ARTICLE
La réaction inflammatoire est un processus réactionnel
de l'organisme susceptible d'être déclenché par une
multitude d'événements le plus souvent localisés
(sepsis, brûlures, traumatisme, réaction immunitaire, cancer...).
Sa définition reste clinique (chaleur, rougeur, douleur, gonflement)
et histologique (oedème, afflux de cellules inflammatoires polymorphes,
modifications vasculaires). L'inflammation locale permet de limiter le
facteur déclenchant et de détruire l'agression locale (phagocytose
du corps étranger...). Biologiquement, il existe une multitude
de perturbations (activation des facteurs de la coagulation, activation
du système du complément, fibrinolyse...) dont aucune n'est
constante, ni spécifique. Quel que soit le facteur déclenchant,
les mécanismes mis en jeu sont les mêmes, expliquant l'absence
de spécificité de la réaction inflammatoire.
Le mécanisme physiopathologique permettant d'expliquer la réaction
systémique, est l'activation du système réticulo-endothélial
aboutissant à la synthèse de médiateurs, ayant une
action locale mais aussi générale. Parmi ces médiateurs
figurent les eicosanoïdes, les prostaglandines, le platelet activating
factor (PAF), l'oxyde nitrique (NO) et surtout les cytokines. D'autres
médiateurs synthétisés permettent d'assurer le rétrocontrôle
négatif de la réaction inflammatoire, en particulier, les
protéines dites de la phase aiguë qui neutralisent les systèmes
protéolytiques activés, les protéines du choc thermique,
les glucocorticoïdes, certaines cytokines et facteurs de croissance,
qui inhibent les effets des cytokines pro-inflammatoires (IL-10, TGFbeta).
Cette mise au point se limitera aux effets hépatiques des cytokines
pro-inflammatoire IL-1, IL-6, TNFalpha.
Les
principales cytokines pro-inflammatoires sont l'IL-1, l'IL-6, le TNFalpha
Les cytokines sont des glycoprotéines dont le poids moléculaire
est compris entre 8 et 30 kDa, qui possèdent de multiples activités
biologiques et qui sont synthétisées par de nombreuses cellules
de l'organisme en réponse à une agression (monocytes, lymphocytes,
macrophages, kératinocytes, cellules dendritiques...). A l'état
de repos, leurs ARNm ne sont pas transcrits [1]. Elles agissent de manière
autocrine, paracrine mais aussi endocrine, et sont actives à de
faibles concentrations (pico ou femto molaires). Leur action sur la cellule
cible a pour intermédiaire un récepteur transmembranaire.
L'internalisation de la cytokine n'est pas nécessaire à
son activité biologique. Une même cytokine peut être
synthétisée par des cellules différentes en réponse
à des stimulus variables et avoir des effets sur plusieurs types
cellulaires.
Au cours de la réaction inflammatoire sont synthétisées
plusieurs cytokines, appelées cytokines pro-inflammatoires, l'interleukine
1 (IL-1), le tumor necrosis factor (TNF), l'interleukine 6 (IL-6)
et l'interleukine 8. Cette dernière est synthétisée
en réponse à la production d'IL-1 et de TNF. Elle a des
effets locaux : chémotactique sur les polynucléaires neutrophiles
et les monocytes ; stimulation de la production d'enzymes protéolytiques
et de radicaux libres par les polynucléaires.
L'IL-1, le TNF et l'IL-6 sont responsables de l'amplification de la réaction
inflammatoire et de la majeure partie des manifestations systémiques
; la fièvre, l'hypotension, l'anorexie, les myalgies, la leuconeutropénie,
la modification de la synthèse des protéines plasmatiques
par le foie. Au cours des infections à bacilles Gram négatifs,
ces manifestations avaient été imputées aux endotoxines.
En fait, celles-ci agissent en stimulant la production de cytokines [2]
par les cellules hépatiques et en particulier par les cellukes
de Kupffer [1].
Le foie joue un rôle important dans le métabolisme des cytokines
[3] : en effet, (1) les cellules de Kupffer principalement, mais aussi
les hépatocytes, les cellules endothéliales et les cellules
de Ito sont capables de synthétiser les cytokines ; (2) les hépatocytes
et les cellules sinusoïdales possèdent des récepteurs
des cytokines et peuvent modifier leur métabolisme sous l'effet
des cytokines ; (3) le foie est impliqué dans l'élimination
plasmatique des cytokines. Cela a été démontré
pour l'IL-6, qui après injection intraveineuse est éliminéeà
80 % du plasma après 20 minutes, et est retrouvée dans le
foie [4].
Les
effets des cytokines sur le foie au cours de la réaction inflammatoire
sont multiples
La synthèse des protéines de la réaction
inflammatoire est augmentée, celle de l'albumine diminuée
La principale réponse du foie aux cytokines pro-inflammatoires
est la synthèse précoce de protéines plasmatiques,
appelées protéines de la phase aiguë. Cette synthèse
est maximale en quelques jours et diminue dès la deuxième
semaine, impliquant l'existence de mécanismes actifs limitant la
réaction inflammatoire aiguë. Trois mécanismes ont
été proposés pour expliquer la limitation dans le
temps de la réaction inflammatoire.
1. L'IL-1 et l'IL-6 stimulent la synthèse de glucocorticoïdes
endogènes connus pour inhiber la production de ces cytokines.
2. les cytokines pourraient exercer un rétrocontrôle négatif
sur leurs récepteurs cellulaires (diminution du nombre ou de l'affinité
des récepteurs pour les cytokines).
3. certaines protéines de la phase aiguë pourraient protéger
des effets délétères des cytokines pro-inflammatoires
[5].
Les différentes protéines de la phase aiguë ont été
classées en fonction de la modification de leur concentration plasmatique
(Tableau 1). Elles jouent
un rôle important dans la limitation des lésions tissulaires
et l'infection (Tableau 2).
Les cytokines pro-inflammatoires augmentent la synthèse des protéines
de la phase aiguë en augmentant la concentration des ARNm correspondants
par des mécanismes transcriptionnels et post-transcriptionnels
(figure 1). L'IL-6 est
le principal médiateur. L'IL-1 et le TNF n'entraînant qu'une
réponse réduite et agissant essentiellement in vivo
en stimulant la production d'IL-6.
On décrit deux types de gènes cibles de l'action des cytokines
(figure 2). Les gènes
de type 1 sont régulés par l'IL-1 le TNF-alpha et l'IL-6,
la stimulation optimale n'étant obtenue qu'en présence d'IL-6.
Les gènes de type 2, induits uniquement par IL-6, l'adjonction
de TNF-alpha ou d'IL-1 n'ayant d'effet ni additif, ni synergique. Dans
certain cas, l'IL-1 inhibe l'effet inducteur de l'IL-6 sur les gènes
de type 2. Les glucocorticoïdes sont des cofacteurs permettant la
synthèse maximale des protéines de la phase aiguë pour
les gènes de type 1 et 2 [4]. Cet effet pourrait être secondaire
à l'augmentation du nombre des récepteurs de l'IL-6 en présence
de glucocorticoïdes. La régulation de l'expression des gènes
des protéines de la phase aiguë par les cytokines pro-inflammatoires
est très variable, d'une protéine à l'autre, mais
aussi d'une espèce à l'autre [6]. Quatre exemples de régulation
sont donnés dans les encadrés.
L'hypertriglycéridémie
a des mécanismes complexes
Au cours des septicémies à bacilles Gram négatifs
et lors des endotoxinémies, il est fréquemment noté
une hypertriglycéridémie. Cette dernière est le plus
souvent rapportée à une inhibition de la lipoprotéine
lipase. Le TNF et l'IL-1 diminuent la transcription et la synthèse
de cette enzyme [14]. Le TNF, mais aussi l'IL-1 et l'IL-6 augmentent la
synthèse hépatique de triglycérides et la production
de VLDL [15]. Le mécanisme pourrait être l'augmentation de
la production d'acides gras qui sont les principaux substrats de la synthèse
des triglycérides. L'augmentation de la production de VLDL en présence
de TNF est probablement secondaire à une augmentation post-transcriptionnelle
de l'apolipoprotéine B [16].
En présence de TNF, il existe une augmentation des LDL plasmatiques.
Celle-ci semble secondaire à une diminution de la clairance plasmatique
des LDL. Cependant, de façon paradoxale, le TNF augmente les récepteurs
hépatocytaires des LDL en induisant la transcription de leur ARNm,
ce qui devrait augmenter leur clairance plasmatique [16]. On explique
cette discordance par le fait que l'augmentation des LDL plasmatiques
serait secondaire à une diminution de la reconnaissance des LDL
par leurs récepteurs.
Le métabolisme des xénobiotiques est
modifié
Plusieurs études montrent une modification du métabolisme
des médicaments au cours des réactions inflammatoires et
des maladies infectieuses [17-18]. Il a été décrit
une diminution de l'activité de certains cytochromes P-450. Des
études in vivo et in vitro ont démontré
que les cytokines pro-inflammatoires diminuaient cette activité.
Sur des hépatocytes humains en culture, les effets directs de l'IL-1,
de l'Il-6 et du TNF ont été étudiés. Ces cytokines
diminuent les ARNm de ces protéines et la biotransformation de
certaines molécules (nifédipine, EROD) [19].
La sécrétion
biliaire est diminuée
Un syndrome de cholestase clinique ou biologique est fréquent
au cours des infections sévères et de la réaction
inflammatoire. Ce syndrome a été décrit sous différents
termes, qui semblent recouvrir la même entité : cholestase
para-infectieuse, cholestase post-opératoire bénigne, cholestase
para-néoplasique. Biologiquement, on observe une élévation
modérée de l'activité des transaminases, de la gamma-glutamyl
transpeptidase et des phosphatases alcalines, parfois associées
à une hyperbilirubinémie conjuguée. Histologiquement,
on note une préservation de l'architecture hépatique, associée
à une cholestase intrahépatocytaire et canaliculaire, une
clarification des hépatocytes centrolobulaires et un infiltrat
inflammatoire polymorphe parfois organisé en granulomes (maladie
de Hodgkin...). Même en l'absence de toute symptomatologie clinique
ou biologique hépatique, il a été montré au
cours des infections sévères une altération de la
clairance de la bromesulfone-phtaléine, avec en particulier une
altération de la pente P2 traduisant une diminution de la sécrétion
biliaire [20].
Les cytokines pro-inflammatoires semblent en partie responsables de ce
syndrome de cholestase. Cette hypothèse s'appuie sur plusieurs
arguments.
1. Un syndrome de cholestase a été décrit chez des
malades traités par TNF pour une pathologie tumorale [21].
2. Sur le foie isolé perfusé de rat, la perfusion d'IL-1
diminue la sécrétion biliaire [22].
3. Sur des hépatocytes de rat isolés, l'IL-6 inhibe la captation
de taurocholate (acide biliaire primaire) et l'activité de la Na+-K+-ATPase
[23]. La diminution du transport du taurocholate n'est pas secondaire
à une diminution de la transcription de l'ARNm de son transporteur.
Le TNF-alpha diminue également la captation hépatocytaire
des acides biliaires [24].
CONCLUSION Le
rôle des modifications du métabolisme hépatique en réponse
à la production de cytokines pro-inflammatoires est mal connu. L'augmentation
de la synthèse de certaines protéines de la phase aiguë
pourrait limiter localement l'inflammation, ou protéger de l'effet
délétère des cytokines pro-inflammatoires. Ces manifestations
sont constantes, mais il existe de nombreux mécanismes régulateurs
permettant de les limiter. En particulier, la production de glucocorticoïdes,
la diminution du nombre de récepteurs cellulaires des cytokines,
la synthèse de cytokines ayant une activité anti-inflammatoire,
l'élimination hépatique des cytokines. Cependant, l'inefficacité
de ces rétrocontrôles est responsable des manifestations générales
sévères et parfois mortelles. Un défaut de clairance
hépatique des cytokines pourrait en partie expliquer la sévérité
des syndromes infectieux au cours de l'insuffisance hépatique.REFERENCES 1. Luster
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