50 et 59 ans [3]. Ces proportions, estimées à partir d'études
endoscopiques, sont plus faibles que celles obtenues à partir de
séries autopsiques, où l'examen détaillé de
la muqueuse permet d'estimer que 40 à 50% des hommes et
30 à 45% des femmes au-delà de 65 ans auraient au
moins un adénome. Cependant, le taux cumulé de cancer colorectal
au cours de la vie est seulement de 4%, ce qui laisse supposer
que seule une petite proportion de ces adénomes se transformera
un jour en cancer.
Les facteurs qui influencent le risque de transformation maligne sont
la taille de l'adénome, sa multiplicité, le degré
de dysplasie et la présence d'un composant villeux, ces quatre
facteurs étant étroitement liés entre eux. Les données
du Registre des Tumeurs Digestives de la Côte d'Or [4] ont montré
que la présence de tissu malin est exceptionnelle dans les adénomes
de moins de 5 mm. Ce risque augmente avec la taille : 0,3% pour
les adénomes de moins de 10 mm, 9 % entre 10 et 20 mm, 28%
au-delà de 20 mm. La présence de foyers malins est exceptionnelle
dans les adénomes purement tubuleux, dont la plupart sont de petite
taille (1,3%), tandis qu'elle est observée dans respectivement
11,6% et 14,4% des cas d'adénome tubulovilleux ou
villeux pur. Le taux cumulé de transformation maligne pour les
polypes laissés en place a été estimé dans
une étude historique, avant l'avènement de la coloscopie.
Dans cette étude de la Mayo Clinic [5], réalisée
chez des patients ayant des polypes diagnostiqués sur un lavement
baryté, et ayant une contre-indication à la chirurgie, le
taux cumulé de cancer en cas d'adénome de plus de 10 mm
de diamètre était de 24% à 20 ans. Deux études
de suivi norvégiennes [6, 7] ont également examiné
le devenir des polypes laissés en place. Lorsqu'il s'agissait des
petits polypes de moins de 5 mm, au bout de deux ans, la moitié
seulement d'entre eux avait augmenté de taille, mais de moins de
3 mm ; aucune transformation maligne n'était observée. Ceci
indique que l'on peut éthiquement laisser en place pendant un temps
limité de petits polypes pour mesurer l'impact d'une intervention
(administration de suppléments alimentaires par exemple) sur la
phase de croissance de l'adénome. Plus intéressante encore
est la constatation que les adénomes entre 5 et 9 mm tendent à
diminuer de taille au cours du suivi [7]. Cette découverte tout
à fait originale expliquerait pourquoi la proportion d'adénomes
transformés est faible. Ainsi, les deux premières étapes
de la cancérogenèse colique seraient réversibles,
ce qui rend d'autant plus nécessaires les études pour comprendre
les mécanismes de progression mais aussi de régression des
tumeurs colorectales. On peut estimer [8, 9] que seulement 10%
des sujets porteurs de petits adénomes verront un de leurs adénomes
dépasser 10 mm et qu'environ 30% des gros adénomes
se transformeront un jour en cancer. Ainsi, moins de 5% des petits
adénomes suivront toute la filière de la cancérogenèse,
jusqu'au cancer (figure 1).
2. Il est difficile d'estimer directement la proportion de cancers qui
viennent de la séquence adénome-cancer. Gilbertsen [10],
sur une cohorte de près de 20 000 volontaires ayant bénéficié
de l'ablation systématique des polypes du rectum, a estimé
avoir obtenu une réduction de 85% des cancers du rectum.
Cependant, cette étude a été très critiquée
du fait de l'absence de randomisation, de la comparaison d'une cohorte
de volontaires avec la population générale, et ses conclusions
sont limitées au rectum.
Une manière indirecte d'estimer la proportion de cancers qui surviennent
sur un adénome est de rechercher la présence de tissu adénomateux
bénin au sein du cancer. Dans une série de population, non
sélectionnée, du Registre des Tumeurs Digestives de la Côte-d'Or
[11] il a été estimé qu'environ 80% des tumeurs
suivent la filiation adénome-cancer. Ce chiffre correspond à
la proportion de cancers, limités à la muqueuse ou à
la sous-muqueuse, qui ont encore du tissu adénomateux. Le site
du cancer influence la présence de reliquats adénomateux
: dans un modèle multivarié incluant la taille et l'extension
tumorales ainsi que le site et l'aspect macroscopique (les reliquats adénomateux
sont exceptionnels en cas d'aspect infiltrant), les cancers du côlon
droit avaient significativement moins de reliquats adénomateux
que les cancers du côlon gauche et du rectum. En cas de tumeur limitée
à la sous-muqueuse, du tissu adénomateux était présent
dans plus de 85% des cancers du côlon gauche et 75%
des cancers du rectum, mais seulement 50% des cancers du côlon
droit. Ces données permettent d'estimer qu'au moins 70 à
80% des cancers colorectaux suivent la filiation adénome-cancer,
cette proportion étant vraisemblablement un peu plus faible pour
le côlon droit (figure 2).
La situation peut être différente dans des pays à
faible risque comme le Japon. Comme dans l'étude française
décrite ci-dessus, une étude japonaise [12] observait près
de 90% de reliquats adénomateux en cas de cancer limité
de type végétant, tandis qu'ils étaient exceptionnels
en cas de cancer infiltrant. Cependant, la différence principale
entre les deux séries résidait dans le taux de cancers infiltrants,
rares dans les pays occidentaux (moins de 20% des cas), mais qui
représentent environ 80% des cas au Japon.
Cela suggère que deux types de cancer colorectal ayant des facteurs
de risque différents surviendraient avec une fréquence inégale
suivant le type de pays : les cancers de type végétant,
qui pour la plupart suivraient la filiation adénome-cancer, et
seraient les plus fréquents dans les pays à haut risque
comme les pays occidentaux ; les cancers infiltrants, principalement des
cancers non précédés d'un adénome macroscopiquement
détectable, encore appelés cancers de novo, les plus fréquents
dans les régions à risque modéré de cancer
colorectal.
Les facteurs de risque sont-ils les mêmes à
chaque étape de la filiation adénome-cancer, et le risque
de progression d'un adénome est-il le même tout le long du
cadre colique ?
L'épidémiologie fournit là encore des réponses
indirectes.
1. Les caractéristiques des cancers du côlon droit, du côlon
gauche et du rectum sont différentes.
Les données des registres de cancer montrent que l'incidence du
cancer du rectum et du côlon n'est pas distribuée de la même
façon à travers le monde [13]. Les variations de fréquence
du cancer du côlon sont beaucoup plus importantes que pour le cancer
du rectum. Bien que les pays d'Afrique soient à faible risque des
deux types de cancer, tandis que la situation est inverse pour la plupart
des pays occidentaux, le classement des pays selon le taux d'incidence
ne donne pas des résultats superposables pour ces deux cancers.
Par exemple, le Japon était, jusqu'à une date récente,
un pays à très faible incidence de cancer du côlon,
environ le tiers du taux observé aux États-Unis ; cependant,
le taux de cancer du rectum était voisin du taux américain.
En France, la Côte-d'Or a un taux modérément élevé
de cancer du côlon, mais un des taux les plus élevés
de cancer du rectum.
A l'intérieur même d'une communauté, les caractéristiques
des cancers du côlon et du rectum sont également différentes.
Dans une étude de population réalisée en Côte-d'Or
[14], le sex ratio augmentait le long du cadre colique, de 1,0 environ
dans le côlon droit à 1,5 dans le côlon gauche et 2,0
pour le rectum. Chez l'homme, le cancer du rectum tendait à survenir
plus tôt et à être plus fréquent chez les agriculteurs,
tandis que le cancer du côlon était plus fréquent
dans les classes sociales élevées. Dans la même région,
l'incidence du cancer du côlon augmentait faiblement mais régulièrement
au cours du temps, tandis que le phénomène inverse était
observé pour le rectum [15]. La biologie moléculaire a également
mis en évidence des altérations génétiques,
au niveau des adénomes et des cancers, différentes selon
le site [16], suggérant que les cancers proximaux et distaux pourraient
avoir des mécanismes génétiques d'initiation ou de
progression différents.
2. Les caractéristiques épidémiologiques des adénomes
et des cancers ne sont pas superposables.
Les régions à haut risque de cancer colorectal tendent à
avoir une prédominance des cancers du côlon gauche (65%
chez l'homme et 55% chez la femme en Côte-d'Or [14]), tandis
que les cancers du côlon droit sont les plus fréquents dans
les pays à plus faible risque comme le Japon. Dans l'ensemble,
en France, les cancers du côlon et du rectum représentent
plus de 80% chez l'homme et 70% chez la femme de l'ensemble
des cancers colorectaux.
La distribution des adénomes dans la même région est
différen. Dans une étude autopsique réalisée
en Bourgogne, la distribution des adénomes de plus de 7 mm de diamètre
était la suivante : 9% dans le rectum, 26% dans le
sigmoïde, 15 et 14% respectivement dans le côlon descendant
et transverse, et 36% dans le côlon droit. La distribution
des cancers dans la même région était de 39 %
dans le rectum, 23% dans le sigmoïde, 5 et 13% dans
le côlon descendant et transverse, et 20% dans le côlon
droit [14].
Ces données suggèrent deux hypothèses : (a) les facteurs
de risque des adénomes et des cancers peuvent être au moins
en partie différents ; (b) les conditions biochimiques et bactériologiques
au niveau du rectum mettent les adénomes à haut risque de
transformation maligne, la situation étant inverse pour le côlon
droit.
Épidémiologie
nutritionnelle des adénomes colorectaux
Après des études « pionnières » consacrées
aux relations alimentation-cancer colorectal, de nombreuses autres études
ont été menées depuis le début des années
1980 avec une méthodologie correcte tant sur le plan de l'analyse
statistique (utilisation de la régression logistique, tentative
de mise en évidence d'une relation dose-effet) que sur celui des
enquêtes alimentaires. Malgré ces progrès méthodologiques,
les résultats ne sont guère concordants et ne débouchent
pas encore sur une stratégie simple de prévention primaire.
Une des raisons de ces difficultés est que les étapes successives
de la cancérogenèse sont exposées à des facteurs
de risque différents. Une autre, fort importante, est, dans les
études cas-témoin, la forte prévalence, variable
d'un groupe témoin à l'autre, des porteurs d'adénomes
non diagnostiqués, qui diminue, considérablement la puissance
de ces études à révéler les facteurs de risque.
Ce n'est que très récemment que des études cas-témoin,
puis des études de cohorte, longtemps consacrées au cancer
lui-même, ont concerné les relations entre adénome
colorectal et facteurs d'environnement, notamment alimentaires. Les premières
études cas-témoin sur les adénomes ont eu une méthodologie
discutable, petits groupes de sujets [17, 18], comparaison de moyennes
de consommation [17, 19] plutôt qu'estimation en régression
logistique des risques relatifs, ou témoins n'ayant pas eu de coloscopie
[19]. Seules quelques études récentes ont distingué
deux étapes évolutives au sein des adénomes, en fonction
de leur taille [20-23]. Nous passerons en revue les aliments et nutriments
pouvant intervenir sur les premières étapes de la cancérogenèse
colorectale.
Facteurs nutritionnels associés à un
risque augmenté d'adénome colorectal (Tableau
2)
Rôle favorisant des graisses
Depuis les premières études de corrélation géographique,
mettant en parallèle le taux d'incidence de cancer colorectal et
le profil alimentaire moyen dans différents pays, le rôle
des graisses saturées sur la cancérogenèse fut suspecté.
Si plusieurs études analytiques ont confirmé une telle association,
la plupart provenaient d'Amérique du Nord et d'Australie où
la consommation de graisses, en particulier saturées, est supérieure
à la consommation européenne [24].
En matière d'adénome, cinq études [17, 19, 25-27]
ont constaté un risque élevé chez les gros consommateurs
de graisses, notamment saturées. Cet effet ne concernait que les
femmes dans deux études [25, 27], et que l'homme dans une autre
faite au sein d'une étude de cohorte [26]. Le risque relatif d'adénome
pour les forts consommateurs de graisses saturées variait de 2,3
pour les polypes de première découverte, à plus de
4 pour la récidive des polypes [25].
Dans deux études fut constatée une association surprenante
entre consommation élevée de graisses polyinsaturées
et risque d'adénome : l'une était anglaise, faite à
partir d'une campagne de dépistage par Hemoccult® [28], l'autre,
une étude française [29] ; dans cette dernière, l'association
du risque avec la consommation d'acide linoléique était
limitée aux adénomes de petite taille. Inversement, dans
une autre étude française [19], c'est une plus faible consommation
d'huile qui a été constatée chez les sujets porteurs
d'adénome.
Le mécanisme par lequel un régime riche en graisses pourrait
augmenter le risque d'adénome n'est pas parfaitement élucidé.
Le mécanisme principal ferait intervenir une excrétion accrue
d'acides biliaires primaires ; ceux-ci deviennent co-carcinogènes
lorsqu'ils sont transformés en acides biliaires secondaires par
les enzymes bactériennes ; le niveau de celles-ci est déterminé
par la nature des substrats arrivant au côlon, via les variations
du pH. Cependant, les données expérimentales [9] suggèrent
que les acides biliaires interviendraient surtout au cours des étapes
de croissance de l'adénome et de transformation maligne (étapes
de promotion de la cancérogenèse) tandis que, selon les
études épidémiologiques, les graisses interviendraient
sur la genèse de l'adénome et sa récidive [25]. D'autres
mécanismes pourraient être impliqués. La cuisson des
aliments, en particulier celle des graisses et des viandes, entraînerait
la production de composés carcinogènes ou co-carcinogènes.
Chez l'animal, la croissance de micro-adénomes était augmentée
lorsque les animaux étaient alimentés avec du sucre cuit
ou des protéines et des graisses cuites par rapport à un
régime à base de produits crus [30]. Un excès d'acides
gras polyinsaturés, dépassant les capacités métaboliques
des lipo-oxygénases pourrait également être impliqué
par le biais de la formation de radicaux libres peroxyls [31].
Rôle favorisant des protéines et des
viandes
Pour le cancer colorectal, le type de viande ou de protéines
consommées est un facteur important qui module l'association classique
entre protéines ou viande, et cancer. De même pour les adénomes,
plusieurs études menées dans les pays anglo-saxons font
apparaître une relation avec la consommation de protéines
animales [25], de viande, en particulier viande de boeuf [18], ou un ratio
élevé de consommation de viande rouge par rapport à
celle de volaille et de poisson [25]. Dans une étude japonaise
[20], la consommation de viande était associée à
un risque élevé d'adénomes de plus de 5 mm mais pas
au risque de petit adénome. Dans une autre [32], la consommation
journalière de poisson et de coquillages diminuait le risque d'adénome
aussi bien proximal que distal. Dans cette étude, il existait également
une association inverse, surprenante avec la consommation journalière
de viande, avec des risques relatifs de 0,6 pour un adénome unique
et 0,5 pour des adénomes multiples, par rapport aux faibles consommateurs
de viande.
Obésité, apport calorique, sédentarité
et adénomes colorectaux
Plusieurs études ont associé obésité, apport
calorique excessif ou absence d'activité physique, et risque accru
de cancer colorectal. Une telle association a également été
observée avec les adénomes [33, 34]. Dans l'une de ces études
[34], l'apport calorique était positivement associé avec
le risque de polypes de première découverte, mais également
avec leur récidive, chez l'homme comme chez la femme. Chez l'homme,
il s'agissait du seul facteur de risque significatif. Une étude
allemande [35] a mis en évidence une relation entre obésité
et adénomes, limitée au sexe masculin, et aux adénomes
« à haut risque », c'est-à-dire multiples ou
ayant un contingent villeux, une dysplasie grave ou une taille supérieure
à 2 cm ; le risque relatif d'adénome était de 3,2
chez les sujets ayant un indice de Quetelet au-dessus des normes par rapport
aux sujets plus minces. Dans une étude japonaise [32], la pratique
régulière du sport était inversement associée
au risque d'adénome.
Risque associé à la consommation d'alcool
Le rôle de l'alcool dans la cancérogenèse colorectale
a été soupçonné d'abord sur des études
de corrélation, puis sur des études analytiques. Une méta-analyse
de ces études a montré que cette association était
statistiquement significative mais faible, avec des risques relatifs de
1,1 à 1,3 [36]. Les études sur les adénomes ont permis
de mieux comprendre le lien entre alcool et tumeurs colorectales. Plusieurs
études ont mis en évidence une association significative
entre adénomes et consommation d'alcool [21, 32, 37-40], tandis
que d'autres ne retenaient aucune association [41]. Dans l'étude
réalisée en Côte-d'Or [21], la consommation d'alcool
était exclusivement liée au risque de gros adénome.
L'alcool interviendrait alors sur une étape précoce de promotion
du cancer, la croissance de l'adénome, mais non sur la phase de
cancérisation elle-même.
Les mécanismes d'action de l'alcool dans la cancérogenèse
colorectale ne sont pas clairement élucidés. Des concentrations
élevées d'acétaldéhyde, le principal métabolite
de l'alcool, qui pourrait être pro-cancérogène, ont
été observées au niveau de la muqueuse colique, ces
concentrations élevées étant probablement favorisées
par les bactéries intestinales. Par ailleurs, l'alcool pourrait
agir par l'intermédiaire de modifications du métabolisme
hépatique. Dans une étude française [42], l'alcool
et la cirrhose étaient deux facteurs de risque indépendants
d'adénome colorectal. En dehors de l'alcool, certains constituants
de boissons alcoolisées pourraient jouer un rôle propre.
Dans une étude italienne [43], seule la consommation de bière
était associée au risque d'adénome, et seulement
au niveau du rectum. Dans l'étude de Côte-d'Or [21], la consommation
de cidre était liée au risque d'adénome quelle qu'en
soit la taille, et au risque de cancer chez l'homme, tandis que celle
de bière était associée à un risque de cancer
chez la femme.
Risque associé à la consommation de
tabac
Ce sont les études sur les adénomes qui ont permis de
soupçonner le rôle du tabac dans la cancérogenèse
colorectale. En effet, jusqu'en 1994, aucune étude n'avait mis
en évidence de risque élevé de cancer colorectal
chez les tabagiques. A l'inverse, plusieurs études cas-témoin
avaient signalé une relation positive entre tabac et adénomes
colorectaux, le plus souvent seulement chez l'homme [21, 37, 44], bien
que cette association n'ait pas été confirmée par
toutes les études [38-40]. Les travaux les plus récents
aident à comprendre cette apparente discordance. Dans deux larges
études de cohorte américaines, l'une chez des professionnels
de santé masculins [22], l'autre chez des infirmières [23],
il existait une association entre tabagisme et adénomes ou cancers
colorectaux, plus nette pour les adénomes de moins de 10 mm que
pour les gros adénomes ou les cancers. Les données étaient
compatibles avec un délai d'induction des cancers de l'ordre de
35 ans. L'étude cas-témoin réalisée en Côte-d'Or
[21] mettait en évidence une relation dose-effet entre le tabagisme
en terme de paquets-années, et le risque d'adénome colorectal,
tandis qu'aucune association supplémentaire n'était observée
avec la taille de l'adénome ou sa transformation maligne. Il a
été calculé dans cette étude que 55%
des petits adénomes chez l'homme seraient attribuables au tabac.
Le tabagisme favoriserait la genèse de l'adénome, ce qui
correspondrait à un phénomène d'induction.
Dans la plupart des études, il n'existait pas d'association significative
entre tabagisme et adénome chez la femme. Cela s'explique essentiellement
par un niveau d'exposition plus faible dans les cohortes étudiées.
Les résultats disponibles, en particulier ceux de la cohorte américaine
[23], suggèrent que la progression de la consommation tabagique
chez la femme devrait entraîner une augmentation du risque d'adénome
dans les prochaines années.
Fer et adénomes colorectaux
Parmi les mécanismes possibles de la cancérogenèse
colorectale, il a été suggéré que la formation
de radicaux libres pourrait jouer un rôle, et que le fer non absorbé,
résultant d'une alimentation riche en viandes, pourrait intervenir
dans la réaction de Fenton pour favoriser la production de radicaux
libres [45].
Une étude cas-témoin [41] a observé une association
significative entre les réserves de fer de l'organisme mesurées
par la ferritinémie, et le risque d'adénome, en particulier
au niveau du côlon droit. A l'inverse, deux études récentes
ont observé une diminution du risque d'adénome colorectal
avec une consommation élevée de fer. Dans l'étude
réalisée en Norvège [46], cette association était
observée quelle que soit la taille de l'adénome (association
avec l'ensemble des adénomes et avec les adénomes de plus
de 5 mm de diamètre). Dans l'étude réalisée
en Côte-d'Or [29], le risque d'adénome de petite taille (<
10 mm) était diminué chez les hommes ayant des apports importants
en fer.
Ces données apparemment discordantes soulignent la difficulté
de corréler des phénomènes biologiques avec les données
épidémiologiques. D'autres études sont nécessaires
pour expliciter le rôle joué par le métabolisme du
fer dans la cancérogenèse.
Facteurs associés
à un risque diminué d'adénome colorectal (Tableau
3)
Effet protecteur du café
Quelques études ont mis en évidence un effet protecteur
du café sur le risque d'adénome colorectal [32, 38, 47],
effet qui avait été suggéré sur le risque
de cancer dans deux études [32, 48]. Le mécanisme proposé
est la diminution de l'excrétion fécale de cholestérol,
puisque le café augmente les taux sériques de cholestérol.
Cependant, ces données encore très préliminaires
demandent à être confirmées, la responsabilité
d'autres facteurs liés à la consommation de café
n'étant pas exclue.
Effet protecteur des hydrates de carbone, des fibres
et des légumes
L'effet protecteur des légumes et des fibres est un des éléments
les plus solides des études sur les cancers colorectaux [49]. En
ce qui concerne les adénomes, plusieurs études ont également
observé une association négative avec la consommation de
fibres [18, 25, 28], d'hydrates de carbone non raffinés [19] ou
de riz [20]. Dans cette dernière étude, l'effet protecteur
du riz était limité aux adénomes de plus de 5 mm,
suggérant une influence de cette céréale sur l'étape
de croissance de l'adénome. Dans une autre étude japonaise
[32], la consommation régulière de haricots secs diminuait
le risque d'adénome du côlon proximal et du côlon distal,
tandis que l'effet protecteur des légumes était limité
au côlon distal.
L'effet protecteur des fibres s'exercerait à plusieurs niveaux.
En plus d'un rôle de diluant des substances cancérogènes
au niveau du côlon, le mécanisme essentiel ferait intervenir
la dégradation des fibres sous l'influence des bactéries
intestinales, avec production d'acides gras volatils (AGV). Parmi ceux-ci,
l'acide butyrique apparaît particulièrement intéressant
par son action sur la muqueuse, trophique, inductrice de différenciation
[50], et favorisant l'apoptose. Cette production d'AGV entraîne
une acidification du contenu colique, qui à son tour diminue l'activité
enzymatique, en particulier celle responsable de la conversion des acides
biliaires primaires en acides biliaires secondaires [51]. Sur le plan
expérimental, les fibres du son de blé apparaissent particulièrement
efficaces sur la prévention de la cancérogenèse [52].
De même, la plupart des études ayant mis en évidence
une action protectrice des fibres sur le risque d'adénome ont observé
une association plus nette avec les fibres des céréales
[25, 28]. Dans une étude anglaise [28], le risque relatif d'adénome
était de 0,3 pour le quintile de consommation le plus élevé
par rapport au quintile le plus faible. Dans une étude américaine
[25], l'effet protecteur était limité aux femmes, peut-être
en raison de niveaux de consommation trop faibles dans le sexe masculin.
Les féculents agiraient sur la cancérogenèse colique
par leur contenu en fibres mais aussi par leurs amidons, avec un effet-fibre
des amidons dits résistants, c'est-à-dire non digérés
dans l'intestin grêle.
Un effet protecteur des fruits et/ou des légumes a été
mis en évidence dans six [18, 26-28, 32, 46] des neuf études
cas-témoin qui ont pris en compte ces groupes d'aliments [18-20,
25-28, 32, 46]. L'effet protecteur des végétaux s'exercerait
à plusieurs niveaux. En dehors de leur effet diluant des substances
carcinogènes, plusieurs composants pourraient avoir un effet protecteur.
Il s'agit des fibres alimentaires, des phytates, qui diminueraient la
production de radicaux libres [53], des vitamines anti-oxydantes et de
l'acide folique.
Si les féculents jouent un rôle protecteur, à l'inverse,
les sucres raffinés favoriseraient la genèse des adénomes
comme le suggère une étude française [19].
Effet protecteur du calcium et de la vitamine D
Plusieurs études ont mis en évidence une relation inverse
entre consommation de calcium et risque de cancer colorectal [54]. Sur
le plan expérimental, l'étude de cet effet protecteur du
calcium est très liée à son action sur l'hyperprolifération
colique, observée chez les sujets à haut risque de tumeur
colorectale, ou induite chez l'animal par les sels biliaires. Le calcium
se combinerait aux acides biliaires pour former des savons insolubles,
et ainsi soustrairait la muqueuse colique à leur action promotrice
sur la cancérogenèse [55]. Or, selon l'hypothèse
de Hill [9], les acides biliaires seraient surtout responsables de la
croissance de l'adénome. Les études sur les adénomes
[28], et en particulier une récente étude de cohorte [56],
ne montrent pas d'association entre consommation de calcium et risque
d'adénome. Seule une étude australienne [18] trouve une
association négative entre consommation de lait et risque d'adénome
chez l'homme, sur une petite série. Ces études ont inclu
essentiellement des adénomes de petite taille, mais l'étude
réalisée en Côte-d'Or, sur des sujets porteurs d'adénomes
de plus de 10 mm [29] ne montre pas non plus d'association significative
avec la consommation de calcium. Ces données laissent supposer
que le calcium agirait sur les étapes tardives de la cancérogenèse
colique, probablement la transformation maligne.
Effet protecteur des vitamines anti-oxydantes
Ce sont essentiellement les données expérimentales qui
ont suggéré un effet protecteur des anti-oxydants dans la
cancérogenèse colorectale. En ce qui concerne les adénomes,
il existe peu de résultats concluants. L'étude réalisée
en Angleterre chez des sujets dépistés par Hemoccult®
met en évidence une relation dose-effet inverse avec la vitamine
A [28]. Une étude d'intervention avec des suppléments de
vitamine E, de beta-carotène ou de vitamine C chez des sujets porteurs
d'adénomes colorectaux a permis de rétablir des niveaux
de prolifération cellulaire similaires à ceux de témoins
normaux avec la vitamine C à la dose de 750 mg/j pendant un mois.
Le beta-carotène réduisait l'hyperprolifération seulement
à la base des cryptes tandis que la vitamine E n'avait aucun effet
[57].
D'autres vitamines pourraient jouer un rôle dans les premières
étapes de la cancérogenèse. Deux études françaises
suggèrent un effet protecteur de la vitamine B6 [19, 29]. Les vitamines
du groupe B, en tant que coenzymes, auraient un rôle possible dans
la désactivation de substances pro-carcinogènes.
Hypométhylation de l'ADN et carence en folates
Des données expérimentales ont suggéré que
l'hypométhylation de l'ADN serait fréquente dans les tumeurs
colorectales ; elle existerait dès le stade d'adénome, mais
deviendrait plus importante au cours de la progression vers le cancer
[58]. La disponibilité de la S-adénosylméthionine,
nécessaire pour la méthylation de l'ADN, est influencée
par des apports réduits en folates et en méthionine, et
des apports élevés d'alcool. Dans deux études de
cohorte américaines [56], une association négative entre
apport de folates et risque d'adénomes du côlon gauche ou
du rectum a été observée, tant chez l'homme (risque
relatif RR = 0,63) que chez la femme (RR = 0,66). Ces données sont
compatibles avec le schéma de la cancérogenèse proposé
par Fearon et Vogelstein [60] où l'hypométhylation interviendrait
au cours de la croissance de l'adénome, avant sa transformation
maligne. La carence en folates pourrait également intervenir plus
tardivement dans la cancérogenèse par d'autres mécanismes,
notamment une moins bonne disponibilité des bases nécessaires
à la synthèse de l'ADN, au cours d'une phase de réparation
ou de synthèse accrue de l'ADN, après agression par un cancérogène
par exemple.
Effet protecteur de l'aspirine et des anti-inflammatoires
non stéroïdiens
C'est dans la polypose adénomateuse familiale que le sulindac,
un anti-inflammatoire non stéroïdien a fait la preuve d'une
certaine efficacité à réduire la récidive
des adénomes sur rectum restant, après colectomie [61].
L'effet protecteur possible de ce type de molécule sur des tumeurs
colorectales sporadiques a alors été recherché, et
suscite un intérêt croissant dont témoigne l'abondance
des publications récentes. Plusieurs études de cohorte ont
mis en évidence un taux plus faible de tumeurs colorectales, cancers
[62] mais aussi adénomes [62, 63] chez les utilisateurs réguliers
d'aspirine.
Il semble donc bien que les AINS agissent sur les phases précoces
de la cancérogenèse colorectale. Il reste à démontrer
que les résultats obtenus ne soient pas dus à un biais lié
à la raison pour laquelle les sujets prenaient de l'aspirine. Dans
une étude d'intervention pour la prévention des maladies
cardio-vasculaires [64], aucun effet significatif n'a été
observé sur le taux de cancer ni sur le taux d'adénomes,
à la dose de 325 mg un jour sur deux. Dans une petite étude
non contrôlée [65], un anti-inflammatoire non stéroïdien
(sulindac ou pyroxicam) a été donné pendant 6 mois
à 9 patients. Il s'agissait de polypes du côlon gauche de
2 à 12 mm. Deux patients sur 9 ont dû arrêter en raison
d'effets secondaires. Chez un patient sous sulindac, un polype de 6 mm
a entièrement régressé et deux autres partiellement.
Un patient sous pyroxicam a vu une régression partielle d'un polype.
Des essais contrôlés sont en cours pour déterminer
s'il est possible d'obtenir une réduction significative de la récidive
des adénomes colorectaux à des doses compatibles avec un
minimum d'effets secondaires.
Études d'intervention
Un des progrès déterminants réalisés au
cours des cinq dernières années est la mise en place d'études
d'intervention destinées à tester les hypothèses
les plus solides de la cancérogenèse colorectale. Il s'agit
d'études expérimentales chez l'homme, c'est-à-dire
d'études contrôlées avec un groupe témoin,
introduisant une modification des facteurs d'environnement, modification
de l'alimentation ou adjonction d'éléments supposés
jouer un rôle protecteur, nutriments ou médicament. Lorsqu'il
s'agit d'études portant sur des sujets à haut risque de
cancer colorectal (sujets ayant des antécédents personnels
d'adénome), le critère de jugement n'est en général
pas la survenue d'un cancer, en raison du délai d'induction nécessaire,
mais en général la prévention des adénomes
colorectaux, notamment de leur récidive. Cependant, les résultats
présentés plus haut montrent qu'il est difficile d'extrapoler
les données des études cas-témoin sur les cancers
pour proposer une prévention des adénomes. Il est donc possible
que les moyens de prévention proposés, issus des données
sur les cancers, soient inefficaces sur les adénomes. Par ailleurs,
la prévention de l'apparition ou de la récidive de petits
adénomes est assez éloignée de la prévention
du cancer lui-même, et même si une efficacité est obtenue
sur la récidive des adénomes, des études à
plus long terme seront encore nécessaires pour démontrer
l'efficacité sur le cancer lui-même.
Les difficultés de contrôler avec précision les modifications
du régime alimentaire expliquent que la plupart des études
portent sur l'adjonction d'un nutriment sensé jouer un rôle
protecteur. Bien que les hypothèses concernant l'effet protecteur
des vitamines reposent essentiellement sur des données expérimentales,
c'est l'adjonction de vitamines qui est évaluée dans la
plupart des études d'intervention aux États-Unis ou au Canada,
du fait de leur quasi-innocuité. Les résultats d'une étude
canadienne sont disponibles [66]. Il indiquent que la vitamine C (400
mg/j) et la vitamine E (400 mg/j) pendant 2 ans ne diminuent pas le risque
de récidive des adénomes. Les premiers résultats
d'une étude australienne font apparaître que le taux de récidive
des adénomes est un peu plus élevé dans le groupe
recevant du beta-carotène (20 mg/j pendant 2 ans) que dans le groupe
placebo [67]. Une large étude américaine, menée avec
une méthodologie parfaite, vient également de montrer l'absence
d'efficacité de suppléments de vitamines C (1 g/j), E (400
mg/j) ou de beta-carotène (25 mg/j) [68]. Seule une étude
italienne portant sur un nombre limité de sujets a mis en évidence
une réduction significative du taux de récidive des adénomes
avec des suppléments de vitamines A, C et E, ou avec du lactulose
[69].
Le calcium, en raison de sa simplicité de prescription est évalué
dans quatre études d'intervention à des doses différentes
variant de 1 à 2 g/j [70]. Cependant, les données des études
cas-témoin sur les adénomes, qui ne retrouvent aucune association
entre consommation de calcium et risque d'adénome, font craindre,
là encore, l'absence de résultats concluants. Dans l'étude
norvégienne [7], le calcium est associé à du sélénium,
du beta-carotène, de la vitamine E et de la vitamine C. Aucun résultat
n'est encore disponible sur l'efficacité de ces suppléments.
L'effet des fibres est étudié dans trois études.
L'étude américaine sur les sujets atteints de polypose suggère
un effet protecteur du son de blé sur les polypes restants du rectum
à la dose de 22 g/j pendant 2 ans [71]. Le son de blé a
également été évalué sur le risque
de récidive des adénomes en Australie, sans efficacité
par rapport au placebo [67]. L'effet des mucilages sur le risque de récidive
et la variation de taille d'un petit adénome laissé en place
est évalué dans l'étude multicentrique européenne
[70].
Certains auteurs craignent une pérennisation de mauvaises habitudes
alimentaires lorsque seuls des suppléments nutritionnels sont apportés
à l'alimentation. Ils préfèrent mettre en place une
véritable éducation nutritionnelle, en corrigeant essentiellement
les apports excessifs en graisses et les carences d'apport en végétaux.
Dans l'étude australienne, l'effet d'une diminution de l'apport
en graisses (25 à 30% des calories) a été
étudié dans l'un des bras de l'étude ; un rapport
préliminaire ne montre pas d'efficacité de cette intervention
[67]. Un essai multicentrique de prévention américain utilise
un lourd programme d'éducation nutritionnelle, portant notamment
sur la réduction de la consommation de graisses et un apport journalier
important de légumes frais.
Le dernier type d'étude d'intervention en cours porte sur l'utilisation
de petites doses d'anti-inflammatoires non stéroïdiens ou
d'aspirine, pour réduire le taux de récidive des adénomes
colorectaux. Aucun résultat n'est encore disponible.
L'étude tardive et encore incomplète des facteurs de risque
de genèse et de croissance de l'adénome a probablement été
dommageable aux études d'intervention axées sur la prévention
de la récidive des adénomes. Leur échec partiel jusque-là
est probablement dû à un mauvais choix de l'étape
cible de la cancérogenèse.
Hérédité
et adénomes colorectaux
Si les facteurs d'environnement jouent un rôle majeur dans la
cancérogenèse colorectale dite sporadique, qui représente
plus de 90% des cas de cancer colorectal, l'existence d'antécédents
familiaux de cancer colorectal chez les parents du premier degré
multiplie par 2 ou 3 le risque de cancer colorectal dans la famille [72].
Dans le schéma proposé par Hill et al. [1], les antécédents
familiaux de tumeur colorectale prédisposeraient au risque de genèse
d'un adénome. Dans l'étude réalisée en Côte-d'Or
[73], ainsi que dans une étude française portant sur le
suivi de familles de patients atteints de cancer colorectal [74], les
données suggèrent que l'hérédité jouerait
un rôle non sur la genèse de l'adénome, mais sur sa
croissance. Ces données sont à mettre en parallèle
avec la découverte d'anomalies de la composition en sels biliaires
chez des sujets porteurs d'une polypose familiale [75], ainsi que chez
des sujets porteurs de cancer colorectal sporadique [76]. Ainsi, cette
phase de croissance de l'adénome, très importante puisque
environ 30% des gros adénomes se transforment en cancer,
serait très liée au métabolisme hépatique,
via une prédisposition génétique, ou certains facteurs
d'environnement comme l'alcool.
CONCLUSION Les
études sur les adénomes représentent un progrès
considérable pour la compréhension des mécanismes de
la cancérogenèse et pour la mise en place de stratégies
de prévention. Cependant, des travaux sont encore nécessaires
pour distinguer les facteurs responsables de la genèse des adénomes
de ceux favorisant leur croissance puis leur transformation maligne. Le
schéma est encore compliqué par la possibilité d'une
régression des adénomes, suggérée par les premiers
résultats de l'étude d'intervention norvégienne. Il
paraît important de focaliser les efforts de prévention en
proposant des essais de prévention axés sur la croissance
des adénomes, étape la plus proche du cancer lui-même.
A moyen terme, l'espoir de réduire le poids considérable des
cancers colorectaux sur la santé publique réside dans les
résultats de ces études d'intervention, d'où seront
issues des stratégies de prévention simples et acceptables.REFERENCES
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