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Late erythropoiesis: an aborted death?


Hématologie. Volume 13, Number 6, 400-8, Novembre-Décembre 2007, Revue

DOI : 10.1684/hma.2007.0190

Résumé   Summary  

Author(s) : Geneviève Courtois, Julie Vandekerckhove, Mickael Dussiot, Joëlle Kersual, Séverine Coulon, Zakia Belaid, Yael Zermati, Jean-Antoine Ribeil, Olivier Hermine , Université Paris V, CNRS UMR 8147 et Département d’hématologie, Faculté de Médecine et Université René Descartes Paris V, Hôpital Necker, 75743 Cedex 15, Service d’histologie-cytologie (FNRS-CRCE), Université de Liège, Belgique, Département d’hématologie, Institut Cochin, Paris.

Summary : Epo is the crucial regulator of survival and proliferation of erythroid progenitors. Erythroid differentiation process involves the transcription factor GATA-1 that activates differentiation and survival genes. The production of red cells is tightly regulated and depends on inhibition or induction of apoptosis of erythroid progenitors. Upon Epo starvation or engagement of the death receptor Fas, caspases are activated leading to GATA-1 cleavage, inducing maturation arrest and apoptosis of immature erythroblasts. We have demonstrated that upon Epo stimulation, caspase-3 was also transiently activated through the mitochondrial pathway, an event required for terminal maturation. In this context, the chaperone protein Hsp70 has a major function in protecting GATA-1 from caspase-3 mediated cleavage. Terminal erythroid differentiation is characterized by morphological changes partially similar to those observed during apoptosis. These include cell and nucleus size reduction and chromatin condensation. Erythroblasts enucleate within specialized niches termed erythroblastic islands composed of differentiating erythroblasts surrounding a central macrophage. Erythroblasts-macrophage interactions involve adhesion molecules. When erythroblasts undergo enucleation, the plasma membrane loose their affinity for the macrophage, whereas the nuclei remain attached to the macrophage leading to engulfment of the expelled nuclei. Newly formed reticulocytes degrade internal organelles and the membrane remodeling occurs. Our studies suggest that the fate of erythroid precursors (apoptosis versus differentiation) is determined downstream of caspase activation by the pattern of cleaved targets. Cleavage of nuclear proteins such as Lamin B or Acinus involved in nuclear and chromatin condensation has been described. Identifying new caspase targets involved in erythroid maturation remains to be determined.

Keywords : erythroblast, GATA-1, caspases, apoptosis, enucleation

Pictures

ARTICLE

Auteur(s) : Geneviève Courtois1, Julie Vandekerckhove1, Mickael Dussiot1, Joëlle Kersual1, Séverine Coulon1, Zakia Belaid2, Yael Zermati3, Jean-Antoine Ribeil1, Olivier Hermine1

1Université Paris V, CNRS UMR 8147 et Département d’hématologie, Faculté de Médecine et Université René Descartes Paris V, Hôpital Necker, 75743 Cedex 15
2Service d’histologie-cytologie (FNRS-CRCE), Université de Liège, Belgique
3Département d’hématologie, Institut Cochin, Paris

L’érythropoïèse est un processus complexe qui a lieu chez l’adulte dans la moelle osseuse et aboutit à la formation de 100 milliards de globules rouges par jour. Ils sont formés à partir d’une cellule souche multipotente qui va subir des étapes de maturation successives sous le contrôle du facteur de transcription GATA-1 responsable de l’activation des gènes de différenciation érythroïdes ainsi que du gène codant pour la protéine antiapoptotique Bclx-L. Leur production dépend du taux d’apoptose des progéniteurs et des précurseurs érythroïdes et elle est finement régulée pour permettre d’adapter la production de globules rouges aux besoins en oxygène des tissus périphériques. Nous avons montré que l’enzyme clé effectrice de l’apoptose, la caspase-3, est indispensable aux modifications morphologiques observées au cours de la différenciation érythroïde terminale humaine [1]. Dans ce contexte de différenciation, bien que la caspase-3 soit activée, il n’y a ni apoptose, ni clivage du facteur de transcription GATA-1 indispensable à la différenciation érythroïde terminale. Nous avons également montré que la protéine chaperonne Hsp70 joue un rôle majeur au cours de la différenciation érythroïde, en protégeant GATA-1 du clivage par la caspase-3 [2]. L’objectif de cette revue est de décrire les étapes de la maturation érythroïde terminale en discutant le rôle joué par les caspases dans ce processus.

Érythropoïèse : généralités

Les érythrocytes de l’homme adulte normal proviennent d’une cellule souche hématopoïétique qui va s’engager dans une voie de différenciation myéloïde, vers un progéniteur multipotent. Ce progéniteur appelé CFU-GEMM (pour Colony Forming Unit Granulocyte/Erythrocyte/Megacaryocyte/Macrophage) va ensuite se différencier vers un progéniteur restreint dans la voie érythroïde, appelé BFU-E (Burst Forming Unit Erythroid). Le BFU-E va proliférer à son tour, et se différencier par étapes successives en environ 3 semaines chez l’homme pour aboutir à la formation de précurseurs érythroblastiques morphologiquement reconnaissables au niveau médullaire (proérythroblastes et érythroblastes), et de globules rouges matures dans le sang circulant. L’engagement des progéniteurs multipotents vers la voie érythroïde semble s’effectuer grâce à une combinaison d’expression de facteurs de transcription et en particulier du facteur GATA-1 qui permet la régulation positive des promoteurs des gènes érythroïdes comme la glycophorine A, des promoteurs de globine, et du récepteur à l’érythropoïétine (Epo) [3]. En son absence, la production de globules rouges est impossible. Des expériences effectuées sur des cellules souches embryonnaires (ES) invalidées pour le gène de GATA-1 ont montré que dans les phases précoces, la protéine GATA-1 pouvait être remplacée par d’autres facteurs de transcription de la famille GATA tels que GATA-2. En revanche, GATA-1 est absolument nécessaire dans les phases tardives de l’érythropoïèse, en régulant progressivement l’expression de la protéine antiapoptotique Bcl-xL. Les différents progéniteurs érythroïdes ont été définis grâce à leurs caractéristiques de culture en milieux semi-solides. Les progéniteurs BFU-E vont donner de grosses colonies érythroïdes contenant plusieurs centaines de milliers d’érythroblastes matures, après 21 jours de culture chez l’homme. Les CFU-E, qui sont les progéniteurs les plus matures, vont donner des colonies d’environ 30 à 60 érythrocytes en moins d’une semaine. Grâce à ces techniques en milieux semi-solides, les caractéristiques immunophénotypiques et les besoins en facteurs de croissance de ces différents progéniteurs ont pu être déterminés. Les progéniteurs les plus précoces expriment l’antigène CD34, et le récepteur au stem cell factor (SCF), c-kit. À partir du stade BFU-E, le récepteur à l’érythropoïétine commence à être exprimé avec un maximum d’expression au niveau des CFU-E. Les antigènes spécifiques de la lignée érythroïde, comme les antigènes des groupes sanguins ou la glycophorine A, s’expriment au niveau des CFU-E. D’autres marqueurs non spécifiques comme le récepteur à la transferrine fortement exprimé à partir des BFU-E, et l’antigène CD36 (également présent sur les mégacaryocytes et les monocytes matures) permettent d’identifier ces progéniteurs (figure 1). Deux facteurs de croissance sont indispensables, le SCF pour les phases précoces jusqu’au stade CFU-E, et l’Epo à partir des BFU-E tardifs jusqu’au stade des érythroblastes [4].

Le SCF est fabriqué par les cellules stromales de la moelle osseuse. Il existe sous une forme soluble et une forme transmembranaire qui semble prédominer pour la régulation de l’érythropoïèse puisque les souris n’exprimant que la forme soluble sont anémiques. Le SCF agit sur son récepteur c-kit, qui est un récepteur à activité tyrosine kinase, et va induire des signaux de survie et de prolifération pour les progéniteurs érythroïdes. En ralentissant la différenciation, il permet une expansion des progéniteurs les plus immatures ayant les potentiels prolifératifs les plus importants. Il agit en synergie avec d’autres facteurs pour la prolifération, notamment avec le GM-CSF et l’interleukine (IL) 3 [5]. Il pourrait également augmenter la sensibilité des CFU-E à l’Epo.

L’Epo est le facteur régulateur principal de l’érythropoïèse. Celle-ci est produite par le rein et va agir au niveau de la moelle osseuse pour stimuler la production des globules rouges. Cette production va apporter de l’oxygène dans les cellules rénales qui vont alors diminuer leur synthèse d’Epo, ce qui en retour aura pour conséquence une diminution de la production de globules rouges. Il existe donc à ce niveau une véritable régulation endocrine, le rein étant la « glande » productrice et la moelle osseuse l’organe cible. Ainsi, physiologiquement, on a pu retrouver une parfaite corrélation entre le taux d’hémoglobine et le taux d’Epo. Cette production est altérée de façon significative au cours de nombreuses pathologies à l’origine d’une anémie.

En se fixant sur son récepteur, l’Epo recrute des protéines ayant une activité tyrosine kinase telles que JAK2 qui en retour vont phosphoryler le récepteur et ses substrats. Le récepteur activé recrute également les protéines de la famille STAT qui vont être phosphorylées par JAK2, s’hétérodimériser, puis migrer dans le noyau pour augmenter l’expression de certains gènes. STAT5 agit ainsi en synergie avec GATA-1 pour augmenter l’expression de Bcl-xL. Il semble bien établi que les voies activées par l’Epo permettent la prolifération et la survie par l’intermédiaire de la PI-3kinase et la voie des MAP kinases [6, 7].

Régulation de l’érythropoïèse

Le modèle proposé actuellement est un modèle où les progéniteurs érythroïdes tardifs, essentiellement les CFU-E, auraient un seuil de sensibilité à l’Epo variable. Certains de ces progéniteurs seraient très sensibles à l’Epo et pourraient donc survivre à de faibles taux d’Epo, d’autres au contraire seraient très peu sensibles et nécessiteraient des taux élevés d’Epo. Les mécanismes définissant les niveaux de sensibilité de ces progéniteurs ne sont pas connus. On sait qu’ils ne sont pas liés à une variation du nombre de récepteurs ni à une variation de leur affinité. Ce modèle permettrait de rendre compte de la synergie existant entre le SCF et l’Epo. Le SCF, en activant fortement la PI 3-kinase, permettrait la phosphorylation d’AKT, qui elle même phosphorylerait des protéines telles que BAD, permettant ainsi la libération de la protéine antiapoptotique Bcl-xL. De son côté, l’Epo, en activant STAT5, permettrait d’augmenter l’expression de Bcl-xL.

La régulation positive de l’érythropoïèse se ferait ainsi essentiellement par inhibition de l’apoptose des progéniteurs et des précurseurs érythroïdes par l’intermédiaire de la modulation de la protéine Bcl-xL. Des travaux récents effectués chez la souris suggèrent qu’en situation de stress, l’Epo favoriserait l’expansion de progéniteurs précoces présents dans la rate en inhibant l’expression du récepteur de mort Fas et de son ligand (FasL) présents dans ces cellules [8]. La prolifération et la différenciation s’effectueraient ensuite de façon non régulable une fois la survie des progéniteurs assurée. Il ne semble pas que le récepteur de l’Epo puisse envoyer des signaux spécifiques de différenciation. En effet, en remplaçant l’Epo-R par des récepteurs de cytokines spécifiques d’autres lignages mais de la même famille (G-CSF, thrombopoïétine, prolactine), la différenciation peut s’effectuer.

Pour éviter une trop forte production de globules rouges, l’érythropoïèse est régulée de façon négative. Cette régulation s’effectue essentiellement par le taux d’Epo circulante, mais également par un mécanisme paracrine faisant jouer les récepteurs de mort tels que Fas.

Pour rappel, Fas-L, en agissant sur son récepteur Fas, induit le recrutement de la caspase-8, qui en retour active la caspase-3 pour induire le clivage d’un certain nombre de cibles, conduisant à l’apoptose. En même temps, l’activation de la caspase-8 clive et active Bid, ce qui permet la dépolarisation de la membrane mitochondriale. Il y a alors libération de cytochrome c dans le cytopasme, ce qui aboutit à la formation de l’apoptosome, l’activation en cascade de la caspase-9, puis de la caspase-3 conduisant également à l’apoptose par la voie mitochondriale (figure 2). Cette deuxième voie peut être inhibée par des taux élevés de Bcl-xL qui empêchent la dépolarisation de la mitochondrie. Au niveau de l’érythropoïèse humaine, la protéine GATA-1 est une des cibles de la caspase-3. Son clivage va induire un arrêt de l’expression des gènes nécessaires à la maturation et ainsi un blocage de la différenciation [9]. En parallèle, le clivage de GATA-1 va conduire à une diminution de l’expression du gène Bcl-xL.

Les érythroblastes en fin de différenciation (polychromatophiles ou acidophiles) expriment le ligand de Fas. Un modèle propose qu’au niveau de la moelle osseuse, au sein des îlots érythroblastiques (voir plus loin), ces érythroblastes matures pourraient interagir directement avec les progéniteurs et les précurseurs plus précoces qui expriment le récepteur Fas pour induire l’arrêt de la maturation et l’apoptose [10] (figure 2).

Ainsi, le taux d’érythroblastes matures dans la moelle pourrait contrôler rétroactivement l’érythropoïèse en induisant l’apoptose des précurseurs érythroblastiques. Dans ce modèle faisant intervenir Fas-Fas-L, l’Epo pourrait agir en bloquant les effets apoptotiques de Fas-L. En effet, en augmentant les taux de Bcl-xL, elle permettrait de bloquer la dépolarisation de la mitochondrie induite par Bid. Dans ce modèle, il faut donc considérer que l’activation de la caspase-3 qui suit l’activation de Fas passe essentiellement par la voie mitochondriale.

Les caspases sont donc les enzymes clés de la régulation négative de l’érythropoïèse.

Rôle des caspases dans la maturation terminale

Nous avons montré que les caspases sont activées au cours de l’érythropoïèse normale et que cette activation est en relation avec les changements morphologiques observés au cours de la maturation terminale. Nous avons pu mettre en évidence une activation transitoire de la caspase-3 qui s’effectue au moment où les changements morphologiques des érythroblastes apparaissent [1]. Cette activation se fait par la voie mitochondriale avec dépolarisation de sa membrane et activation de la caspase-9. Malgré l’activation des caspases exécutrices, les cellules n’entrent pas en apoptose puisqu’elles n’expriment pas de phosphatidyl sérines à leur membrane et l’ADN n’est pas dégradé. L’ajout d’un inhibiteur des caspases comme le z-VAD à la culture érythroïde juste avant la phase d’activation des caspases entraîne un blocage de la différenciation érythroïde au stade basophile. Cette observation a été confirmée et approfondie en démontrant le rôle essentiel dans la différentiation érythroïde de la caspase-3 en utilisant une stratégie d’inhibition de son expression par ARN interférence (siRNA). Ces données ont été également confirmées dans les érythroblastes murins. Dans ce modèle, il a été montré que la surexpression de Raf-1, qui prévient l’activation des caspases, empêche la maturation érythroïde en inhibant la différenciation induite par les caspases [11]. Un phénomène opposé est observé chez les souris Raf1-/-. Ainsi, le destin (apoptose versus différenciation) des précurseurs érythroïdes est décidé en aval de l’activation de la caspase-3.

Mécanismes de résistance à l’apoptose des érythroblastes

Les modèles de différenciation qui nécessitent l’intervention des caspases posent le problème des mécanismes responsables de l’absence d’apoptose. Dans la plupart des systèmes, les taux d’activation des caspases ne semblent pas significativement différents entre apoptose et différenciation et ne peuvent donc pas expliquer le clivage préférentiel de certaines cibles. Dans certains modèles comme celui de la différenciation des mégacaryocytes, l’activation des caspases pourrait avoir lieu dans des compartiments subcellulaires spécifiques. Les mécanismes qui sous-tendent à ces différences de localisation ne sont pas connus actuellement. Dans d’autres modèles comme celui de la spermatogenèse des drosophiles, des inhibiteurs des caspases comme les IAP pourraient se localiser dans différents compartiments pour bloquer de façon élective l’activation des caspases et protéger certaines cibles.

Au cours de l’érythropoïèse, Bcl-xL est la principale protéine antiapoptotique dont la fonction est d’inhiber l’ouverture des pores mitochondriaux et ainsi la libération vers le cytosol de molécules pro-apoptotiques (cytochrome c, Smac/DIABLO). Son rôle se situe en amont de l’activation des caspases, et ne peut pas expliquer la différence de protection spécifique de certains substrats, entre les érythroblastes cultivés en Epo et ceux dont l’apoptose est induite par privation d’Epo. Il existe donc d’autres mécanismes faisant intervenir des molécules antiapoptotiques qui pourraient, en fonction de leur localisation, agir sur une cible pour empêcher son clivage par les caspases. Les protéines de choc thermique (Heat shock proteins [Hsp]) pourraient remplir cette fonction au cours de l’érythropoïèse.

Les Hsps, définies à l’origine pour leur rôle protecteur contre le choc thermique, constituent une classe de protéines très conservées dans l’évolution. Parmi ces protéines, la famille Hsp70 est constituée de plusieurs membres dont la protéine Hsp70 inductible par le stress. Dans les conditions normales, les Hsp70 sont des molécules chaperonnes ATP-dépendantes impliquées dans la conformation des polypeptides nouvellement synthétisés, l’assemblage des complexes multiprotéiques et le transport transmembranaire. L’expression d’Hsp70 inductible a été observée en présence de divers stress, en réponse à des stimuli apoptotiques, à la génération de radicaux libres, la modification du potentiel transmembranaire mitochondrial et l’activation des caspases. Hsp70 protège les cellules de l’apoptose en agissant à la fois en amont de l’activation des caspases en s’associant à Bax ou à AIF (Apoptosis Inducing Factor) et en aval de la mitochondrie en s’associant au cytochrome c et à Apaf-1. L’effet antiapoptotique d’Hsp70 peut également s’exercer par blocage de la fragmentation de l’ADN. Le point de non-retour dans la voie de l’apoptose se situe donc en aval de l’activation des caspases.

Au cours de l’érythropoïèse, pendant la phase d’activation des caspases, le facteur de transcription GATA-1 colocalise dans le noyau des érythroblastes avec la caspase-3. Nous avons montré qu’à ce stade de la différenciation, la protéine Hsp70 est localisée à la fois dans le cytoplasme et dans le noyau où son association avec GATA-1 le protège du clivage par la caspase-3. Au cours de l’apoptose induite par privation d’Epo, Hsp70 est délocalisé vers le cytoplasme, permettant le clivage de GATA-1 par la caspase-3 [2]. Nous proposons donc un modèle dans lequel l’Epo détermine le destin des érythroblastes (différenciation versus apoptose) en aval de la caspase-3 en régulant la localisation subcellulaire d’Hsp70 (figure 3).

Étapes de la maturation terminale

Les îlots érythroblastiques

L’érythropoïèse nécessite l’établissement d’unités anatomiques distinctes appelées îlots érythroblastiques localisés dans le foie fœtal, la moelle osseuse et également dans la rate chez la souris. Ces structures sont constituées d’érythroblastes à différents stades de maturation entourant un macrophage central [12] (figure 4). Le rôle essentiel du macrophage dans l’érythropoïèse définitive est illustré par des travaux décrivant le phénotype d’embryons invalidés pour le gène Rb qui développent une anémie létale. Celle-ci résulte d’anomalies des macrophages qui ont perdu leur capacité d’interaction avec les érythroblastes. Ce phénotype est dépendant du facteur Id2 dérégulé par l’absence de Rb, qui inhibe alors l’activité transcriptionnelle de PU-1 et la maturation des macrophages [13].

Un contact membranaire étroit s’établit entre les macrophages et les cellules érythroblastiques par l’intermédiaire d’extensions cytoplasmiques dérivées du macrophage. Bien que les érythroblastes expriment de nombreuses molécules d’adhérence, seules quelques-unes participent à ces interactions. Une protéine transmembranaire de 36 kDa, Emp, découverte à la surface des érythroblastes et des macrophages module la liaison entre ces cellules [14].

D’autres interactions entre les érythroblastes et le macrophage font intervenir VLA4-VCAM1 d’une part [16], et ICAM-4-intégrine αV d’autre part, qui participent également à la formation de l’îlot et jouent un rôle critique dans le maintien de son intégrité [15]. D’autres récepteurs du macrophage comme EbR et SER ont été décrits, mais leur rôle n’a pas été établi de façon précise. L’intégrité de la structure des îlots implique également des interactions entre les érythroblastes et la matrice extracellulaire par l’intermédiaire d’intégrines [16].

Réorganisation du noyau

Au cours de la maturation de l’érytroblaste, on observe une réduction de la taille du noyau, une disparition des nucléoles et une condensation de la chromatine concomitantes avec l’arrêt du cycle cellulaire et de la réplication de l’ADN. Ces changements morphologiques sont à rapprocher de ceux que l’on observe au cours de l’apoptose. Nos études et celles d’autres groupes suggèrent que le destin des précurseurs érythroïdes (apoptose versus différenciation) est déterminé par le choix des cibles clivées par les caspases. En effet, l’activation en cascade de la caspase-3 puis de la caspase-6 active la lamine B, protéine associée à la membrane nucléaire dont le clivage est nécessaire à la condensation du noyau. La protéine acinus, impliquée dans la condensation de la chromatine est également clivée par la caspase-3. Inversement, ICAD n’est pas clivé, reste associé à CAD, et inhibe son activité de fragmentation de l’ADN. La distribution des protéines appartenant à différents sous-compartiments nucléaires a été étudiée dans des érythroblastes isolés de souris infectées par la souche anémiante du virus de Friend (FVA) [17].

Ces travaux ont montré que pendant la phase tardive de l’érythropoïèse, la réorganisation du noyau s’effectue de façon sélective et que des protéines majeures de la matrice nucléaire comme NuMA et des facteurs d’épissage tels que les snRNPs persistent. Cependant, plusieurs protéines du pore nucléaire (Nup153, Tpr, Nup62, Nup358) demeurent intactes mais sont redistribuées en fin de différenciation. Cette réorganisation permet le maintien de la transcription d’un certain nombre d’ARN comme ceux des globines α et β ou de Bcl-xL et leur export nécessaires à la poursuite du processus de différenciation. En plus du rôle des caspases, une étude suggère une fonction possible de p53 pendant les dernières étapes de la différenciation. En effet, une expression importante de p53 est observée dans les érythroblastes acidophiles ; cette activation pourrait être associée à la dégradation nucléaire qui s’effectue à ce stade, sans l’exécution complète du processus apoptotique, en raison de la décroissance de l’activité des caspases. La maturation terminale nécessite également l’activité de la survivine dont la délétion héterozygote affecte le processus d’énucléation [18].

L’énucléation

À la fin de la maturation de l’érythroblaste, on observe une migration du noyau à la périphérie de la cellule et un bourgeonnement de la membrane. L’observation au microscope électronique montre que le noyau est entouré par une membrane plasmique intacte et relié au réticulocyte par une fine extension membranaire. À cette étape, la composition de la membrane plasmique change et s’enrichit en concanavaline A dans sa région périnucléaire. Les protéines de membrane sont alors redistribuées sur le réticulocyte en laissant le noyau dépourvu d’éléments squelettiques [19]. Une étude de la glycophorine A à ce stade suggère que la force de sa liaison au squelette par l’intermédiaire de protéines comme l’ankyrine ou la bande 3 détermine sa redistribution sur le réticulocyte [20].

Celui-ci perd progressivement son affinité pour le macrophage alors que le noyau reste fixé. Une exposition à une faible force physique est alors capable de rompre cette connexion et de libérer le réticulocyte dans le flux sanguin. Après son expulsion, le noyau expose rapidement à sa surface des phosphatidyl sérines qui constituent un signal à la phagocytose par les macrophages. Il semble qu’à ce stade, le noyau contienne un taux d’ATP très faible et une concentration en Ca2+ élevée. Ces perturbations pourraient inactiver l’aminophospholipide transférase et activer la scramblase entraînant une relocalisation des phosphatidyl sérines [21]. L’invalidation du gène Emp a montré que cette protéine est indispensable à l’énucléation [22]. En effet, les embryons Emp -/- meurent au 19e jour du développement avec des altérations importantes des lignages érythroïde et macrophagique. On retrouve dans leur sang périphérique un nombre important d’érythrocytes immatures nucléés alors qu’aucun îlot érythroblastique n’est observé dans le foie fœtal. Ces érythroblastes peuvent toutefois se fixer aux macrophages de type sauvage, mais restent incapables d’énucléer. La protéine Emp est associée à l’actine F, dont la polymérisation est indispensable à l’énucléation. Son absence pourrait expliquer les altérations de la distribution de l’actine dans les érythroblastes mutants et le défaut d’énucléation.

La déoxyribonucléase II (Dnase II) présente dans les lysosomes du macrophage est responsable de la dégradation de l’ADN après expulsion de l’érythroblaste [23], comme c’est le cas lors de la phagocytose des cellules apoptotiques. L’invalidation de son gène entraîne une anémie sévère chez la souris, létale à J17 du développement. Le nombre d’érythrocytes matures dans le sang périphérique des embryons mutants est inférieur à 10 %. Hormis cette anémie, les embryons Dnase -/- sont normaux. Il semble donc que des macrophages déficients en Dnase II perdent leur capacité de soutenir l’érythropoïèse définitive. On sait toutefois que le profil de production de cytokines par les macrophages change après la phagocytose de cellules apoptotiques, il est donc possible que les macrophages qui contiennent de l’ADN non digéré produisent des cytokines qui inhibent l’érythropoïèse définitive. Enfin, la dégradation de l’ADN qui suit l’énucléation est dépendante de la voie de signalisation MEKK1-JNK puisque les souris invalidées pour l’activité kinase de MKK1 présentent un phénotye similaire à celui des souris Dnase -/- [24].

La maturation du réticulocyte en érythrocyte

Après énucléation, les réticulocytes nouvellement formés vont compléter leur maturation avant de passer dans la circulation sanguine. Sur une période de quelques jours, ils perdent progressivement la réticuline, leurs vacuoles, remodèlent leur membrane et changent de forme. La perte des organelles et autres composants de la cellule s’effectue par deux processus : par fusion des vésicules avec la membrane plasmique et externalisation de leur contenu, ainsi que par exocytose du contenu des vacuoles. Des cultures in vitro d’érythroblastes de souris infectées par le virus FVA ont permis d’établir la chronologie des étapes de la maturation du réticulocyte [25].

On observe une dégradation rapide des ribosomes et des ARN accompagnée par un déclin de la synthèse de l’hème. Plus tardivement, les mitochondries sont dégradées après bourgeonnement de leurs membranes et fusion avec les vacuoles intracellulaires. Pendant cette période, le taux d’expression de Bcl-xL décroît pendant que celui de Bax reste stable ; la dégradation concomitante de la machinerie apoptotique empêche l’apoptose de se produire. Les caspases ne semblent donc jouer aucun rôle dans le remodelage qui accompagne la maturation terminale de l’érythrocyte.

Au cours de sa maturation, le réticulocyte subit des remaniements importants de son cytosquelette avec une perte des récepteurs à la transferrine et la synthèse de la protéine 4.R capable de former des complexes ternaires avec la spectrine et l’actine. Il perd sa forme irrégulière et rigide pour devenir une cellule discoïde biconcave de plus petite taille. Le squelette membranaire de l’érythrocyte est organisé en un réseau constitué de courts filaments d’actine, associés à des molécules longues et flexibles de spectrine. Cette organisation confère à la membrane sa force et sa souplesse nécessaires au maintien de son intégrité dans la circulation sanguine et les microvaisseaux. Des défauts de ces composants sont associés à diverses anémies hémolytiques. Des travaux récents ont montré que les GTP ases Rac1 et Rac2 qui possèdent une fonction redondante modulent la dynamique du cytosquelette de l’érythrocyte en maintenant sa flexibilité [26]. En effet, la double invalidation de leurs gènes entraîne une anémie hémolytique périphérique chez la souris. L’observation du squelette de ces érythrocytes montre des agrégats d’actine F avec une irrégularité de l’architecture de la spectrine et une distribution de la bande 3 en « paquets ». On observe également une phosphorylation accrue de l’adducine. Cette protéine associée à l’actine module son association à la spectrine. Le rôle de cette phosphorylation a été étudié dans différents systèmes, notamment au cours de l’apoptose. Il semble que l’adducine phosphorylée devienne une cible de la caspase-3. La forme clivée se dissocie alors du cytosquelette de façon irréversible. Un tel phénomène pourrait rendre compte de la baisse du niveau d’adducine observée chez les souris mutées.

Conclusion et perspectives

Au cours de l’érythropoïèse, la production de globules rouges nécessaire au maintien de l’oxygénation des tissus est assurée par une balance finement régulée entre apoptose et différenciation des érythroblastes. Nous avons, avec d’autres groupes, montré que la différenciation nécessite une dépolarisation de la mitochondrie et une activation des caspases transitoires par un mécanisme qu’il reste à élucider. Nous proposons un modèle dans lequel le destin des érythroblastes (différenciation versus apoptose) est déterminé en aval de l’activation des caspases par protection de certaines de leurs cibles par des molécules antiapoptotiques. La proximité entre ces deux processus pourrait permettre à l’organisme de s’adapter rapidement à des modifications physiologiques. En situations pathologiques, en particulier les myélodysplasies qui sont caractérisées par un excès d’apoptose et un défaut de maturation, ces mécanismes de régulation pourraient être perturbés. Il reste à identifier l’ensemble des cibles clivées par les caspases, ainsi que celles protégées de leur action lors de la différenciation érythroblastique. Nous avons montré le rôle majeur d’Hsp70 dans la protection de GATA-1 lors de l’activation des caspases. Les mécanismes de protection des autres cibles des caspases restent à déterminer, ainsi que leur rôle précis dans les mécanismes qui conduisent à l’énucléation.

Références

1 Zermati Y, Garrido C, Amsellem S, et al. Caspase activation is required for terminal erythroid differentiation. J Exp Med 2001 ; 193 : 247-54.

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