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Chroniques pittoresques des réformes de santé : III. Comment Candide découvrit les mécaniques complexes destinées à toiser les soins et gérer les cassettes sanitaires


Hépato-Gastro. Volume 8, Number 1, 71-4, Janvier -Février 2001, Billet d'humeur


Résumé  

Author(s) : Jacques FREXINOS, Service de gastro-entérologie et de nutrition, hôpital de Rangueil, 31054 Toulouse Cedex..

ARTICLE

Résumé des chapitres précédents*

Cunégonde, bien que sauvée d'une mort certaine, annoncée par un Esculape pessimiste et ignare, était encore trop valétudinaire pour sortir du Grand Hospice. Aussi tous les jours, Candide et Pangloss lui rendaient visite pendant quelques minutes puis se précipitaient ensuite dans le cabinet du surintendant général du Grand Hospice, Albert, que Pangloss avait connu quand il enseignait la métaphysico-théologo-cosminologie chez le baron de Thunder-ten-tronckh. Là, ils écoutaient avidement les propos de leur nouvel ami et discouraient pendant des heures sur les choses de médecine du royaume dont certaines les intriguaient furieusement.

* Hépato-Gastro 1998 ; 3 : 235-8 et 5 : 385-7.

Les migraines du surintendant général de la Manufacture royale de soins...

Ce lundi donc, Albert leur expliqua en détail le fonctionnement de la Manufacture royale de soins, surnommée aussi le Grand Hospice, et se laissa aller à leur confier ses soucis quotidiens et ses lassitudes vespérales. Pangloss s'étonna qu'un homme si puissant et si éclairé, soutenu par une si nombreuse armée de directeurs, intendants, sous-intendants, greffiers, commis et brassiers, ne puisse gérer tranquillement et sûrement une telle entreprise.

Albert lui répondit : « Tout serait simple s'il n'y avait ni les lois, ni les hommes ! Pour les lois j'en fait mon affaire, car j'ai été enseigné, préparé, entraîné à les disséquer, les analyser, les assimiler jusque dans leurs plus petits codicilles. » Il ajouta cependant qu'il ne saisissait pas toujours très bien ce que le Grand Nautonier recherchait par certains édits et surtout pourquoi il oubliait systématiquement de prévoir les écus nécessaires à leur application. Il accompagna ses paroles d'un sourire malin, laissant deviner qu'il en savait plus mais qu'il devait se taire par devoir de réserve...

« Pour les hommes, ajouta-t-il, les difficultés sont autrement périlleuses et de quelque côté je me tourne, je n'y trouve que de fortes migraines, et troubles digestifs fâcheux et déplaisants. Devant, je vois des gens de médecine perpétuellement à la recherche d'écus pour acquérir de nouveaux onguents, ou des thériaques fort coûteuses ou de machines savantes indispensables, disent-ils, pour la survie de leurs patients et la qualité des soins qu'ils se flattent de dispenser. Chacun estime que son affaire est primordiale et que le Grand Hospice va sombrer dans la déliquescence la plus complète si je ne cède à ses prétentions. De côté, il me faut négocier avec les incessantes demandes des guildes des soignants et panseuses, qui réclament simultanément des augmentations de gages et des réductions de labeur. Au-dessus, je sens le poids écrasant de la tutelle royale, le regard suspicieux du conseil d'administration et l'œil vigilant du Grand Satrape Provincial quand ce n'est pas le souffle brûlant d'interventions suprêmes qui répercutent vers ma pauvre personne des suppliques personnelles et tous les placets envoyés par les ambitieux, les mécontents, les atrabilaires et les paranoïaques ! Heureusement qu'il y a le PMSI et les points ISA », ajouta-t-il dans un grand soupir de soulagement. Intelligenti pauca !

D'une certaine toise, pour mesurer la distribution des soins...

Devant l'air surpris de ses interlocuteurs, Albert leur expliqua l'impérieuse nécessité d'une évaluation intelligente de l'activité des gens de médecine et de leurs œuvres. Candide crut trouver là l'explication concernant la présence de très nombreux laïcs qu'il avait croisé dans les couloirs et qui manifestement n'œuvraient pas dans les cuisines, lingeries, caves, fournils et magasins ou autres annexes domestiques du Grand Hospice.

Le surintendant général reconnut qu'il avait fallu installer au cours de ces dernières années des administrateurs supplémentaires pour gérer les dépenses et les différentes activités de la manufacture à la manière d'un ministère, rédiger les multiples et incessantes modifications réglementaires, acquérir des mécaniques sanitaires fort coûteuses et des biens matériels dont « on ne se servait qu'une fois », répertorier le déluge des requêtes médicales, classer les priorités à mettre en attente, installer des commissions pour calmer les esprits échauffés, et inventer des sous-commissions pour satisfaire les mécontents des décisions prises par les précédentes. Tout cela dans la plus grande abnégation d'esprit puisque cette production de manuscrits et cet archivage de règlements et paperasseries sanitaires ne débouchaient habituellement que sur des consignes de restrictions drastiques, fautes d'écus sonnants et trébuchants.

Pour mettre bon ordre, on avait alors imaginé une sorte de toise miraculeuse, de marque PMSI dont le surintendant général leur brossa une vue simplifiée. Un certain codage apportait à de mystérieux automates, fonctionnant dans le silence et le plus grand secret, les éléments les plus utiles pour élaborer un distillat du labeur esculapien, permettant de comparer, évaluer et peser le travail des différents tinels et, par là, de toutes les manufactures sanitaires. Ensuite, selon d'autres règles, par d'autres mystérieuses opérations alchimiques, des « merlins sanitaires » arrivaient à recueillir une certaine quantité de points ISA qui ne correspondaient à aucune espèce connue de métal sonnant et trébuchant.

En revanche, cette nouvelle monnaie, apportée religieusement au Grand Satrape Provincial, lui donnait alors le suprême pouvoir de tirer plus ou moins sèchement sur les cordons de la bourse destinée à alimenter le fonctionnement de la manufacture. Cette affaire était devenue le Saint-Sacrement non seulement des surintendants généraux des Manufactures royales de soins mais aussi de ceux des infirmeries particulières car il faut dire que, dans ce bon royaume, c'était l'État qui payait les dépenses sanitaires après avoir bien entendu largement ponctionné au préalable ses sujets et heureux contribuables d'une très forte dîme. Certains se demandaient perfidement si des cassettes privées gérées par des banquiers avisés ne pourraient pas avantageusement éviter les gabegies si fréquemment retrouvées dans les dépenses sanitaires...

Candide fortement impressionné par la toise PMSI, demanda quel était l'inventeur de ce système non métrique. Le surintendant général, qui ne manquait pas d'humour, lui répondit :

­ « Comme la syphilis, la tomate, les haricots et la dinde, il nous vient des Indes occidentales mais son inventeur est malheureusement inconnu. Je sais par contre qu'il nous a coûté environ trois milliards d'écus d'investissement [NDLR : équivalent à la même somme en francs actuels] depuis sa mise en œuvre et a surtout nécessité l'intervention de nouveaux artisans et la création d'une nouvelle corporation appelée le DIM. Le nombre de ces emplois s'élève actuellement à plus de 2 000 pour l'ensemble du royaume. Grâce à cela nous pouvons enfin gérer les alitements prodigués par les hospitalisations publiques ou particulières, dont le nombre est estimé à plus de 10 millions par année non bissextile. »

Candide remarqua que certains racontaient que la syphilis venait de Naples mais que, de toute façon, roigne ou pas, les médecins devaient chaque jour bénir le ciel de pouvoir profiter d'une aide aussi précieuse pour évaluer leur travail quotidien. Le surintendant général lui répondit en levant les bras au ciel :

­ « Hélas non, mille fois non ! Médecins, barbiers-chirurgiens et apothicaires gagnant maîtrise l'accablent de tous les maux de la terre et lui attribuent les épidémies pestilentielles qui règnent chroniquement sur nos finances. Bien sûr il faut convenir qu'une certaine mécanique arithmétique a pris le pas sur les réflexions philosophiques et éthiques auxquelles ils se livraient quotidiennement depuis les temps hippocratiques. Heureusement que notre Grand Nautonier a exigé ce "consentement informationnel" qu'ils sont obligés d'appliquer même s'ils ne l'apprécient guère et, d'ailleurs, ils ne se privent pas de proclamer en tous lieux que nos merveilleux GHM ne correspondent pas à la réalité de leurs œuvres sanitaires ! »

Comment fut inventée une nouvelle taxinomie des maladies

Candide demanda alors ce qu'étaient les merveilleux GHM.

­ « Ce sont des "groupes homogènes de malades" qui permettent, chose miraculeuse, de comparer des pathologies incomparables en les réunissant en groupes de dépenses similaires. Ainsi les 20 000 codes de la CIM-10, révisée pour la 10e fois (c'est dire les soins attentifs qu'on leur porte) et les 8 500 actes de soins dits classants, codés selon le catalogue royal français des actes médicaux (CdAM) sont répartis en 46 groupes ambulatoires et 462 GHM pour l'alitement en infirmerie ou hospice de court séjour et de plus de 24 heures. »

Candide fit remarquer que la complexité du corps humain qu'il avait étudiée sur les livres de Vésale et le Motus Cordi de Morgagni n'allait pas a priori dans le sens d'une homogénéité et du nombre aussi réduit de maladies. Il supposa alors que cette affaire avait été inventée par des Indiens réducteurs de tête qui sévissaient, disait-on, dans certaines contrées des Indes occidentales.

Candide se demanda pourquoi un pays aussi éclairé que ce royaume avait adopté aussi facilement les us et coutumes de contrées dont le climat était tellement différent et dont les habitudes rustres contrastaient furieusement avec la civilisation raffinée qu'il découvrait quotidiennement. Il s'enquit enfin de la participation des gens de médecine à l'élaboration et au fonctionnement de ce type de toise.

­ « Bien sûr, lui répondit, Albert. Nous en avons même spécialement formé à ne s'occuper que de ces affaires et nous les considérons comme des experts exclusivement dédiés à cette noble et indispensable œuvre institutionnelle ! »

Candide lui fit prudemment remarquer que, si ces experts n'œuvraient qu'à cette fin, ils ne pouvaient être considérés comme des praticiens soignants, d'autant qu'il faudrait peut-être un jour prouver que l'utilité du fameux PMSI équilibrait bien la consommation du temps et des écus qu'il nécessitait.

­ « Il faut savoir ce que l'on veut, lui répondit vertement Albert. Tel est le dogme que notre très Sainte Providence Sanitaire nous a enseigné et, même si des erreurs sont commises, Dieu reconnaîtra facilement les siens. »

Manifestement, les remarques de Candide commençaient à échauffer l'esprit du surintendant général. Pangloss, attentif mais muet depuis un bon quart d'heure, feuilletait un volumineux in quarto, dans lequel étaient colligés les principes détaillés de cette cuisine d'apothicaire. L'ancien philosophe s'aperçut alors que les modalités de classement des maladies étaient discutables, car conditionnées essentiellement par le diagnostic principal de l'alitement, surévaluées s'il existait des actes des barbiers-chirurgiens, mais sous-cotées par la réduction à un seul manuscrit de plusieurs passages dans les tinels et par l'intervention d'une liste prédéterminée de diagnostics associés et de l'âge du patient. Tout cela ne pouvait que provoquer maintes distorsions dans l'appréciation générale des soins et occulter les efforts laborieux que nécessitait la prise en charge des fièvres récurrentes et autres affections pestilentielles.

Candide, qui avait également progressé dans ses réflexions, ajouta que la toise PMSI ne permettait pas de dire si l'alitement dans les hospices était justifié ou non et si les soins donnés étaient de bonne qualité : « Rien ne sert de connaître le nombre de clystères fournis par une manufacture si on ne sait pas leur justification réelle et la qualité de leur introduction. Pourquoi n'interroge-t-on pas les pauvres malades sur la qualité des soins dispensés, la gratitude qu'ils accordent à leur médecin et le bien qu'ils pensent du confort de leur paillasse et de leur soupe quotidienne ? »

Les merveilleux points ISA

Albert sourit en lui rétorquant que ce n'était pas là le but recherché, et que les processus d'accréditation (voir chapitre précédent) se proposaient de régler ce problème. Ici, il était question de gestion intelligente, d'évaluation administrative et de comparaison rationnelle. Pour conforter ses dires, il entreprit alors l'explication de la très sainte finalité du système en leur faisant découvrir le dogme des points ISA.

­ « C'est la plus grande merveille inventée par les brillants esprits de notre ministère. Ce point est un "indice synthétique d'activité attribué à chaque GHM et sa valeur est tout simplement obtenue en divisant les dépenses d'un exercice donné pour chaque région du royaume par le nombre de points ISA résultant de la multiplication des séjours groupés dans chaque GHM par le poids ISA de chaque GHM". » [NDLR : mis à part le mot royaume, il s'agit de la définition actuelle du point ISA.]

Dérouté par cette tirade dont la compréhension immédiate (et même différée) n'était pas évidente, Candide mit quelques minutes à saisir que, dans le poids de ces fameux points ISA, minutieusement évalués au trébuchet, déifiés par leur finalité monétaire, intervenaient de multiples indicateurs médicaux et non médicaux qui variaient selon les différentes manufactures de soins, car certaines avaient aussi charge d'écoles et de recherches, alors que d'autres se limitaient à l'alitement et aux pansements. Il n'était d'ailleurs pas sûr que les fameux coefficients de correction appliqués à de telles différences fussent parfaitement justes et irréprochables. Ces données comptables étaient ensuite, par une alchimie hasardeuse où intervenaient encore des variations de poids et d'amplitude entre les GHM, transformées en d'autres chiffres qui étaient brassés puis pilés, puis réduits en une fine pulvérulence, et enfin distillés dans un alambic diabolique qui permettait d'extraire la position de la manufacture par rapport aux autres hospices régionaux et nationaux ! Candide demanda alors :

­ « Une utilisation aussi mécaniste et outrancière des points ISA ne créait-elle pas des inégalités profondes entre les manufactures de soins ? Les unes peuvent en effet se présenter volontairement comme sous-dotées pour la charge de travail qu'elles produisent, du moins virtuellement, les autres potentiellement riches se voient pénalisées parce qu'elles sont mal représentées sur le boulier comptable des mécanismes évaluateurs ? Dans tous les cas de figure, je ne vois nulle part figurer le service rendu par la communauté soignante et je me demande comment on peut établir, à partir de ces élucubrations, l'almanach complet des qualités et des défauts des hospices puisqu'on ne sait pas d'abord ce que les patients en pensent et puisqu'on ne prend en compte qu'une partie très partielle de ce qui s'y fait... »

Quand les gazetiers s'en mêlent

C'est alors que Pangloss fit remarquer qu'il avait découvert sur une étagère une récente gazette du royaume dans laquelle était publié un classement général des Manufactures royales de soins, à l'exception de celles des bonnes villes de Paris, de Lyon et de Marseille qui bénéficiaient d'une zone franche, étant donné leur complexité et le caractère abscons de leur position. Ainsi dans une soupente, à la lueur de chandelles fumeuses, avec de simples bouliers de buis, deux ou trois gazetiers réalisaient tous les ans, vers la fête de la Toussaint, un almanach général et anecdotique des bonnes et mauvaises œuvres des Manufactures de Santé.

Cela mettait en rage les grandes officines royales qui n'étaient pas capables de publier de tels arrangements et qui pourtant avaient pignon sur rue et commis multiples à leur disposition pour gérer les affaires sanitaires. Ces gazetiers que l'on pouvait qualifier de troublions anarchistes, se permettaient de décerner sans vergogne, prix et récompenses, réprimandes et verges, classant, coupant, tranchant selon la qualité des opérations, ici soulignant l'art d'extraire la pierre, là médisant sur les fractures mal raccommodées, ailleurs rapportant le nombre des interventions miraculeuses qui rendaient la vue aux aveugles. Leur méthode, qui reposait sur des bases manuscrites venant des grands hospices, était bien sûr très critiquée par les surintendants généraux, surtout quand leur manufacture était mal classée.

En revanche, le bon peuple, très friand de telles fables, dévalisait les colporteurs pour acquérir ces gazettes diaboliques, dont la vente augmentait vertigineusement lors de ces jours de rogations médicinales. Gentilshommes, bourgeois ou manants sachant lire se croyaient revenu au temps des reliquaires et se sentaient protégés ou délaissés quand ils apprenaient le degré de sanctification de leur lieu habituel de pèlerinage sanitaire et la facilité de réalisation des miracles demandés aux esculapes locaux. Pendant quelques semaines une agitation fiévreuse régnait dans les couloirs de toutes les manufactures de soins dont les quartiers se remplissaient du bruit sourd des commérages perfides, des persiflages hypocrites, des rumeurs accusatrices, des ragots les plus éhontés ou des plaisanteries les plus grossières sur les hospices et les esculapes épinglés. On allait même jusqu'à évoquer le recours à des procédures avocassières. Puis, progressivement, tout s'estompait et disparaissait dans l'oubli du temps pour resurgir tout aussi violemment l'an d'après, à la fête de la Toussaint...

Candide et Pangloss se regardèrent sans rien dire et pâlirent simultanément car le mot hérésie leur rappelait les atroces périls auxquels ils avaient échappé au-delà des Pyrénées lors de leur rencontre avec la Sainte Inquisition. Ils pensèrent alors que tout n'était peut-être pas pour le mieux dans ce royaume qui leur avait paru si raisonnable et si accueillant à leur arrivée.

Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez droit, avec l'esprit le plus simple : c'est je crois pour cette raison qu'on le nommait Candide.
Voltaire

Glossaire

PMSI : Programme de médicalisation du système d'information

GHM : Groupes homogènes de malades

DIM : Délégation de l'information médicale

CIM : Classification internationale de maladies

CdAM : Catalogue français des actes médicaux

ISA : Indice synthétique d'activité

Intelligenti pauca : à qui sait comprendre, peu de mots suffisent


 

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