Home > Journals > Medicine > Hépato-Gastro > Full text
 
      Advanced search    Shopping cart    French version 
 
Latest books
Catalogue/Search
Collections
All journals
Medicine
Hépato-Gastro
- Current issue
- Archives
- Subscribe
- Order an issue
- More information
Biology and research
Public health
Agronomy and biotech.
My account
Forgotten password?
Online account   activation
Subscribe
Licences IP
- Instructions for use
- Estimate request form
- Licence agreement
Order an issue
Pay-per-view articles
Newsletters
How can I publish?
Journals
Books
Help for advertisers
Foreign rights
Book sales agents



 

Texte intégral de l'article
 
  Printable version

Impact des anomalies biologiques hépatiques sur la pharmacocinétique et la tolérance des médicaments anticancéreux


Hépato-Gastro. Volume 7, Number 6, 413-20, Novembre - Décembre 2000, Mini-revues


Résumé  

Author(s) : Valérie Boige, Michel Ducreux, Service de gastroentérologie, institut Gustave-Roussy, 39, rue Camille-Desmoulins, 94400 Villejuif..

Pictures

ARTICLE

De nombreux médicaments anticancéreux subissent une biotransformation hépatique aboutissant à la formation de métabolites actifs ou, au contraire, à une détoxification. Le métabolisme de ces cytotoxiques fait alors intervenir, à des degrés divers, plusieurs types de réactions physico-chimiques telles les réactions d'oxydo-réduction ou d'hydrolyse impliquant les enzymes de phase I ou cytochromes P450, et les réactions de conjugaison, principalement de glucuronidation via les enzymes dits de phase II, aboutissant à des conjugués plus hydrosolubles, habituellement moins actifs et rapidement excrétés. Il s'agit là d'une voie de transformation commune à beaucoup de médicaments, et aux xénobiotiques en général (figure 1).

Les agents anticancéreux peuvent également faire l'objet d'un transport hépatobiliaire, lui-même étroitement dépendant du débit sanguin et de la vitesse de captation hépatique, de la liaison aux protéines cytosoliques, des capacités métaboliques et de la sécrétion hépatocytaire. Ces paramètres étant fréquemment altérés à des degrés divers au cours des maladies du foie, on conçoit aisément que la pharmacocinétique de certains cytotoxiques s'en trouve modifiée. Ces variations de pharmacocinétique doivent être connues et aboutir, si cela est nécessaire, à une adaptation de posologie, afin de ne pas risquer d'augmenter les toxicités souvent limitantes des médicaments anticancéreux dont l'index thérapeutique est étroit.

Des anomalies biologiques hépatiques sont très fréquemment observées chez les malades atteints de cancer. Les causes de ces altérations sont souvent mal élucidées car la gravité de la maladie sous-jacente n'incite pas à la mise en œuvre d'explorations parfois invasives et inconstamment fructueuses sur le plan des conséquences thérapeutiques. Elles sont vraisemblablement multifactorielles, impliquant à des degrés divers la cholestase intra- ou extra-hépatique, la dénutrition source de stéatose et d'hypoalbuminémie, et les toxicités hépatiques d'origine iatrogène chez des malades fréquemment polymédiqués. Il peut également s'agir d'une cirrhose compliquée ou non d'un carcinome hépatocellulaire. Les répercussions de ces dysfonctionnements hépatiques peuvent être une diminution du métabolisme et de la clairance du cytotoxique par le biais d'une réduction de la masse fonctionnelle hépatique et de la cholestase, une augmentation de la fraction libre des molécules fortement liées à l'albumine en cas d'hypoalbuminémie, entraînant parfois une augmentation des toxicités du médicament. En pratique courante, les conséquences des anomalies biologiques hépatiques sur le métabolisme et la tolérance des cytotoxiques sont mal connues, imprévisibles, et rarement à l'origine d'adaptations posologiques systématiques et rigoureuses basées sur les résultats des études pharmacocinétiques.

Le but de cette mise au point est de faire la synthèse des essais thérapeutiques ayant pour objectif d'étudier la pharmacocinétique des principaux cytotoxiques en cas de maladie hépatique et de discuter les adaptations posologiques recommandées pour chacun d'entre eux (tableau 1). Les principales limites des méthodes utilisées dans ce type d'essais sont l'absence de sensibilité et de spécificité des tests réalisés pour évaluer la fonction hépatique. En effet, seuls les résultats du bilan biologique hépatique standard (tableau 1), comme la bilirubinémie ou le taux sérique des transaminases qui ne permettent pas de quantifier ni de différencier la cholestase et l'insuffisance hépatique, sont le plus souvent disponibles comme uniques témoins de la « dysfonction hépatique » (terme le plus souvent utilisé dans les publications anglo-saxonnes). Très peu d'études comportent des tests évaluant de manière quantitative ou semi-quantitative les fonctions hépatiques [1] et donc la sévérité de la maladie du foie.

Anthracyclines

Doxorubicine (Adriblastine®)

La doxorubicine ou adriamycine est une anthracycline largement utilisée en oncologie. Elle induit ou stabilise des coupures de l'ADN en inhibant la topo-isomérase II. Son métabolisme est exclusivement hépatique via les cytochromes P450, et son élimination est biliaire [2]. La nécessité d'une adaptation posologique en cas de dysfonction hépatique basée sur la bilirubinémie et la clairance de la BSP a été suggérée dès 1974 par l'équipe de Benjamin et al. [3]. Depuis, la multiplicité des publications à ce sujet, dont les résultats ne sont pas toujours concordants, fait de la doxorubicine le cytotoxique le plus étudié en cas d'altération des tests hépatiques. Chez les patients atteints de carcinome hépatocellulaire, la toxicité de la doxorubicine semble directement liée au taux de bilirubinémie et non aux autres tests hépatiques standard [4]. Une bilirubinémie élevée est associée à une augmentation de l'aire sous la courbe (AUC) et à une diminution de la clairance du produit d'une part, et à une myélotoxicité plus importante d'autre part, suggérant une relation pharmacodynamique significative entre l'exposition systémique et le degré de myélosuppression [4, 5]. À la lumière de ces différents essais, une réduction de la posologie de la doxorubicine de 50 % n'est actuellement recommandée qu'en cas d'hyperbilirubinémie supérieure à 2 fois la limite supérieure de la normale.

Plus récemment, Twelves et al. ont étudié la pharmacocinétique de la doxorubicine en fonction des tests biologiques hépatiques usuels et de la clairance hépatique du vert d'indocyanine, reflet du débit sanguin et de la masse fonctionnelle hépatique [6]. Ils ont trouvé, chez 24 patients atteints de cancers d'origine variée avec métastases hépatiques, une clairance significativement diminuée (environ de moitié) en cas d'élévation associée de la bilirubinémie et des ASAT, et diminuée également, mais de façon non significative, en cas d'élévation isolée des ASAT. Ces variations sont identiques quelle que soit le degré d'élévation des ASAT et de la bilirubine. L'analyse multivariée montrait qu'en valeur absolue le taux des ASAT était le mieux corrélé à la clairance de la doxorubicine, alors que l'ICG ne l'était plus de manière significative et n'ajoutait pas de valeur à celle des tests standard. Il n'existait pas de corrélation avec le taux des phosphatases alcalines, mais l'interprétation de celui-ci n'était pas univoque chez ces malades dont certains avaient des métastases osseuses. Finalement, les auteurs suggéraient, d'après ces résultats, d'adapter la posologie quel que soit le degré d'élévation de la bilirubinémie, et également en cas d'élévation des ASAT.

Épirubicine (Farmorubicine®)

L'épirubicine, ou épiadriamycine, analogue de l'adriamycine, est métabolisée par le foie puis excrétée dans la bile et les urines [7]. Comme pour la doxorubicine, la plupart des études ont rapporté une diminution de la clairance de l'épirubicine en cas d'anomalie des tests hépatiques [8, 9]. Il en est de même en cas de métastases hépatiques, avec une diminution de la clairance, une augmentation de l'AUC et une plus forte toxicité de l'épirubicine [10].

Twelves et al. ont également rapporté que la valeur des ASAT était davantage corrélée à la clairance de l'épirubicine que celle de la bilirubinémie, et qu'une valeur isolément élevée des ASAT diminuait de manière significative la clairance du médicament et ce de manière proportionnelle au degré d'élévation de celles-ci [11]. Il semble qu'en cas de baisse de la synthèse hépatique des protéines telles que le fibrinogène ou l'albumine, le taux des dérivés glucuronides inactifs de l'épirubicine soit diminué, ce qui suggère une baisse des capacités de glucuronidation en cas d'insuffisance hépatique. Cela se traduit cliniquement par une meilleure réponse au traitement [8].

Plus récemment, Gurney et al. se sont intéressés aux facteurs prédictifs de toxicité de l'épirubicine dans une population de 20 patients recevant une posologie fixe du médicament de 150 mg, alors que celle-ci, comme celle de tout cytotoxique, est habituellement adaptée à la surface corporelle [12]. En analyse multivariée, seule la fonction hépatique évaluée par la détermination de la clairance de l'antipyrine, du taux de prothrombine et de la transferrine sérique était prédictive de la toxicité hématologique du produit, et non la surface corporelle ni le poids. L'AUC de l'épirubicine était corrélée à la clairance de l'antipyrine (tableau 1), au taux de prothrombine et au dosage sérique des sels biliaires, et la clairance de celle-ci à celle de l'antipyrine. Ni la toxicité ni les paramètres pharmacocinétiques n'étaient liés aux tests biologiques hépatiques usuels. Les auteurs ont donc remis en question l'utilité du calcul de la surface corporelle pour ajuster la dose d'épirubicine à administrer chez les malades, et que celle-ci pourrait plus judicieusement être adaptée aux résultats des tests évaluant la fonction hépatocellulaire.

Épidophyllotoxines

Les épidophyllotoxines, dont le chef de file est l'étoposide (VP16), sont des inhibiteurs de la topo-isomérase II. Le métabolisme de l'étoposide est en partie hépatique et met en jeu les cytochromes P450 3A. L'excrétion du dérivé glucuronide inactif est biliaire et urinaire [13]. La perturbation des tests hépatiques, y compris l'élévation de la bilirubine, ne semble pas diminuer la clairance ni la demi-vie du médicament à condition que le malade n'ait pas d'insuffisance rénale, puisqu'il existe alors une augmentation compensatrice de la clairance rénale du produit [14, 15]. En cas d'altération des fonctions hépatiques, une adaptation posologique ne sera donc réalisée qu'en cas d'insuffisance rénale associée. En revanche, l'hypoalbuminémie fréquemment observée au cours de l'insuffisance hépatique serait un facteur favorisant de toxicité du médicament par le biais d'une augmentation de la fraction active libre de celui-ci, ce qui justifie une surveillance hématologique attentive en raison du risque accru de neutropénie dans cette situation [16]. Une étude récente menée sur 17 patients atteints de carcinome hépatocellulaire sur cirrhose, traités par VP16 administré par voie orale, confirme l'absence de différence significative concernant les principaux paramètres pharmacocinétiques et la toxicité hématologique entre les patients présentant une hyperbilirubinémie et un test MGEX (tableau 1) perturbé comparés à ceux ayant une bilirubine et un test MGEX normaux ; cependant, l'albuminémie était normale chez tous les malades [17].

Anti-métabolites

Le 5-fluorouracile (Fluorouracile®) subit un catabolisme et une excrétion majoritairement hépatique. Néanmoins, les grandes variabilités inter-individuelles de la pharmacocinétique du 5FU semblent peu ou pas liées à l'existence d'un dysfonctionnement hépatique tel qu'observé en cas de cirrhose avec carcinome hépatocellulaire ou de métastases hépatiques [18, 19]. En pratique, aucune adaptation posologique n'est recommandée en cas d'anomalie des tests hépatiques. Il en est de même pour le méthotrexate [20].

La gemcitabine (Gemzar®) est métabolisée par la cytidine déaminase tissulaire et son élimination est majoritairement urinaire [21]. Aucune donnée n'est publiée en cas d'altérations des fonctions hépatiques.

Le raltitrexed (Tomudex®) est éliminé sous forme inchangée dans les urines, sa posologie doit être adaptée à la clairance rénale du patient.

Alkylants

Cyclophosphamide (Endoxan®)

Le cyclophosphamide est un agent alkylant appartenant à la famille des moutardes azotées induisant des pontages bifonctionnels sur l'ADN. Malgré une biotransformation hépatique complexe impliquant notamment une hydrolyse par le cytochrome p450 3A4, la pharmacocinétique semble peu modifiée et la toxicité non augmentée chez les patients présentant une cirrhose, des métastases hépatiques ou un ictère [22]. Aucune adaptation posologique n'est donc recommandée en cas d'anomalies du bilan hépatique.

Sels de platine

Les dérivés du platine agissent par formation d'adduits de platine bifonctionnels sur l'ADN. Très peu de données pharmacocinétiques sont disponibles concernant les sels de platine en cas de perturbations biologiques hépatiques. Le cisplatine est éliminé par le rein, et aucune adaptation posologique ne semble nécessaire en cas d'anomalies des tests hépatiques [23]. Cependant, la nécessité d'une hydratation importante lors du traitement et la toxicité rénale du cisplatine rendent son utilisation délicate en cas de cirrhose, du fait d'une rétention hydrosodée et d'une insuffisance rénale fonctionnelle fréquemment présentes chez les malades cirrhotiques. L'oxaliplatine, très utilisé dans le cancer colorectal métastatique, a une élimination essentiellement rénale. Les résultats d'une étude récente ne montraient aucune corrélation entre sa clairance et le taux sérique des ALAT chez 26 patients, alors que celle-ci était liée de manière significative à la fonction rénale [24].

Taxoïdes

Les taxoïdes sont des poisons du fuseau et agissent par le biais d'une inhibition de la dépolarisation de la tubuline, entraînant la stabilisation des microtubules et l'interruption de la mitose.

Paclitaxel (Taxol®)

Le paclitaxel est transformé en plusieurs métabolites hydroxylés via les cytochromes P450 3A4 et 2C8 [25]. Il subit ensuite une excrétion biliaire et une élimination principalement fécale. Les données cliniques préliminaires ont montré une augmentation des concentrations sériques et une diminution de la clairance du produit en cas d'hyperbilirubinémie supérieure à 3 mg/100 ml, associés à une importante hématotoxicité en cas de bilirubinémie très élevée [26]. Les mêmes résultats avaient été observés en cas de métastases hépatiques, et ce, même en l'absence d'hyperbilirubinémie majeure, avec une clairance d'autant plus diminuée que l'envahissement hépatique était plus important [27]. Étant donné l'élévation tardive de la bilirubinémie en cas de métastases hépatiques, certains auteurs se sont basés sur le taux sérique des transaminases qui, quand il est supérieur à 2 fois la normale, est associé à une diminution de clairance et à une augmentation de la toxicité hématologique du paclitaxel [28]. Venook et al. ont récemment publié une étude de phase I dont le but était de définir la dose maximale tolérée et la pharmacocinétique du paclitaxel chez les patients présentant des anomalies biologiques hépatiques [29]. Un total de 81 patients, dont 26 atteints de cancer primitif du foie, et présentant soit une élévation isolée des ASAT (plus de deux fois la normale), soit une élévation associée de la bilirubinémie (supérieure à une fois et demi la normale) ont été traités par paclitaxel. La principale toxicité dose-limitante était la neutropénie chez 27 malades, responsable de 3 décès toxiques par sepsis, et ayant nécessité une réduction des doses de paclitaxel de 35 % à 55 % par rapport à la dose recommandée chez les patients dont le bilan hépatique est normal. Ces faits ont été observés en cas d'hyperbilirubinémie, mais aussi en cas d'hypertransaminasémie isolée. Hélas, du fait de l'hétérogénéité des patients en termes de biologie hépatique et de paramètres pharmacocinétiques, et en raison du caractère sévère et imprévisible des toxicités observées malgré les diminutions de doses, aucune recommandation précise n'a pu être faite quant à la posologie adéquate du paclitaxel à prescrire en fonction du taux de bilirubine ou des transaminases. Chao et al. ont publié les résultats d'une étude de phase II réalisée chez 20 patients atteints de carcinome hépatocellulaire sur cirrhose traités par paclitaxel à la dose de 175 mg/m2 en perfusion de 3 h toutes les 3 se-maines [30]. Tous les patients avaient une bilirubinémie normale, mais des transaminases élevées à moins de 5 fois la normale. Une hypoalbuminémie, un allongement du taux de prothrombine et un taux de rétention du vert d'indocyanine supérieur à 20 % étaient observés chez 6, 6 et 4 patients respectivement. Seul le taux de rétention du vert d'indocyanine supérieur à 20 % était corrélé à une élévation de l'AUC, à une diminution de la clairance et à une augmentation des toxicités significatives du médicament. Deux décès toxiques secondaires à une neutropénie fébrile ont été observés. Il est donc nécessaire de diminuer la posologie du paclitaxel en cas d'insuffisance hépatique, mais également en cas d'hyperbilirubinémie supérieure à une fois et demi la normale, et d'hypertransaminasémie supérieure à deux fois la normale. Les doses à administrer dans ces situations restent à déterminer.

Docetaxel (Taxotère®)

Le docetaxel est une autre molécule appartenant à la famille des taxanes. Il est métabolisé exclusivement par le cytochrome 3A4, essentiellement présent dans les microsomes hépatiques et excrété par voie biliaire [31]. Bien que sa toxicité ne soit pas clairement corrélée aux paramètres pharmacocinétiques, une diminution de sa clairance et un risque augmenté de toxicité sévère en cas de métastases hépatiques et d'élévation des enzymes hépatiques (transaminases et phosphatases alcalines) ont été rapportés [32, 33]. Les résultats préliminaires d'une étude de phase I réalisée chez 13 patients présentant soit une élévation de la bilirubinémie, soit une élévation isolée des ASAT et des PAL suggèrent que la posologie du docetaxel devrait être diminuée en cas d'hyperbilirubinémie puisque les 3 patients avec hyperbilirubinémie traités par 60 mg/m2 (soit 60 % de la dose théorique) ont présenté des toxicités sévères. L'étude pharmacocinétique montrait chez ces malades une AUC comparable à celle obtenue avec une posologie normale de docetaxel en l'absence d'anomalie biologique hépatique [34]. La toxicité du docetaxel serait davantage corrélée à l'activité du cytochrome 3A4 évaluée quantitivement par l'erythromycine breath test qu'aux valeurs des tests hépatiques ou à la présence de métastases hépatiques [35].

Vinca-alcaloïdes

Les vinca-alcaloïdes sont également des poisons du fuseau via l'inhibition de la polymérisation de la tubuline qu'ils induisent. La vincristine et ses dérivés sont métabolisés par le foie et excrétés dans la bile [36]. Deux études ont montré une élévation de l'AUC et une diminution de la clairance du médicament en cas d'élévation des PAL et des GGT [37, 38]. L'augmentation de l'AUC chez ces patients était associée à une toxicité neurologique plus importante. Bien que le degré d'élévation des PAL n'ait pas été précisément défini, et qu'il s'agisse des seules données disponibles chez des malades présentant des anomalies biologiques hépatiques, il semble raisonnable de diminuer la dose de vincristine en cas de cholestase. En ce qui concerne la vinorelbine (Navelbine®), sa clairance est également diminuée chez les patients porteurs de localisations secondaires hépatiques avec une biologie hépatique et/ou un test MGEX perturbés, celle-ci étant corrélée de manière significative au test MGEX et à la bilirubinémie [39]. Là encore une adaptation de la dose est recommandée en cas d'anomalies importantes des tests biologiques hépatiques, mais on ne peut actuellement définir précisément le seuil à partir duquel les doses doivent être diminuées et la dose recommandée. Une étude multicentrique de phase I est en cours afin de préciser ce point.

Inhibiteurs de la topo-isomérase I

Irinotecan (Campto®)

L'irinotecan, ou CPT11, est un inhibiteur de la topo-isomérase I, enzyme clé de la réplication de l'ADN. Le métabolisme hépatique de ce cytotoxique est complexe (tableau 2) : il est tout d'abord biotransformé en SN38 qui est le principal métabolite actif, par les carboxylestérases contenus dans les microsomes hépatiques [40]. Il est également transformé en métabolites inactifs, principalement l'APC et le NPC, via le cytochrome P450 3A4 [41]. Le SN38 est glucuroconjugué par l'UDP-glucuronosyl-transférase 1.1 hépatique et excrété en majorité par la bile. Les pharmacocinétiques du CPT11, du SN38 et du SN38G sont très variables d'un sujet à l'autre [40]. Les données préliminaires issues des principales études de phase I ont montré que la bilirubinémie et la GGT sérique sont négativement corrélées à la clairance totale de l'irinotecan [42]. Par ailleurs, des résultats récemment publiés font état de deux cas de toxicité hématologique et digestive sévère chez les patients atteints de maladie de Gilbert [43]. Chez ces deux patients, il existait au décours de chaque cycle de CPT11 une élévation transitoire de la bilirubinémie totale prédominant sur la bilirubine libre (respectivement de 89 % et de 178 %) suivie d'une neutropénie et d'une diarrhée tardive de grade 4. L'étude pharmacocinétique a révélé dans les deux cas un index biliaire (tableau 1) très élevé (environ deux fois l'index habituel), témoignant d'une plus faible proportion de SN38, glucuronidé (SN38G) et d'une plus forte concentration biliaire de SN38 probablement à l'origine de la toxicité digestive observée. Au vu de ces résultats, Wasserman et al. ont recherché de manière rétrospective, chez des patients non cholestatiques traités par CPT11 à dose variable, une corrélation entre le taux initial de bilirubinémie ou son élévation transitoire après traitement par CPT11 d'une part, et l'existence d'une neutropénie ou d'une diarrhée d'autre part [44]. Le taux de bilirubinémie libre ainsi que le rapport bilirubine libre sur bilirubine conjuguée était corrélé de manière significative à la sévérité de la neutropénie. La probabilité de diarrhée de grade 3-4 était significativement liée à la bilirubinémie totale initiale et à l'existence d'une élévation transitoire de la bilirubine totale. Les auteurs concluent à l'existence d'un phénomène compétitif entre le CPT11 et la bilirubine sur la voie enzymatique de l'UGT 1.1 (uridine diphosphate glucuronosyl-transférase 1.1) et recommandent une adaptation des doses de CPT11 en fonction du taux de bilirubine libre. Un essai de phase I actuellement en cours à l'Institut Gustave-Roussy a pour but de déterminer la pharmacocinétique et la dose maximale tolérée de CPT11 chez les patients présentant une hyperbilirubinémie [45]. La dose initiale de CPT11 était de 350 mg/m2 en cas de bilirubine inférieure à une fois et demi la normale, 175 mg/m2 en cas de bilirubine comprise entre une fois et demi et trois fois la normale et 100 mg/m2 en cas de bilirubine supérieure à trois fois la normale. En cas de bilirubine comprise entre une fois et demi et trois fois la normale, une escalade de dose a été réalisée à 240 mg/m2. Étant donné l'existence de toxicités limitantes observées chez 3 patients sur 5 à ce dernier palier, la dose de 200 mg/m2 est actuellement testée. Les données préliminaires de pharmacocinétique ont montré une augmentation de l'AUC du CPT11 et du SN38 ainsi qu'une diminution de la clairance du CPT11 corrélés au degré d'élévation de la bilirubinémie. Ces résultats montrent la nécessité d'adapter la dose de CPT11 en cas d'hyperbilirubinémie supérieure à une fois et demi la normale. Les résultats définitifs de cet essai permettront probablement de définir la dose à administrer en fonction du degré d'élévation de la bilirubinémie (figure 2).

Topotécan (Hycamtin®)

Le topotécan est un autre analogue synthétique de la camptothécine principalement utilisé dans le cancer de l'ovaire. Il est majoritairement excrété par voie urinaire sous forme inchangée [46]. Une partie du produit est excrétée dans la bile. La pharmacocinétique et la dose maximale tolérée ne semblent pas modifiées chez les patients présentant des métastases hépatiques, une obstruction biliaire ou une cirrhose [47]. Aucune adaptation posologique ne doit donc être envisagée en cas de perturbations biologiques hépatiques.

CONCLUSION

...et perspectives

L'influence des maladies du foie sur la pharmacologie et les toxicités des principaux médicaments anticancéreux, ainsi que les éventuelles adaptations posologiques qui en découlent sont dans l'ensemble peu documentées et imprécises. Le terme de « dysfonction hépatique » utilisé le plus fréquemment dans la littérature rassemble en fait un groupe très hétérogène de maladies hépatiques mal caractérisées, car seules les anomalies biologiques hépatiques peu spécifiques qu'elles entraînent sont précisées dans la plupart des publications. Ceci explique en grande partie la discordance des différents résultats, et la difficulté d'obtenir des recommandations précises et consensuelles sur les adaptations posologiques des cytotoxiques à réaliser en cas de maladie du foie. Cependant, il est fort probable que les choses évoluent dans les années à venir. En effet, le métabolisme des cytotoxiques est de mieux en mieux connu, et ce de manière précoce dans le développement des nouvelles molécules. Cette connaissance est fondamentale car elle permettra d'appréhender les situations où le médicament risque d'être plus toxique, et de concevoir des essais de phase I visant à préciser la dose à recommander dans ces situations à risque. Ainsi, il est possible qu'à l'avenir, le calcul de la surface corporelle ne suffise plus à adapter la posologie des agents cytotoxiques. Il faudra évaluer et tenir compte des capacités métaboliques des malades dans l'optique d'une chimiothérapie « à la carte », destinée à être la plus efficace et la moins toxique possible.

REFERENCES

1. Barbare JC. Quantification de la fonction hépatique : pourquoi et comment ? Hepato-Gastro 1998 ; 5 : 423-31.

2. Bachur NR. Adriamycin (NSC-123127) pharmacology. Cancer Chemother Rep 1975 ; 6 : 153-8.

3. Benjamin RS, Wiernik PH, Bachur NR. Adriamycin chemotherapy-efficacy, safety, and pharmacologic basis of an intermittent single high-dosage schedule. Cancer 1974 ; 33 : 19-27.

4. Johnson PJ, Dobbs N, Kalayci C, Aldous MC, Harper P, Metivier EM, et al. Clinical efficacy and toxicity of standard dose adriamycin in hyperbilirubinaemic patients with hepatocellular carcinoma : relation to liver tests and pharmacokinetic parameters. Br J Cancer 1992 ; 65 : 751-5.

5. Piscitelli SC, Rodvold KA, Rushing DA, Tewksbury DA. Pharmacokinetics and pharmacodynamics of doxorubicin in patients with small cell lung cancer. Clin Pharmacol Ther 1993 ; 53 : 555-61.

6. Twelves CJ, Dobbs NA, Gillies HC, James CA, Rubens RD, Harper PG. Doxorubicin pharmacokinetics : the effect of abnormal liver biochemistry tests. Cancer Chemother Pharmacol 1998 ; 42 : 229-34.

7. Wiebe VJ, Benz CC, DeGregorio MW. Clinical pharmacokinetics of drugs used in the treatment of breast cancer. Clin Pharmacokinet 1988 ; 15 : 180-93.

8. Robert J, David M, Granger C. Metabolism of epirubicin to glucuronides : relationship to the pharmacodynamics of the drug. Cancer Chemother Pharmacol 1990 ; 27 : 147-50.

9. Speth PA, Linssen PC, Beex LV, Boezeman JB, Haanen C. Cellular and plasma pharmacokinetics of weekly 20 mg 4'-epi-adriamycin bolus injection in patients with advanced breast carcinoma. Cancer Chemother Pharmacol 1986 ; 18 : 78-82.

10. Camaggi CM, Strocchi E, Tamassia V, Martoni A, Giovannini M, Lafelice G, et al. Pharmacokinetic studies of 4'-epi-doxorubicin in cancer patients with normal and impaired renal function and with hepatic metastases. Cancer Treat Rep 1982 ; 66 : 1819-24.

11. Twelves CJ, Dobbs NA, Michael Y, Summers LA, Gregory W, Harper PG, et al. Clinical pharmacokinetics of epirubicin : the importance of liver biochemistry tests. Br J Cancer 1992 ; 66 : 765-9.

12. Gurney HP, Ackland S, Gebski V, Farrell G. Factors affecting epirubicin pharmacokinetics and toxicity : evidence against using body-surface area for dose calculation. J Clin Oncol 1998 ; 16 : 2299-304.

13. Clark PI, Slevin ML. The clinical pharmacology of etoposide and teniposide. Clin Pharmacokinet 1987 ; 12 : 223-52.

14. D'Incalci M, Rossi C, Zucchetti M, Urso R, Cavalli F, Mangioni C, et al. Pharmacokinetics of etoposide in patients with abnormal renal and hepatic function. Cancer Res 1986 ; 46 : 2566-71.

15. Hande KR, Wolff SN, Greco FA, Hainsworth JD, Reed G, Johnson DH. Etoposide kinetics in patients with obstructive jaundice. J Clin Oncol 1990 ; 8 : 1101-7.

16. Joel SP, Shah R, Clark PI, Slevin ML. Predicting etoposide toxicity : relationship to organ function and protein binding. J Clin Oncol 1996 ; 14 : 257-67.

17. Aita P, Robieux I, Sorio R, Tumolo S, Corona G, Cannizzaro R, et al. Pharmacokinetics of oral etoposide in patients with hepatocellular carcinoma. Cancer Chemother Pharmacol 1999 ; 43 : 287-94.

18. Kawata S, Noda S, Imai Y, Tamura S, Saitoh R, Miyoshi S, et al. Hepatic conversion of 1-(tetrahydro-2-furanyl)-5-fluorouracil into 5-fluorouracil in patients with hepatocellular carcinoma. Gastroenterol Jpn 1987 ; 22 : 55-62.

19. Fleming RA, Milano GA, Etienne MC, Renee N, Thyss A, Schneider M, et al. No effect of dose, hepatic function, or nutritional status on 5-FU clearance following continuous (5-day), 5-FU infusion. Br J Cancer 1992 ; 66 : 668-72.

20. Skoglund KA, Soderhall S, Beck O, Peterson C, Wennberg M, Hayder S, et al. Plasma and urine levels of methotrexate and 7-hydroxymethotrexate in children with ALL during maintenance therapy with weekly oral methotrexate. Med Pediatr Oncol 1994 ; 22 : 187-93.

21. Storniolo AM, Allerheiligen SR, Pearce HL. Preclinical, pharmacologic, and phase I studies of gemcitabine. Semin Oncol 1997 ; 24 (suppl 7) : S7-2-S7-7.

22. Juma FD. Effect of liver failure on the pharmacokinetics of cyclophosphamide. Eur J Clin Pharmacol 1984 ; 26 : 591-3.

23. Anderson RJ, Schrier RW. Clinical use of drugs in patients with kidney and liver disease. Philadelphia : WB Saunders, 1881 : 328-9.

24. Graham MA, Graham F, Cunningham D, Gamelin E. Pharmacokinetics of oxaliplatin in special patients populations. Proc Am Soc Clin Oncol 1999 ; 39 : 728.

25. Panday VR, Huizing MT, Willemse PH, De Graeff A, ten Bokkel Huinink WW, Vermorken JB, et al. Hepatic metabolism of paclitaxel and its impact in patients with altered hepatic function. Semin Oncol 1997 ; 24 (suppl 11) : S11-34-S11-38.

26. Egorin M, Venook A, Jahan T, Zuhowski M, Brown T, Vincigerra G, et al. Plasma pharmacokinetics and biliary excretion of paclitaxel in patients with hepatic dysfunction (abstract). Ann Oncol 1994 ; 5 (suppl 5) : 482.

27. Wilson WH, Berg SL, Bryant G, Wittes RE, Bates S, Fojo A, et al. Paclitaxel in doxorubicin-refractory or mitoxantrone-refractory breast cancer : a phase I/II trial of 96-hour infusion. J Clin Oncol 1994 ; 12 : 1621-9.

28. Seidman AD, Hochhauser D, Gollub M, Edelman B, Yao TJ, Hudis CA, et al. Ninety-six-hour paclitaxel infusion after progression during short taxane exposure : a phase II pharmacokinetic and pharmacodynamic study in metastatic breast cancer. J Clin Oncol 1996 ; 14 : 1877-84.

29. Venook AP, Egorin MJ, Rosner GL, Brown TD, Jahan TM, Batist G, et al. Phase I and pharmacokinetic trial of paclitaxel in patients with hepatic dysfunction : Cancer and Leukemia Group B 9264. J Clin Oncol 1998 ; 16 : 1811-9.

30. Chao Y, Chan WK, Birkhofer MJ, Hu OY, Wang SS, Huang YS, et al. Phase II and pharmacokinetic study of paclitaxel therapy for unresectable hepatocellular carcinoma patients. Br J Cancer 1998 ; 78 : 34-9.

31. Royer I, Monsarrat B, Sonnier M, Wright M, Cresteil T. Metabolism of docetaxel by human cytochromes P450 : interactions with paclitaxel and other antineoplasic drugs. Cancer Res 1996 ; 56 : 58-65.

32. Francis P, Bruno R, Seidman A, Norton L, Kemeny N, Clark T, et al. Pharmacodynamics of docetaxel (taxotere) in patients with liver metastases (abstract). Proc Am Soc Clin Oncol 1994 ; 13 : 346.

33. Hudis CA, Seidman AD, Crown JP, Balmaceda C, Freilich R, Gilewski TA, et al. Phase II and pharmacologic study of docetaxel as initial chemotherapy for metastatic breast cancer. J Clin Oncol 1996 ; 14 : 58-65.

34. Baker SD, Ravdin P, Aylesworth C, Smetz L, Bruno R, Vernillet L, et al. A phase I and pharmacokinetic study of docetaxel in cancer patients with liver dysfunction due to malignancies (abstract). Proc Am Soc Clin Oncol 1998 ; 17 : 739.

35. Baker LH, Hirth JS, Carson E, Little R, Walkins PB. Cytochrome P4503A activity as a predictor of docetaxel toxicity and response (abstract). Proc Am Soc Clin Oncol 1998 ; 17 : 718.

36. Jackson DV Jr, Castle MC, Bender RA. Biliary excretion of vincristine. Clin Pharmacol Ther 1978 ; 24 : 101-7.

37. Van den Berg HW, Desai ZR, Wilson R, Kennedy G, Bridges JM, Shanks RG. The pharmacokinetics of vincristine in man : reduced drug clearance associated with raised serum alkaline phosphatase and dose-limited elimination. Cancer Chemother Pharmacol 1982 ; 8 : 215-9.

38. Desai ZR, van den Berg HW, Bridges JM, Shanks RG. Can severe vincristine neurotoxicity be prevented ? Cancer Chemother Pharmacol 1982 ; 8 : 211-4.

39. Robieux I, Sorio R, Borsatti E, Cannizzaro R, Vitali V, Aita P, et al. Pharmacokinetics of vinorelbine in patients with liver metastases. Clin Pharmacol Ther 1996 ; 59 : 32-40.

40. Chabot GG, Robert J, Lokiec F, Canal P. Irinotecan pharmacokinetics. Bull Cancer 1998 ; numéro spécial : 11-20.

41. Dodds HM, Haaz MC, Riou JF, Robert J, Rivory LP. Identification of a new metabolite of CPT11 (irinotecan) : pharmacological properties and activation to SN-38. J Pharmacol Exp Ther 1998 ; 286 : 1-6.

42. Chabot GG, Abigerges D, Catimel G, Culine S, de Forni M, Extra JM, et al. Population pharmacokinetics and pharmacodynamics of irinotecan (CPT-11) and active metabolite SN-38 during phase I trials. Ann Oncol 1995 ; 6 : 141-51.

43. Wasserman E, Myara A, Lokiec F, Goldwasser F, Trivin F, Mahjoubi M, et al. Severe CPT-11 toxicity in patients with Gilbert's syndrome : two case reports. Ann Oncol 1997 ; 8 : 1049-51.

44. Wasserman E, Lokiec F, Myara A, Riofrio M, Bleuzen P, Santoni J, et al. Biseline serum bilirubin is a good predictor of CPT11 neutropenia : a pharmacokinetic/ pharmacodynamic (PK/PD) correlation (abstract). Proc Am Assoc Cancer Res
1998 ; 17 : 597.

45. Raymond E, Vernillet L, Boige V, Hua A, Mekhaldi S, Ducreux M, et al. Phase I and pharmacokinetic study of irinotecan (CPT-11) in cancer patients with hepatic dysfunction (abstract). Proc Am Soc Clin Oncol 1999 ; 39 : 634.

46. Dennis MJ, Beijnen JH, Grochow LB, van Warmerdam LJ. An overview of the clinical pharmacology of topotecan. Semin Oncol 1997 ; 24 (1 suppl 5) : S5-12-S5-18.

47. O'Reilly S, Rowinsky E, Slichenmyer W, Donehower RC, Forastiere A, Ettinger D, et al. Phase I and pharmacologic studies of topotecan in patients with impaired hepatic function. J Natl Cancer Inst 1996 ; 88 : 817-24.


 

About us - Contact us - Conditions of use - Secure payment
Latest news - Conferences
Copyright © 2007 John Libbey Eurotext - All rights reserved
[ Legal information - Powered by Dolomède ]