ARTICLE
La stratégie thérapeutique médicale actuelle de
la maladie de Crohn est celle de la riposte graduée. À quelques
réserves près de localisations anatomiques, une poussée
est traitée chez l'adulte selon sa sévérité
croissante par mésalazine (5-ASA), budésonide, corticothérapie
à la dose de 1 mg/kg, et parfois par nutrition parentérale
et ciclosporine. Concernant le traitement de fond, là encore la
riposte graduée prévaut. Les maladies bénignes se
voient proposer un traitement par dérivés du 5-ASA, dont
l'efficacité est incertaine dans les poussées traitées
médicalement [4], et au plus minime après résection
[5], alors qu'il s'agit d'un traitement relativement coûteux et
nécessitant une surveillance biologique régulière.
L'azathioprine est proposée aux formes évolutives et souvent
déjà évoluées, avec un taux de rémission
stable sans corticoïdes (sauf lésions ano-périnéales)
de l'ordre de 60 %, et une incidence de rechutes sous traitement, souvent
mineures, de l'ordre de 5 % par an [6, 7]. Dans les mêmes indications,
le méthotrexate a une efficacité thérapeutique potentielle
récemment confirmée [8]. Néanmoins, les taux de réponses
sont globalement moins bons que ceux obtenus avec l'azathioprine, au prix
d'inconvénients propres au méthotrexate (injections intramusculaires,
réaction clinique fréquente après l'injection, tératogénicité
humaine certaine, toxicité hépatique potentielle).
Force est de faire un relatif constat d'échec
de cette stratégie depuis 10-15 ans où elle a été
appliquée, avec quelques aménagements récents (arrivée
du budésonide, extension très progressive de l'utilisation
de l'azathioprine et du méthotrexate). Nous continuons à
voir des patients fortement atteints dans leur vie scolaire, professionnelle,
familiale : poussées cliniques subintrantes, grêle court
par résections itératives, iléostomie définitive
pour périnée délabré. La corticothérapie
systémique, même si elle a été diabolisée
avec excès, est rarement compatible (effets cosmétiques,
irritabilité, troubles du sommeil) avec un état de parfait
bien-être. Selon les séries, la cortico-dépendance
concerne 20 % à 50 % [9, 10] des patients. Bien que nous assistions
quotidiennement à des « renaissances personnelles » sous
azathioprine, nous continuons à apprendre aux adolescents et aux
adultes jeunes qui entrent dans la maladie qu'ils auront plus d'une chance
sur deux d'être opérés dans leur vie, qu'ils auront
dans la moitié des cas des lésions ano-périnéales.
Dans les faits, ils auront souvent des difficultés à mener
à bien leur projet scolaire, à conserver leur conjoint et
certains types d'emplois, à emprunter dans des conditions satisfaisantes
pour acquérir un logement. Même si leur espérance
de vie est globalement à peine réduite, ils seront exposés
à une surmortalité par complications intestinales de leur
maladie (surtout dans les 2 ans qui suivent le diagnostic), et parfois
soumis à long terme à un risque accru de cancer iléal
et colique sur lésions inflammatoires chroniques [11].
L'irruption de l'infliximab a semé le
trouble dans ce paysage. Les trois articles majeurs publiés à
ce jour [12-14] démontrent l'efficacité potentielle de ce
traitement à court terme dans toutes les formes anatomo-cliniques
de la maladie (y compris certaines lésions ano-périnéales)
et, à long terme, à condition de le perfuser régulièrement.
L'espoir suscité, chez les patients comme chez les médecins,
est néanmoins tempéré par des problèmes évidents
de coût et l'absence de données sur la sécurité
à long terme du produit.
Nous avons maintenant un recul de 30 ans vis-à-vis de l'utilisation
de l'azathioprine dans la maladie de Crohn [15]. La détection des
formes homozygotes de mutation des gènes de la thio-purine-méthyl-transférase
permet en routine la prévention des formes majeures et précoces
de toxicité médullaire, qui ont été la seule
cause dans la littérature des décès certainement
imputables à l'azathioprine au cours de la maladie de Crohn [15].
Nous savons gérer les manifestations allergiques précoces.
Passé ce cap, le traitement, pris per os en une prise le
matin, est parfaitement toléré. Il ne contre-indique plus
définitivement un projet de grossesse.
Le facteur limitant une utilisation large et
précoce de l'azathioprine est le risque de cancer, essentiellement
de lymphome non hodgkinien (LNH). Ce risque a été clairement
démontré chez les transplantés recevant de l'azathioprine
[16]. Inversement, au cours de la maladie de Crohn, les données
qui s'accumulent sont pour la plupart rassurantes. Les données
des séries hospitalières tertiaires [17-20] ne vont pas
dans le sens d'un risque de LNH lié à la maladie de Crohn
elle-même. Seule la plus récente d'entre elles suggère
l'existence d'un risque relatif accru lié aux traitements immunosuppresseurs
[20]. Les premières données des études de cohortes
en population [19, 21, 22] sont toutes négatives vis-à-vis
d'un risque accru de LNH spontané ou lié aux immunosuppresseurs.
Leur puissance statistique limitée doit cependant être gardée
à l'esprit.
Le temps est sans doute venu de discuter une stratégie de traitement
maximal d'emblée dans les premières poussées de maladie
de Crohn, associant un traitement de la poussée (corticoïdes)
et l'azathioprine ou la 6-mercaptopurine, sur la base par exemple d'une
durée de 2 à 3 ans. Les pédiatres viennent d'ouvrir
la voie [23]. Ils ont traité par cette association pendant 18 mois
des enfants ayant une première poussée de maladie de Crohn,
pas forcément sévère (score de Harvey-Bradshaw supérieur
à 4). Chez les enfants supportant et prenant le traitement, mis
en rémission par 3 mois de corticothérapie initiale, la
corticothérapie n'a jamais dû être reprise (versus
dans 57 % des cas sous placebo). Une seule récidive clinique a
été observée sous 6-mercaptopurine. Par ailleurs,
une étude de simulation médicale récente a estimé
que la mise systématique sous azathioprine des patients recevant
une première corticothérapie systémique aboutirait
en l'état actuel des connaissances à un gain moyen d'espérance
et de qualité de vie [24]. Pourtant cette étude postulait
un risque de LNH lié à l'immunosuppression multiplié
par trois.
Cette nouvelle stratégie ne pourrait
bien sûr être envisagée que dans le cadre d'une certitude
diagnostique, c'est-à-dire en ayant en particulier formellement
éliminé l'hypothèse d'une yersiniose iléale
ou d'une colite infectieuse sans lendemain. Elle pourrait n'être
proposée qu'à des malades ayant une première poussée
clinique de sévérité moyenne à forte (CDAI
> 220 ou 250). Pour rester dans une optique d'efficacité maximale,
on pourrait proposer d'utiliser l'infliximab chez les malades qui développent
une poussée clinique ou des lésions ano-périnéales
malgré l'azathioprine. En donnant toutes leurs chances à
la majorité des malades ainsi traités de rester sans symptômes
et sans aggravation lésionnelle pendant les 2 à 3 premières
années de la maladie, il n'est pas impossible que le potentiel
évolutif de la maladie soit durablement « cassé ».
À ceux qui rejettent ce schéma en arguant que des malades
« inscrits » pour ne faire qu'une poussée tous les 10
ans vont recevoir de façon indue un traitement lourd, il convient
de répondre qu'en l'état actuel des pratiques, beaucoup
de ces mêmes patients reçoivent un traitement relativement
coûteux par les dérivés 5-ASA, non dénué
de contraintes d'utilisation et de risques (péricardite, néphropathie).
CONCLUSION
En conclusion, l'émergence de nouveaux traitements de fond puissants
de la maladie de Crohn (méthotrexate et surtout infliximab) nous
ouvre la possibilité d'utiliser précocement et de façon
large l'azathioprine, sous réserve que nous progressions encore
dans la connaissance du risque ou du non-risque de LHN induit, mais sans
avoir maintenant la crainte d'utiliser trop tôt la seule arme thérapeutique
médicale majeure disponible. Cette approche est peut-être
susceptible de modifier radicalement le pronostic global de la maladie
de Crohn et l'incidence de ses complications majeures.
Dans la maladie de Crohn, les hauts niveaux de preuve des essais contrôlés
en double insu étayent les choix thérapeutiques à
court et moyen termes, mais pas les options stratégiques à
long terme. À nous donc de mener une réflexion sur cette
nouvelle voie stratégique possible du traitement de la maladie
de Crohn et, le cas échéant, de l'évaluer.
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