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PAX5, oncogène majeur des leucémies aiguës lymphoblastiques B


Hématologie. Volume 13, Number 6, 391-4, Novembre-Décembre 2007, Focus

DOI : 10.1684/hma.2007.0196


Author(s) : Cyril Broccardo, Nicole Dastugue, Marina Bousquet, Julien Familiades, Étienne Coyaud, Cathy Quelen, Pierre Brousset, Éric Delabesse , INSERM U563, CHU Purpan, Université Toulouse III, Toulouse.

ARTICLE

Auteur(s) : Cyril Broccardo, Nicole Dastugue, Marina Bousquet, Julien Familiades, Étienne Coyaud, Cathy Quelen, Pierre Brousset, Éric Delabesse

INSERM U563, CHU Purpan, Université Toulouse III, Toulouse

Des réarrangements du génome, notamment des translocations chromosomiques, sont retrouvés de manière récurrente dans les hémopathies malignes. Ces modifications de l’organisation du génome peuvent soit changer l’expression de gènes sans modifier leur fonction (anomalie quantitative), soit aboutir à l’expression d’une protéine de fusion possédant une partie de deux gènes réarrangés de part et d’autre des points de cassure (anomalie qualitative). Au-delà de ces réarrangements visibles au caryotype, de nouvelles mutations de ces mêmes gènes sont identifiées consistant soit en des délétions plus ou moins complètes de gènes, soit en des mutations ponctuelles comme le montre une récente publication du groupe de J. Downing (St. Jude Children’s Research Hospital) parue dans Nature [1].

PAX5, gardien de l’identité B

La dérégulation des facteurs de transcription essentiels à la différenciation normale est un mécanisme de transformation retrouvé fréquemment dans les leucémies aiguës. Une nouvelle démonstration de ce mécanisme a été identifiée dans les LAL-B de l’enfant retrouvant une mutation de PAX5 dans un tiers des cas [1]. PAX5, localisé en 9p13 [2], fait partie d’une famille de facteurs de transcription comprenant 9 membres chez les mammifères [3]. Les protéines PAX doivent leur nom à leur domaine PBD (Paired Box Domain) ayant un rôle dans leur liaison à l’ADN. Elles contrôlent, chez l’embryon, l’homéostasie tissulaire au niveau de la prolifération, la différenciation, la spécification, la migration et la survie cellulaire. PAX5 code pour les facteurs de transcription BSAP (B-cell lineage Specific Activation Protein) qui contiennent en plus du domaine PBD situé en N-terminal, un domaine de 8 acides aminés très conservé (octapeptide), un homéodomaine et en C-terminal, un domaine de transactivation. PAX5, par le biais d’épissage alternatif, exprime 4 ARN différents (PAX5A, PAX5B, PAX5D et PAX5E) [4]. PAX5A est exprimé aux stades précoces de la différenciation B mais pas au stade plasmocytaire, tandis que la forme PAX5B ayant un domaine PBD plus court est exprimée dans les cellules B matures [4, 5]. L’expression de PAX5 s’éteint avant le stade terminal plasmocytaire [6]. PAX5 est également exprimé dans les poumons et les testicules [7].

Les souris PAX5-/- présentent un retard de croissance, la grande majorité mourant dans les semaines suivant la naissance. Les rares souris survivantes présentent en plus d’un développement anormal du mésencéphale, une grave altération du compartiment B avec une quasi-absence des follicules lymphoïdes, une absence de cellules B matures et une réduction du nombre de cellules B immatures alors que les compartiments T, myéloïde et érythrocytaire sont normaux [8]. Les souris PAX5-/- ont une forte baisse du nombre de cellules B220 dans la rate et la moelle ce qui suggère que PAX5 est requise pour l’engagement des cellules dans la lignée B. Cependant, le blocage se situe après le stade de réarrangement DH-JH mais avant le stade de réarrangement VH-DH-JH de la chaîne lourde des immunoglobulines (IGH) [9]. PAX5A régule des gènes B spécifiques exprimés tôt dans la différenciation B comme VpreB1, λ5, BLK, mb-1 (Igα), et CD19 nécessaires à la signalisation par le pré-BCR et à la poursuite du programme de différenciation B [10, 11]. Les cellules PAX5-/- engagées dans la différenciation B montrent une totipotence qui les rend capables in vitro et in vivo de générer des ostéoclastes, des macrophages, des cellules dendritiques, des granulocytes et des cellules T et NK [12-14].

PAX5 est réarrangé dans de rares translocations se traduisant soit par une modification du profil d’expression de PAX5 comme dans la translocation t(9;14)(p13;q32), la protéine PAX5 n’étant pas modifiée (anomalie quantitative), soit par la production d’une protéine de fusion chimère comme dans la dic(9;12)(p13;p13) (anomalie qualitative).

Surexpression de la protéine normale PAX5 dans les lymphomes lymphoplasmocytaires

La translocation t(9;14)(p13;q32) fusionne le locus PAX5 avec le locus IGH. Cette translocation est uniquement retrouvée dans les proliférations B matures à différenciation plasmocytaire. Elle entraîne une surexpression de PAX5 sous sa forme normale dans des cellules B par juxtaposition des éléments enhancers des IGH avec la phase codante de PAX5 [15]. Cette anomalie empêche ainsi l’extinction physiologique de PAX5 au stade plasmocytaire.

Les leucémies aiguës lymphoblastiques B

Les leucémies aiguës lymphoblastiques B (LAL-B) résultent à la fois d’un blocage de différenciation de précurseurs donnant naissance aux cellules lymphoïdes de la lignée B et d’une prolifération non contrôlée [16]. Des translocations récurrentes sont retrouvées dans ces leucémies comme les translocations t(9;22) fusionnant BCR et ABL1 (environ un tiers des LAL-B de l’adulte, rare chez l’enfant) ; t(12;21) fusionnant TEL et AML1 (environ un tiers des LAL-B de l’enfant, absente après 25 ans) ; t(4;11) fusionnant MLL et AF4 (environ 5 % des LAL-B) ou la translocation t(1;19) fusionnant E2A et PBX1 (environ 5 % des LAL-B). Les LAL-B de l’enfant et de l’adulte diffèrent en de nombreux points comme l’incidence de ces translocations (pas de réarrangement TEL-AML1 après 25 ans, rareté de BCR-ABL1 chez l’enfant) ou l’évolution sous traitement (forte proportion de guérison chez l’enfant, faible chez l’adulte). Ces données suggèrent que les LAL-B de l’enfant et de l’adulte seraient des pathologies différentes.

Mutations fréquentes de PAX5 dans les LAL-B

Récemment, une étude du groupe de J. Downing a évalué le contenu génomique de 192 LAL-B et 50 LAL-T de l’enfant à l’aide de puces à ADN à très haute densité. Cette étude montre que PAX5 est mutée dans 31 % des cas de LAL-B pédiatriques [1]. Les mutations de PAX5 sont variées et peuvent se classer en deux grandes catégories :
  • des mutations dites hypomorphes caractérisées par un déficit de fonction de la protéine PAX5 mutante résultant de sa fusion avec différents partenaires, de mutations ponctuelles, de délétions ou d’amplifications partielles (39/192, 20 %) ;
  • des délétions complètes du gène PAX5, aboutissant théoriquement à une diminution de l’expression des protéines PAX5 normales (21/192, 11 %).

Mutations hypomorphes de PAX5

Protéines de fusion PAX5

PAX5 est réarrangé dans de très rares cas de LAL-B (une dizaine de cas décrits). Quatre partenaires ont été caractérisés : ETV6 (en 12p13, plus connu sous le nom de TEL, 5 cas décrits), ELN (7q11, 2 cas décrits), FOXP1 (3p14.1, 1 cas décrit) et ZNF521 (18q11.2, plus connu sous son nom d’EVI3, 1 cas décrit).

PAX5-ETV6

Le chromosome dicentrique dic(9;12)(p13;p13) fusionne PAX5 à ETV6. Ce réarrangement, retrouvé dans des LAL-B, aboutit à une protéine de fusion entre PAX5 et ETV6 [17, 18]. ETV6 est un membre de la famille des facteurs de transcription ETS contenant un domaine HLH (hélice boucle hélice) de dimérisation et un domaine ETS de liaison à l’ADN. ETV6 est d’expression ubiquitaire et a un rôle important dans l’angiogenèse vitelline et dans l’hématopoïèse médullaire. Les points de cassure de PAX5-ETV6 sont constants, se situant dans l’intron 4 de PAX5 et dans l’intron 2 d’ETV6 conduisant à une protéine de fusion contenant à la fois le domaine PBD de liaison à l’ADN de PAX5 et les domaines HLH et ETS d’ETV6.

PAX5-ELN

Récemment, notre groupe a isolé une nouvelle translocation t(7;9)(q11;p13) dans 2 cas de LAL-B adultes fusionnant PAX5 au gène de l’élastine (ELN) [19]. Cette translocation isolée, équilibrée et récurrente, fusionne l’exon 7 de PAX5 avec l’exon 2 de ELN conduisant à la juxtaposition du domaine PBD de PAX5 avec la quasi-totalité de ELN. ELN localisé en 7q11.2 code une protéine insoluble de la matrice extracellulaire de 72kDa [20] qui constitue le composant principal des fibres élastiques nécessaires à l’élasticité de la peau, des vaisseaux sanguins, du cœur, des poumons, des intestins, des tendons et des ligaments. PAX5-ELN a un rôle de transdominant négatif sur la fonction de PAX5 sauvage, et interfère en particulier dans la transcription de gènes nécessaires à la différenciation et au contrôle de la prolifération des lymphocytes B précoces [19].

PAX5-FOXP1

L’étude du groupe de J. Downing a identifié 2 nouveaux gènes partenaires de PAX5, FOXP1 (1 cas) et ZNF521 (1 cas) [1]. Ces 2 cas ont pu être identifiés car les translocations étaient déséquilibrées. En effet, les études par CGH permettent uniquement de quantifier la perte ou l’amplification de matériel chromosomique. FOXP1 est un facteur de transcription de la famille forkhead comportant des domaines coiled-coil et un domaine à doigt de zinc central. Son expression est ubiquitaire, étant plus marquée dans les stades terminaux de la différenciation B [21]. Les cellules pro-B dérivant de souris Foxp1-/- ont un blocage de la différenciation B, avec diminution des réarrangements VH-DH-JH et de l’expression des IgM, de Rag1 et de Rag2 [21]. FOXP1 est réarrangé avec le locus IGH dans des translocations t(3;14)(p14;q32) identifiées dans des cas de lymphomes B diffus à grandes cellules ou de type MALT, aboutissant à la surexpression d’une protéine normale [22, 23].

PAX5-ZNF521

La même étude de Downing et al. [1] a identifié un cas de fusion de PAX5 avec ZNF521 (Zinc Finger 521). ZNF521 contient 30 doigts de zinc de type Krüppel, et avait été initialement isolé dans un criblage destiné à identifier des gènes préférentiellement exprimés dans les cellules souches hématopoïétiques CD34+ [24, 25] tandis que les cellules B ne l’expriment pas. ZNF521 inhibe l’effet transcriptionnel d’un gène essentiel à la différenciation lymphoïde B précoce, EBF (early B-cell factor) [24]. Le gène ZNF521 est un site d’intégration rétrovirale fréquent dans des modèles de lymphomes B [26].

Mutations ponctuelles de PAX5

Des mutations de PAX5 ont été retrouvées dans l’étude de Mullighan [1] chez 14 patients (7 %) et sont localisées soit dans le domaine de liaison à l’ADN, soit dans l’homéodomaine, soit dans le domaine de transactivation.

Délétions et amplifications partielles de PAX5

La haute résolution de l’analyse génomique de Downing et al. démontre que la cible principale des délétions est PAX5. En effet, des délétions partielles de PAX5 sont retrouvées dans 32 cas, aboutissant soit à l’expression d’une protéine incomplète dans 23 cas (hypomorphes), soit à une absence d’expression du fait de la délétion des promoteurs ou de la région polyA dans 9 cas. Dans ces derniers cas, ces délétions peuvent être dues à une translocation déséquilibrée (4 cas, voir plus haut). Un cas d’amplification partielle est retrouvé.

Délétions totales de PAX5

Dans l’étude de Mullighan [1], l’altération du nombre de copies de PAX5 est retrouvée dans 52 LAL-B de l’enfant sur 192 (27 %). Les délétions complètes d’un allèle de PAX5 sans mutation de l’autre allèle sont retrouvées dans 21 cas (11 %). Ces altérations ont pour conséquence une haploinsuffisance de PAX5, dont la conséquence pathologique est difficile à déterminer du fait que les souris hétérozygotes pour la délétion de PAX5 sont apparemment normales [8]. L’effet de cette délétion pourrait être lié dans ces cas à la délétion combinée d’autres gènes, en particulier CDKN2A et CDKN2B [27-29].

Conclusion

Le travail de Mullighan souligne l’importance des mutations secondaires dans l’établissement des leucémies, à l’instar de NPM1 ou FLT3 dans les LAM et de Notch1 dans les LAL-T. Il reste à déterminer la valeur pronostique des mutations de PAX5 dans les LAL-B de l’enfant et l’incidence de ces mutations dans une cohorte de patients adultes. Ce travail souligne également l’importance d’étudier les produits des translocations retrouvées de manière récurrente dans les leucémies, même quand elles peuvent être rares. Enfin, ce travail rappelle également la forte proportion de facteurs de transcription essentiels à la différenciation mutés dans les processus leucémiques.

Références

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