ARTICLE
Auteur(s) : Société Française d’Hématologie
Incidence
La leucémie lymphoïde chronique (LLC) est la plus fréquente des
leucémies de l’adulte ; son incidence annuelle est estimée à
3/100 000 habitants en Europe occidentale ; elle augmente avec
l’âge. L’âge moyen au diagnostic est de 65 ans, un tiers des
patients ayant moins de 55 ans.
Diagnostic
Il repose sur les critères suivants :
- – lymphocytose ≥ 4 x 109/L, avec prédominance
de petits lymphocytes mûrs sur le frottis sanguin ;
- – immunophénotype (tableau 1
) :
L’évaluation des critères immunophénotypiques selon
Matutes permet d’établir un score. Celui-ci doit, dans les cas
typiques, être de 4 à 5. En dessous, le diagnostic doit être
réévalué ou mis en doute (notamment en faveur d’autres formes de
proliférations lymphoïdes). De même, l’expression du CD10 remet en
question le diagnostic (formes leucémiques de lymphome
folliculaire).
Ces critères rendent inutiles au diagnostic la pratique d’un
examen de la moelle osseuse ou l’examen anatomopathologique d’un
ganglion, sauf cas particuliers.
Tableau 1 Score de Matutes
|
Cotation
|
1
|
0
|
|
CD5/CD20
|
+
|
-
|
|
CD23
|
+
|
-
|
|
Expression SIg monotypique
|
Faible
|
Forte
|
|
FMC7
|
-
|
+
|
|
Expression de CD79b
|
Faible
|
Forte
|
Explorations initiales légitimes dans tous les cas
- – Interrogatoire recherchant d’éventuels cas
familiaux connus. Il n’y a pas lieu de proposer un dépistage chez
les membres de la famille en l’absence d’un signe d’appel clinique
précis ou d’une enquête prospective à visée épidémiologique
spécifique.
- – Examen clinique complet précisant la présence, le
nombre et la taille approximative des adénopathies superficielles,
le caractère palpable de la rate et le débord en centimètres de son
bord antérieur par rapport au rebord costal gauche, et l’existence
d’une hypertrophie amygdalienne. La présence de symptômes généraux,
rares dans cette maladie, doit faire rechercher des complications
(infections, syndrome de Richter, autre cancer).
- – Électrophorèse des protéines sériques.
- – Test de Coombs direct.
- – Hémogramme avec numération des réticulocytes.
- – Haptoglobinémie.
- – Radiographie pulmonaire, échographie abdominale ou
scanner thoraco-abdominal, notamment s’il existe des adénopathies
superficielles. L’intérêt de ces examens d’imagerie est moins clair
chez des patients totalement asymptomatiques.
Évalution pronostique
Elle repose sur des critères cliniques, biologiques et
thérapeutiques.
- – La classification de Binet reste actuellement
pertinente dans tous les cas (tableau
2).
- – Les critères biologiques sont ceux du référentiel
RuBIH. Un nombre significatif de facteurs pronostiques sont en
cours d’évaluation. À l’exception notable de la translocation 17p
en rapport avec une anomalie de la p53 (5 % des cas au
diagnostic), ceux-ci ne sont pas à ce jour validés pour leur
utilisation clinique.
Tableau 2 Classification de Binet
|
STADE
|
Proportion au diagnostic
|
- Aires lymphoïdes
- palpables
|
- Hémoglobine > 100 g/L et
- plaquettes > 100.109/L
|
Survie médiane
|
|
A
|
60 %
|
< 3
|
Oui
|
12 ans
|
|
B
|
30 %
|
≥ 3
|
Oui
|
6 ans
|
|
C
|
10 %
|
Indifférent
|
Non
|
4 ans
|
Orientation thérapeutique
En dehors d’une complication (infection, hémolyse auto-immune), il
n’y a pas d’urgence thérapeutique dans cette maladie.
Patients asymptomatiques
Il s’agit des stades A, et pour certains, des stades B peu tumoraux
et non évolutifs.
Une surveillance avec contrôle de l’examen clinique et de
l’hémogramme tous les 3 à 6 mois est cohérente (grade C). Un
temps de doublement < 12 mois annonce généralement une
évolution vers un stade avancé (grade B).
Patients avec maladie active (stades B [voir ci-dessus] et
C)
Choix d’un objectif stratégique
L’inclusion dans un protocole d’étude prospectif doit être
prioritaire lorsque c’est possible. En cas d’impossibilité
(critères d’exclusion du protocole, non consentement du patient,
absence de protocole ou protocole non opérationnel), le traitement
doit, si possible, s’inspirer des orientations suivantes (tableau 3 ) :
- – le standard actuel est fondé sur un analogue de
purines (fludarabine) (recommandation de grade A) ;
- – l’association aux cyclophosphamides augmente le taux
et la durée des réponses en comparaison avec la fludarabine seule,
mais au prix d’une toxicité hématologique plus importante et sans
que ce bénéfice apparent ne se traduise par une différence de
survie à long terme (grade A) ;
- – d’autres traitements tels que l’association mini-CHOP
restent d’intérêt, notamment en cas de contre-indication (ex :
hémolyse auto-immune) ou de mauvaise tolérance de la fludarabine
(grade A) ;
- – le chloraminophène garde un intérêt chez les patients
d’âge avancé ou trop fragiles, ne pouvant être exposés à une
déplétion T importante et durable (grade A) ;
- – la place des anticorps monoclonaux reste à
déterminer.
L’alemtuzumab dispose d’une AMM en monothérapie pour des
patients antérieurement traités. Il est actif surtout sur
l’expression sanguine médullaire et splénique de la maladie, moins
sur les localisations ganglionnaires si elles sont volumineuses
(grade B). Il reste efficace en cas de mutation 17p (grade C), mais
doit alors être intégré au sein d’une stratégie de traitement
adaptée, incluant une intensification chez les sujets jeunes.
Le rituximab est peu actif en monothérapie (grade C).
L’association à la fludarabine et aux cyclophosphamides donne un
taux de réponses important (grade B). Cependant, on ne dispose pas
à ce jour d’études contrôlées démontrant l’avantage de cette
association en termes d’efficacité et de tolérance, notamment sur
le moyen et le long terme.
Ces anticorps monoclonaux pourraient aussi trouver une place
restant à définir au sein d’essais contrôlés, comme traitement
complémentaire après une réponse initiale ;
- – les procédures d’intensification (autogreffe,
allogreffe) ont montré leur efficacité chez des patients
multitraités ou réfractaires (grade B). Des essais sont en cours
pour préciser leurs indications optimales en première ligne.
Tableau 3 Critères sur lesquels se sont fondés les
niveaux de preuve des recommandations
|
(A) Levels of evidence
|
|
Level Type of evidence
|
|
Ia Evidence obtained from meta-analysis of randomized controlled
trials.
|
|
Ib Evidence obtained from at least one randomized controlled
trial.
|
|
IIa Evidence obtained from at least one well designed controlled
study without randomization.
|
|
IIb Evidence obtained from at least one other type of well designed
quasi-experimental study.
|
|
III Evidence obtained from well-designed non-experimental
descriptive studies, such as comparative studies, correlation
studies and case–control studies.
|
|
IV Evidence obtained from expert committee reports or opinions
and/or clinical experiences of respected authorities.
|
|
(B) Grades of recommendation Grade Evidence level
Recommendation
|
|
A Ia, Ib Required at least one randomized controlled trial as part
of the body of literature of overall good quality and consistency
addressing specific recommendation
|
|
B IIa, IIb, III Required availability of well-conducted clinical
studies but no randomized clinical trials on the topic of
recommendation.
|
|
C IV Required evidence obtained from expert committee reports or
opinions and/or clinical experiences of respects authorities.
|
|
Indicates absence of directly applicable clinical studies of good
quality.
|
Commentaires
Hormis la greffe allogénique de cellules souches hématopoïétiques,
aucun traitement n’est potentiellement curateur. La maladie évolue
habituellement en phases successives requérant plusieurs lignes de
traitement.
En première ligne, en fonction de l’âge et de l’état du patient,
la stratégie vise à privilégier la qualité de vie chez les patients
âgés, et à rechercher la meilleure réponse possible chez les sujets
jeunes : la qualité de la réponse détermine sa durée, mais le
bénéfice à long terme de cet effet n’est pas démontré (niveau
d’évidence A). De ces principes découle le choix du traitement de
première ligne :
- – privilégier la fludarabine ou ses associations chez
les sujets jeunes, et des procédures d’intensification en cas de
réponse médiocre ou de courte durée, ou de facteur(s)
pronostique(s) très défavorable(s) (niveau d’évidence
A) ;
- – privilégier un traitement oral ambulatoire
(chlorambucil ou fludarabine) chez les sujets plus âgés (niveau
d’évidence A).
Lors des phases ultérieures :
- – un traitement précédemment actif peut être proposé à
nouveau en cas de reprise évolutive tardive (>
12 mois) ;
- – en cas d’échec primaire ou de reprise évolutive
précoce, le choix dépend de plusieurs facteurs : l’âge du
patient, l’existence de critères pronostiques défavorables
(notamment biologiques), la nature du ou des traitements
précédents. Ici encore, il y a lieu de favoriser l’inclusion au
sein d’un protocole d’investigation clinique. Si cette démarche
n’est pas possible, le choix du traitement doit être établi en
tenant compte du rapport bénéfice-risque escompté selon chaque
situation. Aux sujets « jeunes », il est raisonnable de
proposer une association polychimiothérapique suivie éventuellement
d’intensification. Pour les sujets « âgés » ou fragiles,
les traitements privilégiant le confort de vie (traitement oral,
ambulatoire, peu myélotoxique) doivent être préférés.
Prévention et traitement des complications
- – Cytopénies auto-immunes (anémies hémolytiques,
auto-immunes, érythroblastopénies) : corticothérapie 1 mg/kg/j
ou autres immunosuppresseurs (cyclophosphamide, ciclosporine). La
prudence veut que l’on s’abstienne d’utiliser la fludarabine dans
ces cas (recommandation de grade C).
- – Complications infectieuses bactériennres sévères et
récidivantes (notamment broncho-pulmonaires) associées
à l’hypogammaglobulinémie : immunoglobulines IV toutes 3 ou
4 semaines, destinées à assurer un taux résiduel de 5 g/L
(grade A).
- – Déficit cellulaire T (notamment pendant et après
traitement par analogues puriniques, alemtuzumab) :
- – prévention des infections opportunistes par
Bactrim® ou Pentacarinat®,
Zovirax® ou Zélitrex® jusqu’à récupération
des CD4 > 200/mm3 » (grade C) ;
- – irradiation systématique des produits sanguins est
recommandée en raison du risque de réaction allogénique létale
postransfusionnelle (grade C).
- – Le traitement du syndrome de Richter est celui des
lymphomes non hodgkiniens de haut grade (grade C).
Surveillance
Les patients non traités ou dont le traitement est terminé sont
surveillés par un examen clinique et un hémogramme selon une
périodicité tenant compte des comorbidités, tous les trois à six
mois. Sauf signes d’appel, il n’y a pas lieu de répéter les
explorations d’imagerie.
Les associations incluant un anticorps monoclonal justifient une
hospitalisation courte.
Le suivi des patients ayant reçu des traitements intensifs peut
faire appel à des techniques d’étude de la maladie résiduelle
(cytométrie 4 couleurs, tomodensitométrie) selon une périodicité
fonction de chaque cas.
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