ARTICLE
hma.2011.0658
Auteur(s) : Jean-Jacques Lefrère1,2 jeanjacqueslefrere@orange.fr,
Bruno Danic3
1 Département d’études des agents transmissibles par
le sang ;
Institut national de la transfusion sanguine,
6, rue Alexandre-Cabanel,
75015 Paris,
France
2 Laboratoire d’hématologie,
CHU d’Amiens,
place Victor-Pauchet,
80054 Amiens,
France
3 Établissement français du sang-Bretagne,
rue Pierre-Jean-Gineste,
35000 Rennes,
France
Tirés à part : J. Lefrère
Rome, 1492. Alors que l’expédition commandée par Christophe
Colomb s’apprête à débarquer en Amérique, le pape
Innocent VIII se meurt. Un médecin de la Ville éternelle
préconise de tenter de rendre sa vigueur au pape en apportant à son
organisme le sang de trois jeunes gens en parfaite santé. Les trois
« donneurs » meurent, « parce qu’il était entré
de l’air dans leurs veines » (ou parce qu’on les avait
saignés à blanc !), et aucune amélioration n’est observée chez
Sa Sainteté, qui rend l’âme quelques jours plus tard.
De nombreux historiens ont contesté la véracité d’une véritable
« transfusion » papale : le sang aurait été, non pas
injecté, mais bu en guise de liquide de jouvence. Dans cette
hypothèse, ce souverain pontife, qui est surtout resté dans
l’Histoire pour son ardeur à exciter les États chrétiens contre les
Turcs, aurait été le premier – et jusqu’à présent le
seul – pape vampire de tous les temps.
Si l’on écarte ce très hypothétique épisode de l’histoire de la
médecine, il faut attendre deux siècles pour disposer d’archives
crédibles permettant de dater les véritables débuts de la
transfusion sanguine.
En 1628, est édité à Francfort un livre de présentation modeste,
intitulé Exercitatio anatomica de motu cordis et sanguinis in
animalibus, dans lequel l’auteur, le médecin et anatomiste
anglais William Harvey, expose sa démonstration de la circulation
du sang dans le corps humain. Cette découverte renverse une
doctrine erronée mais consacrée par quatorze siècles d’existence.
Elle va révolutionner l’histoire des sciences biologiques en
rompant, par l’avènement de la démonstration par la preuve, avec
l’immobilisme dogmatique existant depuis Galien, c’est-à-dire
depuis le iie siècle de notre ére. Harvey énonce
ainsi sa théorie : « Il nous est enfin permis de
formuler ouvertement notre conception de la circulation,
raisonnement et expérimentation établissent que le sang traverse
les poumons et le cœur, et que, par celui-ci, il est envoyé à tout
l’organisme, passe par les porosités des tissus, revient par les
veines des extrémités vers le centre pour aboutir à l’oreillette
cardiaque droite. » La conclusion retentissante de son
ouvrage est le résultat de méticuleuses et multiples
investigations, ainsi que d’expérimentations réalisées sur près de
vingt ans. Elle est aussi simple que hardie, aussi géniale que
révolutionnaire. En dépit des violentes réfutations issues aussitôt
des milieux médicaux traditionnels, la connaissance de la
physiologie humaine amorce là un tournant majeur, alors que les
affirmations de Galien avaient été, depuis toujours, défendues par
des scolastiques où les lacunes de l’observation étaient comblées
par l’imagination et la spéculation philosophique. En effet, pour
les Anciens, notamment pour Galien – lequel suivait en cela
les dires d’Aristote –, le sang, fabriqué à partir des
aliments, engendrait la matière vivante et assurait sa croissance
comme son entretien : il était la nourriture du corps et, pour
répondre à cette consommation permanente, sa production – que
l’on n’appelait pas encore l’hématopoïèse et dont le siège était
localisé de manière erronée dans le foie – devait être
constante. Selon Aristote, le cœur battait continuellement pour
assurer à l’organisme la distribution de l’air provenant des
narines et de la bouche, et conduit par les vaisseaux jusqu’au
cœur, « organe respiratoire et psychique », qui le
réchauffait. L’« intelligence » résidait dans le
ventricule gauche, lequel contenait la partie subtile et allégée du
sang. À cette conception, Galien ajoutait la notion que le cœur
« chasse le sang artériel chargé de chaleur et de
pneuma, donc d’esprit et de force vitale, et contribue à sa
distribution ». Dans l’ensemble, ce concept des mouvements
du sang et de leurs rôles respectifs n’évoquait pas la notion de
circulation proprement dite, mais bien davantage celles de
déplacement et de distribution : le sang produisait de la
matière vivante et se perdait dans l’organisme. Le principe du
retour sanguin n’existait pas, ce qui excluait l’idée d’une
circulation sanguine.
La révélation de Harvey, avec tout ce qu’elle remettait en
cause, enflamma le milieu médical, qui se divisa en deux
clans : les « circulateurs » et les
« anti-circulateurs ». Parmi ces derniers, deux
personnages influents combattirent ardemment la nouvelle
théorie : Jean Riolan, « prince des anatomistes » et
médecin du roi Louis XIII – il ne tolérait pas l’idée que
Galien ait pu commettre des erreurs –, et Gui Patin, futur
doyen de la Faculté de médecine de Paris, dont le fanatisme et
l’étroitesse de vues sont entrés dans l’Histoire. Ce dernier
brandissait des arguments imparables : « Si le sang
circule, il est inutile d’en tirer, car la perte subie par un
organe serait immédiatement réparée. Or, la saignée est
utile : donc le sang ne circule pas ! » Malgré
tout, la théorie de Harvey fut progressivement adoptée et finit par
triompher, mais il faut attendre l’année 1672 pour que
Louis XIV mette un terme à la querelle sur la circulation du
sang en décidant que cette théorie serait désormais admise et
enseignée. L’année suivante, Molière fustigea les anti-circulateurs
à travers les personnages des médecins Diafoirus, père et fils.
Diafoirus, médecin autoritaire et dogmatique, décrit l’enfance
retardée, la « lenteur à comprendre et la pesanteur
d’imagination » de son fils Thomas, fraîchement diplômé de
la Faculté, puis affirme avec fierté : « Mais, sur
toute chose, ce qui me plaît en lui, et en quoi il suit mon
exemple, c’est qu’il s’attache aveuglément aux opinions de nos
anciens, et que jamais il n’a voulu comprendre ni écouter les
raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre
siècle touchant la circulation du sang et autres opinions de même
farine » (Le Malade imaginaire, acte II,
scène 5). Les Diafoirus, père et fils, ardents
anti-circulateurs, demeureront à jamais les archétypes d’une
médecine passéiste et sourde aux intérêts des patients.
C’est dans ce contexte que débute l’histoire de la transfusion
sanguine. Cette ère pionnière durera presque trois siècles, avec
une longue période d’interdiction et de bannissement des pratiques
médicales, jusqu’aux avancées décisives des premières années du
xxe siècle, avec l’identification, par Karl
Landsteiner, des groupes sanguins ABO, dont la méconnaissance avait
été cause de tant d’échecs transfusionnels jusqu’alors. Durant
cette ère associant progrès et erreurs, marquée par de brusques pas
en avant alternant avec de longues pauses – notamment au cours
de ce xviiie siècle pendant lequel la recherche sur le
sujet fut quasiment abandonnée –, des transfusions sont
effectuées tantôt avec du sang animal, tantôt avec du sang
humain.
Les publications du xviie et du
xixe siècles rapportant les expériences et les
débats en cours ont été souvent rappelées et commentées dans des
articles ou des thèses sur l’histoire de la transfusion sanguine.
Cependant, une description et une analyse des illustrations sur ce
thème pendant ces époques pionnières nous a semblé en mesure
d’apporter quelques éclairages utiles.
Le xviie siècle étant considéré comme l’âge d’or de
la saignée, qui était alors prescrite pour éliminer les
« humeurs malsaines », la transfusion de sang ne pouvait
apparaître que comme une stratégie thérapeutique transgressive,
voire dangereuse. En conséquence, les premières expériences de
transfusion étaient aussi extraordinaires que spectaculaires ;
leur représentation en images permettait de donner une iconographie
scientifique, presque technique, aux médecins et aux savants du
temps. Mais la fascination suscitée par la transgression imprègne
les illustrations de l’époque. Au cours des essais cliniques
conduits au xixe siècle, on assiste en revanche à
une normalisation et à une forme de banalisation de la pratique,
témoignant de son intégration dans l’arsenal thérapeutique d’une
médecine audacieuse en pleine mutation.
Nous décrirons ici, dans un premier temps, cette iconographie
transfusionnelle historique, puis nous essaierons d’en donner
quelques caractéristiques communes, mais aussi quelques différences
réelles, en considérant les éléments principalement utilisés par
les artistes et illustrateurs, ou en interprétant leurs sources
d’inspiration.
XVIIe et
XVIIIe siècles : fascination, dégoÛt
et interdit
L’image 1
correspond à trois illustrations du Clysmatica nova de
Johann Sigismund Elsholtz (1623-1688), imprimé à Berlin en 1667. Le
propos est ici de montrer l’aspect technique de la transfusion
elle-même. Ces gravures, clairement didactiques et destinées aux
spécialistes, indiquent différents modes de transfusion sanguine,
entre deux animaux (deux chiens), de l’animal à l’homme (un agneau,
reconnaissable à son sabot), ou d’un homme à un autre :
l’outillage nécessaire est disposé sur la table, les canules sont
prêtes à être reliées pour la xénotransfusion, et le système
vasculaire est rendu apparent. Le praticien est représenté
métonymiquement par des mains tenant les instruments, composition
habile pour éviter de surcharger l’image et pour présenter
l’opération de la manière le plus visible possible (et donnant de
surcroît l’impression d’une intervention miraculeuse). Les
manchettes et les rubans sont une concession faite à l’usage et
réduisent l’impression que le lecteur pourrait ressentir devant une
image trop violente et sanglante, notamment les détails montrant
l’incision. Sur l’une des trois images, les pieds de l’animal sont
ligotés, et la muselière qu’il porte pour l’empêcher de bêler est
ornée de rubans, là encore dans un souci esthétique. Sur une autre
image de la série, détaillant la technique d’injection
intraveineuse, les mains de l’intervenant semblent sortir du sol et
agir sur la jambe du patient, dont le visage exprime une sorte de
placidité sereine. Dans leur ensemble, ces trois images soulignent
la technicité du geste, il n’y a ici aucune idéalisation, que ce
soit de l’homme ou de la science. Quant à l’animal, il est
seulement un objet thérapeutique, la source vivante du sang – la
banque du sang du xviie siècle ! –, raison pour
laquelle il n’est pas montré en son entier. Il est intéressant de
noter que, si la transfusion inter-humaine est ici représentée
comme techniquement possible, elle n’est pas réalisée, ni
expérimentalement, ni cliniquement.
L’image 2
illustre l’ouvrage Armamentarium chirurgicum Renovatum et
Auctum, du chirurgien allemand Jean Scultet, qui a signé, selon
l’usage du temps, de son nom latinisé : Johannes
Scultetus. La première édition de ce manuel de chirurgie date
de 1635. C’est dans l’appendice de l’édition de 1671, imprimée à
Amsterdam par Jean-Baptiste van Lamzweerde, qu’apparaît cette
gravure. En effet, entre les deux éditions, en 1667, Jean-Baptiste
Denis a réalisé la première transfusion humaine. Cette gravure est
considérée comme la plus ancienne illustration d’une transfusion
effectuée sur un être humain. Comme le donneur de sang est ici un
animal, et que le receveur subit dans le même temps une saignée,
l’ensemble tient à la fois de la xénotransfusion et de
l’exsanguino-transfusion. L’image, qui nous paraît aujourd’hui
quelque peu étrange, met en scène trois personnages et un animal
attaché pour une immobilité totale. En étendant ses bras, qui
tiennent deux bâtons comme deux sceptres, le patient se prête
courageusement à cette intervention qui est représentée comme une
véritable cérémonie, impression renforcée par l’aspect esthétique
que l’artiste de l’école hollandaise a donné à son œuvre. Le jet de
sang arrondi sur la gauche, la position symétrique des deux
médecins et l’alignement de la chaîne du sang, commençant à droite
à travers la canule, renforcent cet effet. Le mouvement naturel de
lecture d’une image est aujourd’hui de la gauche vers la droite,
mais les numéros correspondant aux légendes de chaque détail sont
donnés ici dans le sens opposé. Cette gravure interroge sur
l’intention de l’auteur. Jean-Baptiste von Lamzweerde est un
brillant médecin de son temps, connu pour son opposition à
Descartes, auquel il reproche de ne pas respecter les préceptes de
Gallien. À cette époque, la transfusion de sang d’animal à homme
était indiquée pour soigner la mélancolie, essentiellement à partir
de sang d’agneau. Le choix de l’animal n’est pas anodin :
Denis explique que le sang de l’animal est moins vicié que celui de
l’homme, en raison de son innocence et de son alimentation. Selon
certains auteurs, l’animal représenté sur cette gravure serait un
chien. Il serait alors étonnant de considérer le choix de cet
animal pour réaliser une transfusion humaine, sinon pour
déconsidérer cette technique, alors déjà interdite en France.
Les trois vignettes décoratives qui constituent l’image 3
parurent en frontispice du Tractatio Medica De Ortu et Occasu
Transfusionis Sanguinis, de Georg Abraham Mercklin, imprimé à
Nuremberg en 1679. Ce cuivre est l’œuvre de Cornelius Nicolaus
Schurk. Le médaillon du haut montre une transfusion de sang de veau
à un homme ; sur les deux médaillons du bas, le sang d’un
homme en bonne santé est transfusé à un homme malade, dans un cas
au pli du coude, dans l’autre au niveau de la main. Le traité de
Mercklin n’était cependant pas favorable à cette pratique, qu’il
jugeait aussi empirique qu’inutile et révoltante. Il est donc
vraisemblable que les options prises par l’artiste aient servi
cette conception. En réalité, cette histoire en images silencieuses
décrit l’opération comme une connexion entre deux acteurs :
dans l’image du haut, l’homme fait face à un animal au poitrail
largement apparent, ligoté sur une table d’une manière étrange,
semblable à celle du condamné sur la roue ; l’animalité est
placée ici en opposition avec la civilité des habits et des
manières de l’homme. L’incongruité est accentuée par l’impression
que l’animal est mort et que l’homme, debout, paraît en excellente
santé. Par ailleurs, d’un point de vue purement technique, le flux
sanguin paraît aller de l’homme vers l’animal. Une autre composante
du caractère incongru de l’image est la position des deux acteurs,
qui suggère presque une relation physique contre nature. Les deux
vignettes du bas montrent la relation entre le donneur de sang et
le receveur : en ce xviie siècle policé,
montrer des avant-bras dénudés était presque choquant mais avait le
mérite d’attirer l’attention (ces avant-bras sont dans les deux cas
en plein centre de l’image). L’ambiguïté du médaillon supérieur se
manifeste également, quoique moins fortement, dans les médaillons
inférieurs : dans l’expression du receveur, dans le contact
des corps, dans le mouvement du receveur du médaillon de gauche.
Cette impression confère un caractère presque obscène à l’acte
transfusionnel, qui renforce l’idée de transgression. Enfin, ce qui
est frappant dans ces trois illustrations est l’absence de médecin
et de tout instrument pour réaliser la transfusion. Cela appuie la
thèse de Mercklin, qui considère que cette thérapeutique cruelle et
dangereuse promet les deux protagonistes à une mort certaine.
L’image 4, qui
est une gravure montrant la transfusion du sang d’un agneau à un
homme, est une illustration de l’ouvrage Des Chirurgischen
Lorbeer Krantz, Oder Wund Artzney de l’allemand Matthaus
Gottfried Purmann, paru à Frankfort et à Leipzig en 1705. Purmann
tenta plusieurs xénotransfusions, notamment en situation de
chirurgie de guerre, alors que cette pratique était déjà interdite
en France. L’échec de ses expériences le conduisit à se ranger aux
conclusions du médecin allemand Michael Ettmuller quant à la
dangerosité de la transfusion de sang animal à l’homme, et à
abandonner cette pratique. L’illustration de son traité de
chirurgie est, cette fois encore, à visée didactique, cette image
explicitant la méthode de transfusion, avec une coloration des
veines impliquées et l’ajout d’instruments de tailles variées. La
précision des détails techniques de la scène atténue quelque peu
son étrangeté relative. Le donneur est ici un agneau calme,
paisible – quoique avec une expression légèrement
renfrognée – et à peine entravé, comme s’il subissait avec
résignation cette opération qui le vide de son sang. Il ne manque
guère que les rubans des images précédentes. Même si la pratique de
la transfusion faisait appel au sang de cet animal, le symbolisme
de l’agneau, qui occupe le centre de l’image, évoque l’idée du
sacrifice, impression renforcée par la position de l’animal, comme
si la transfusion pouvait trouver une légitimité et une validité
dans la comparaison avec une référence empruntée à l’imagerie
religieuse. Quant au receveur, il est cantonné à la partie latérale
de l’image et semble lointain, avec une expression d’ennui sur le
visage, comme si la scène ne l’intéressait pas, ou comme s’il
abandonnait son corps à une médecine à l’efficacité de laquelle il
n’avait qu’une confiance limitée, et c’est sans vigueur aucune
qu’il tient un bout de bois pour maintenir son bras dans une
position adéquate. Une autre interprétation est que le receveur
serait sain de corps mais non d’esprit : telle était en effet
l’une des indications de la transfusion au xviie siècle.
Dans cette hypothèse, l’image exprimerait le symbole de la pureté
du sang de l’agneau, ce sang que la transfusion infuse à cet homme
qui a perdu la raison pour le guérir. Il n’est dès lors guère
surprenant que l’Église de ce temps ait condamné la pratique de la
transfusion, au cours de laquelle un médecin exerce un pouvoir
réservé à Dieu. Par ailleurs, comme dans l’image 2, la
numérotation des détails est donnée dans un ordre auquel nous ne
sommes plus accoutumés aujourd’hui, et, comme dans l’une des images
précédentes, on retrouve l’erreur consistant à représenter la scène
de sorte que la gravité favorise un flux homme-animal, alors que la
logique voudrait le contraire.
L’image 5 est le
détail d’une fresque qui fit la couverture des Tabulae
Anatomicae du chirurgien Gaetano Petrioli, éditées à Rome en
1741. Ces tables anatomiques sont attribuées au peintre italien
Pietro Da Cortona (1596-1669). L’une d’entre elles, dessinée
une centaine d’années avant la publication, est présentée dans un
décor de convention, dominé par des colonnes de marbre
traditionnelles. Un détail du frontispice, dans sa partie
inférieure gauche, montre un personnage statufié, qui siège avec
dignité sur un piédestal portant le mot Trasfusio
(sic) et pratique sur lui-même une xénotransfusion : il
tient, de son bras puissant, un agneau dont le sang est infusé dans
son autre bras. Cette partie de la fresque a très probablement été
ajoutée pour l’édition de 1741, car les tables anatomiques de
Da Cortona datent d’avant 1628, soit une date très antérieure
aux premières expériences transfusionnelles. Sur cette illustration
allégorique, le receveur détourne le regard de l’animal. Dans cette
expérience, on ne sait qui donne, et qui reçoit. En ce milieu de
xviiie siècle, où la transfusion est toujours
interdite, cet acte encore dérangeant témoigne de l’audace du
chirurgien, comme jadis cette dissection des corps qui conduisit
pourtant à la connaissance précise de l’anatomie décrite dans
l’ouvrage.
XIXe siècle : audace, romantisme et
dérision
Après l’abandon des expérimentations de Purmann, la transfusion
sanguine resta en suspens pendant plus d’un siècle, avant de
connaître un nouvel essor sous l’égide d’un obstétricien anglais,
James Blundell (1790-1877), qui, en 1818, transfusa, avec le sang
de son époux, une femme atteinte d’une hémorragie cataclysmique du
post-partum. Rapidement, Blundell mis au point un dispositif qu’il
baptisa du nom de « Gravitator » et qui était basé
– enfin ! – sur le principe de la gravité pour
injecter le sang du donneur au receveur, et ce par l’intermédiaire
d’un récipient maintenu au-dessus du patient. L’image 6, qui
illustrait un article intitulé « Observations on the
Transfusion of Blood » paru en 1828 dans le Lancet
(volume 2, issue ii, page 321), illustre le
fonctionnement de ce « Gravitator » qui remplaçait les
canules de transfusion du xviie siècle. Le
dispositif conçu par Blundell est au centre de l’illustration, le
décor et la mise en scène étant réduits à l’intimité d’une chambre
à coucher, dans laquelle une chaise renversée permet de fixer
l’instrument. Le corps du donneur s’évanouit sous les draps,
l’élément essentiel étant ce bras qu’il tend, d’où jaillit avec
force un sang recueilli dans le récipient du
« Gravitator ». On note qu’il s’agit de la première image
montrant un receveur de sexe féminin, et surtout mettant en scène
l’une des premières indications de la transfusion moderne qui
naîtra au siècle suivant : l’hémorragie du post-partum. La
pose alanguie de la patiente contraste avec l’attitude tendue et
volontaire de son donneur, mais surtout, si l’on établit une
comparaison avec les illustrations précédentes, le contexte a
changé du tout au tout. C’est une transfusion véritablement
thérapeutique, au sens contemporain du terme, à la représentation
de laquelle nous nous trouvons ici confrontés pour la première fois
(mais les décennies suivantes seront fertiles en de telles
illustrations). Comme sur les images 1
et 4, l’intention du dessinateur a été avant tout
de montrer l’aspect technique de l’intervention.
L’image 7 montre
le principe de transfusion de « bras à bras » préconisé
par le médecin suisse J. Roussel : son principe était un
système à double sens transfusant le sang au patient à travers une
canule insérée dans une veine. Il avait été décrit en 1867 dans un
article de La Gazette des Hôpitaux, mais Roussel déplora par
la suite qu’insuffisamment de précisions aient été données dans ce
texte sur sa procédure transfusionnelle pour une application sur
les terrains des combats lors de la guerre franco-allemande de
1870. L’illustration reproduite ici avait pour finalité, à son
époque, de montrer que ce mode de transfusion pouvait être utilisé
sur le champ de bataille. De fait, après les saignements du
post-partum, les hémorragies traumatiques deviendraient, lors des
deux conflits mondiaux à venir, l’autre grande indication de la
transfusion sanguine. Quoique le contexte de guerre soit exprimé
par la scène elle-même, par son cadre et par les uniformes des
personnages, ainsi que par la sacoche du médecin portant une croix
rouge, l’image n’est pas sans évoquer la composition classique
d’une pieta dans laquelle l’arbre tiendrait le rôle de la
croix. Cette impression est renforcée par la position du blessé,
bras étendus et paumes tournées vers le ciel. Cette composition de
groupe est tout à fait classique : la ligne des épaules des
assistants surplombe le blessé et suggère une attitude de
protection et de secours. Ici, le donneur remplace la mère. Son
regard évoque à la fois la douleur et la compassion. L’expression
attentive du médecin remplace l’affliction : l’homme moderne
ne se réfugie pas dans la résignation face au destin. Il agit, et
avec audace. Comme une mère, le donneur de sang donne la vie. Mais
la métaphore religieuse n’a plus ici le caractère sacrilège qu’elle
avait sur l’image 4,
puisque les acteurs de la transfusion agissent en suivant les
préceptes du christianisme, dans une sorte de version moderne du
bon Samaritain.
L’image 8 montre
une transfusion effectuée en 1872 par James Hobson Aveling
(1828-1892). Cet obstétricien anglais apporta sa contribution à la
technique transfusionnelle en portant secours à une femme de
21 ans victime d’une hémorragie du post-partum.
L’illustration, purement informative en apparence, joue en réalité
sur toute une série de contrastes : le donneur, de sexe
masculin et plein de vie, est en position verticale, les yeux
ouverts, bras tendu et poing serré, tandis que le receveur est une
femme, gisant et paraissant à l’agonie, yeux clos et main ouverte.
L’artiste a précisément placé au centre de l’image le bras donnant
le sang et le bras le recevant, non sans quelque liberté dans le
réalisme et la perspective pour obtenir un parfait parallélisme de
ces bras. Mais l’effet obtenu est ce pont entre la vie et la mort,
à la fois symbolique et concret, avec cette canule reliant donneur
et receveur. Le dispositif transfusionnel est réduit à sa plus
simple expression. L’ensemble a un côté solennel et sobre. Le sang,
que ce soit celui de l’hémorragie ou celui du don, n’est pas
montré. On devine pourtant qu’il s’agit de la dernière chance de
sauver la malade. Le fait que le donneur soit probablement l’époux
de la mourante accentue le caractère tragique de la scène. Une
manière de susciter la compassion du lecteur et, par ce sentiment,
une pleine adhésion à cette thérapeutique encore à l’essai.
L’image 9
illustre l’ouvrage Die Transfusion Des Blutes du polonais
Franz Gesellius, édité à Leipzig en 1873. Ce médecin et chirurgien
de Vilnius apporta quelques améliorations techniques au prélèvement
et au recueil du sang dans un récipient. Sur cette gravure, le
donneur n’apparaît pas : le médecin et son équipement
technique sont au premier plan, et l’on assiste au déroulement
concret de l’opération. Pas de receveur, seulement le bras du
donneur et le praticien dans une redingote élégante : le but
est de mettre en exergue un progrès médical et technique.
L’image 10 est
le frontispice de Die Lammblut-Transfusion beim Menschen du
médecin allemand Oscar Hermann Hasse (1837-1898), paru à Leipzig et
à Saint-Petersbourg en 1874. Hasse, un praticien de Nordhausen,
réalisa une série de transfusions avec du sang de mouton. Certains
receveurs moururent, d’autres eurent des réactions
transfusionnelles variées. N’était le graphisme propre à cette
époque, la scène eÛt rappelé les premières expériences
transfusionnelles du xviie siècle. Sur la présente
illustration, le sang passe de la carotide de l’animal ligoté à la
veine antécubitale de la patiente par l’intermédiaire d’une canule.
Donneur et receveuse paraissent aussi languides l’un que l’autre,
et la communion des deux corps semble se prolonger dans ce qui
ressemble à un sommeil partagé.
L’image 11 est
l’illustration d’un article non signé paru dans le Harper's
Weekly du 4 juillet 1874 (« The Transfusion of
Blood. An operation at the Hopital de la Pitié, at
Paris »). Cette représentation d’une transfusion réalisée par
un chirurgien, le docteur Betier, avec le sang prélevé chez un de
ses assistants, le docteur Strauss, est conçue comme une mise en
scène d’un acte transfusionnel dont le caractère novateur est
souligné par la présence de nombreux spectateurs, hommes de l’art,
mais aussi simple public. La présence d’une religieuse, cohérente à
cette époque, prend ici une dimension autre, car elle apporte la
caution de l’Église à cette opération médicale. On présume que
c’est le docteur Betier qui figure au centre de l’image,
orchestrant l’opération, et seul à toucher la patiente.
Curieusement, tous les figurants portent des tabliers blancs, sauf
lui. L’article explique que la patiente est une jeune domestique,
âgée de 22 ans, victime de surmenage et d’hémorragies dont
l’origine n’est pas précisée. Dans ces circonstances, le geste du
médecin qui donne son sang apparaît à la fois comme sacrificiel et
salvateur. C’est une position héroïque qui sera représentée à de
nombreuses reprises dans les décennies suivantes. Elle illustre
d’une façon nouvelle les risques encourus par une profession qui
côtoie et défie la mort, comme cela peut être le cas en situation
épidémique. Cette représentation du médecin contribuera grandement
au prestige de la profession.
L’image 12
réunit deux illustrations parues dans la livraison du
15 aoÛt 1875 de la revue La Nature. Elle
montre des transfusions réalisées à l’aide du dispositif conçu par
le docteur Moncoq. Sur celle de gauche, il s’agit d’un appareil à
entonnoir latéral ; sur celle de droite, d’un appareil doté
d’une cupule inférieure. Ces dessins purement didactiques
soulignent avant tout le besoin, pour les transfuseurs, de disposer
de techniques leur permettant de mener à bien l’acte transfusionnel
et placent l’évolution de ces techniques au centre du débat.
L’image 13 est
parue dans l’Atlas populaire de médecine, de chirurgie
d’Émile Littré, édité chez J.-B. Baillière en 1883. La
patiente est étendue sur un lit, la tête légèrement inclinée vers
le bas – elle donne l’impression d’être quasi
morte – ; elle a le bras tendu et posé sur une petite
table ; son donneur de sang est assis auprès d’elle, et son
bras, comprimé par le brassard des saignées, est tendu sur la même
table, parallèle au bras de la transfusée. Se tenant entre les
deux, le praticien tient, d’une main, la canule dans la veine de la
patiente et, de l’autre, presse la pompe aspirante, tout en
surveillant l’expression et la couleur du visage de la malade.
L’ensemble donne le sentiment d’une intervention de dernier
recours. Il se dégage une impression proche du romantisme dans
cette atmosphère intimiste et confinée de ce qui ressemble à une
chambre à coucher, dans laquelle l’épouse vient probablement
d’accoucher. Même si l’appareillage semble l’élément central du
dessin, le médecin parait remplacer le représentant de l’État et
prolonger l’union de ce couple en détresse. La transfusion est
alors comme la matérialisation de l’amour qui les unit, et de la
fidélité qu’ils se sont promis mutuellement. En cette fin de
siècle, le recours au mari pour donner le sang salvateur est une
pratique courante. On sait aujourd’hui qu’il s’agissait d’une
aberration immunologique. Mais dans le contexte et le niveau de
connaissance de l’époque, dans l’urgence de la situation, cette
solution s’imposait à l’esprit. Peut-être même, de façon
inconsciente, l’homme réalisait, par cet acte, un deuxième don de
vie : après avoir donné son « sang blanc », qui
avait fécondé sa femme, il donnait son « sang rouge »
pour lui permettre d’accomplir son rôle de mère.
L’image 14 est
une illustration de l’ouvrage On the transfusion of blood and
saline fluids, de Charles Egerton Jennings, édité à Londres en
1888. Une fois de plus, c’est la transfusion d’une femme (dont on
n’entrevoit que le sein nu) avec le sang d’un homme. La manière
dont fonctionne le dispositif posé sur la chaise n’est pas
évidente : est-ce une méthode pour éviter toute entrée d’air
dans le circuit, ou est-ce le mélange de sang et d’une solution
saline ? Jennings, qui était un obstétricien, était en effet
favorable à l’utilisation de solutions salines comme alternative à
la transfusion sanguine. On remarque la largeur de l’entaille au
pli du coude de l’homme, soulignant son tempérament héroïque, et
l’on suppose que le dessinateur s’est fait plaisir en prétextant le
caractère scientifique du dessin pour s’autoriser la représentation
d’un sein qui n’était pas indispensable à la compréhension du
dispositif.
L’image 15 est
une peinture de Jules Adler datant de 1882. Elle montre une
transfusion de sang de chèvre à une patiente. Cette œuvre, qui fut
exposée au Salon de Paris (où elle obtint un prix), avait été
commandée par le médecin que l’on voit opérer. Le docteur Simon
Bernheim était un célèbre spécialiste de la tuberculose. La même
année, il avait publié, dans une revue médicale française, un
article intitulé Transfusion de sang de chèvre et tuberculose
pulmonaire – on pensait à l’époque que la transfusion
pouvait renforcer l’immunité antituberculeuse. Il faut toutefois se
souvenir que, dans les dernières années du
xixe siècle, une grande partie de la communauté
médicale considérait que le sang humain et le sang animal étaient
incompatibles. Il avait été démontré, dès 1873, que leur mélange
induisait la formation d’agglutinats visibles à l’œil nu. Cette
représentation peinte d’un événement médical indique qu’un tel
sujet était perçu comme digne des grands thèmes historiques tels
que les traitaient les artistes officiels. La visibilité du sang y
est par ailleurs très discrète, mais elle contraste avec la couleur
blanche, qui est largement dominante (oreiller, pâleur du visage de
la patiente, tabliers des médecins). L’œuvre est dominée par une
esthétique romantique – chevelure défaite d’une héroïne
languissante, bras dénudés et voiles (c’est Ophélie sur la table
d’opération), et c’est ce qui conserve à l’œuvre une force
émotionnelle certaine. Mais elle fait preuve également d’un
réalisme indéniable : les médecins sont en veste, comme ils
apparaissent sur les toiles de Caillebotte ; l’arrière-plan de
la toile est solidement ancrée dans le quotidien : la table et
les meubles sont simples et rustiques, l’animal est très réaliste,
et l’on voit s’affairer une infirmière, ou une domestique, au fond
de la pièce. La peinture ne met pas seulement en exergue un héros
médecin, mais bien davantage une équipe. Cette désindividualisation
de la médecine, par cet effet de diffraction, apporte force et
vigueur à l’œuvre. En fait, ce pourrait être le même médecin vu à
des moments différents, comme si l’artiste avait eu pour but de
représenter un protocole plus qu’un acte médical. Cependant, le
regard d’aujourd’hui est également frappé par le déficit d’hygiène
de l’arrière-plan, qui tranche avec la blancheur immaculée du
premier plan.
L’image 16,
Transfusion Of Blood. Is It Too Late ?
(« Transfusion sanguine. Est-ce trop tard ? »), par
William Allen Rogers, parue dans le Harper's Weekly du
2 octobre 1880, est une caricature inspirée par la
tentative d’un candidat à la présidence des États-Unis, Winfield
Hancock, de ressusciter une démocratie moribonde. La campagne du
héros de guerre était basée sur son intégrité morale, qualité
requise pour lutter contre la corruption généralisée. On aperçoit
en arrière-plan les canons de Fort Columbus (aujourd’hui Fort Jay),
où Hancock assurait le commandement de l’« Atlantic
Division » de l’armée américaine. Dans cette allégorie
politique, le candidat-donneur de sang est représenté dans une
attitude décidée, avec une expression martiale – le sabre et
l’artillerie sont là pour rappeler les actions militaires de
Hancock, et la démocratie américaine comme une femme d’une maigreur
effrayante, proche de sa fin. Le candidat tend le bras à cette
dernière comme on donne le bras à une mariée, comparaison suggérée
par le drap porté par la femme à la manière d’un voile nuptial. La
transfusion sanguine était, aux États-Unis, une technique récente
et peu connue, qui avait cependant été appliquée durant l’épidémie
de choléra de 1832. Son utilisation dans cette caricature confirme
que cette thérapeutique était bien considérée à l’époque comme
l’ultime recours face à une situation désespérée, mais à laquelle
étaient également prêtées des vertus quasi miraculeuses. Il est
probable que ce dessin choqua quelques lecteurs, et intrigua les
autres.
L’image 17 est
une autre allégorie politique, datant de la même époque (1884).
C’est une composition de Joseph Keppler, fondateur du périodique
Puck. Intitulée The Transfusion of blood. May the
operation prove a success ! (« La transfusion
sanguine. Puisse l’opération être un succès ! »), cette
lithographie montre le parti indépendant espérant revigorer la
démocratie par une transfusion de sang. Elle utilise le thème de la
transfusion de manière allégorique, avec une intention satirique,
et reflète la signification que le sang revêt dans l’imaginaire, où
il fait figure de vecteur de traits psychologiques : le
renouvellement de la force vitale, ainsi que les vertus morales et
la jeunesse.
L’image 18 est
une autre caricature, dessinée par Grant Hamilton et publiée au
cours de la campagne présidentielle de 1888 pour la revue
Judge du 30 juin 1988. Elle est intitulée
Transfusion of blood. A dangerous proposed experiment
(« Transfusion sanguine. Une dangereuse expérience à
proposer »). Il s’agit encore d’une allégorie, dont le but est
de dénoncer le projet de loi de Roger Mills relatif à la baisse des
taxes à l’importation, projet violemment combattu par les
Républicains. Mills, représenté comme le médecin opérant la
transfusion, essaie de convaincre un travailleur américain de
donner son sang à un travailleur anglais moribond. « Cela peut
sauver le patient, mais aussi vous affaiblir. Et en cas d’échec,
vous pouvez y laisser votre vie. » L’ouvrier américain
rétorque : « Alors gentlemen, je ne le ferai pas, la
préservation de soi est la première loi de la nature. » La
caricature politique présente ici Mills accompagné du président
Cleveland, mais surtout de l’impopulaire John Bull, rival et
équivalent anglais de l’Oncle Sam, dont la l’allure replète tranche
avec l’aspect cadavérique de l’ouvrier anglais. Aujourd’hui, c’est
surtout la représentation de l’acte transfusionnel qui est
intéressante. Une fois encore, une revue satirique l’utilise pour
illustrer le transfert d’une énergie qui évoque la ressuscitation.
Mais cette fois, c’est l’ambivalence de cette nouvelle
thérapeutique qui est utilisée de façon allégorique : la
transfusion est présentée comme un jeu de hasard à l’issue
incertaine, où même la vie du donneur est en danger.
XXe siècle : triomphe du progrès et
irruption du fait divers
L’image 19
correspond à deux photographies, prises dans les premières années
du xxe siècle, de deux transfusions
« directes », effectuées sans connexion directe entre les
systèmes vasculaires du donneur et du receveur. La première
photographie montre un chirurgien célèbre en son temps,
Eugène-Louis Doyen (1859-1916), avec ses assistants, réalisant une
transfusion sanguine dans sa clinique de la rue Piccini, à Paris.
Le receveur est un blessé dont le pronostic vital est mis en jeu
par un saignement majeur. Donneur et receveur sont allongés
tête-bêche, de telle manière que leurs bras sont placés côte à
côte. Le sang passe de l’artère radiale du premier (à droite) dans
la veine céphalique du second (à gauche) à l’aide de petites
canules de verre et d’un tube de caoutchouc dont l’intérieur a été
recouvert de paraffine pour prévenir toute coagulation.
L’intervention est faite après une anesthésie des bras par de la
cocaïne. La photographie est frappante par l’abondance des
assistants qui occupent l’espace autour des deux sujets allongés.
L’axe de symétrie du donneur et du receveur, et le cercle de
praticiens, créent une scène très particulière. L’orientation des
bras des médecins, convergeant vers le donneur et le receveur, et
les gants foncés des deux médecins du centre donnent l’impression
d’une composition picturale. Si c’était un tableau, ce serait une
peinture religieuse, comme pourraient le suggérer la componction et
la gravité des figurants, ainsi que le contraste entre la
verticalité des médecins et de l’horizontalité des deux individus
allongés. Le moment apparaît crucial. Le point qui attire le plus
l’œil est le nœud formé par quatre avant-bras : ceux du
donneur et du receveur, liés et symbolisant la relation induite par
cette transfusion salvatrice, et ceux du médecin réalisant cette
relation, qui sont très apparents, en raison de la couleur sombre
des gants. Il s’agit probablement de gants Chaput, mis au point en
1899 et utilisés dès le début du xxe siècle. Si ces
gants apparaissent sombres, ils étaient en réalité de couleur rouge
brique.
La seconde photographie montre une transfusion sanguine dans le
service du professeur Théodore Tuffier à l’hôpital Beaujon, en
région parisienne. L’anastomose, ici, est faite entre l’artère
radiale droite du donneur et la veine saphène de la jambe droite du
receveur (qui est une femme rendue anémique par une hémorragie du
post-partum). Tuffier prônait cette procédure pour la raison que la
veine saphène peut être dénudée sur une plus grande longueur que
les veines du bras. Cette transfusion (où le donneur de sang était
un étudiant de Tuffier) fut exécutée par le docteur Roux-Berger, un
chirurgien hospitalier. À l’encontre de la précédente, cette
photographie frappe par son atmosphère intime : elle semble
une « scène de genre », peut-être parce que le receveur
et un assistant sont de sexe féminin, et surtout parce que très peu
de personnes sont, cette fois, présentes. Des gants sombres sont
encore visibles, mais, plus courts, ils sont plus proches des gants
chirurgicaux modernes. La disposition presque orthogonale des lits
et le cadrage de la photographie, laissant voir de vulgaires
bassines sous la table d’opération, réduisent la dramatisation de
la scène, que suscite seulement le masque couvrant en partie le
visage de l’opérateur.
L’image 20 est
une photographie montrant la première transfusion mondiale avec du
sang anticoagulé. Le 9 novembre 1914, le médecin argentin
Luis Agote (1868-1954), professeur d’anatomie descriptive à la
chaire de médecine clinique de Buenos-Aires transfusa
300 millilitres d’un sang prélevé chez le concierge de l’hôpital
(dont l’Histoire à gardé le nom : Ramon Mosquera) et mélangé à
une solution de citrate de sodium. Le receveur était un malade
atteint de tuberculose pulmonaire. La transfusion, qui réussit, eut
lieu dans la chambre 14 du pavillon Fernandez de l’hôpital. La
photographie prise à cette occasion montre le transfusé, le
praticien qui réalise l’acte (le docteur Merlo, aux manches
retroussées et assis au chevet du patient), le professeur Agote
(qui se tient debout, bras croisés, portant lunettes et calot
noir), le recteur de l’Université, le doyen de la Faculté de
médecine, le directeur général de l’Assistance publique, le maire
de Buenos-Aires, ainsi que divers enseignants et médecins.
Apparemment, tous les figurants, qui semblent poser pour un tableau
de maître, sont conscients de l’importance et du caractère
historique de l’événement. Tous les visages sont tendus et
concentrés. Assis ou debout, le premier cercle des assistants porte
le regard sur la transfusion. Tous portent des blouses blanches,
sauf le personnage en civil qui regarde l’objectif. Par son regard
sombre et grave, ce personnage – le maire ? –
focalise l’attention. C’est la force de ce nouveau support qu’est
la photographie, qui entraîne le spectateur dans la réalité fixée
sur la pellicule, comme s’il passait de l’autre côté du miroir. On
sent la tension d’une première expérience médicale in
vivo : le fait que l’événement ait été photographié
atteste d’ailleurs l’importance que ses protagonistes lui
donnaient.
L’image 21 fut
publiée dans L’Illustration du 21 novembre 1914.
Un mois plus tôt, une des premières transfusions de la Première
Guerre mondiale avait eu lieu à Montpellier. Le donneur, Émile
Barthelemy, était un soldat du 81e venu du front après
avoir été légèrement blessé à Gerbéviller (Meurthe-et-Moselle). Par
le don de son sang, il sauva la vie d’un militaire de réserve du
68e, nommé Créchet, amputé d’une jambe après une
hémorragie massive. La transfusion fut effectuée de bras à bras et
fut interrompue quand le donneur devint plus pâle que le receveur.
La photographie des deux frères d’armes, devenus des frères de
sang, fut prise vingt-cinq jours après l’acte transfusionnel par
lequel le dévouement de l’un sauva l’autre. En dépit d’une
ignorance absolue de l’existence des groupes sanguins
– pourtant identifiés au début de la décennie
précédente –, la transfusion réussit pleinement, les groupes
devant être compatibles. Le receveur pose une main sur son moignon
et l’autre sur les épaules de son sauveur. La jambe amputée est au
premier plan – le début du voyeurisme et de la violence de la
photographie – et le titre de l’article (Frères de
sang) a pour corollaire la ressemblance physique des deux
hommes, qui se tiennent de surcroît côte à côte. Le portrait de ces
deux soldats, qui joue sur l’imaginaire du sacrifice héroïque, a
été pris sans souci particulier de mise en scène esthétique. Le
registre est celui du fait divers. Paradoxalement, c’est le
receveur qui exprime la fierté, expression renforcée par son
positionnement dominant par rapport à son « frère de
sang ». Le visage du donneur exprime un peu d’embarras face à
l’objectif, et peut-être face à cette notoriété que va lui conférer
la diffusion de ce cliché dans la presse. Son attitude de modestie
le rend encore plus sympathique. On voit se dessiner ce qui va
marquer la représentation sociale du don du sang : la
référence à un lien social qui est exalté ici à travers la devise
de fraternité de la République.
L’image 22
associe quatre photographies (parues dans La Science et la
Vie du 28 septembre 1916) décrivant une transfusion
semi-directe (connexion des systèmes vasculaires du donneur et du
receveur par l’intermédiaire d’un tube) effectuée au début de la
Première Guerre mondiale (1914 ou 1915) dans un hôpital français de
terrain. Sur la première photographie, donneur et receveur sont
placés côte à côte, proches l’un de l’autre. Le premier est étendu
sur un lit, le second assis à son chevet. Pour se protéger des
projections de sang, les trois médecins portent des blouses (ce qui
était presque une nouveauté à l’époque). Celui qui s’occupe du
donneur fait saigner son bras, maintient la plaie ouverte, dirige
le flux sanguin dans le récipient du dispositif transfusionnel et,
dans le même temps, surveille son pouls, son état respiratoire et
son état général. Un deuxième médecin, qui réalise la transfusion
elle-même, il récupère le sang du donneur dans un récipient et
l’injecte avec une seringue dans le bras gauche du receveur, ce
dernier étant pris en charge par le troisième médecin, qui
surveille son état général, prend son pouls de sa main droite,
tandis que la gauche maintient en place la canule du dispositif de
transfusion. La deuxième photographie montre la phlébotomie
effectuée par le médecin (celui-ci ne porte pas de gants) :
une lancette incise la veine (dilatée par un garrot) du bras droit
du donneur. Sur la troisième photographie, le flux sanguin coulant
de la veine du donneur est recueilli avant d’être aspiré dans la
seringue, puis injecté dans le bras du receveur. Le jeune receveur,
qui a une expression quelque peu inquiète, fixe l’objectif du
photographe. Sur la quatrième photographie, la canule est insérée
dans la veine du receveur, qui est également gonflée par un
garrot.
L’image 23 est
la couverture du Petit Journal illustré – un ancêtre de
la presse à sensation – du 6 février 1921, avec
cette légende : « L’héroïsme d’un médecin. Pour sauver
une femme mourante, un chirurgien bordelais lui injecte son propre
sang ». L’auteur de l’illustration, André Galland, a donné
à la patiente transfusée la même attitude languide qu’Adler au
personnage de sa peinture de la transfusion de sang de chèvre.
Cependant, à la différence des images précédentes, cette couverture
de journal a une finalité purement illustrative, appropriée au
caractère pathétique de l’histoire, spécifique de ce périodique
populaire : pâleur de la femme, décor éclairé par une faible
lumière. Le dispositif transfusionnel est exposé de la même
manière : la pince, le réservoir rempli de sang, le linge
souillé et le sang issu du bras du donneur (lui seul saigne, ce qui
accentue l’idée de sacrifice) sont autant de signes de l’urgence,
qui intensifient l’allure dramatique de la scène. Mais la vraie
finalité de cette image est avant tout de souligner la nature
héroïque du médecin, dont la volonté de réussir est symbolisée par
le poing serré et le bras musclé et tendu. Pourtant, l’image
inquiète. Sans la légende, on croirait assister à une scène de
meurtre, impression accentuée par le jeu d’ombres en arrière-plan.
L’exploitation de cette fascination morbide que suscite l’acte
transfusionnel annonce l’utilisation qu’un autre art, le cinéma,
fera de cette thérapeutique au passé lourd, qui est en passe de
faire son entrée dans l’aventure médicale de notre histoire
récente.
Conclusion
Comme on l’a vu, l’iconographie transfusionnelle, à travers la
représentation des trois acteurs de la transfusion – le
donneur, le receveur, le transfuseur – a considérablement
varié au fil du temps, tout autant que celle des dispositifs
utilisés. Le receveur, qui était constamment un sujet de sexe
masculin sur les images les plus anciennes, perd l’apparence de
maîtrise et la supériorité qui lui étaient conférées initialement,
pour devenir, à la fin du xixe siècle, un malade
inconscient et près de l’agonie, sauvé de justesse par la
transfusion. Cette évolution est en lien direct avec les
indications de la transfusion. Au xviie siècle, on
lui prête des vertus psychotropes. Ce n’est qu’au xixe
que son application thérapeutique prend réellement en compte
l’enseignement de William Harvey et place la transfusion comme seul
et unique traitement de l’hémorragie et de sa conséquence : la
défaillance circulatoire. Cela explique également pourquoi le
receveur devient un personnage de sexe féminin, car c’est
l’hémorragie du post-partum qui incite les obstétriciens à
s’impliquer dans l’expérience de la transfusion. En outre, la
représentation de l’acte transfusionnel s’est probablement trouvée
influencée par les tendances artistiques du moment, comme le
Romantisme, avec ses héroïnes évanescentes et chlorotiques. Enfin,
il était sans doute inconvenant, au cours du
xviiie siècle, de montrer une femme dans une telle
situation, qui exigeait de dénuder au moins un bras (les images de
saignées montraient habituellement un homme, non une femme). Cette
prédominance féminine chez les transfusés allait connaître deux
exceptions au xixe siècle : les caricatures
politiques et la guerre.
L’image du donneur a également évolué. Lors des premières
expériences, il s’agissait de pauvres agneaux sacrifiés. Au
xixe siècle, c’était un homme, qui pouvait être un
proche (l’époux de la transfusée) ou le médecin lui-même. Le
donneur « héroïque » apparaît durant le
xxe siècle, dans ce contexte de guerre qui est à
l’origine du développement de la transfusion moderne, avec, en
corollaire, le besoin de dons de sang. Cette évolution conduira à
faire appel à des donneurs n’ayant plus de lien direct avec le
receveur.
Quant au transfuseur, il est souvent absent dans les premières
images, ou réduit à un rôle de simple assistant, ou d’opérateur
discret. Son apparition est progressive, lorsque l’acte de la
transfusion devient le sujet principal, et il acquiert peu à peu
son statut de chirurgien-chercheur. Il ne devient un acteur majeur,
le vrai maître du jeu dans l’acte transfusionnel, que sur les
images du xixe siècle. Dans deux cas, le donneur et
le transfuseur sont confondus en une seule et même personne, et la
dévotion y confine à l’héroïsme.
Dans certaines illustrations, une sorte de pudeur teinte la
transfusion représentée : les regards sont abaissés ou
furtifs, comme si cet acte contre nature était effrayant : un
homme et un animal, quel étrange communion, même à une époque où la
« barrière d’espèce » n’avait pas encore été
décrite ! En fait, c’est la transgression que cet acte
implique qui prédomine dans les premières illustrations ;
transgression médicale, car la transfusion était l’antithèse de la
saignée, alors considérée comme la thérapeutique de base ;
transgression sociale, par le mélange de sangs de différentes
origines ; transgression religieuse enfin, puisque le
changement de la personnalité à la suite d’une transfusion de sang
animal correspond à une violation de la loi divine :
« L’âme de la chair est dans le sang »
(Lévitique, 17, 12). Plus tard, la dimension dramatique de
la nécessité d’une transfusion constituera la justification de
l’acte. Qu’il s’agisse d’une femme en couches ou d’un soldat
blessé, soit le sujet est transfusé, soit il meurt.
En conclusion, cette série d’illustrations
« médicales » s’étendant sur plus de trois siècles révèle
ce que furent l’utilisation et le rôle de ces images de transfusion
au cours du temps : une intention didactique, en fournissant
une source documentaire sur les procédures et les instruments
requis, mais aussi une fonction de légitimation : représenter
l’acte comme une technique médicale régie par des règles, au même
titre que la chirurgie, par exemple. Au
xviie siècle, les partisans de la transfusion
l’avaient déjà compris. Enfin, recourir aux modèles du monde de
l’art – l’art religieux, notamment – était aussi une
façon d’inscrire la transfusion dans un système de valeurs et de la
consacrer. En un sens, toutes ces illustrations traduisent une
évolution vers une célébration de l’homme dans la fraternité ou
l’héroïsme, cet homme qui se libère des conventions et des dogmes
au profit de l’audace prométhéenne de l’acte médical qui repousse
toujours plus loin l’échéance de sa propre mort.
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