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Apports des études génomiques des leucémies aiguës lymphoblastiques


Hématologie. Volume 16, 4-8, Leucémies aiguës : des gènes aux traitements, Article

DOI : 10.1684/hma.2010.0444


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ARTICLE

Malgré des avancées majeures accomplies dans le diagnostic, la stratification pronostique et le traitement des leucémies aiguës lymphoblastiques (LAL), la majorité des LAL de l'adulte et environ 15 % des LAL pédiatriques ne sont pas guéries avec les protocoles actuels.

L'étude cytogénétique conventionnelle des LAL a permis de caractériser des sous-groupes pronostiques pris en compte pour poser l'indication de greffe allogénique de cellules souches hématopoïétiques en première rémission complète. On distingue ainsi :

  • les LAL à cytogénétique favorable, qui représentent environ 50 % des cas pédiatriques : hyperdiploïdie, translocation t(12;21) (TEL-AML1) ;
  • celles à cytogénétique défavorable représentant environ 20 % des LAL pédiatriques : hypoploïdie, translocations t(9;22) (BCR-Abl), t(1;19) (E2A-PBX1) ou translocations impliquant le locus 11q23 (MLL).

Depuis un peu plus de cinq ans, l'équipe du St Jude Hospital a mis au point et exploité les techniques d'analyse génomique pour mieux comprendre la leucémogenèse, identifier de nouveaux marqueurs pronostiques, et décortiquer les origines des rechutes. Après un bref rappel technique, les résultats obtenus dans ces trois domaines seront développés.

Rappels techniques

Les techniques de micro-array ont connu un essor important ces dernières années. Elles reposent sur le principe de l'hybridation des brins complémentaires d'acide nucléique (ADN ou ADN complémentaire) entre un génome d'intérêt et un échantillon témoin que l'on a préalablement déposé sur une « puce ». Les deux échantillons étant marqués par un fluorochrome différent (rouge et vert), l'analyse de la fluorescence finale permet de dépister des zones de discordance entre les deux échantillons, ou copy number alterations (CNA), qui représentent soit une perte, soit un gain de matériel génétique de l'échantillon d'intérêt. Du choix de l'échantillon témoin, constitué en pratique de centaines de milliers de fragments dont l'ensemble couvre l'étendue du génome, dépendront les performances du test : rapport signal/bruit, taille de la délétion minimale détectable, couverture homogène du génome, etc. Ainsi, les premières puces ont utilisé des chromosomes bactériens artificiels d'environ 200 kb (BAC array), permettant une couverture grossière du génome. Une plus grande précision a été atteinte avec l'utilisation d'oligonucléotides de 20 à 100 nucléotides (oligo-CGH array), puis en intégrant sur la même puce les différents allèles des centaines de milliers de polymorphismes mononucléotidiques qui jalonnent le génome humain (single nucleotide polymorphism [SNP] array). Cette dernière approche, utilisée dans les différents travaux du St Jude Hospital, permet non seulement la détection des CNA, mais permet également de détecter les pertes d'hétérozygotie (loss of heterozygosity [LOH]) sans perte quantitative de matériel et qui résultent de disomie uniparentale. Les plateformes actuelles analysent environ 1,8 million de SNP, permettant la couverture du génome humain avec une résolution inférieure au kilobase.

Génomique et leucémogenèse

Dans une première étude, Mullighan et al. ont étudié, au diagnostic, 242 LAL-B (parmi lesquelles tous les sous-types génétiques étaient représentés) et 50 LAL-T par SNP-array [1]. Leur travail a montré un nombre relativement faible de CNA dans chaque prélèvement (en général inférieur à 6), traduisant une faible instabilité génomique. Certaines altérations génomiques étaient cependant récurrentes dans les LAL, dans des régions de relativement faible taille, permettant une analyse plus approfondie par séquençage. Cette équipe a ainsi pu mettre en évidence l'altération de facteurs de transcriptions essentiels à la lymphopoïèse B dans 60 % des cas, et en particulier du gène PAX5 dans plus de 30 % des cas (figure 1). L'expression de ce gène pouvait être altérée par des mécanismes très différents (délétion, mutation, translocation), conduisant tous à une perte de fonction de l'allèle, et contribuant à la leucémogenèse par haplo-insuffisance.

Déterminants génomiques des LAL de haut risque

En comparant les profils génomiques de 43 LAL Ph1+ et de 128 leucémies myéloïdes chroniques (LMC) avec lesquelles elles partagent le même transcrit de fusion, cette équipe a ensuite essayé de comprendre comment une même anomalie génétique peut être à l'origine de deux maladies aussi différentes [2]. Les deux hypothèses prévalentes pour expliquer cette différence portaient alors sur la taille du transcrit de fusion BCR-Abl (p185-190 ou p210), et sur le stade de différenciation de la cellule cible de la translocation transformante. L'analyse génomique a encore une fois apporté des résultats majeurs, en retrouvant une délétion du locus IKZF1 dans 84 % des LAL BCR-Abl et dans les LMC en transformation lymphoblastique, mais pas dans les LMC en phase chronique. D'autres lésions génomiques comme sur les locus PAX5 et CDKN2A/B avaient le même modèle de distribution dans la cohorte, signant un profil génomique différenciant la LMC en phase chronique et les LAL Ph1+ (de novo ou secondaires).

Le locus IKZF 1 code pour un facteur de transcription à doigt de zinc nommé IKAROS, dont la fonction est indispensable à la lymphopoïèse comme en atteste le phénotype des souris KO pour ce gène, qui n'ont pas de lymphocyte B, T, ni NK. Les délétions du locus IKZF 1 dans les LAL sont à l'origine d'isoformes dominant négatives, ce qui est à rapprocher du phénotype des souris exprimant une forme dominant-négative d'IKAROS qui développent un syndrome lymphoprolifératif agressif. De façon intéressante, les sites de délétion interne d'Ikaros sont des séquences consensus pour les recombinases Rag, ce qui suggère que ces enzymes impliquées dans la recombinaison VDJ auraient également un rôle dans la leucémogenèse. La voie était donc toute tracée pour rechercher des anomalies d'IKZF 1 dans 221 LAL non Ph1+ issues d'une cohorte pédiatrique de mauvais pronostic (d'après l'âge, le sexe et la leucocytose) du St Jude Hospital [3]. Dans cette cohorte, 19 % des patients ont une altération du locus IKZF 1 (délétion ou mutation), ce qui leur confère un mauvais pronostic (risque de rechute à 5 ans 73 % vs 25 %) (figure 2). La signature moléculaire de ces LAL de très haut risque est proche de celle des LAL Ph1+, ce qui a suggéré aux auteurs de ce travail l'hypothèse de l'existence d'une autre tyrosine kinase activée constitutionnellement dans ces LAL.

C'est ainsi que les mutations des Janus Kinases (JAK) 1, 2, et 3 ont été découvertes dans 10 % des LAL de haut risque avec délétion d'IKZF 1, la plupart dans le domaine pseudo-kinase de JAK2 (celui touché par la mutation V617F des syndromes myéloprolifératifs), entraînant une activation constitutionnelle de cette kinase [4].

Lors de l'étude des pertes d'hétérozygotie par SNP-microarrays, il a également été identifié une délétion impliquant la région 1 pseudo-autosomale de Xp22.3/Yp11.3 (PAR1), qui s'étend de la région codante CRLF2 jusqu'à l'exon non codant P2RY8 [5, 6]. Cette fusion résultante, P2RY8-CRLF2, est à l'origine de la surexpression de CRLF2 (cytokine receptor like factor 2). On retrouve ce réarrangement de CRLF2 dans 5 à 7 % des progéniteurs de LALB. 55 à 60 % des syndromes de Down ont ce réarrangement, avec plus de 90 % de délétion de PAR1. Par ailleurs, on observe que tous les patients ayant une mutation pour JAK ont un réarrangement de CRLF2 alors que seulement 50 à 60 % des LAL avec réarrangement de CRLF2 ont une mutation de JAK.

Le rôle de CRLF2 dans la leucémogenèse n'a pas été clairement élucidé. On sait qu'il forme un hétérodimère avec IL7RA, et son association fréquente avec la mutation JAK est en faveur d'une coopération entre ces deux mutations. En effet, l'expression concomitante de la mutation JAK2 et du réarrangement de CRLF2 est à l'origine d'une activation constitutive de la voie JAK-STAT et d'une transformation des cellules surexprimant Ba/F3-Il7R.

En résumé, il est donc important de retenir les points suivants dans le cadre des LAL de haut risque :

  • seule, la moitié des patients ayant un réarrangement de CRLF2 a une mutation de JAK, ce qui nécessite le séquençage des kinases restantes ;
  • dans le cas des LAL ayant une signature génomique « BCR-ABL like », un tiers n'a pas d'altération chromosomique, et beaucoup n'ont pas de mutation de JAK. Chez trois de ces patients, deux nouvelles translocations ont été décrites : NUP214-ABL1 et STRN3-JAK2 ;
  • chez les patients sans anomalie cytogénétique, plus de la moitié n'a pas ces anomalies récemment décrites ;
  • de nouvelles approches sont donc nécessaires, à commencer par l'étude de nouvelles cohortes dont les LAL en échec, les LAL hypodiploïdes et les LAL de sujets plus âgés.

Analyse génomique des rechutes de LAL

Pour explorer les bases génétiques de la rechute, une étude comparant les CNA entre les prélèvements au diagnostic et à la rechute a été menée chez 61 patients en rechute de LAL [7]. Quarante-huit paires d'échantillons étaient évaluables. Dans la majorité des cas (92 %), les échantillons au diagnostic et à la rechute montraient des différences de CNA, avec des anomalies acquises à la rechute qui affectaient préférentiellement les gènes impliqués dans la régulation du cycle cellulaire et le développement cellulaire B. Les échantillons entre le diagnostic et la rechute avaient un profil commun puisque 89 % avaient au moins un CNA du diagnostic à la rechute. Cependant, la plupart des prélèvements à la rechute avaient des délétions et des gains de matériel absents au diagnostic (72 %), suggérant la sélection d'un sous-clone préexistant au traitement, soit l'apparition d'anomalies secondaires (tableau 1). Il a donc été effectué une étude rétrospective des prélèvements du diagnostic par PCR pour y rechercher 10 CNA acquis à la rechute : 7 étaient en fait présents de façon minoritaire au diagnostic. Dans ces cas-là, les anomalies génétiques contribuant à la rechute des LAL ont probablement été sélectionnées durant le traitement : les voies de signalisation affectées par ces altérations génétiques acquises pourraient être des cibles thérapeutiques (figure 3).

Ces données ont été la base d'un travail présenté à l'ASH en 2009 : le reséquençage de rechutes de LAL, sur 238 gènes cibles de CNA récurrentes [1-3, 7-9]. Les voies de signalisation cibles de ces gains/délétions concernent essentiellement le développement cellulaire B, les suppresseurs de tumeur, la régulation du cycle cellulaire, et des facteurs de transcription. Il a été retrouvé des mutations récurrentes dans CREBBP (CBP) et ERG. Plusieurs arguments suggèrent que les mutations de CREBBP ont un rôle pathogène, puisqu'elles impliquent des résidus hautement conservés (R1408 et Q1462P), et que l'on observe une duplication de la mutation de CREBBP à la rechute par disomie uniparentale.

Tableau 1 Cibles des CNA acquis à la rechute dans les LAL par ordre de fréquence

Locus

B

T

Délétion

CDKN2A/B

16

2

ETV6

10

1

IKZF1

5

2

NR3C1

4

0

TCF3

3

0

DMD

2

0

ARPP-21

2

0

BTLA/CD200

2

1

RAG1/2

2

0

IKZF2

1

1

Gain

MYB

0

2

Conclusion

Les déterminants génomiques des LAL sont multifactoriels. Les analyses génomiques de haute résolution permettent d'identifier de nouvelles anomalies inframicroscopiques, ciblant des voies de signalisation essentielles. L'intégration de l'analyse génomique permet de définir de nouveaux sous-types de LAL, ainsi que des cibles thérapeutiques potentielles. On sait maintenant que la LAL est composée de clones multiples, avec des anomalies génétiques différentes qui peuvent influencer la réponse thérapeutique.

Pour l'avenir, l'utilisation de séquençage de nouvelle génération à haut débit permettant l'étude rapide de l'intégralité du génome et l'intégration de données additionnelles telles que l'épigénétique, ou l'étude des miRNA, permettra d'approfondir ces résultats prometteurs. Le St Jude Hospital a ainsi mis en place un programme ambitieux de séquençage du génome complet de 600 LAL pédiatriques dans les trois prochaines années ! Par ailleurs, il est également nécessaire d'analyser sur le plan fonctionnel ces nouveaux sous-types de LAL, et d'intégrer les données de la génomique dans les essais cliniques prospectifs afin d'en tirer tout le bénéfice clinique potentiel.

Références

1 Goorha S, Radtke I, Miller CB, et al. Genome-wide analysis of genetic alterations in acute lymphoblastic leukaemia. Nature 2007 ; 446 : 758-64.

2 Mullighan CG, Miller CB, Radtke I, et al. BCR-ABL1 lymphoblastic leukaemia is characterized by the deletion of Ikaros. Nature 2008 ; 453 : 110-4.

3 Mullighan CG, Su X, Zhang J, et al. Children's Oncology Group. Deletion of IKZF1 and prognosis in acute lymphoblastic leukemia. N Engl J Med 2009 ; 360 : 470-80.

4 Mullighan CG, Zhang J, Harvey RC, et al.  JAK mutations in high-risk childhood acute lymphoblastic leukemia. Proc Natl Acad Sci USA 2009 ; 106 : 9414-8.

5 Hertzberg L, Vendramini E, Ganmore I, et al. Rearrangement of CRLF2 is associated with mutation of JAK kinases, alteration of IKZF1, Hispanic/Latino ethnicity, and a poor outcome in pediatric B-progenitor acute lymphoblastic leukemia. Blood 2010 ; 115 : 1006-17.

6 Mullighan CG, Collins-Underwood JR, Phillips LA, et al. Rearrangement of CRLF2 in B-progenitor- and Down syndrome-associated acute lymphoblastic leukemia. Nat Genet 2009 ; 41 : 1243-6.

7 Mullighan CG, Phillips LA, Su X, et al. Genomic analysis of the clonal origins of relapsed acute lymphoblastic leukemia. Science 2008 ; 322 : 1377-80.

8 Akagi T, Shih LY, Kato M, et al. Hidden abnormalities and novel classification of t(15;17) acute promyelocytic leukemia (APL) based on genomic alterations. Blood 2009 ; 113 : 1741-8.

9 Kuiper RP, Schoenmakers EF, van Reijmersdal SV, et al. High-resolution genomic profiling of childhood ALL reveals novel recurrent genetic lesions affecting pathways involved in lymphocyte differentiation and cell cycle progression. Leukemia 2007 ; 21 : 1258-66.


 

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