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Leucémies aiguës myéloblastiques et syndromes myélodysplasiques induits


Hématologie. Volume 16, 16-20, Leucémies aiguës : des gènes aux traitements, Article

DOI : 10.1684/hma.2010.0447


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ARTICLE

Les progrès réalisés dans la prise en charge des cancers ont permis d'augmenter la survie des patients, dont une certaine proportion avait reçu des traitements mutagènes : chimiothérapies cytotoxiques et/ou radiothérapie. C'est ainsi que les myélodysplasies induites (t-SMD) et les leucémies aiguës myéloblastiques induites (t-LAM) sont devenues un domaine d'investigation de plus en plus important comme modèle d'oncogenèse : on estime, actuellement, que 4 % des patients survivant à un premier cancer auront un second cancer dans les 20 ans qui suivent le diagnostic [1]. Les t-SMD/LAM seraient les plus fréquents parmi ces seconds cancers. Cette intervention présente les données actuelles d'épidémiologie descriptive et analytique des hémopathies induites, ainsi que les grandes lignes de leur prise en charge thérapeutique.

Épidémiologie

Épidémiologie descriptive

On estime que 5 à 10 % des SMD et des LAM sont induits [2, 3], secondaires au traitement d'une hémopathie maligne dans la moitié des cas [4]. Dans une étude de registre australienne, le risque relatif par rapport à la population générale de t-LAM/SMD est de 2,6 pour les femmes ayant eu un cancer du sein, et de 4,7 pour celles ayant un antécédent d'hémopathie maligne. Cependant, en valeur absolue, les t-LAM/SMD sont plus fréquemment observées après traitement pour une tumeur solide (86 % des cas). L'exposition aux alkylants et aux inhibiteurs de la topo-isomérase de type II est retrouvée dans 50 à 75 % et 20 à 40 % des cas respectivement avec pour 45 % des cas, une radiothérapie associée.

Les t-SMD se manifestent en général par des pancytopénies, avec un pic de fréquence de 5 à 10 ans après exposition au traitement mutagène. Sur le plan cytogénétique, les délétions du chromosome 5 (del 5) ou de son bras long (5q-) et du chromosome 7 (del 7) ou de son bras long (7q-) sont fréquentes, et seraient associées respectivement à des mutations de p53 et AML 1. Leur pronostic est sombre, avec une chimio-résistance fréquente et une évolution rapide vers la LAM (délai médian de 6 mois).

Les t-LAM touchent des sujets plus jeunes, dans des délais plus courts, de l'ordre de 2 à 3 ans. Le pronostic repose sur la cytogénétique. La fréquence de translocations équilibrées est plus élevée :

  • les translocations impliquant le locus 11q23 (où se situe le gène mixed lineage leukemia [MLL]) représenteraient 32 % des translocations [5]. L'étude approfondie des points de cassure a permis de montrer qu'il s'agissait d'un site consensus de liaison des inhibiteurs de la topo-isomérase II dans la plupart des t-LAM, ce qui diffère des LAM de novo avec translocation 11q23 [6]. In vitro, l'étoposide provoque des cassures en 11q23 s'il est ajouté à des cultures de progéniteurs CD34+ [7] ;
  • les translocations t(15;17) représenteraient 8 % des translocations. Un site de cassure privilégié sur une séquence consensus de la topo-isomérase II chez les patients exposés à la mitoxantrone [8], et sur un autre site consensus de la topo-isomérase II chez ceux ayant reçu de l'épirubicine [9] a été récemment mis en évidence ;
  • les translocations impliquant le core binding factor alpha (CBF-α = AML1) en 21q22 et le CBF β en 16q22 représenteraient 25 % des t-AML avec translocations équilibrées [10, 11].

Épidémiologie analytique

Les études analytiques des t-SMD/LAM, la plupart du temps rétrospectives, doivent porter sur des populations de grande taille pour apprécier un phénomène relativement rare. Leur qualité est donc dépendante de la qualité des registres, et de la durée du suivi des patients inclus dans les essais cliniques (cf. ci-dessous l'exemple de la maladie de Vaquez). L'expression du résultat, en excès de risque absolu plutôt qu'en risque relatif, permet sans doute une meilleure représentation du risque encouru. Ainsi, Travis montre que parmi une population de patients traités pour un lymphome, 169 ont développé une t-LAM alors qu'il n'en était attendu que 7,8 sous l'hypothèse nulle. Le risque relatif est de 21 % mais l'excès de risque absolu est de 6 pour 10 000 patients par an [12].

Facteurs de risque liés au patient

Les t-SMD/LAM demeurant relativement rares parmi les patients exposés aux agents cytotoxiques, des équipes ont cherché à identifier des facteurs de prédisposition génétiques. Certains polymorphismes ont été ainsi identifiés comme étant significativement associés au risque de t-SMD/LAM. Ils concernent des gènes impliqués dans :
  • la détoxification (NAD(P)H quinone oxidoreductase [13], Glutathion S-transferase P1 [14]), notamment du stress oxydatif ;
  • dans des gènes impliqués dans la réparation de l'ADN (xeroderma pigmentosum group D [15], mutS homolog 2 [16], RAD51 et XRCC3 [17]) ;
  • l'oncogenèse des LAM de novo (BAALC, CBFB, CEBPA, CSF3R, FLT3, HOXA9, KIT, NRAS, PML, RUNX1) [Walgren, présentation orale à l'ASH en 2007].

Facteurs de risque liés aux cytotoxiques

L'utilisation d'inhibiteurs de la topo-isomérase II tels que les épipodophyllotoxines (étoposide, ténoposide) est un facteur de risque certain de t-SMD/LAM. Des études analytiques ont permis de montrer :
  • que la dose totale reçue n'est pas un facteur pronostique du risque de t-SMD/LAM, par exemple dans l'étude du Cancer Therapy Evaluation Program [18] ;
  • que le schéma d'administration est déterminant. Dans une étude pédiatrique de leucémies aiguës lymphoblastiques de haut risque, le risque de t-SMD/LAM était significativement plus élevé chez les enfants ayant reçu le VP 16 de façon bihebdomadaire que chez ceux l'ayant reçu de façon hebdomadaire (12,4 % vs 1,6 %) [19]. Le risque est probablement encore plus élevé avec les schémas continus utilisés dans les protocoles palliatifs.

Les alkylants n'ont pas tous le même potentiel leucémogène. Les études de cohortes de femmes traitées pour cancer du sein ont montré un risque dix fois plus élevé avec le melphalan qu'avec le cyclophosphamide. Pour ces deux traitements, il a été également démontré un effet-dose, ainsi qu'un risque plus élevé pour les durées d'exposition longues, surtout en cas d'association avec d'autres cytotoxiques [18].

Facteurs de risque liés au premier cancer (quelques exemples)

Maladie de Hodgkin

Il apparaît que le risque est particulièrement élevé en cas d'utilisation du méchloréthamine (contenu dans le protocole MOPP [risque cumulatif à 15 ans de 3,4 à 9,5 %]) vs ABVD (risque de 0,7 à 1,3 %). De même, avec l'intensification du protocole de traitement comme le BEACOPP vs BEACOPP renforcé où le risque est 4 fois plus élevé [20]. Le risque varie également selon les techniques de radiothérapie employées (réduction des volumes irradiés). La maladie de Hodgkin est devenue le paradigme de la prévention des t-SMD/LAM, comme en atteste la figure 1, qui montre une diminution du risque, quel que soit l'âge entre les périodes 1970-1984 et 1985-2001, et ce probablement grâce à la prise en compte des facteurs de risque cités plus haut et l'amélioration des techniques de radiothérapie [21].

Cancer du sein

Les études analytiques ont mis en évidence que l'âge jeune au diagnostic était un facteur de risque, puisque les femmes ayant un cancer du sein disséminé étant plus lourdement traitées, ont un risque accru par rapport à celles qui ont une forme localisée [23].

Maladie de Vaquez

L'étude française qui a randomisé saignées, pipobroman, et hydroxyurée en traitement de première ligne montre le potentiel de transformation intrinsèque de cette maladie, mais également le rôle du traitement dans la genèse de la transformation. Avec un suivi médian de 16 ans, il existe un net excès de risque de SMD/LAM parmi les 149 patients traités par pipobroman par rapport à l'hydroxyurée (52 vs 24 % à 20 ans). Il est intéressant de rappeler que cette étude avait été publiée en 1997 avec un suivi médian de 7 ans, sans montrer alors de différence significative entre les deux groupes, ce qui souligne l'importance du suivi prolongé dans l'étude des SMD/LAM secondaires [24].

Ces différents exemples d'épidémiologie analytique des t-SMD/LAM, d'une part, et le pronostic défavorable de ces maladies, d'autre part, suggèrent que l'essentiel des progrès pourrait être effectué dans la mise en place de mesures préventives. Si l'adaptation des traitements du premier cancer au génotype des enzymes de détoxification ou de réparation de l'ADN semble encore loin d'être d'actualité, l'exemple de la maladie de Hodgkin a montré que l'adaptation de la dose-intensité aux facteurs pronostiques du premier cancer pouvait efficacement diminuer la prévalence des t-SMD/LAM sans altérer l'efficacité des traitements. Dans d'autres pathologies, c'est peut-être en jouant sur le schéma d'administration ou l'augmentation des périodes sans traitement que des progrès similaires pourraient être observés.

Traitement

La prise en charge thérapeutique des patients ayant une t-SMD/LAM nécessite une évaluation préalable de l'état clinique du patient : contrôle ou non du premier cancer, doses cumulées de chimiothérapies ou radiothérapie reçues, comorbidités. La base du traitement est identique aux LAM et SMD de novo. Sauf exception, l'allogreffe est le traitement de choix, une fois la rémission obtenue. Nous ne disposons pas de données spécifiques sur le résultat des traitements des t-SMD et très peu sur celui des t-LAM. De plus, l'extrapolation à partir des données issues des SMD/LAM de novo est difficile du fait de l'exclusion des t-SMD/LAM de la plupart des essais cliniques.

Comme nous l'avons vu plus haut, les t-SMD/LAM sont des maladies souvent chimio-résistantes, comme en atteste une série publiée en 2004 [25], qui a confirmé que la survie des 93 patients ayant une t-LAM était inférieure à celle des 1 091 patients ayant une LAM de novo, constatation en grande partie liée au profil cytogénétique défavorable des t-LAM (figure 2). Cependant, une fois en rémission complète, les t-LAM ont les mêmes courbes de survie que les LAM de novo [26].

Si le pronostic des leucémies aiguës promyélocytaires de novo ou induites est similaire [27], cela ne serait pas le cas pour les LAM ayant une translocation impliquant le facteur de transcription CBF, [en particulier les t(8;21)] pour lesquelles les taux de rechutes seraient significativement plus élevés dans les leucémies induites [25].

Ces études ont conduit à des recommandations thérapeutiques dans lesquelles l'allogreffe est indiquée en première rémission complète pour tous les patients suffisamment jeunes et n'ayant pas de comorbidités, sauf ceux ayant une leucémie aiguë promyélocytaire, voire une leucémie du groupe CBF [28]. On peut toutefois émettre des réserves quant à l'idée de ne pas allogreffer en première rémission complète les t-LAM du groupe CBF puisque cette anomalie ne semble pas conférer un pronostic favorable aux leucémies induites.

L'allogreffe de CSH étant le seul traitement curatif pour la plupart des patients ayant une t-LAM, Litzow et al. ont essayé de préciser quels étaient les facteurs prédictifs de son issue, à partir de l'étude rétrospective de 868 patients (545 t-LAM et 323 t-SMD) allogreffés avec un conditionnement myéloablatif dans 77 % des cas [29]. Les résultats globaux sont proches de ceux obtenus dans les LAM de novo à facteurs de risque équivalents (taux de rechute supérieur à 30 %, et mortalité de 48 % à 5 ans, avec seulement 20 % des patients sans maladie à 5 ans). Cette étude identifie une population ayant une survie significativement meilleure à 5 ans (50 %) : patients de moins de 35 ans, absence de cytogénétique défavorable, en rémission complète, et greffés avec un donneur familial.

Conclusion

Malgré une meilleure compréhension des facteurs de risque, de la physiopathologie et des facteurs pronostiques des t-SMD/LAM, celles-ci gardent un pronostic sombre qui appelle au développement de nouvelles approches thérapeutiques pour accroître les taux de réponse et diminuer les durées d'exposition aux cytotoxiques. Plus encore, c'est probablement dans la prévention de ces pathologies induites que des progrès peuvent être effectués, en adaptant les schémas thérapeutiques et les modalités d'administration des cytotoxiques. Cette question devra être prise en compte dans la mise au point des essais thérapeutiques, en espérant que l'exemple de la maladie de Hodgkin puisse se transposer à d'autres pathologies pour tenter de réduire le risque de t-SMD/LAM.

Références

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