ARTICLE
Une enquête récente non publiée faite dans le service
d'hépato-gastroentérologie du CHU de Montpellier révèle
que la fréquence d'hospitalisation pour des maladies iatrogènes
est d'environ 15 %. Dans celles-ci, les maladies d'origine médicamenteuse,
en particulier les atteintes hépato-biliaires, jouent un rôle
important. Cette revue bibliographique a pour but de préciser
les principales nouveautés parues dans ce domaine au cours des
deux dernières années et n'est pas exhaustive. Le lecteur
peut se référer au fichier Hepatox pour les cas très
anecdotiques non cités ici [1].
Nouveaux
médicaments hépatotoxiques (<Tableau I)
Les psychotropes
L'attention est particulièrement retenue par les psychotropes
d'autant que les français sont les principaux consommateurs de
cette catégorie de médicaments en Europe. Parmi ceux-ci
on note la révélation récente de la toxicité
de plusieurs antidépresseurs en particulier l'amoxapine (Défanyl®)
[2] et la tianeptine (Stablon®) [3]. Pour le premier médicament,
il s'agit d'hépatite aiguë sans caractère particulier.
Le cas de la tianeptine est plus intéressant car il constitue le
premier exemple d'hépatotoxicité prévue par des travaux
expérimentaux effectués au moment de la mise sur le marché
du médicament [4]. Ces travaux avaient été motivés
par la parenté chimique et pharmacologique de la tianeptine avec
l'amineptine (Survector®), le principal médicament
antidépresseur ayant une structure tricyclique responsable d'atteintes
hépatiques en France au cours des années 1980 [5]. Les atteintes
hépatiques cholestatiques ou mixtes de type immunoallergique dues
à l'amineptine sont liées à la formation de métabolites
réactifs produits par les cytochromes P450 et la stéatose
microvésiculaire parfois associée est liée à
une inhibition de la beta-oxydation mitochondriale des acides gras [5].
Les travaux effectués ont visé à tester si la tianeptine
pouvait avoir des effets équivalents. Il s'est avéré
tant chez l'homme que l'animal que la tianeptine pouvait également
être transformée en métabolites réactifs notamment
par les cytochromes P450 3A, et que ce médicament pouvait également
entraîner une inhibition de la beta-oxydation mitochondriale des
acides gras [4, 6]. Chez l'animal, cette inhibition était associée
à la production d'une stéatose microvésiculaire [6].
La question était de savoir quels étaient les caractères
prédictifs de telles constatations, les doses utilisées
chez l'homme en thérapeutique étant moindres que celles
nécessaires pour les expérimentations. Cette suspicion expérimentale
vient d'être confirmée par la constatation d'une atteinte
hépatique chez une malade exposée au Stablon®,
avec à la fois des manifestations de cholestase de type immunoallergique
et une stéatose microvésiculaire [3]. Cet exemple souligne
l'intérêt d'étudier à un stade précoce
du développement les mécanismes de toxicité potentiels
pour des médicaments ayant des structures chimiques très
voisines de substances hépatotoxiques connues.
Parmi les autres psychotropes
* La tacrine (Cognex®)
Elle représente actuellement le seul traitement
de la maladie d'Alzeihmer. Une augmentation des transaminases, le plus
souvent très modérée et asymptomatique, survient
chez la moitié des malades traités. Une hépatite
avec augmentation des transaminases dépassant 10 fois la normale
est observée chez 6 % des malades [7]. L'atteinte hépatique
est de type cytolytique et peut être grave. La réadministration
du médicament entraîne le plus souvent une récidive
très précoce de l'atteinte hépatique. Cette récidive
a cependant des caractères très particuliers puisque les
transaminases sont généralement moins élevées
que lors du premier épisode et finissent souvent par se normaliser
malgré la poursuite du traitement voire l'augmentation des doses.
Le mécanisme de toxicité de la tacrine n'est pas complètement
élucidé. La très grande fréquence de l'augmentation
des transaminases est en faveur d'un mécanisme toxique. Inversement,
la fréquente association à une hyperéosinophilie
et la récidive très précoce sont suggestives d'un
mécanisme de type immunoallergique [7]. La tacrine est transformée
en métabolites réactifs par le cytochrome P450 1A2. Ces
métabolites pourraient être responsables de certaines formes
d'hépatite par l'intermédiaire d'un mécanisme allergique
mais ne peuvent pas expliquer l'ensemble des atteintes observées
qui pourraient être au contraire liées à un effet
du médicament sur la respiration mitochondriale.
* L'Ecstasy
L'Ecstasy est une amphétamine synthétique
(3,4-diméthylène dioxy-méthamphétamine) de
plus en plus utilisée comme psychostimulant qui supprime l'impression
de fatigue et le besoin de sommeil. Une hépatite peut apparaître
quelques jours à quelques semaines après la prise orale
de cette drogue. Le risque de toxicité est majoré lorsque
ce produit est pris en association à un effort physique important
(danse pendant plusieurs heures) qui favorise la déshydratation
et l'hypotension. Dans ce cas, l'atteinte hépatique de type ischémique
est associée à une hyperthermie, une lyse musculaire et
une insuffisance rénale pouvant aboutir au décès.
Devant une hépatite aiguë chez un toxicomane pour lequel les
marqueurs viraux sont négatifs, la prise de ce produit doit être
recherchée [8].
Les médicaments anti-infectieux
On notera la survenue d'hépatites graves avec la ciprofloxacine
(Ciflox®), ce qui est un phénomène nouveau
pour les quinolones [9] ainsi qu'avec la roxithromycine (Rulid®),
ce qui est également inhabituel dans la famille des macrolides
qui entraînent plutôt des hépatites cholestatiques
ou mixtes sans gravité [10]. On notera aussi la survenue d'hépatite
aiguë parfois grave avec la zidovudine (Rétrovir®)
[11] et la didanosine (Videx®) [12] chez les malades infectés
par le virus du SIDA et plusieurs cas d'atteinte hépatique mixte
lors de l'administration de la terbinafine, un nouvel antifungique [13].
Plusieurs cas d'atteinte hépatique mortelle due à une stéatose
microvésiculaire mortelle ont été observés
avec un nouvel agent antiviral, la fialuridine lors d'essais thérapeutiques
dans les hépatites chroniques virales. Cela a conduit à
l'arrêt immédiat de l'expérimentation de ce produit
[14].
Cytokines et facteurs de croissance
Pour les interférons, il était déjà
connu que des augmentations asymptomatiques des transaminases étaient
fréquemment constatées (20 % à 30 % des cas) lors
de l'emploi de fortes doses dans les maladies hématologiques ou
les cancers. La survenue d'une hépatite fulminante vient d'être
récemment décrite [15]. Des atteintes graves peuvent être
aussi observées lors de l'utilisation à plus faibles doses
dans les hépatites chroniques virales par exacerbation d'une hépatite
auto-immune [16]. L'interleukine 2 est responsable d'hépatites
cholestatiques aiguës ou mixtes, plus d'une dizaine de cas étant
maintenant répertoriés [17]. Enfin, de rares atteintes hépatiques
cytolytiques viennent d'être constatées avec un facteur de
croissance, le G-CSF [18].
Autres médicaments
Quelques cas très anecdotiques d'atteintes hépatiques
avec d'autres nouveaux médicaments ont été rapportés
: oxatomide (Tinset®), un anti-H1 [19] ; imolamine (Irrigor®)
[20] ; propafénone (Rythmo®) [21] ; acitrétine
(Soriatane®) [22] ; pirétanide (Eurélix®)
un nouveau diurétique [23].
Révélation
récente de l'hépatotoxicité d'anciens médicaments
Il s'agit principalement des anticoagulants de la famille des anti-vitamines
K et des produits de phytothérapie.
La toxicité des anti-vitamines K n'était pas jusqu'à
présent considérée comme définitivement prouvée.
Récemment, des observations bien documentées montrent que
les médicaments de cette famille peuvent être exceptionnellement
hépatotoxiques et entraîner des hépatites aiguës
de bon pronostic, résolutives à l'arrêt du traitement
[24, 25].
Pour les produits de la phytothérapie, on notera la mise en cause
de deux nouveaux produits. Le premier est une herbe, le Jin Bu Huan
(Lycopodium serratum). Il s'agit d'une herbe utilisée depuis
plus de 1 000 ans en Chine et environ une dizaine d'années aux
États-Unis comme sédatif et antalgique [26]. Très
récemment, 6 cas d'atteinte hépatique cytolytique dont 2
avec réadministration positive ont été constatés
[26]. L'interruption du traitement a été suivie d'une guérison
totale. Le mécanisme en cause est inconnu. Il pourrait s'agir soit
d'un phénomène allergique comme cela a déjà
été constaté pour la germandrée petit-chêne,
soit d'une contamination botanique par une autre plante potentiellement
hépatotoxique. L'autre exemple récent d'hépatotoxicité
est Teucrium polium, une herbe utilisée pour des propriétés
cicatrisantes et anti-infectieuses, et pour laquelle un cas d'hépatite
fulminante conduisant à une transplantation hépatique a
été rapporté [27].
Nouvelles
manifestations hépato-biliaires d'anciens médicaments (Tableau
II)
Alors que l'hépatotoxicité des médicaments est
un phénomène maintenant bien connu depuis 30 où 40
ans, les atteintes biliaires sont de reconnaissance plus récente
et considérées jusqu'à présent comme un phénomène
anecdotique. Néanmoins, le nombre d'exemples s'accroit régulièrement
tant pour les cholangites aiguës que pour les cholangites chroniques.
Pour les cholangites aiguës
Il apparaît que l'association amoxicilline-acide clavulanique
(Augmentin®, Ciblor®) peut entraîner
de telles lésions avec des manifestations pseudo-angiocholitiques,
en plus des hépatites aiguës de type cholestatique ou mixte
déjà rapportées pour cette association [28]. Le mécanisme
supposé est de type immunoallergique en raison de l'association
fréquente à des signes d'hypersensibilité. Il en
est de même pour le dextropropoxyphène (Antalvic®,
Diantalvic®) [29].
En ce qui concerne les cholangites chroniques dont les manifestations
cliniques, biologiques et histologiques simulent une cirrhose biliaire
primitive, deux nouveaux médicaments viennent d'être incriminés
: la tétracycline [30] et le fénofibrate (Lipanthyl®)
[31].
Hépatite chronique et cirrhose (voir Tableau
III)
Des atteintes chroniques viennent d'être constatées
avec plusieurs médicaments jusque-là seulement connus pour
entraîner des atteintes hépatiques aiguës. Il est à
noter pour plusieurs d'entre eux que l'atteinte hépatique chronique
a été associée à la présence d'anticorps
anti-tissu.
Fibrose et stéatose pseudo-alcooliques
Les manifestations pseudo-alcooliques du foie ne sont constatées
qu'avec un nombre très limité de médicaments, essentiellement
l'amiodarone (Cordarone®), le maléate de perhexilline
(Pexid®), la nifédipine (Adalate®)
et le ditiazem (Tildiem®) [5]. Une atteinte hépatique
de ce type vient d'être aussi observée avec le tamoxifène
(Nolvadex®) un médicament antioestrogénique
[39].
Mécanismes
d'hépatotoxicité
Hépatotoxicité croisée entre
médicaments ayant une structure tricyclique
Il a été démontré à partir
de rares observations qu'il pouvait y avoir une toxicité croisée
entre antidépresseurs de type tricyclique, en particulier l'amineptine
(Survector®) et la clomipramine (Anafranil®)
[5]. De la même façon, il a déjà été
décrit une toxicité croisée entre différentes
phénothiazines, en particulier entre la chlorpromazine (Largactil®,
Largatrex®), la promazine et la thioridazine (Melleril®)
[5]. Ces exemples suggèrent un mécanisme commun d'hépatotoxicité.
Un nouvel exemple récent vient appuyer cette hypothèse [40].
En effet, chez une même malade, on a observé trois épisodes
successifs d'hépatite mixte de type allergique faisant intervenir
deux antidépresseurs tricycliques lors des deux premiers épisodes,
la trimipramine (Surmontil®) puis la désipramine
(Pertofran®), puis une phénothiazine au dernier
épisode, la cyamémazine (Tercian®) [40].
Cette observation, non seulement confirme la notion de toxicité
croisée entre antidépresseurs tricycliques, mais suggère
aussi fortement la possibilité d'une toxicité croisée
entre médicaments de famille différente ayant une structure
tricyclique. Elle renforce la notion que le mécanisme de toxicité
est bien lié à cette structure chimique à partir
de laquelle des métabolites réactifs peuvent être
formés et entraîner une hépatite immunoallergique.
Cela a pour conséquence pratique que chez un malade ayant eu une
atteinte hépatique avec un médicament de ce type, il faut
éviter d'administrer d'autres médicaments ayant la même
structure tricyclique dans la même famille thérapeutique
mais aussi de famille thérapeutique différente.
Le mécanisme d'hépatotoxicité
de la dihydralazine (Népressol®)
Il était déjà connu que ce médicament
a une hépatotoxicité associée à la présence
d'auto-anticorps antimicrosome dirigés conte le cytochrome P450
1A2. Les travaux récents indiquent que ce même cytochrome
P450 est responsable de la transformation de la dihydralazine en un métabolite
réactif et que le processus de toxicité est favorisé
par la faible capacité d'acétylation qui renforce le rôle
des voies alternes d'oxydation dans le métabolisme du médicament
[41]. Il reste néanmoins à démontrer que la formation
de ces anticorps anti-P450 1A2 joue un rôle dans l'atteinte hépatique
et n'est pas simplement un épiphénomène secondaire
à celle-ci.
Toxicité des médicaments par
voie percutanée
Les exemples d'atteinte hépatique par voie percutanée
sont rarissimes et n'étaient connus jusqu'à présent
que pour la tétracycline et ses dérivés. Il vient
d'être décrit également une atteinte hépatique
lors de l'utilisation de minoxidil (Alopexy®, Alostyl®),
un produit utilisé comme topique sur le cuir chevelu pour lutter
contre la calvitie [42]. Le mécanisme de toxicité n'est
pas encore connu.
CONCLUSION De
nouveaux cas d'hépatotoxicité hépato-biliaire des médicaments
continuent à apparaître régulièrement malgré
les mesures de détection faites avant l'autorisation de mise sur
le marché, et qui restent encore insuffisamment performantes. La
toxicité de la phytothérapie se confirme. Les atteintes biliaires
médicamenteuses considérées jusqu'alors comme très
anecdotiques apparaissent plus fréquentes. La notion de toxicité
croisée entre médicaments tricycliques est renforcée
et doit inciter à la prudence dans la prescription en cas d'antécédent
d'atteinte hépatique avec une molécule ayant cette structure
chimique. Enfin, la toxicité hépatique peut être observée
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