ARTICLE
Auteur(s) : Jean-Jacques Lefrère
Institut national de la transfusion sanguine, 6 rue
Alexandre-Cabanel, 75015 Paris, et Laboratoire d’hématologie, place
Victor-Pauchet, CHU d’Amiens, 80554, Amiens
Les maladies liées aux « agents transmissibles non
conventionnels » (ATNC) ne datent pas de la dernière fin de
siècle. L’existence de la « tremblante du mouton » (la
scrapie des Anglo-Saxons) est attestée depuis plus d’un quart de
millénaire, mais dans ces temps anciens, l’Humanité n’ayant pas
acquis la possibilité d’outrepasser les « barrières
d’espèces », seuls les moutons et les chèvres se trouvaient
atteints ou menacés. La transmissibilité de ces agents infectieux
fut initialement démontrée en 1938 par deux vétérinaires français
qui pratiquèrent, sur des moutons sains, l’injection intracérébrale
d’un broyat de cerveau provenant d’un animal ayant contracté une
tremblante par voie naturelle [1].
Cependant, le premier cas de la pathologie entré dans l’Histoire
sous le nom de « maladie de la vache folle » ne date que
de 1985. Il fut observé au Royaume-Uni [2], où le phénomène se
répandit vite : en 2001, près de 180 000 animaux avaient été
touchés par cette « encéphalopathie spongiforme bovine »
(ESB), avec un pic de plus de 37 000 cas au cours de l’année 1992.
En France, l’année du tournant du siècle, près de 300 cas bovins
étaient attestés, dont le premier avait été signalé dès 1994. Cette
épidémie animale franco-britannique était une conséquence
désastreuse et directe de ce qui avait été considéré à l’époque
comme un progrès dans l’industrialisation et la mondialisation des
chaînes alimentaires. Car l’ESB est bel et bien apparue à la suite
de l’alimentation des bovins par des farines de viandes et d’os
préparées à partir de résidus d’abattoirs et d’équarrissages, qui
incluaient parfois des carcasses de moutons morts de tremblante ou
d’ovins victimes d’une forme sporadique d’ESB (on ne sait toujours
pas aujourd’hui si le point de départ de l’épidémie fut une
carcasse de mouton mort de tremblante ou une carcasse de bovin mort
d’ESB sporadique). On estime aujourd’hui que près de deux millions
de bovins infectés entrèrent dans la chaîne alimentaire humaine au
Royaume-Uni [3, 4]. L’utilisation de ces farines de complémentation
alimentaire d’origine animale, qui créaient une fracture dans la
« barrière d’espèce » — les vaches n’étant pas carnivores
de nature — fut interdite en 1988 au Royaume-Uni, et en
1994 en France. Mais le mal était fait, et le 20 mars 1996, le
Ministère de la santé britannique annonçait que l’agent de l’ESB
était transmissible à l’homme. Une nouvelle pathologie humaine fit
jour cette année-là : une forme inconnue de maladie de
Creuztfeld-Jakob (MCJ), transmise par un nouveau variant du prion,
agent de la MCJ « classique ».
Caractéristiques et mode d’action des prions
Il est désormais établi que l’agent de la maladie est ce qui a été
désigné sous le nom de « prion » (pour PRoteinaceous
Infectiosity ONly). Car, à la différence des autres agents
transmissibles par le sang, un prion ne comporte pas d’acides
nucléiques, il est de composition purement protéique, sans
enveloppe ni membrane, et utilise la machinerie cellulaire pour se
repliquer [5, 6]. La découverte d’un tel agent infectieux — le plus
petit et à coup sûr le plus mystérieux connu à ce jour — valut à
son inventeur, l’américain Stanley Prusiner, à la fois le prix
Nobel de médecine en 1998 et un scepticisme de plusieurs années de
la part de la communauté scientifique internationale. Aujourd’hui,
ce scepticisme a laissé place à une adhésion à peu près générale.
Le prion « normal » ou PrPc (PrP pour
proteinaceous particle) est une protéine de 30 à 35 kilodaltons,
codée par le gène PrP. Cette protéine est exprimée à la membrane
des cellules de nombreux tissus, mais son taux le plus élevé se
situe au niveau des neurones du cerveau. Sensible à l’action des
protéases et donc dégradé par des enzymes protéolytiques, le
PrPc a une demi-vie courte, de l’ordre de quelques
heures. Le rôle exact de cette glycoprotéine de surface est assez
mal connu. Une hypothèse est qu’elle jouerait un rôle dans le
transport ou le métabolisme du cuivre, dont elle fixe quatre atomes
[7], mais sa fonction doit avoir son importance, si l’on en juge
par son haut niveau de conservation parmi les mammifères [8]. Une
étude récente lui attribue un rôle dans l’autorenouvellement des
progéniteurs hématopoïétiques [9].
Tout en ayant une séquence en acides aminés identique à celle de
la forme PrPc, l’agent de l’ESB est un prion de
conformation différente, désigné sous l’abréviation de
PrPsc (« sc » pour scrapie). Ce prion dérive
de l’isoforme de la protéine normale (que l’on appelle souvent, non
sans quelque abus de langage, le « prion normal ») par
une modification structurelle post-translationnelle et une
conversion riche en feuillets beta-plissés : si le PrPc
contient environ 40 % d’hélices alpha et 3 % de feuillets
beta, le PrPsc contient environ 30 % d’hélices
alpha et 45 % de feuillets beta [10]. La structure
tridimensionnelle de la forme pathologique est ainsi différente de
celle de la forme normale. Les arcanes et le siège de cette
transformation conformationnelle en une forme plus riche en
feuillets beta sont mal connus, mais il est certain que le prion
anormal doit son accumulation à sa tendance à l’agrégation et
surtout à sa résistance (d’où son autre appellation de
« PrPres ») aux enzymes protéolytiques,
notamment la protéinase K, résistance qui est directement liée à
cette conformation différente, majoritaire en feuillets
beta-plissés [11].
Le prion lui-même joue un rôle de cofacteur
(« chaperon ») dans ce changement de conformation :
chez le sujet sain, la protéine normale induit, auprès des autres
molécules de PrP, une conformation nouvelle qui leur confère leur
fonctionnalité. Chez le sujet infecté, la PrPsc induit,
auprès des molécules de PrP natives, une conformation qui leur
confère au contraire leur caractère pathologique, et le phénomène
se propage en s’amplifiant (figure 1) : la protéine
anormale transforme en formes pathologiques les protéines avec
lesquelles elle entre en contact, et l’effet se développe en chaîne
[12]. Il s’agit là d’une accumulation véritablement
« spécifique » de prions anormaux, car s’effectuant sans
intervention des ARN messagers. L’organisme accumule ses propres
formes pathologiques de prion et n’« amplifie » pas
uniquement celle qui l’a contaminé.
Aujourd’hui admise, cette hypothèse d’une transmission de
l’infection par contact entre deux protéines, l’une pathologique et
l’autre normale, avait été initialement proposée en 1967 [13, 14]
dans le contexte de la tremblante du mouton, puis reprise et
développée par Prusiner en 1982 [12].
Comme il s’agit de l’accumulation d’une protéine présente à
l’état naturel dans l’organisme, la réponse immunitaire ne semble
pas et n’a pas lieu de s’exercer : il n’y a donc pas de production
d’anticorps dirigés contre la forme anormale (ce qui interdit tout
développement d’un test fondé sur la détection de tels anticorps),
ni de réponse immune cellulaire spécifique, ni même de réaction
inflammatoire locale ou générale détectable : la maladie est
une « encéphalopathie » et non une
« encéphalite ».
L’accumulation des prions anormaux entraîne une autodestruction
des cellules nerveuses, et cette destruction en masse, tout en
libérant de nouveaux prions pathologiques allant infecter les
neurones voisins, génère des vacuoles dans le tissu cérébral, lui
conférant à la longue un aspect spongieux, d’où le nom
d’encéphalopathie « spongiforme ».
Les pathologies liées aux infections par les « agents
transmissibles non conventionnels »
Il existe plusieurs types de maladies à prion [15]. Ces pathologies
dégénératives du système nerveux central, également appelées
« encéphalopathies subaiguës spongiformes
transmissibles » (ESST), peuvent toucher l’animal ou l’homme,
et dans la circonstance que l’on a vue, l’animal puis l’homme. Une
de leurs caractéristiques est de survenir après une longue période
d’incubation [16], mais d’être rapidement évolutives une fois les
premiers symptômes cliniques apparus et, dans tous les cas,
fatales. Dans l’espèce animale, nous avons mentionné la tremblante
du mouton et de la chèvre, l’ESB ou « maladie de la vache
folle », mais il existe aussi, entre autres, la maladie du
dépérissement chronique des ruminants sauvages (cerf, élan, daim,
chevreuil), l’encéphalopathie du vison, l’encéphalopathie
spongiforme féline (dont l’agent est le même que celui de l’ESB),
etc. Au sein de l’espèce humaine, on distingue, suivant leur
origine, trois types de pathologies [17] :
- – les maladies idiopathiques : la forme sporadique de la
MCJ (sMCJ) et l’insomnie fatale sporadique ;
- – les maladies génétiques, avec la forme familiale de la
MCJ (fMCJ), le très rare syndrome de Gerstmann-Straussler-Scheinker
et la non moins rare insomnie fatale familiale ;
- – les maladies acquises, pouvant être d’origine humaine
(le kuru de Nouvelle-Guinée, lié à des pratiques anthropophages
[18] ; la forme iatrogène de la MCJ) ou d’origine bovine (le
variant de la MCJ).
Les formes étiologiques de MCJ qui apparaissent dans cette
classification diffèrent sur les plans cliniques et moléculaires
:
- – décrite en 1920-1921 [19, 20], la forme
« classique » de MCJ, qui demeure encore aujourd’hui la
plus fréquente, est la forme sporadique (sMCJ). Inhabituelle avant
l’âge de 40 ans, elle connaît son pic d’incidence après la
septième décennie, la moyenne d’âge aux premiers symptômes étant de
62 ans. Son incidence annuelle est de l’ordre de 1 à 1,5 cas
par million d’habitants (soit moins d’une centaine de cas par an en
France), et chez les sujets ayant passé la soixantaine, d’environ 5
cas par million [21]. Après une incubation de plusieurs décennies,
elle se manifeste en quelques semaines par l’apparition de troubles
neurologiques dominés par les troubles cognitifs et comportementaux
évoluant vers un syndrome démentiel, et de troubles de la sphère
motrice (perte de l’équilibre, myoclonies, tremblements, signes
extrapyramidaux, cérebelleux). L’évolution est mortelle en quelques
mois, et il n’existe aucun traitement curatif. Le diagnostic de
certitude est posthume, par l’examen anatomopathologique du
cerveau, lequel montre la présence de prions anormaux et la
destruction de cellules nerveuses. Cette forme de la maladie, qui
est associée à un prion pathologique, est d’étiologie inconnue.
Elle survient probablement à la suite d’une modification
conformationnelle spontanée (ou en tout cas de mode de
déclenchement inconnu) de la PrP en PrPsc, suivie du
phénomène de propagation par contiguïté décrit
précédemment ;
- – la forme familiale (fMCJ), transmise sur le mode
autosomique dominant, est associée à des mutations, des délétions
ou des insertions au niveau du gène qui code pour la protéine
prion ;
- – le prion pathologique étant caractérisé par une
résistance à la plupart des modes de décontamination
physico-chimiques usuels [22], une forme iatrogène existe (ou a
existé), avec des contaminations interhumaines liées à des modes
variés, comme l’utilisation de matériel de neurochirurgie contaminé
(6 cas), des greffes de cornée (2 cas), de dure-mère (près de 200
cas), de tympan (1cas) et, dans les années 1980, à la suite de
l’injection intramusculaire d’hormone de croissance hypophysaire
d’origine extractive, prélevée sur des cadavres (près de 200 cas),
et même celle d’hormone gonadotrophine (4 cas) [23, 24] ;
- – le variant de la MCJ (vMCJ) est observé chez les
sujets contaminés par l’agent de l’ESB à travers l’ingestion de
bœuf contaminé [25, 26]. La vMCJ a la particularité d’être la seule
maladie humaine à prion acquise à partir d’une autre espèce (le
gène de la protéine prion est ici sans anomalie). Les premiers cas
en furent décrits en 1996, à travers une série de 10 malades
anglais, par le « National Creutzfeld-Jakob Disease
Surveillance » d’Édimbourg [27]. L’étude électrophorétique
montra que la protéine constituant ce variant différait du profil
rencontré dans les formes classiques de la MCJ, mais correspondait
à celui observé dans l’épidémie bovine. La vMCJ s’est surtout
manifestée, jusqu’ici, chez l’adulte de moins de 40 ans (l’âge
moyen en début de maladie étant de 28 ans). La symptomatologie
est assez uniforme, à la fois psychiatrique et comportementale, en
tout cas avec des caractéristiques particulières par rapport aux
autres formes de MCJ, ce qui contribua à son identification : une
moyenne d’âge contrastant avec celle de la forme sporadique, dont
le temps d’incubation se compte en décennies et non en années ; des
manifestations psychiatriques précoces, et des signes sensoriels à
type de douleur précédant les signes neurologiques de plusieurs
mois. L’évolution est mortelle — sous forme d’une démence associée
à des manifestations neurologiques — en 14 mois en moyenne,
c’est-à-dire plus lentement que la forme sporadique, dont la survie
est généralement inférieure à 6 mois [28]. L’imagerie par
résonance magnétique nucléaire (IRM) montre des hypersignaux
situés, de manière évocatrice, dans la partie postérieure des
thalami (« signe du pulvinar » bilatéral [29]). La
biopsie des amygdales, utile quand les symptômes sont compatibles
avec un diagnostic de vMCJ en l’absence de signe du pulvinar,
révèle la présence de la forme PrPsc sur des coupes
histologiques par immunocytochimie ou par migration de la protéine
sur western-blot (un résultat amygdalien négatif n’infirme
cependant pas le diagnostic de manière catégorique).
L’anatomopathologie, seule aujourd’hui à porter le diagnostic de
certitude, montre, à côté des signes classiques de MCJ, des plaques
amyloïdes constituées de formes PrPsc et entourées de
bulles de spongioses, appelées « plaques florides » et
correspondant à l’action vacuolisante du prion anormal [30]. Cette
forme de maladie est spécifiquement associée à un prion
pathologique d’un type dont la distribution dans l’organisme est
plus large que dans les autres formes de MCJ. Car le prion
pathologique des cas de vMCJ est un isoforme distinct des deux
principaux isoformes observés dans la sMCJ, qui sont de type 1 et
2A [31].
À la différence des autres maladies humaines à prion, notamment
la sMCJ, dans laquelle l’accumulation de la protéine anormale se
fait dans le système nerveux central sans accumulation périphérique
satellite, la vMCJ procède par un envahissement, par le prion
anormal, du système nerveux central et de diverses parties de
l’organisme, qu’il s’agisse du système nerveux périphérique ou
d’autres tissus, notamment lymphoïdes [32, 33]. Dans les modèles
expérimentaux, le prion pathologique se décèle d’abord dans les
cellules folliculaires dendritiques, puis au niveau du système
nerveux central [34]. Dans la vMCJ, il a été mis en évidence pour
la première fois dans les amygdales, parmi divers organes autopsiés
[35], puis dans nombre d’éléments du système lymphoïde, comme les
ganglions intestinaux, la rate, et le thymus [36-39]. La mise en
évidence de la PrPsc dans des biopsies amygdaliennes est
devenue un test diagnostique en faveur d’une vMCJ, car cette
protéine anormale n’est pas décelable dans les amygdales de sujets
atteints de sMCJ ou d’autres maladies humaines à prion [38]. La
PrPsc a été également détectée dans les centres
lymphoïdes germinatifs de résidus appendiculaires chez des sujets
qui développèrent une vMCJ quelques mois ou années après
l’intervention chirurgicale [40, 41], ainsi que dans des ganglions
neuronaux du système nerveux périphérique [36, 42].
Le codon 129 du gène de la protéine prion (dit « gène
PRNP »)
Le gène du prion humain est situé sur le bras court du chromosome
20 et code pour 254 acides aminés, dont une valine (V) ou une
méthionine (M) en position 129. Avec ses deux copies du gène, un
individu peut être MM (39 % de la population générale), MV
(50 %) ou VV (11 %). Ce polymorphisme est capital pour la
genèse de la maladie liée au variant, car il existe, pour
l’infection à prion, une susceptibilité de l’hôte liée à un
déterminisme génétique, et ceci est un point commun avec certains
agents transmissibles « conventionnels » tels que le
virus de l’immunodéficience humaine (VIH).
L’homozygotie MM au codon 129 du gène de la protéine prion
apparaît liée à la fois à la susceptibilité, à l’expression
clinique du portage, et au temps d’incubation de la maladie : tous
les cas de vMCJ observés au Royaume-Uni ont été, jusqu’à présent,
des individus MM, du moins chaque fois que la nature du codon 129 a
pu être déterminée, c’est-à-dire dans la majorité des cas [43],
sauf un cas d’origine transfusionnelle dont nous reparlerons et qui
était de génotype MV, mais ce dernier décéda d’une autre cause,
sans avoir développé la symptomatologie classique d’une vMCJ.
Cette influence de la nature du codon 129 a été documentée à
travers l’étude de souris génétiquement modifiées pour exprimer la
version humaine homozygote du prion normal, c’est-à-dire devenues
de génotype MM ou VV : lorsqu’elles furent infectées par le prion
de l’ESB ou par celui de la vMCJ, il fut démontré que le délai
d’apparition de la maladie était fortement influencé par le
génotype, les souris MM développant la maladie de manière plus
précoce, suivies des souris hétérozygotes MV, puis des souris
homozygotes VV [39, 44, 45]. Tout se passe comme si la PrP avec une
méthionine en position 129 était plus efficacement transformable en
protéine anormale que la PrP avec une valine en cette position.
Dans l’espèce humaine, le génotype MV et peut-être encore plus
le génotype VV semblent induire un effet « protecteur »
contre l’apparition de la maladie, et cet effet paraît durable :
ceci reste vrai, du moins tant qu’aucun cas clinique de vMCJ n’a
été rapporté chez un sujet MV ou VV. La question se pose dès lors :
cette plus longue incubation chez ces derniers excède-t-elle la
durée d’une vie humaine ? Dans l’affirmative, ils ne
développeraient jamais la maladie même en étant porteurs du prion
pathologique. Dans la négative, une vague retardée de vMCJ, liée à
l’émergence de formes symptomatiques chez des individus non MM,
pourrait apparaître au cours des prochaines décennies.
Le tableau 1, fondé sur des données
épidémiologiques européennes [46, 47], illustre cette influence du
codon 129 du gène PRNP sur le développement des différentes formes
de MCJ.
Il apparaît ainsi que, sur la forme sporadique de la MCJ, le
génotype a une influence moins tranchée que dans la vMCJ [31, 47,
48]. Cette influence génétique s’observe cependant aussi dans le
kuru, autre maladie à prion acquise par voie alimentaire mais, si
l’on peut dire, sans franchissement de la barrière d’espèce (dans
cette forme de cannibalisme funéraire rituel, jadis pratiqué en
secret par des Papous des régions montagneuses de Nouvelle-Guinée,
où — juste distribution des besoins ? — le cerveau de la
victime était mangé par les femmes et les enfants, le muscle étant
réservé aux consommateurs de sexe masculin) : le codon 129 exerce,
avec ce mode de contamination, une influence majeure sur la période
d’incubation de la maladie, qui est plus longue chez les
hétérozygotes MV [16, 49-51]. Cependant, dans le kuru comme dans la
sMCJ, ainsi que dans la forme iatrogène [52], des cas
symptomatiques sont survenus chez des sujets hétérozygotes MV ou
homozygotes VV. Cela reste — du moins avec le faible recul de temps
écoulé depuis l’apparition de l’épidémie — une particularité de la
vMCJ, de n’avoir jamais occasionné une forme symptomatique chez un
sujet de génotype non MM.
Tableau 1 Influence du codon 129 sur le développement
des différentes formes de MCJ
|
MM (%)
|
MV (%)
|
VV (%)
|
|
Population caucasienne
|
39
|
50
|
11
|
|
Cas de sMCJ
|
71
|
13
|
16
|
|
Cas de vMCJ déclarés
|
100
|
|
|
Épidémiologie de la vMCJ au Royaume-Uni, en France et sur le
reste de la planète
Les premiers cas de vMCJ au Royaume-Uni et en France furent
observés la même année : 1996. Outre-Manche, un total cumulatif de
165 cas était déclaré en juin 2007, effectif représentant à ce jour
la majorité des cas répertoriés au niveau mondial. La moyenne d’âge
de ces 165 sujets était de 28 ans (extrêmes : 12-74 ans),
avec une légère prédominance masculine. La durée moyenne de la
maladie était de 14 mois (extrêmes : 6-40 mois). Tous les
sujets dont le génotype avait été déterminé étaient homozygotes MM.
Des études épidémiologiques confirmèrent que l’origine la plus
vraisemblable de ces cas était alimentaire, bien que d’autres modes
ne pouvaient être toujours formellement exclus, comme une
exposition professionnelle chez quelques sujets [53].
En France, l’incidence de la vMCJ a été proportionnelle à
l’exposition alimentaire aux produits bovins contaminés par l’agent
de l’ESB, que la contamination ait eu lieu lors de séjours au
Royaume-Uni ou en métropole par ingestion de viandes importées de
ce pays, cette dernière circonstance apparaissant d’ailleurs en
cause dans une large majorité des cas observés [54]. L’importation
en France des viandes contaminées augmenta régulièrement de 1985 à
1995 (la France était le principal importateur de viande
britannique, qui constituait près de 10 % de la consommation
en viande bovine du pays), tandis que la consommation de ces
viandes diminuait durant la même période dans le pays producteur
[55]. Cependant, le niveau d’exposition français est aujourd’hui
considéré, selon les estimations [54, 56, 57], comme 10 à 20 fois
inférieur à celui du Royaume-Uni, la consommation de bœuf contaminé
ayant été largement supérieure dans le pays producteur. Une
différence temporelle fut également constatée : la comparaison
du nombre de cas français et britanniques, en considérant l’année
du début de la symptomatologie de chaque patient, indiquait en
effet une incidence maximale des cas français retardée de
5 ans par rapport à celle du Royaume-Uni, où le nombre de cas
enregistrés baisse régulièrement depuis 1999 [58]. Ce décalage
temporel de l’épidémie apparaissait directement en relation avec
celui de l’exposition de la population générale (figure 2).
Au début de 2007, en France, 21 cas avaient été déclarés depuis
1996 : la moyenne d’âge était de 37 ans (soit un peu plus
que la moyenne des cas anglais, plus proche de la trentaine), avec
des extrêmes de 19 et 59 ans, et un sex-ratio équilibré (9
hommes et 11 femmes). Les caractéristiques cliniques, génétiques et
anatomopathologiques des patients français étaient tout à fait
comparables à celles des patients britanniques. La durée moyenne de
la phase symptomatique était de 15 mois (extrêmes :
8-24 mois). Tous les sujets analysés étaient homozygotes MM,
et aucune notion de traitement par l’hormone de croissance, aucun
antécédent neurochirurgical, ni aucun facteur de risque pour les
autres formes connues de MCJ ne fut retrouvé. Aucun n’exerçait une
activité professionnelle le mettant en contact avec des bovins, et
il n’existait pas, au niveau national, de déséquilibre géographique
suggérant un quelconque cluster [58]. De brefs séjours au
Royaume-Uni, inférieurs à une dizaine de jours, furent attestés
chez trois malades, mais un quatrième avait séjourné à plusieurs
reprises, et pour de longues périodes, en Angleterre, entre 1987 et
1996.
Dans les autres pays, les cas de vMCJ sont demeurés tout à fait
exceptionnels : 4 en Irlande (le premier en 1999) ; 2 aux
États-Unis (le premier en 2002) ; 1 au Canada (2002), 1 en Italie
(2002), 1 en Arabie-Saoudite (2004), 1 en Espagne (2005) ; 2
aux Pays-Bas (2005), 1 au Portugal (2005), 1 au Japon (2005) et 1 à
Hong Kong (2005). Un séjour au Royaume-Uni, de durée très variable
selon les observations, fut parfois noté : 68 mois de séjour
pour un cas irlandais ; deux séjours de plusieurs mois pour un cas
américain, pour le sujet Canadien et pour celui de Hong Kong ;
un séjour d’un mois pour le cas japonais. Le séjour le plus bref
était celui du patient d’Arabie-Saoudite : une seule journée, ce
qui rend plus qu’incertain, en l’occurrence, l’origine de la
contamination.
En 2007, le nombre d’observations de vMCJ rapportées au niveau
planétaire demeure ainsi relativement limité, avec un total de 201
cas, principalement signalés au Royaume-Uni (165 cas) et en France
(21 cas).
Évolution et prédictions de l’épidémie du variant de la
MCJ
En 2000, en se fondant sur une période d’incubation comprise entre
30 et 60 ans, une prévision de 150 à 6 000 cas symptomatiques
de vMCJ fut avancée pour le Royaume-Uni [59]. D’autres études
annonçaient des chiffres totalement alarmistes, avec des centaines
de milliers de victimes à attendre au cours des décennies à venir
[60, 61]. Il apparaît aujourd’hui que l’épidémie est en régression
dans ce pays depuis 2000, conséquence des mesures mises en place
pour mettre un terme à l’épidémie « mère » d’ESB, avec un
nombre de cas de plus en plus bas chaque année depuis cette date
[62, 63].
Une étude britannique rétrospective réalisée dans deux centres
(Plymouth et Edimbourg), à la recherche du prion anormal au niveau
amygdalien ou appendiculaire postopératoire, auprès de 12 674
sujets situés en majorité dans la tranche 10-30 ans, opérés
entre 1995 et 1999, révéla 3 cas d’infection asymptomatique [41] :
cette proportion, certes établie avec les aléas d’une approche
rétrospective, apparaît plus élevée que le suggérait le nombre de
cas de vMCJ déclarés dans la population générale. Ceci donne à
penser que ces derniers pourraient représenter les situations
d’incubation les plus courtes, et/ou que les cas de portage
asymptomatique du prion pathologique sont plus nombreux qu’on l’a
estimé. Par ailleurs, 2 de ces 3 sujets asymptomatiques étaient
homozygotes VV et donc à faible risque de développer une MCJ dans
un intervalle de temps rapproché [64], et il est logique que les
cas symptomatiques identifiés à ce jour correspondent à une forme
d’incubation particulièrement courte. À partir de ces résultats,
fut avancée une prévalence de 237 cas par million de citoyens
britanniques, avec un intervalle de confiance à 95 % de
49-792 : dans l’hypothèse la plus pessimiste, c’est-à-dire en
prenant en compte la borne supérieure de cet intervalle, 41 250
sujets parmi 60 millions seraient infectés. À ce jour, les derniers
chiffres de l’épidémie de vMCJ au Royaume-Uni s’avèrent cependant
bien plus en accord avec les prédictions a minima des
épidémiologistes, d’autant qu’elle décline régulièrement, nous
l’avons vu, en nombre annuel de cas. On note cependant qu’en dépit
du temps écoulé depuis l’instauration des mesures prises contre
l’épidémie de BSE décimant les troupeaux anglais, l’âge moyen des
patients au moment de l’apparition des symptômes cliniques de vMCJ
n’a pas augmenté notablement depuis l’émergence des premiers cas,
constatation qui, n’a pas encore trouvé d’explication
rationnelle.
En France, où le niveau d’exposition aurait donc été de 10 à 20
fois inférieur à celui du Royaume-Uni, des chiffres de 6 à 300 cas
de vMCJ au cours des 60 prochaines années ont été proposés dans une
estimation [54], de 205 cas dans une autre étude [65]. En 2003, un
modèle de prédiction de l’incidence suggérait un nombre total de 33
cas (extrêmes : 0-100), avec 14 cas (extrêmes : 2-30) sur la
période 2004-2005, et 11 cas (extrêmes : 1-20) sur la période
2006-2010 [55]. Ces données se révèlent pour l’instant totalement
compatibles avec les plus récentes observations épidémiologiques.
Une étude prédictive plus récente annonçait 39 cas supplémentaires
(extrêmes : 6-99), aucun n’étant d’ailleurs lié à un séjour au
Royaume-Uni [57]. Il n’en demeure pas moins que le worst case
scenario de 300 cas au cours des 60 prochaines années est maintenu
dans les estimations sur le risque d’extension de l’épidémie, en
particulier pour estimer la prévalence de l’infection dans la
population des donneurs de sang.
En tout état de cause, les mesures prises contre l’extension de
l’épidémie d’origine alimentaire (avec notamment le dépistage
biologique systématique de l’agent de l’ESB chez les bovins
destinés à la boucherie et l’élimination de la chaîne alimentaire
des animaux trouvés positifs) et les dernières constatations
épidémiologiques suggèrent qu’une pandémie de vMCJ est peu
vraisemblable au cours des prochaines années. En réalité, le
problème tient désormais plutôt dans d’autres modes de
contamination, avec des vecteurs sanguins ou tissulaires : la
transfusion, la greffe de tissus et d’organes, l’utilisation de
matériel médical ou chirurgical contaminé. Le premier mode,
surtout, était redouté en raison de son ampleur potentielle : alors
que la contamination alimentaire, qui a dominé jusqu’ici, semble
aujourd’hui contrôlée (comme l’indique, de manière spectaculaire,
la courbe d’évolution du nombre de cas d’ESB au cours des 20
dernières années [figure
3]), la transmission transfusionnelle va-t-elle prendre le
relais ? Au Royaume-Uni comme en France, si le prion ne circule
plus dans la viande bovine, il est présent dans le sang de quelques
sujets asymptomatiques, donneurs de sang potentiels, et pourrait
être transmissible à travers lui. La crainte d’une transmission
interhumaine a ainsi pris le pas sur la peur — devenue un temps une
hantise dans la population générale où les végétariens se sont un
temps multipliés sur un mode prionesque — de la transmission
interespèces.
Bases expérimentales de la transmission du variant de la MCJ
par voie sanguine
Jusqu’en 1996 environ, il était généralement admis que la MCJ
n’était pas un élément de risque transfusionnel : quelques études,
certes limitées, n’avaient relevé aucune association entre la
survenue de la forme sporadique et un passé transfusionnel [66-68].
Étant donné que le taux de prion semble considérablement plus élevé
dans la vMCJ que dans la sMCJ, on a supposé que le nombre de
particules infectieuses dans le sang et/ou la distribution de ces
particules dans l’organisme d’un sujet atteint de MCJ
« classique » pouvait être trop faible pour induire une
contamination à travers un don de sang, à l’encontre, comme on le
verra, de la vMCJ. En outre, à la différence de cette dernière, le
prion pathologique n’est pas observé dans les formations lymphoïdes
des MCJ sporadiques.
Ainsi, avant l’émergence des premiers cas de vMCJ, les deux
principales circonstances de transmission du prion au sein de
l’espèce humaine avaient été le kuru et la contamination iatrogène
après injection intramusculaire d’hormone de croissance d’origine
hypophysaire. Or, le kuru ne s’observait plus en raison de la
prohibition, en 1957, des pratiques anthropophagiques rituelles en
Nouvelle-Guinée, et le recours exclusif aux hormones de croissance
d’origine recombinante avait mis un terme aux contaminations
iatrogènes. Pourtant, bien qu’aucun cas de vMCJ par voie
transfusionnelle n’ait encore été observé, la possibilité d’une
transmission par le sang se trouvait évoquée avec insistance
[69-71], mais le prion de la vMCJ n’entra pas immédiatement dans la
famille de plus en plus nombreuse des « agents transmissibles
par le sang ».
Dans des modèles expérimentaux, l’atteinte des tissus lymphoïdes
avait été observée rapidement après la contamination par le prion
anormal, avec une persistance, tout au long de la période
d’incubation [34]. La diffusion lymphoïde pouvant s’effectuer par
l’intermédiaire des cellules circulantes, cette hypothèse a conduit
à celle que les lymphocytes porteurs de la forme anormale du prion
pourraient le transmettre à des receveurs de produits sanguins
labiles (PSL) contenant de tels lymphocytes [72, 73]. L’injection
intracérébrale de buffy coats et de plasmas provenant de sujets
atteints de vMCJ à des souris n’avait pas mis en évidence une telle
transmissibilité [33], mais ces expériences portaient sur un petit
nombre d’échantillons d’origine sanguine, et la sensibilité de la
technique utilisée pouvait être insuffisante pour détecter un taux
faible de la forme PrPsc. Par la suite, la
transmissibilité sanguine des maladies à prion fut montrée chez des
rongeurs [74], notamment sur des souris rendues vulnérables à la
vMCJ [75]. Mais le tournant décisif fut la réalisation
d’expériences visant à démontrer la transmissibilité sanguine d’un
ATNC d’un mouton infecté expérimentalement par voie orale à un
mouton sain [76]. Une telle expérimentation, qui impliquait
d’importantes quantités de sang et une distribution du prion
anormal hors du système nerveux central comparable à celle de la
vMCJ chez l’homme établit avec certitude que la protéine
pathologique était présente dans le sang circulant, notamment dans
les cellules lymphoïdes, et que le vecteur sanguin était tout à
fait à même de transmettre l’agent de la maladie : l’infectiosité
sanguine était dès lors démontrée, du moins dans certaines
conditions, et les Autorités de santé françaises, par mesure de
précaution, considérèrent dès lors comme possible la transmission
transfusionnelle de l’agent de la vMCJ.
Dans une autre expérience animale, la transfusion d’un sang
provenant d’un mouton infecté (symptomatique ou asymptomatique) à
un mouton sain a conduit à des taux de contaminations
transfusionnelles de 17 % pour l’ESB et de 19 % pour la
scrapie [77]. Un tel modèle présentait l’avantage de permettre
l’étude de la part de chaque composant sanguin dans la
transmissibilité d’un ATNC et d’apprécier l’effet de mesures visant
à combattre cette transmissibilité, telle que la leucoréduction.
Une autre expérimentation animale, plus récente, fut fondée sur la
détection sanguine, au cours d’une grande partie du stade
asymptomatique de l’infection, de la PrPsc chez des
hamsters contaminés expérimentalement par l’agent de la scrapie à
travers l’inoculation intrapéritonéale de tissu cérébral infecté
[78]. Dans les deux cas, l’étude montra que l’agent infectieux
était présent dans le sang circulant au cours d’une grande partie
de la phase d’incubation de la maladie, et que le taux de
transmission était relativement élevé.
Alors qu’aucun cas transfusionnel humain n’avait encore été
rapporté (tout au moins pour les premières de ces
expérimentations), ces études chez l’animal avaient mis en évidence
la transmissibilité sanguine du prion pathologique, l’efficacité de
la voie veineuse et la possibilité d’une incubation courte par
cette voie.
Surveillance du risque transfusionnel du variant de la MCJ au
Royaume-Uni
Les premières études épidémiologiques anglo-saxonnes n’avaient pas
relevé la transfusion comme mode de transmission de l’agent de la
vMCJ, et les premières descriptions de la répartition du prion
anormal au sein de l’organisme avaient fait considérer la voie
sanguine comme un vecteur assez improbable de contamination. Par la
suite, les expériences de transmission sanguine de l’agent de l’ESB
chez le mouton et la constatation d’une distribution plus large de
la PrPsc dans l’organisme du sujet infecté par le
variant que chez le sujet atteint de sMCJ [36] firent reconsidérer
ce jugement.
En 1990, le Royaume-Uni, pays le plus exposé du globe pour ce
risque, mit en place, sur la totalité de son territoire, un système
de surveillance appelé le « National Creutzfled-Jakob Disease
Surveillance Unit » ou NCJDSU, chargé de repérer et
d’identifier l’ensemble des cas de MCJ [79, 80]. Toutes les
observations suspectes devaient être rapportées par les
professionnels de santé impliqués (principalement des neurologues
et des neuro-anatomopathologistes), puis authentifiées et
catégorisées selon des critères diagnostiques définis. Sur le plan
transfusionnel, le passé médical de chaque malade était étudié à
travers un entretien avec l’entourage familial, à la recherche
d’antécédents de transfusion ou de dons de sang. Une étude
collaborative entre le NCJDSU et le réseau transfusionnel anglais,
appelée TMER (pour Transfusion Medicine Epidemiology Review),
rechercha ainsi, en remontant jusqu’en 1997, tous les cas
transfusionnels potentiels de MCJ, à partir de malades atteints de
sMCJ ou de fMCJ ayant autrefois donné ou reçu du sang, et à partir
de malades ayant développé une vMCJ et assez âgés pour avoir donné
leur sang au cours des dernières années. Au 1er mars
2006, parmi les 160 cas anglais rapportés de vMCJ, 150 avaient
l’âge de donner leur sang et, parmi eux, 31 (21 %) avaient, du
moins selon leur entourage, donné leur sang au moins une fois [81].
Les dates et lieux du ou des dons une fois déterminés, des
épidémiologistes se penchèrent sur ce qu’il était advenu de ces
dons, qu’ils aient été utilisés pour l’élaboration de PSL ou de
médicaments dérivés du sang (MDS), et sur le statut actuel des
receveurs de ces produits. Ces enquêtes aboutirent dans 24 cas : 18
sujets atteints de vMCJ ayant donné leur sang (sur les 31 connus
comme anciens donneurs), avec 66 receveurs identifiés, dont 24
étaient encore vivants ; 3 sujets atteints de sMCJ ayant donné leur
sang (sur 93 connus comme anciens donneurs), avec 20 receveurs
identifiés ; 3 sujets atteints de fMCJ ayant donné leur sang (sur 5
connus comme anciens donneurs), avec 11 receveurs identifiés. Parmi
les 97 receveurs, 2 avaient développé la maladie et appartenaient
au premier groupe : celui exposé au risque de vMCJ.
Les premiers cas anglais de vMCJ chez des receveurs de produits
sanguins labiles
Les premiers « cas transfusionnels » observés, qui sont
au nombre de 4 à ce jour (2007), correspondent tous à des patients
transfusés au Royaume-Uni avec des PSL non déleucocytés. Il
s’agissait chaque fois de vMCJ, et non de sMCJ ou de fMCJ, aucun
cas transfusionnel de ces deux dernières formes n’ayant jamais été
décrit, même à travers des enquêtes rétrospectives ou des études de
cas-contrôles [82-86], et aucune infectiosité n’ayant été retrouvée
dans le sang à travers des expérimentations animales, même avec des
souris transgéniques rendues sensibles à la maladie (on ne saurait
pour autant exclure formellement que quelques cas transfusionnels
de sMCJ, en raison de leur caractère exceptionnel et d’une
incubation particulièrement longue, soient passés inaperçus).
Le premier des 4 patients transfusés atteints de vMCJ était un
homme de 62 ans, qui développa la maladie en 2002 et mourut un
an plus tard. En 1996, il avait reçu, dans un service de chirurgie,
5 concentrés globulaires non déleucocytés, dont l’un provenait d’un
donneur de 24 ans qui développa une vMCJ en 1999 (et décéda
l’année suivante). Donneur et receveur étaient l’un et l’autre
homozygotes MM. Une origine alimentaire ne pouvait certes être
totalement écartée dans un cas comme dans l’autre, mais la
transfusion était l’explication de loin la plus plausible, moins en
raison de l’âge du receveur, pourtant largement supérieur à la
moyenne des sujets contaminés par voie alimentaire, que par la
conjonction de deux pathologies des plus rares : le calcul
statistique montra que la possibilité que ces deux observations de
vMCJ soient de survenue indépendante l’une de l’autre était de
l’ordre de 1/15 000 (et même de 1/30 000 en prenant en compte l’âge
du receveur). Ce premier cas transfusionnel mondial fut rapporté en
décembre 2003 [87].
Le deuxième cas était un homme de 77 ans, décédé d’une
maladie cardiaque sans avoir développé de signes cliniques de vMCJ,
mais un stade asymptomatique d’infection par le PrPsc
fut évoqué sur les données anatomopathologiques post-mortem, qui
montrèrent la présence de prion anormal, non dans le cerveau, mais
dans certains éléments lymphoïdes (la rate et les ganglions
cervicaux, mais non les amygdales et l’appendice). Ce patient était
suivi et considéré comme à risque car, cinq ans plus tôt, en 1999,
il avait reçu un concentré globulaire non déleucocyté provenant
d’un donneur de 40 ans, mort de vMCJ 18 mois après le
don, avec, au niveau de la rate, un PrPsc d’isoforme
identique à celui observé dans les cas de vMCJ. Le donneur était de
génotype MM, mais le receveur était hétérozygote MV, ce qui pouvait
être mis en relation avec le caractère asymptomatique de son statut
de porteur du variant. Ce deuxième cas de contamination
transfusionnelle fut rapporté en juillet 2004 [88].
Le troisième cas, qui faisait lui aussi partie de la cohorte des
receveurs suivis pour avoir été transfusés avec un PSL à risque,
était un homme de 31 ans ayant reçu du sang lors d’une
intervention chirurgicale fortement hémorragique : il développa une
vMCJ en 2005, 7 ans après l’épisode transfusionnel, et mourut
deux ans et demi plus tard. Il avait reçu un concentré globulaire
non déleucocyté provenant d’un donneur qui présenta une vMCJ en
1999 (18 mois après le don) et décéda l’année suivante
(21 mois après le don). Donneur et receveur étaient
homozygotes MM. Ce troisième cas transfusionnel fut rapporté en
2006 [81, 89, 90].
Le quatrième et dernier cas recensé à ce jour était un receveur
qui développa une vMCJ huit ans et demi après avoir été transfusé
par un concentré globulaire provenant d’un sujet ayant présenté une
vMCJ 17 mois après le don. Ce donneur était le même que celui
en cause dans le cas n° 3. De génotype MM, le receveur était encore
en vie dans les premiers mois de 2007 [91].
Ces observations rapportées par la presse spécialisée (puis non
spécialisée) firent successivement passer le risque transfusionnel
de vMCJ de « peu vraisemblable » à
« possible », puis de « probable » à
« démontré ». Car si nombre d’inconnues demeurent quant
aux paramètres du risque de contamination sanguine par le prion, le
rapprochement du taux très faible de vMCJ dans la population
générale, estimé, à l’échelon individuel, entre 1/15 000 et 1/30
000 au Royaume-Uni [87], et du taux élevé de cas dans le petit
groupe de receveurs à risque rend quasi certaine une origine
transfusionnelle et non alimentaire (sans compter qu’une proportion
notable de ces receveurs à risque est décédée sans avoir vécu assez
longtemps pour développer une éventuelle vMCJ). Le cumul de ces cas
conforte ainsi la possibilité que le sang d’un donneur dans la
phase asymptomatique de la maladie soit contaminant pour le
receveur. Cette évidence soudaine de la transmissibilité
transfusionnelle du variant de la MCJ justifiait ainsi largement
les mesures préventives précédemment appliquées au Royaume-Uni et
en France. De surcroît, malgré le petit nombre de cas
transfusionnels rapportés, plusieurs constatations pouvaient d’ores
et déjà être dégagées :
- – la possibilité d’une incubation relativement courte
avec la voie transfusionnelle : six ans et demi entre la
transfusion et le début des signes cliniques dans le cas n° 1, six
ans dans le n° 3, huit ans et demi dans le n° 4, même si, au vu,
précisément, de ces tout premiers cas, la période d’incubation
moyenne doit être supérieure à huit ans, fut-ce avec le contexte
d’un génotype MM. Quoiqu’il en soit, la brève durée d’incubation de
ces premières observations transfusionnelles montre la pleine
efficacité de la voie sanguine. Doit-elle suggérer un caractère
particulièrement pathogène du prion anormal circulant dans le sang
et transmis par cette voie, même s’il est établi que la
contamination au sein d’une même espèce s’accompagne d’ordinaire
d’une incubation plus courte que dans la transmission interespèces.
En effet, les périodes d’incubation les plus courtes ont été
rapportées, au sein des ATNC humains, dans le kuru, dans les formes
iatrogènes après injection d’hormone de croissance [23, 92] et dans
les vMCJ transfusionnelles [16] ;
- – le taux de transmission, au sein de la population des
receveurs à risque, est élevé, même s’il n’apparaît pas comme une
constante dans ce délai relativement court. Une actualisation de
l’étude TMER du Royaume-Uni aboutissait en 2006 aux effectifs
suivants, qui constituent une indication précieuse sur le risque
transfusionnel de la vMCJ et sur la durée d’incubation des premiers
cas observés [93] : parmi 66 receveurs de PSL issus de
donneurs ayant développé ultérieurement la maladie, 34 étaient
morts dans les 5 premières années de la période
post-transfusionnelle, avec une cause de décès liée à la maladie
préexistante. Parmi les 32 restants, 24 étaient encore en vie et
n’avaient pas développé de vMCJ, tandis que 8 étaient décédés
au-delà des 5 premières années post-transfusionnelles. Parmi ces 8,
5 étaient morts d’une pathologie non liée au variant, et 3 avaient
développé une vMCJ (qui avait été la cause du décès dans 2 des 3
cas) ;
- – l’influence du génotype du codon 129 n’est pas
infirmée dans le contexte de la voie sanguine : le seul receveur
resté asymptomatique était hétérozygote MV (encore que la période
observationnelle était cependant la plus courte de la
série) ;
- – tous les receveurs avaient reçu du sang non
déleucocyté, entre 1996 et 1999 (la leucoréduction ne fut
systématisée au Royaume-Uni qu’en octobre 1999) ;
- – les 3 premiers receveurs avaient été transfusés par
des PSL provenant respectivement de 3, 4 et 103 donneurs. Ces 103
derniers donneurs correspondaient eux-mêmes à plus de 3 000
receveurs, dont statistiquement plus d’un millier doivent être
encore en vie ;
- – en Angleterre comme en France, aucun cas de vMCJ n’a
été rapporté chez un receveur de MDS (comme l’indique le titre de
cet article, nous limitons ici notre propos aux produits sanguins
labiles, en sachant que des procédés complémentaires contribuent à
la sécurité des MDS vis-à-vis du prion, procédés sur lesquels nous
renvoyons le lecteur aux données de la littérature [94-97]).
Surveillance du risque transfusionnel en France : premières
observations de vMCJ avec antécédents de dons de sang, et premières
mesures prises à l’égard des receveurs
Si les enquêtes épidémiologiques conduites en France n’ont pas
révélé d’antécédent transfusionnel pendant la période « à
risque » dans la vingtaine d’observations de vMCJ répertoriée
dans le pays (un sujet avait été transfusé, mais en 1971, avant
l’épidémie), quelques patients avaient été en revanche donneurs de
sang, comme cela était prévisible, au cours de la même période.
En 1992, il fut créé en France un réseau national de
surveillance des cas de MCJ, coordonné par l’Unité INSERM U708 et
incluant des représentants de diverses spécialités médicales et des
services de santé : neurologues, neuropathologistes, laboratoires
de référence, Institut de Veille Sanitaire (InVS), DDASS. La
mission de ce réseau était de recueillir et de valider les cas
suspectés de MCJ, de suivre leur évolution, de les classer selon le
type (sporadique, familial, iatrogène) et le degré de certitude (en
distinguant cas confirmés et cas probables), et d’établir leurs
caractéristiques épidémiologiques. En cas d’antécédent de don de
sang, l’InVs était chargé d’informer l’Établissement Français du
Sang (EFS) pour ouverture d’une enquête transfusionnelle. Il
apparut ainsi que 3 des patients Français atteints de vMCJ, qui
avaient développé la maladie en 2004, avaient un passé de donneur
de sang.
- – Le premier (huitième de la série, rapporté en février
2004) était une femme de 32 ans ayant donné son sang entre
1993 et 2003. Les PSL élaborés avec ces dons étaient 13 concentrés
globulaires (dont 10 avaient été déleucocytés) et un concentré
plaquettaire. Parmi les receveurs, 14, dont 5 étaient encore en
vie, furent identifiés et localisés. Dix plasmas provenant de la
même donneuse avaient été utilisés pour la fabrication de MDS.
- – Le deuxième cas (neuvième de la série, rapporté en
avril 2004) était un homme de 52 ans ayant donné son sang
depuis 1984, notamment entre 1996 et 2002 (il n’y eut pas d’enquête
pour les dons effectués avant l’épidémie). Les PSL étaient 5
concentrés globulaires (tous déleucocytés) et 3 concentrés
plaquettaires (dont 2 déleucocytés). Pour les dons faits depuis
1994, sept receveurs de PSL, dont 2 étaient encore vivants et non
perdus de vue, furent identifiés. Douze plasmas avaient été
utilisés pour le fractionnement.
- – Le troisième cas (treizième de la série, rapporté en
octobre 2004) était un homme de 48 ans ayant donné son sang
entre 1991 et 2004. Les PSL étaient un plasma frais congelé et 15
concentrés globulaires (dont la moitié avait été déleucocytée).
Seize receveurs étaient impliqués, dont 6 étaient encore vivants et
non perdus de vue.
Au total, ces trois donneurs correspondaient à 42 receveurs de
concentrés globulaires ou plaquettaires, dont 17 étaient encore en
vie au moment de l’enquête : parmi ces derniers, 2, transfusés
avant 1984, ne furent pas informés, mais 14 le furent parce qu’ils
avaient reçu les transfusions entre 1991 et 2004. À ce jour, aucun
n’a présenté de symptomatologie pouvant évoquer une vMCJ.
Le nombre de receveurs était évidemment de beaucoup plus
important pour les MDS provenant des plasmas de ces donneurs. Car 2
de ces derniers avaient donné du plasma destiné au fractionnement
sur la période 1991-2004 (10 dons dans un cas, 12 dans l’autre). À
eux seuls, ils totalisaient environ 50 000 receveurs : 2 000 pour
des traitements au long cours (hémophilie, déficits immunitaires),
les autres pour des injections occasionnelles (albumine,
immunoglobulines).
Eu égard à ces trois premières observations de donneurs de sang
ayant développé ultérieurement une vMCJ, les mesures suivantes
furent prises :
- – retrait immédiat des MDS et des PSL issus des dons de
ces sujets lorsqu’ils étaient encore accessibles (lorsque la
maladie fut découverte chez le donneur, les PSL avaient presque
toujours été transfusés, mais cette stratégie permit les deux
actions qui suivent) ;
- – information des prescripteurs des PSL impliqués dans
l’enquête transfusionnelle ;
- – information directe, personnelle et médicalisée des
receveurs de PSL (sauf pour les patients transfusés avant
l’épidémie), exclusion définitive de ces receveurs de tout don
d’organes, de tissus et de cellules (ils étaient déjà écartés du
don de sang en tant qu’anciens transfusés) ; enfin, mise en
place d’un suivi clinique au long cours ;
- – décision de ne pas informer individuellement les
receveurs de MDS, sauf les hémophiles ayant reçu des concentrés de
facteur VIII ou IX provenant des dons en cause ;
- – information maîtrisée de la population générale et des
professionnels de santé sur la possibilité de contamination
transfusionnelle par l’agent de la vMCJ.
L’information donnée aux receveurs de PSL par leur médecin s’est
effectuée dans des conditions qui auraient probablement gagné à
davantage de structuration, car une telle information était tout
aussi difficile, si ce n’est plus, que celle qui dut être donnée,
il y a plus de 20 ans, aux premiers donneurs de sang
découverts « LAV positifs », et qui était déjà délicate
en raison du grand nombre d’incertitudes de l’époque sur le
pronostic de l’infection par l’agent responsable du Sida. Il
convient toutefois de préciser que, touchant cette possibilité de
contamination transfusionnelle par le prion, la non-information
elle-même n’était pas dépourvue de partisans, qui avançaient les
arguments suivants : un risque absolument non quantifiable, de
par les nombreux paramètres inconnus et l’absence de test
diagnostique ; l’existence de mesures préventives appliquées depuis
plusieurs années pour combattre le risque lié à la transfusion de
PSL ; la nuisance psychologique majeure d’une telle annonce, qui ne
pouvait que générer une anxiété majeure ; l’absence de tout élément
diagnostique et pronostique (sauf le statut du codon 129) ; enfin,
l’absence de toute possibilité thérapeutique préventive ou
curative. Le 4 novembre 2004, le Comité consultatif national
d’éthique (CCNE) renouvela sa position exprimée en 1997 : ne
pas inquiéter sans bénéfice, notamment sans recours possible à une
action préventive ; risquer d’exclure un patient du système de
soins au nom du principe de précaution. Enfin, le CCNE insista sur
la nécessité d’une traçabilité optimale des dons de sang issus de
donneurs ayant développé par la suite une vMCJ.
Cependant, en faveur de l’information des receveurs à risque
plaidait, non tant la nécessité de ne plus donner de sang (en
principe, en tant que transfusés, ces sujets étaient exclus
définitivement du don), que le « droit du patient à
l’information », imposé par la loi du 4 mars 2002, laquelle
entraîne l’obligation, pour le médecin, d’avertir son patient de
tout « risque nouveau identifié », même si ce risque
n’est pas quantifiable à l’échelon individuel comme à l’échelon
collectif, même s’il n’existe aucun moyen diagnostique et aucun
moyen absolu de prévention. D’autres éléments firent pencher pour
l’information aux receveurs : la nécessité d’une prévention du
risque secondaire (personnel de santé, dentistes), d’autant que la
circulaire 138 du 14 mars 2001, qui définit les grands principes de
gestion du risque de transmission des ATNC lors des soins médicaux
ou chirurgicaux, avait classé les receveurs de PSL dans la
catégorie des patients à risque individuel de contamination par
l’agent de la vMCJ.
Mesures directes ou indirectes de prévention vis-à-vis des
donneurs et des produits sanguins labiles
Si l’on met à part le retrait des produits bovins infectieux de la
chaîne alimentaire, mesure de santé publique prise pour protéger la
population générale, les actions préventives du risque de
contamination transfusionnelle par un ATNC furent instaurées au
Royaume-Uni et en France au fur et à mesure de la progression des
connaissances épidémiologiques. Certaines avaient cependant été
mises en place avant même l’émergence des premiers cas de vMCJ,
afin de prévenir la transmission d’autres formes de MCJ, en
particulier les iatrogènes. La notion d’une transmission
transfusionnelle du variant, à la suite des cas rapportés par les
Services sanitaires britanniques, incita ensuite les Autorités de
santé à prendre des mesures préventives supplémentaires.
Il n’en demeure pas moins que, pour aussi complémentaires que
soient lesdites mesures, il n’est nullement certain à ce jour
qu’elles suffisent pour annuler tout danger de transmission du
prion par les produits sanguins labiles. Il est probable qu’à côté
de l’exclusion des donneurs à risque, une des préventions les plus
contributives a été la systématisation de la leucoréduction [98],
dont il fut montré qu’elle diminue presque de moitié l’infectiosité
du sang total [99]. On pouvait craindre que cette dernière
technique ait une conséquence opposée à l’effet escompté, en
entraînant une lyse leucocytaire à même de libérer dans le plasma
de nombreux prions infectieux, mais rien, à ce jour, n’est venu
remettre en cause le bénéfice apporté par la leucoréduction.
Malgré tout, si les cas de contamination transfusionnelle de
vMCJ observés Outre-Manche apparurent tous liés à des PSL non
déleucocytés, il faut tenir compte du fait que le recul est par
définition moindre pour les PSL traités par leucoréduction, et
surtout qu’il est désormais établi que la couche leucocytaire n’a
pas l’apanage de l’infectiosité : une infectiosité équivalente
existe, nous le verrons, dans le plasma. La leucoréduction apparaît
donc comme une mesure nécessaire [100], mais certainement pas
suffisante.
Voici, dans leur instauration chronologique, les mesures
transfusionnelles préventives, spécifiques ou non spécifiques,
mises en place de chaque côté de la Manche contre le risque de
contamination transfusionnelle par l’agent de la vMCJ. Au
Royaume-Uni [101, 102] :
- – 1997 : rappel et destruction des PSL et des MDS
issus de donneurs ayant développé une vMCJ ;
- – 1998 : importation des États-Unis du plasma
destiné au fractionnement ;
- – 1999 : leucoréduction systématique des produits
sanguins labiles ;
- – 2002 : importation du plasma frais congelé pour
les receveurs nés à compter du 1er janvier
1996 ;
- – 2004 : exclusion définitive des donneurs ayant
été transfusés après le 1er janvier 1980 ;
- – 2005 : importation du plasma frais congelé pour
les receveurs âgés de moins de 16 ans ;
- – 2005 : exclusion définitive des donneurs
transfusés à n’importe quelle date ;
- – 2005 : exclusion définitive et information des
donneurs dont les produits ont été transfusés à des receveurs ayant
développé ultérieurement la maladie ;
- – 2005 : abandon progressif des plaquettes poolées
au profit des dons de plaquettes en aphérèse par un seul
donneur.
En France, la prévention transfusionnelle repose de la même
manière sur un ensemble d’actions complémentaires. La circulaire n°
DGS/SD5C/DHOS/2005/435 du 23 septembre 2005 [103] a été conçue à la
suite de la constatation des premiers cas anglais de transmission
transfusionnelle probable du variant et des premiers cas français
de donneurs de sang ayant développé la maladie. Elle a pris en
compte la notion de risque de transmission interhumaine par
transfusion de PSL ou par utilisation de matériel chirurgical ou
endoscopique chez des patients ayant reçu des PSL issus de donneurs
ayant développé une MCJ. Les mesures successivement instaurées en
France, en incluant celles prises pour les autres formes de MCJ,
avant l’émergence de la vMCJ, furent les suivantes :
- – 1992-1995 : exclusion définitive des donneurs
traités par l’hormone hypophysaire extractive ; exclusion
définitive des donneurs ayant un antécédent familial de maladie
neurodégénérative ; rappel et destruction des PSL et des lots
contenant le plasma d’un donneur ayant développé ultérieurement une
MCJ sporadique, familiale ou iatrogène, ou ayant un antécédent
génétique de MCJ, ou ayant été traité par l’hormone de croissance
extractive ; exclusion définitive des donneurs ayant un
antécédent d’intervention neurochirurgicale ;
- – 1997 : recherche des receveurs de PSL issus de
dons de sujets ayant développé la maladie ;
- – 1997 : exclusion définitive de donneurs ayant un
antécédent de transfusion ou de greffe ;
- – 1997 : rappel et destruction des PSL et des lots
issus d’un donneur ayant développé une vMCJ ;
- – 1998 : leucoréduction des produits cellulaires
pour obtenir un taux résiduel < 1 x
106/unité ;
- – 2000 : exclusion définitive des donneurs ayant
séjourné au Royaume-Uni plus d’une année cumulée au cours de la
période 1980-1996 ;
- – 2001 : leucoréduction de tous les plasmas (plasma
frais congelé ou plasma destiné au fractionnement) pour un taux
résiduel < 1 x 106/unité ;
- – 2001 : taux leucocytaire résiduel ramené à 1 x
104/unité pour les seuls plasmas homologues à usage
thérapeutique ;
- – 2001 : réduction du volume plasmatique des
concentrés plaquettaires par une solution additive afin de réduire
une charge infectieuse éventuellement présente ;
- – 2001 : information des prescripteurs, des
patients et des donneurs.
Il est certain que la majorité des individus porteurs du variant
en France ne se considère pas comme à risque et peut donner son
sang. Ceci est d’autant plus préoccupant que les sujets touchés
jusqu’ici par la vMCJ sont relativement jeunes, avec une moyenne
d’âge à la trentaine, et donc tout à fait à même de donner leur
sang pendant deux ou trois décennies. Dans ces conditions, la seule
prévention spécifique de la contamination transfusionnelle par le
prion ne pourra reposer que sur un test diagnostique de
qualification des dons, ou sur une mesure générale qui aura fait la
preuve de son efficacité absolue (comme on l’attend des filtres à
prion), ou sur les deux.
Dans la prévention d’un risque transfusionnel, le bon équilibre
est toujours délicat à trouver entre les besoins en produits
sanguins et l’exclusion de groupes de « donneurs à
risque ». Étant le pays le plus exposé, le Royaume-Uni a pris
des mesures draconiennes, allant jusqu’à l’importation de tous les
plasmas [104]. Parfois critiquées à leur instauration, notamment
pour leur coût et l’exclusion de nombreux candidats au don [105],
la plupart de ces mesures ont vu leur légitimité et leur bien-fondé
confortés avec le temps, particulièrement dans le filigrane du
« principe de précaution » [106, 107].
Quant aux mesures transfusionnelles préventives prises dans les
autres pays, elles sont essentiellement fondées sur l’exclusion des
candidats au don ayant séjourné dans un pays
« endémique ». À titre d’exemple, la Transfusion
canadienne prit successivement des mesures de plus en plus larges
pour exclure du don les individus devenus à risque par un séjour
dans un pays touché par l’épidémie de vMCJ : en 1999, tout sujet
ayant passé au moins six mois cumulés au Royaume-Uni à partir de
1980 ; en 2000, même critère pour un séjour en France ; en
2001, la durée tolérée de séjour en France ou au Royaume-Uni fut
réduite à trois mois, et celle d’un séjour dans d’autres pays
d’Europe ne devait pas excéder cinq années cumulées [108, 109].
Après avoir observé un cas de vMCJ chez un sujet ayant séjourné
un mois au Royaume-Uni dans les années 80 et ayant développé en
2001 une maladie qui l’emporta en 2004, le Japon a également pris
des mesures d’exclusion en transfusion, considérant que ce patient
avait été contaminé au Royaume-Uni, bien qu’une quinzaine de bovins
nés au Japon aient été identifiés comme atteints d’ESB. Après avoir
écarté les donneurs ayant séjourné plus d’un mois au Royaume-Uni,
les Autorités de santé japonaises prirent la décision d’exclure
tout individu qui avait résidé fût-ce un seul jour dans ce pays
entre 1980 et 1996. On le voit, l’infection à prion et le principe
de précaution ont au moins deux points communs : ils peuvent
franchir toutes les frontières et s’étendre de manière
imprévisible.
Les paramètres du risque de contamination par transfusion de
produits sanguins labiles
À ce stade des connaissances médicales sur le sujet, il est évident
que tous les éléments du risque de contamination transfusionnelle
par le prion ne sont pas éclaircis. Certains paraissent cependant
d’ores et déjà établis, tels que :
- 1) le nombre de PSL reçus par le patient et la date de
leur élaboration par rapport aux dates de l’épidémie et à celles de
l’application des mesures préventives instaurées ces dernières
années (exclusion de donneurs à risque, leucoréduction,
etc.) ;
- 2) le nombre de sujets infectieux au sein de la
population des donneurs du pays ou de la région : une forte
incertitude existe évidemment sur cette prévalence, qui dépend de
celle de la population générale, dont la période d’exposition en
France, par ingestion de viandes importées du Royaume-Uni, fut
1990-1995. Un calcul prenant en compte le chiffre le plus élevé de
la fourchette estimée entre 6 et 300 personnes infectées dans la
population générale, et faisant figurer ces 300 cas parmi les
trente-six millions de Français en âge de donner leur sang
(18-65 ans) et éligibles comme donneurs, et en admettant
qu’ils soient contaminants tout au long de leur phase d’incubation,
a abouti à une prévalence de 1 sur 120 000, soit environ 8 sujets
infectieux par million de donneurs, soit près de 11 dons par an :
il s’agit là, rappelons-le, du worst case scenario [110].
L’hypothèse équivalente au Royaume-Uni est logiquement supérieure :
1 sur 10 000 ;
- 3) l’infectiosité d’un PSL vis-à-vis d’un ATNC est
encore mal connue. Elle se mesure en se référant à une « unité
infectieuse » (UI) définie comme la charge minimale capable de
transmettre la maladie dans une expérimentation animale, pour un
mode de contamination donné (signalons qu’il est aujourd’hui établi
que les voies intracérébrale et sanguine ont une efficacité
identique, avec une période d’incubation équivalente dans les deux
cas [111, 112]). L’infectiosité d’une poche de sang dépend
elle-même de trois éléments :
- – l’ancienneté de l’infection du donneur, chez lequel le
taux de prion pathologique circulant et donc l’infectiosité
augmentent certainement avec la durée de l’incubation [113]. On
ignore toutefois le délai au-delà duquel le sang d’un sujet
contaminé devient infectieux en cas de don de sang : un donneur
infecté, prélevé pendant les premiers temps de la période
d’incubation, peut-il ne pas être à l’origine d’un don contaminant
? Des études faites sur des modèles animaux ont montré que
l’infectiosité sanguine serait réelle au moins à partir de la
seconde moitié de la période d’incubation, mais peut-être plus
précocement encore (l’infectiosité du sang précèderait la présence
du prion pathologique dans le cerveau ou les viscères [114]).
Quoiqu’il en soit, même si des expériences animales suggèrent que
l’infectiosité serait nulle ou négligeable au cours du premier
tiers de la période d’incubation, la prudence est de considérer,
dans l’état actuel des connaissances, qu’un PSL provenant d’un
donneur en phase d’incubation contient plus d’une UI, et ce
d’autant que des années ont passé depuis l’époque de la
transmission alimentaire de l’agent et que, par conséquent, les
sujets contaminés ne sont plus dans la phase initiale de
l’infection, qu’ils soient appelés à devenir un jour symptomatiques
ou non : le paradoxe serait dès lors que, même si le nombre de
sujets infectés n’augmente plus, le nombre de sujets infectieux,
lui, pourrait croître avec le temps,
- – deuxièmement, l’efficacité de la leucoréduction sur
les produits cellulaires et le plasma. La leucoréduction du sang du
hamster contaminé par un prion de tremblante du mouton ne retire
qu’un peu moins de la moitié (42 %) de l’infectiosité
présente, car l’infectiosité sanguine se répartit à peu près à
égalité entre les leucocytes et le plasma [99, 115-117]. La
leucoréduction a donc ainsi une efficacité moindre que celle qui
avait été escomptée à l’origine [116]. Comme l’ont révélé des
études fondées sur le sang de rongeurs contaminés
expérimentalement, l’infectiosité du sang total serait, durant la
phase asymptomatique, de 20-30 UI/mL [75], et sa distribution au
sein des compartiments sanguins serait de l’ordre de 30 % dans
le buffy coat et de 50 % dans le plasma [99, 117]. La présence
d’une infectiosité érythrocytaire et plaquettaire n’est pas établie
de manière formelle : elle semble en tout cas faible ou nulle [118,
119]. Ainsi, après la leucoréduction des PSL (qui doit laisser un
taux de leucocytes résiduels < 1 x 106/unité),
l’infectiosité des concentrés globulaires ou plaquettaires est liée
essentiellement à celle du plasma résiduel. Précisons que, depuis
2003, l’utilisation de solution additive de conservation dans les
PSL cellulaires contribue à réduire la quantité de plasma et, ce
faisant, une charge infectieuse éventuelle, dans le cas où le
donneur serait contaminé,
- – enfin, des filtres spécifiques du prion et utilisables
pour certains PSL sont en cours de validation, au Royaume-Uni et en
France. Les premières données disponibles sur ces outils de
rétention de l’agent de la vMCJ, qui sont des filtres de
leucoréduction modifiés pour être dotés de cette nouvelle
propriété, expriment leur capacité à réduire l’infectiosité
sanguine de trois logs, ce qui constitue une contribution sans
doute majeure à la diminution du risque transfusionnel [120]. De
tels filtres sont élaborés par deux compagnies en vue d’une
utilisation sur les globules rouges, l’application aux plaquettes
et au plasma demeurant encore à l’étude : le système « Pall
Leucotrap Affinity Prion Reduction Filter » (LAPFR) est
intégré dans le filtre CompoSafe Pr de Fresinius [121-123] ;
le système « Pathogen Removal and Diagnostic
Technologies » (PRDT) TSE Affinity ligands est intégré dans le
filtre P-Capt MC (MC pour Macopharma). Ce filtre d’affinité
éliminerait toute trace détectable d’infectiosité dans un sang
contaminé par un prion et préviendrait ainsi la contamination
transfusionnelle [124]. Cette capacité a été objectivée par une
étude fondée sur l’inoculation à des hamsters de sang total
déleucocyté prélevé chez des animaux infectés par une ESST : quand
le sang fut traité par passage sur filtre, aucun hamster ne fut
contaminé ; quand le sang ne fut pas soumis au filtre, certains
hamsters développèrent la maladie liée au prion présent dans
l’échantillon [125]. Il reste que si le potentiel de ces filtres a
été montré par des contaminations artificielles expérimentales à
l’aide de modèles animaux, leur efficacité dans la prévention de la
contamination transfusionnelle interhumaine reste à valider [126].
Car le taux et la forme du prion pathologique circulant dans le
compartiment sanguin humain diffèrent peut-être de ceux d’un sang
provenant d’un animal contaminé de manière expérimentale, a
fortiori de ceux provenant d’extraits cérébraux, car rien n’indique
que ces situations artificielles reproduisent exactement les
caractéristiques qualitatives et quantitatives de la prionémie
humaine. Il semble que les agrégats de prion pathologique les plus
infectieux soient ceux constitués de 14 à 28 molécules [127], et
l’on ignore la taille des agrégats circulants dans le sang. Par
ailleurs, les conséquences de l’utilisation de tels filtres sur les
éléments figurés sanguins (notamment dans le maintien de la
fonctionnalité des plaquettes transfusées) et sur les protéines
plasmatiques sont totalement inconnues [128] : qu’en est-il du
risque de néo-antigénicité ou d’induction d’inhibiteur ?
- 4) le statut homozygote MM du receveur a un impact sur
le risque de développement de la maladie, avec peut-être une
hiérarchie du risque allant en décroissant des sujets homozygotes
MM aux hétérozygotes MV, puis aux homozygotes VV, mais ce statut
a-t-il également une influence sur l’infectiosité du produit
sanguin reçu ? La réponse n’est pas établie de manière claire,
mais la non-homozygotie MM n’apparaît pas comme un élément de
protection absolue contre l’infectiosité, comme l’indiquent le cas
du deuxième receveur anglais (hétérozygote MV, il n’en fut pas
moins contaminé par voie transfusionnelle) et des expérimentations
animales [45]. Ce qui est sûr, c’est que l’impact clinique de la
contamination transfusionnelle est plus important quand on limite
aux seuls sujets homozygotes MM la population « exposée »
au risque de développer la maladie ;
- 5) enfin, la durée de l’incubation, élément essentiel et
dont la moyenne est inconnue à ce jour, et à laquelle se rajoutent
deux paramètres majeurs : l’âge du receveur et la survie
post-transfusionnelle moyenne, que l’on sait lourdement grevée de
décès liés à la maladie causale dans les premières années qui
suivent la transfusion [129].
Un test diagnostique qui se fait attendre
N’étant pas composé d’acide nucléique et n’entraînant pas de
réponse immunitaire de l’organisme infecté, le prion pathologique
ne peut être détecté par les méthodes moléculaires ou sérologiques
habituellement utilisées dans le diagnostic virologique, notamment
dans la qualification des dons de sang. Par ailleurs, la recherche
de marqueurs indirects n’a abouti jusqu’ici qu’à des impasses
[130-132].
En post-mortem, la détection du prion pathologique se fait sur
un broyat de tissu cérébral, avec élimination de la forme
PrPc (normale) par une solution de protéinase K :
l’homogénat est mis en contact avec un anticorps anti-PrP, lequel
se conjugue avec la forme PrPsc si elle est présente
dans l’échantillon étudié. La révélation s’effectue par
western-blot, avec migration du complexe antigène-anticorps dans la
zone attendue, fonction de la taille de ce complexe, ou par un test
Elisa, avec un anticorps anti-PrP.
Chez le porteur asymptomatique ou devenu symptomatique, le test
diagnostique le plus aisément réalisable sera évidemment fondé sur
une détection sanguine du prion pathologique. Cependant, la forme
que prend ce prion dans le sang est mal connue et pourrait différer
de celle présente dans le système nerveux central : car si
l’infection cérébrale est associée à une forme agrégée du
PrPsc, l’infection sanguine l’est à une fraction
beaucoup plus soluble de la protéine. Cette différence de structure
des deux formes pourrait avoir son influence à la fois sur
l’efficacité des tests diagnostiques (la plupart de ceux en cours
de mise au point étant fondés sur la capacité de détection de la
forme cérébrale) et sur celle des procédures d’élimination du prion
que constituent les filtres. Par ailleurs, le prion pathologique ne
représente qu’une faible partie du prion normal circulant : or,
c’est la forme pathologique que le test doit détecter. La plupart
des outils diagnostiques développés jusqu’ici s’appuient sur les
différences physico-chimiques des deux formes, en particulier sur
la résistance de la forme pathologique à la protéinase K, et
certains de ces tests apparaissent déjà plus adaptables que
d’autres à une utilisation en routine [39, 133-136]. Récemment, un
test prometteur distinguant et quantifiant les deux types de prion,
le pathologique et le normal a été décrit [137].
Une des difficultés que rencontre la mise au point de ces tests
est la rareté d’échantillons sanguins provenant de sujets infectés.
Pour des raisons éthiques, il n’est pas possible de disposer de
quantités importantes de sang : sur les 165 cas de vMCJ rapportés
au Royaume-Uni, seuls 4 sont encore en vie en juin 2007.
Pourtant, un grand nombre de points mystérieux sur la
transmissibilité, l’épidémiologie et l’histoire naturelle de
l’infection à prion seraient sans doute résolus si un ou plusieurs
tests diagnostiques, ayant des caractéristiques de sensibilité, de
spécificité et de reproductibilité « acceptables »,
étaient disponibles et applicables sur de grandes séries [102, 138,
139]. De gros efforts sont actuellement faits pour concevoir et
développer de tels outils, qui, certainement, trouveraient
rapidement une légitimité dans la qualification des dons de sang et
contribueraient, de manière décisive, à mettre un terme à ce qui
est probablement devenu, pour le prion, un mode de diffusion de
premier plan depuis que des mesures radicales ont été prises pour
annuler la transmission alimentaire. Ces tests diagnostiques
devront toutefois répondre à des critères d’exigence relativement
stricts [140, 141] :
- – une haute sensibilité, afin de détecter une charge
infectieuse plasmatique que l’on sait pouvoir être très faible chez
les sujets asymptomatiques, car même très basse, une prionémie n’en
est pas moins potentiellement contaminante chez le receveur du PSL.
Il sera donc demandé aux tests de détecter, de manière au moins
qualitative, la forme anormale de PrP dans le plasma, et ce tant
chez les malades atteints de vMCJ que, surtout, chez les sujets
infectieux asymptomatiques ;
- – la spécificité est essentielle, d’autant que comme
nous l’avons dit, la protéine normale est présente dans le sang
circulant et peut s’observer à un taux élevé chez des sujets
atteints de maladie à prion [142]. Des résultats faussement
positifs auraient des conséquences désastreuses, notamment en
termes d’annonce auprès des sujets dont le don de sang serait
trouvé à tort « positif », sans parler de l’exclusion
injustifiée d’un grand nombre de donneurs dans un contexte national
frôlant parfois la carence. En d’autres termes, si le test destiné
à la qualification des dons de sang n’est pas pourvu d’une
spécificité quasi absolue, tout résultat positif devra être
impérativement contrôlé par un test de confirmation. À ce jour, il
n’est pas permis de savoir si la solution sera l’adoption de deux
tests faits simultanément, ou si l’un sera utilisé en confirmation
de tout résultat positif de l’autre. Sur ce problème de
spécificité, il a été envisagé que, si un test de détection d’une
sensibilité de 99 % et d’une spécificité équivalente était
appliqué à la qualification des dons, dans une population ayant une
prévalence du variant de 1 sur 10 000 (qui est l’estimation pour
les donneurs du Royaume-Uni), il y aurait 99 sujets détectés en
phase d’incubation et correspondant à des « vrais
positifs » par million de donneurs testés, mais 10 000
donneurs du même effectif seraient des « faux positifs »
(il n’y aurait en revanche qu’un faux négatif sur un million)
[143]. En France, où la prévalence estimée est d’un donneur infecté
sur 120 000, environ 9 porteurs du variant seraient détectés, mais
le nombre de faux positifs serait tout aussi élevé qu’au
Royaume-Uni : 10 000 par million de donneurs, soit autant de sujets
qui ne pourraient plus donner leur sang et qu’il conviendrait
d’informer de leur statut biologique. On le conçoit, il est
impératif de disposer de tests de sensibilité et de spécificité
très élevées, et de tests de confirmation fiables pour faire la
part des vrais et des faux positifs ;
- – enfin, ces tests devront être reproductibles,
applicables à grande échelle et réalisables dans un temps court, en
tout cas compatible avec la durée de péremption plaquettaire,
critères qui furent exigés (et obtenus) avec le VIH et le VHC pour
le DGV en transfusion.
Les tests de diagnostic de l’infection à prion décrits jusqu’ici
se sont avérés de sensibilité et de spécificité variables [144],
sans qu’aucun n’ait pleinement justifié des qualités requises pour
participer à la qualification des dons de sang. Il faut dire que
les difficultés d’obtention d’échantillons sanguins humains
prionémiques ne simplifient pas les travaux d’expertise de ces
tests.
Une des techniques dont il a été le plus question ces dernières
années est celle de l’amplification cyclique [145], qui vise à
détecter des quantités faibles de PrPsc dans divers
tissus de modèles animaux expérimentaux et d’en mesurer
l’infectiosité [146-148]. Son principe est une amplification
cyclique du « mauvais pliage » protéique (Protein
Misfolding Cyclic Amplification ou PMCA) : il s’agit d’une
accélération in vitro du processus par lequel les prions
pathologiques, qui sont en quantité infime et indécelable dans
l’échantillon étudié, convertissent les prions normaux, ajoutés en
grande quantité dans le prélèvement, en forme infectieuse mal
pliée. Après plusieurs cycles, séparés chacun par un traitement aux
ultrasons pour fractionner les agrégats néoformés, la quantité de
prions pathologiques augmente de manière exponentielle au point de
devenir décelable par un test tel que le western blot. Bien
entendu, cette amplification cyclique ne produit un résultat
positif que si la forme pathologique est présente, même en très
faible quantité, dans l’échantillon de départ (figure 4). Si elle
confirme ses promesses, une telle technique — outre le fait qu’elle
conforte indirectement l’hypothèse du mécanisme d’action in vivo du
prion pathologique en le reconstituant in vitro — pourrait
permettre un diagnostic de l’infection à un stade précoce et
asymptomatique, en mettant en évidence la présence sanguine de la
forme pathologique de la protéine. Dans sa présentation actuelle,
elle n’est cependant pas à même d’être applicable dans le contexte
transfusionnel, avec les impératifs d’un dépistage de masse.
La non-disponibilité d’un test ayant les qualités susdites a des
conséquences majeures : l’impossibilité d’écarter du don de sang
l’ensemble des porteurs du variant, et la nécessité de ne pouvoir
fonder la qualification des donneurs et des dons que sur des
mesures non spécifiques ou incomplètement efficaces (recherche d’un
facteur de risque chez le donneur, leucoréduction, etc.) ;
l’impossibilité de dépister les receveurs contaminés, et celle de
confirmer ou d’infirmer la contamination chez des receveurs à
risque ; la difficulté d’obtenir des données sur la durée moyenne
d’incubation de la maladie ; l’impossibilité de
« réhabiliter » les donneurs exclus par un séjour au
Royaume-Uni durant les années incriminées, surtout lorsque l’on
constate que, parmi tous les cas de vMCJ identifiés en France,
cette notion n’a été retrouvée qu’une seule fois (le fait est qu’il
devient de plus en plus paradoxal d’évincer des donneurs sur la
base d’un séjour outre-Manche quand la quasi-totalité des sujets
français entrés dans la maladie ont été contaminés dans leur propre
pays). Il conviendra par ailleurs de veiller à ce que l’effet
positif de cette « réhabilitation » rendue possible par
la disponibilité d’un test ne soit pas contrebalancé par un effet
négatif, lié à l’impact de l’annonce par les médias de la mise en
route d’un dépistage transfusionnel spécifique, avec la crainte,
éprouvable par une partie de la population, d’apprendre, en donnant
son sang, le portage de l’agent infectieux d’une maladie pour
laquelle il n’existe aucun traitement curatif.
En attendant qu’ils aient franchi ces étapes de validation
préalables à leur utilisation éventuelle dans le dépistage des
donneurs infectés par le variant, les premiers tests pourraient
être mis à profit — et du coup trouver un début de validation
— dans la réalisation d’études sur échantillothèques, en vue
d’apprécier l’étendue de l’épidémie dans la population générale et
dans la population transfusée, en déterminant à la fois la
prévalence de l’agent chez les donneurs et les receveurs, ainsi que
sa transmissibilité sanguine, à l’aide de biothèques anonymisées et
constituées d’échantillons plasmatiques appariés de donneurs et de
receveurs que leurs transfusions répétées exposent particulièrement
au risque (malades thalassémiques ou drépanocytaires en échanges
érythrocytaires répétés, recevant au cours de leur vie plusieurs
centaines de PSL). Telle est, en tout cas, une des possibilités de
la biothèque actuellement entreprise à l’échelon européen et
dénommée « BOTIA » (Blood and Organ Transmissible Infectious
Agents) [149]. En effet, pour des raisons éthiques majeures et
évidentes, il sera malaisé d’utiliser des tests imparfaitement
validés sur des échantillons non anonymisés. Un transfuseur
canadien imaginait l’impossible lettre-type de notification au
donneur : « Il nous faut vous informer qu’un test effectué sur
votre don de sang a été trouvé positif pour l’agent responsable de
la maladie de Creutzfeld-Jakob. Nous ignorons ce qu’un tel résultat
signifie sur le plan médical, et nous n’avons pas de moyen de
confirmer ce résultat. Nous vous demandons toutefois de ne plus
donner votre sang » [150].
Pour l’heure, en l’absence d’un outil diagnostique utilisable
dans la qualification des dons de sang, les mesures préventives
mise en place au Royaume-Uni, en France et dans d’autres pays
restent de mise. Si un test est un jour utilisé en transfusion, il
sera toujours temps de s’intéresser à l’opportunité de l’allègement
éventuel des mesures préventives indirectes appliquées au cours des
années écoulées.
Les incertitudes
Une maladie de pathogénicité incomplètement connue, des prévalences
incertaines de l’agent infectieux dans les groupes à risque et dans
la population générale, l’absence de test diagnostique applicable
sur une grande échelle, une infectiosité et une durée d’incubation
variables, l’absence de toute thérapeutique, tels sont les
principaux éléments qui pèsent sur le risque transfusionnel et
handicapent la prévention de ce risque. De nombreuses questions
n’ont donc pas de réponse, et on ne peut que les énumérer, et dans
un ordre ne correspondant sans doute pas à celui dans lequel elles
trouveront précisément leurs solutions.
- A) Après le pic de 1999 et la régression qui a marqué
ensuite l’évolution de l’épidémie d’origine alimentaire au
Royaume-Uni, y aura-t-il un second pic lié aux cas d’origine
transfusionnelle ? À ce jour, l’épidémie est restée somme
toute limitée : environ 200 cas dans le monde, dont plus des trois
quarts apparus au Royaume-Uni. Les hypothèses pessimistes
initiales, aussi vagues qu’inquiétantes, ont été considérablement
revues à la baisse, et la possibilité d’une pandémie imminente ne
trouve plus guère de partisans. Par ailleurs, il a été remarqué que
les pics qui avaient suivi le pic initial des cas de MCJ liés
à l’injection d’hormone de croissance hypophysaire contaminée
étaient en France de moins en moins élevés, comme si les patients
porteurs de certains génotypes avaient une moindre susceptibilité à
l’infection et/ou à l’apparition de la maladie. On ne sait à ce
jour s’il en ira de même pour d’éventuels futurs pics
successifs de vMCJ, mais les épidémiologistes n’excluent pas
l’hypothèse d’une épidémie secondaire interhumaine liée à
l’émergence de cas de transmission par transfusion de PSL, par
greffe d’organes ou par utilisation de matériel chirurgical ou
endoscopique contaminé, avec réamplification du phénomène à partir
de porteurs asymptomatiques du prion. Enfin, il est avéré que la
transmission d’un prion pathologique au sein de la même espèce
induit, par rapport à la transmission interespèces, un temps
d’incubation plus court et une majoration de l’efficacité de la
transmission de l’agent. Ceci pourrait entraîner un pronostic plus
lourd de la contamination transfusionnelle par rapport à la
contamination animale.
- B) Combien y a-t-il de sujets infectés dans la
population générale au Royaume-Uni et en France, et combien y
a-t-il de donneurs de sang potentiellement infectieux ? Les
résultats de l’étude rétrospective anglaise sur la prévalence du
variant dans les pièces opératoires d’appendicectomie et
d’amygdalectomie allaient dans le sens d’une prévalence de porteurs
asymptomatiques plus élevée que le suggérait le nombre de cas
symptomatiques répertoriés, avec, toutefois, les limites et les
biais d’une étude rétrospective. D’un autre côté, il a été fait
remarquer que, comme chez le transfusé anglais hétérozygote MV et
porteur du variant, la PrPsc avait été seulement
détectable dans la rate et les ganglions cervicaux, mais non dans
les amygdales et l’appendice, cette étude épidémiologique
rétrospective basée sur la détection appendiculaire du prion
pathologique pouvait aussi sous-estimer l’ampleur réelle de
l’épidémie dans la population générale.
- C) Quelle est la cinétique d’apparition d’une
« prionémie » infectieuse durant la phase
d’incubation ? Pour l’estimation du risque transfusionnel,
l’hypothèse retenue est celle d’une infectiosité sanguine et donc
d’une transmissibilité potentielle tout au long de cette période,
mais il est très possible que la prionémie soit inexistante ou trop
faible, dans les premiers mois ou les premières années qui suivent
l’infection, pour générer des contaminations
transfusionnelles.
- D) Quel est l’effet des mesures de prévention actuelles,
notamment celui de la leucoréduction ? La marge de sécurité
que celle-ci apporte est inconnue, mais cette baisse d’infectiosité
a-t-elle permis et permettra-t-elle d’éviter certaines
contaminations transfusionnelles ? À ce jour, le démenti le plus
redouté serait l’apparition d’une vMCJ chez un receveur ayant été
exclusivement transfusé avec des PSL déleucocytés. Une telle
observation n’a cependant pas encore été rapportée.
- E) Les sujets non homozygotes MM (c’est-à-dire 60 %
de la population) ont-ils une résistance génétique totale au
développement de la maladie, ou, hypothèse pessimiste, la
développeront-ils après une période d’incubation simplement plus
prolongée ? Ce dernier cas de figure impliquerait une seconde vague
épidémique retardée, dont les premiers cas n’apparaîtraient qu’au
cours des décennies futures. Cette seconde vague serait d’ailleurs
en bonne partie censurée par d’autres causes de décès et, de toute
manière, probablement inférieure à la première [151]. Mais dans les
deux cas, les sujets infectés asymptomatiques n’en demeureront pas
moins contaminants [45, 152] s’ils donnent leur sang, avec des
receveurs qui pourront devenir symptomatiques s’ils sont
homozygotes MM. Une telle situation serait funeste sur le plan
épidémiologique : un donneur infecté MV ou VV pourrait ainsi
transmettre le variant à nombre de receveurs et ne pas développer
la maladie, ces derniers la développant en revanche en cas
d’homozygotie MM. De tels contextes ont déjà existé dans des
contaminations virales transfusionnelles, notamment dans
l’infection à VIH, où un receveur contaminé a pu entrer dans la
maladie plusieurs années avant le donneur-source. Dans ces
conditions, les donneurs qui seraient porteurs du variant mais ne
développeraient pas la maladie en raison d’un génotype protecteur
au codon 129, ne pourraient être identifiés que par des enquêtes
transfusionnelles ascendantes établissant leur statut de
donneur-source commun à deux (ou plus) receveurs de PSL contaminés
par le variant et ayant développé la maladie en raison d’un
génotype non protecteur. Ces enquêtes seraient d’autant plus
cruciales qu’elles seraient seules à pouvoir identifier un donneur
régulier infecté et à interrompre une cascade de contaminations
transfusionnelles en écartant définitivement le donneur-source du
don de sang. On conçoit, dans un tel contexte, à quel point
l’exclusion des anciens transfusés du don de sang est une mesure
essentielle pour casser une boucle de contamination entre la
population des donneurs et celle des receveurs. Prise en France il
y a une dizaine d’années, elle a peut-être évité un nombre, appelé
à demeurer non quantifiable, de contaminations transfusionnelles
par l’agent de la vMCJ, même si une étude allemande récente, fondée
sur un modèle mathématique, relativise l’effet préventif, sur le
nombre de cas de vMCJ à venir, de cette exclusion du don des sujets
ayant un passé transfusionnel [153], arguant que la plupart des
donneurs infectés l’ont été par voie alimentaire et, n’ayant jamais
été transfusés — ceci en accord avec leur moyenne d’âge — ne
seraient pas écartés du don de sang.
- F) Combien précisément de donneurs et de receveurs
présenteront-ils une vMCJ au cours des toutes prochaines années,
déclenchant chaque fois de telles enquêtes transfusionnelles,
descendantes ou ascendantes selon le cas ? Dans l’étude TMER du
Royaume-Uni, parmi les receveurs de PSL provenant de donneurs ayant
présenté une vMCJ, la proportion de sujets ayant développé la
maladie est apparue importante dans un intervalle de temps
relativement court, inférieur à une décennie, surtout en tenant
compte du fait que le groupe véritablement « à risque »
se trouvait encore restreint par le statut génétique du codon
129.
- G) La menace transfusionnelle du prion sera-t-elle
strictement limitée aux deux nations touchées jusqu’ici par
l’épidémie alimentaire que sont le Royaume-Uni et la France ?
La description, dans d’autres pays, comme l’Espagne et
l’Arabie-Saoudite, de cas de vMCJ avec des antécédents de dons de
sang, suggère déjà que la réponse est négative et que le problème a
désormais une dimension internationale, avec ce que cela entraîne
comme niveau de vigilance.
Conclusion
La possibilité qu’un receveur de PSL développe une vMCJ 10, 20 ou
30 ans après la transfusion, et celle qu’un donneur régulier
la développe après le même laps de temps sont deux situations qui
ne trouveront leur résolution qu’à l’aide d’une traçabilité
transfusionnelle quasiment aussi durable qu’une vie humaine. Car le
danger essentiel de l’épidémie alimentaire est désormais le
problème des porteurs chroniques asymptomatiques qui donnent leur
sang ou peuvent transmettre le variant par le biais des dispositifs
médicaux utilisés dans le contexte d’interventions chirurgicales ou
endoscopiques [154], créant et amplifiant ainsi une épidémie
« secondaire ».
Une autre notion capitale est la protection induite par la
leucoréduction, sur laquelle on manque de recul. Dans un autre
« scénario du pire » où des cas de vMCJ apparaîtraient
chez des receveurs exclusivement transfusés avec des PSL
déleucocytés, et donc vraisemblablement contaminés par
l’infectiosité résiduelle du plasma, la seule ressource serait, en
l’absence de test pour la qualification des dons, de recourir aux
filtres à prions, si les incertitudes sur leur efficacité et leur
innocuité sont levées, ou de ne plus utiliser que des concentrés
globulaires lavés, avec les conséquences logistiques (et
financières) que cela entraînerait [155] — même si une
réduction partielle de la prionémie par la déleucocytation
contribue à diminuer le taux de receveurs contaminés et/ou à
induire une incubation beaucoup plus longue dans l’hypothèse où
cette dernière serait proportionnelle à la charge infectieuse
initiale contaminante [156].
Beaucoup de professionnels de la sécurité transfusionnelle
infectieuse misent sur les capacités des filtres à prion, tout en
admettant que la démonstration décisive de leur efficacité reste
difficile à l’heure actuelle pour les raisons que l’on a vues et
qui sont dominées par l’absence de test diagnostique utilisable sur
de grandes séries. Si une telle démonstration était réalisée, il
serait possible de lever l’ensemble ou une partie des mesures
prises pour exclure les sujets prétendument « à risque ».
Pour le moment, la décision de recourir à ces filtres en usage
systématique est aussi délicate et lourde de conséquences que celle
de ne pas les utiliser. De plus, la mise au point d’un test
applicable en transfusion susciterait une question non moins
difficile : filtre ou test ? Filtre et test ?
Quant aux procédures d’inactivation des agents infectieux
éventuellement présents dans les produits sanguins labiles, elles
sont en cours de mise au point, voire, pour les plaquettes,
d’application, mais étant ciblées sur les acides nucléiques de ces
agents, elles n’auront pas d’efficacité sur les prions, qui en sont
dépourvus. Pour cette raison, ces derniers pourraient bien être un
jour l’ultime agent infectieux transmissible par voie
transfusionnelle, alors que les virus, bactéries et parasites,
anciens ou émergents, connus ou inconnus, verraient leur risque
contrôlé de manière radicale par les procédures d’inactivation.
En définitive, le dilemme sur le risque transfusionnel du prion
tient dans trois interrogations : quelle est la possibilité, lors
de la transfusion d’un PSL, qu’un receveur soit exposé au sang d’un
donneur porteur du variant ? Si un receveur est exposé au sang d’un
donneur infecté, quelle est la possibilité qu’il soit contaminé ?
Si le receveur a été contaminé, quelle est la possibilité qu’il
développe une vMCJ ?
La transmission transfusionnelle du variant de la MCJ est
désormais acquise, mais le bénéfice transfusionnel reste évidemment
sans commune mesure avec le risque encouru, sous réserve,
évidemment, que les PSL soient prescrits à bon escient. Car il
convient de mettre en perspective le nombre de vies sauvées chaque
jour par la transfusion et les cas transfusionnels de vMCJ recensés
à ce jour, qui sont au nombre de 3 à l’échelle mondiale. De
surcroît, un tel effectif, infime sur le plan de la Santé publique,
est à rapprocher du nombre de cas recensés pour les autres MCJ
iatrogènes, 100 fois plus nombreux à la même échelle, avec un cumul
de 196 cas liés à des greffes de dure-mère et de 194 cas après
administration d’hormone de croissance [24]. Il faut aussi replacer
ce risque, qui touche principalement deux pays européens, avec les
risques infectieux encourus par les malades transfusés dans des
régions du globe dont les moyens sont si limités que la sécurité
n’y est même pas toujours assurée pour les virus transfusionnels
majeurs.
Quoiqu’il en soit, jamais autant de mesures ne furent prises en
transfusion pour lutter contre un risque aussi peu quantifié, alors
même qu’aucun cas de transmission transfusionnelle n’avait encore
été rapporté. Le principe de précaution n’est pas seulement entré
dans la loi : il a pénétré les esprits.
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