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Thrombocytémie essentielle


Hématologie. Volume 13, Number 5, 338-40, septembre-octobre 2007, Spécial Référentiels

DOI : 10.1684/hma.2007.0177


Author(s) : Société Française d’Hématologie.

ARTICLE

Auteur(s) : Société Française d’Hématologie

Incidence

La thrombocytémie essentielle (TE) est un syndrome myéloprolifératif (SMP) dont l’incidence est estimée à 1,5 nouveau cas pour 100 000 habitants/an. Le nombre de patients atteints serait d’environ 400/million d’habitants [1].

Bilan initial

En l’absence de critères « pathognomoniques » de cette affection, le diagnostic de TE s’appuie sur un ensemble de tests dont l’ordre et le choix dépendent du contexte clinique et de la complexité du diagnostic. Il faut aussi noter que le diagnostic peut se poser en urgence en cas de manifestations cliniques hémorragiques ou thrombotiques majeures.

Le bilan initial suit 4 objectifs principaux.

  • Éliminer une hyperplaquettose secondaire : le diagnostic de TE ne se pose qu’après avoir éliminé les thrombocytoses secondaires, observées en particulier en cas de syndrome inflammatoire ou de carence en fer, d’asplénie, ou d’association à une tumeur maligne. Le bilan initial comporte donc d’une part la répétition des hémogrammes afin d’objectiver la persistance de l’hyperplaquettose, et d’autre part les examens visant à éliminer ces étiologies responsables d’hyperplaquettose secondaire ; ces situations peuvent toutefois être associées à d’authentiques TE compliquant d’autant le diagnostic.
  • Éliminer une dysmyélopoïèse : peuvent être ainsi éventuellement demandés selon les premières données de l’examen cytologique du sang périphérique, un myélogramme avec caryotype et une étude cyto-immuno-chimique du myélogramme.
  • Apporter des arguments en faveur du diagnostic de syndrome myéloprolifératif. Un grand nombre de tests ou d’examens sont positifs dans la totalité ou une partie seulement des syndromes myéloprolifératifs : présence d’une spénomégalie attestée parfois seulement par l’échographie abdominale ; anomalies caractéristiques de la biopsie médullaire ; recherche de la mutation V 617 F sur la tyrosine JAK2 ; culture de progéniteurs érythrocytaires ou mégacaryocytaires ; dosage de facteurs de croissance comme l’érythropoïétine ou la thrombopoïétine ; dosage de marqueurs comme l’ARN messager de PRV-1 dans les polynucléaires neutrophiles ; étude structurale et fonctionnelle plaquettaire comme la présence d’anomalies de certaines glycoprotéines plaquettaires ou des agrégations plaquettaires.
  • Tenter de cerner un syndrome myéloprolifératif spécifique : la thrombocytémie essentielle. Ceci revient a éliminer tout d’abord formellement une leucémie myéloïde chronique par l’étude du caryotype et/ou la recherche du transcript BCR-Abelson. Puis, selon le contexte clinique et biologique, éliminer une myélofibrose primitive : biopsie médullaire, mesure des CD34 circulantes, score des LDH ou éliminer une maladie de Vaquez. Ceci requiert dans certains cas la mesure isotopique du volume globulaire.

Les investigations biologiques recommandées et leur ordre de mise en œuvre sont celles du référentiel RuBIH.

Estimation du risque vasculaire

Les complications thrombotiques de la TE sont plus fréquentes en cas de facteurs de risque vasculaire artériel associés [2] et à un degré moindre, de façon plus controversée, en cas de facteurs de thrombophilie veineuse associés [3]. Un risque vasculaire artériel accru sera recherché par l’étude du métabolisme glucidique, lipidique, par la recherche d’une HTA, d’un surpoids, et d’une consommation de tabac.

La recherche d’un risque de thrombose veineuse augmenté s’appuiera sur la pratique d’un bilan de thrombophilie. Recommandé s’il existe des antécédents personnels de thrombose veineuse, ce bilan est aussi souhaitable s’il existe des antécédents familiaux. Il comportera le dosage des inhibiteurs de la coagulation, la recherche des mutations G 1691 A sur le gène du facteur V, G 20210 A sur le gène du facteur II (dites mutations V Leiden ou II Leiden), C 677T sur le gène de l’enzyme méthylènetétrahydrofolate réductase, dosage de l’homocystéinémie, recherche d’anticorps anticardiolipines.

Un certain nombre de tests biologiques prédictifs d’un risque élevé de thrombose ont été proposés : pousse spontanée des progéniteurs érythrocytaires ou pousse spontanée des progéniteurs mégacaryocytaires, taux bas d’érythropoïétine, augmentation de l’expression de l’ARN messager de PRV-1, présence de la mutation JAK2, clonalité de l’hématopoïèse. Certains proposent une recherche d’agrégation plaquettaire spontanée dont le résultat positif peut suggérer la mise à un traitement antiagrégant en urgence.

Stratégie thérapeutique

En accord avec une publication récente de la Société Italienne d’Hématologie [4], la stratégie thérapeutique fait intervenir les mesures suivantes.
  • La mise en route d’un traitement cytoréducteur visant à normaliser le chiffre plaquettaire qui s’appuie sur les résultats suivants :
    • une étude cas/témoins qui a démontré que le risque de thrombose est augmenté chez les patients de plus de 60 ans et/ou ayant des antécédents de thrombose [2] (niveau B) ;
    • une étude rétrospective indiquant qu’un chiffre plaquettaire supérieur à 1 500 g/L augmentait le risque d’hémorragie [4] (niveau B). Ces patients définissent un groupe de fort risque vasculaire [5] ;
    • une étude prospective contrôlée, qui a ensuite montré que ces patients bénéficiaient d’un traitement cytoréducteur par hydroxyurée diminuant de façon statistiquement significative la fréquence des thromboses [6] (niveau A) ;
    • enfin, une étude récente prospective contrôlée qui vient de montrer que l’hydroxyurée est supérieure à l’anagrélide pour diminuer la fréquence des thromboses artérielles dans le groupe des patients à haut risque vasculaire [7] (niveau A).

L’hydroxyurée reste le traitement cytoréducteur recommandé en 1re ligne ; les autres traitements disponibles : anagrélide, interféron alpha sont proposés en 2e ligne [7].

L’utilisation d’un traitement cytoréducteur chez les patients ne présentant aucun des critères de fort risque vasculaire clinique, mais des facteurs de risque vasculaire biologiques est encore discutée.

Chez les patients ne présentant aucun des critères de fort risque vasculaire ni aucun critère biologique pouvant suggérer une majoration du risque vasculaire, l’abstention de traitement cytoréducteur est une attitude souvent adoptée pour l’instant en raison des incertitudes concernant les effets secondaires d’une utilisation à très long terme des médicaments disponibles actuellement.

  • La correction des facteurs de risque biologique associés, l’éradication des facteurs socio-culturels favorisant les thromboses :
    • les traitements spécifiques sont utilisés en cas de diabète, de dyslipidémie, d’HTA ; l’arrêt du tabac est vivement conseillé, les œstroprogestatifs et certains traitements hormonaux substitutifs de la ménopause sont contre-indiqués ;
    • un traitement anticoagulant préventif est parfois envisagé en cas de situation à risque de thrombose (alitement prolongé, voyage de longue durée, chirurgie, grossesse, etc.), d’autant plus que des anomalies de thrombophilie sont associées.
  • La prescription d’un traitement antiagrégant plaquettaire ayant recours le plus souvent à l’aspirine à faibles doses est souvent envisagée, d’autant plus qu’il existe des signes d’activation plaquettaire ou des antécédents de thrombose artérielle. Elle est également recommandée par analogie avec l’effet préventif sur les thromboses artérielles démontré dans la polyglobulie de Vaquez [8] (niveau A).

La surveillance thérapeutique

Elle repose sur la pratique régulière de l’examen clinique et de bilans biologiques.

Elle a plusieurs buts :

  • s’assurer de l’efficacité des traitements éventuellement institués :
    • traitement cytoréducteur par la pratique régulière des hémogrammes,
    • traitements spécifiques d’anomalies biologiques par la vérification de leur correction ;
  • s’assurer donc de l’absence de résistance à ces traitements et de l’absence d’effets secondaires qui obligeraient à un relais thérapeutique vers les thérapeutiques de 2e ligne : anagrélide, interféron, pipobroman par exemple, en ce qui concerne les traitements cytoréducteurs, clopidogrel par exemple en ce qui concerne le traitement antiagrégant plaquettaire ;
  • dépister et tenter de prédire la survenue d’événements cliniques ou d’anomalies biologiques qui imposeraient des thérapeutiques ciblées, en particulier par majoration du risque vasculaire ;
  • préciser et tenter de prédire l’évolution de l’affection qui peut, au cours du temps, évoluer vers un autre syndrome myéloprolifératif, en particulier une myélofibrose ou se transformer en leucémie aiguë. Hémogrammes et analyses du frottis sanguin seront ainsi pratiqués régulièrement et pourront guider le choix vers d’autres examens plus spécialisés.

Références

1 Ruggeri M, Tosetto A, Frezzato M, Rodeghiero F. The rate of progression to polycythemia vera or essential thrombocythemia in patients with erythrocytosis or thrombocytosis. Ann Intern Med 2003 ; 139 : 470-5.

2 Cortelazzo S, Viero P, Finazzi G, D’Emilio A, Rodeghiero F, Barbui T. Incidence and risk factors for thrombotic complications in a historical cohort of 100 patients with essential thrombocythemia. J Clin Oncol 1990 ; 8 : 556-62.

3 Ruggeri M, Gisslinger H, Tosetto A, et al. Factor V Leiden mutation carriership and venous thromboembolism in polycythemia vera and essential thrombocythemia. Am J Hematol 2002 ; 71 : 1-6.

4 Barbui T, Barosi G, Grossi A, et al. Practice guidelines for the therapy of essential thrombocythemia. A statement from the Italian Society of Hematology, the Italian Society of Experimental Hematology and the Italian Group for Bone Marrow Transplantation. Haematologica 2004 ; 89 : 215-32.

5 Tefferi A, Barbui T. Brc/abl-negative, classic myeloproliferative disorders: diagnosis and treatment. Mayo Clin Proc 2005 ; 80 : 1220-32 ; (Review).

6 Cortelazzo S, Finazzi G, Ruggeri M, et al. Hydroxyurea in the treatment of patients with essential thrombocythemia at hight risk of thrombosis: a prospective randomised trial. N Engl J Med 1995 ; 332 : 1132-6.

7 Harrison CN, Campbell PJ, Buck G, et al. Hydroxyurea compared with anagrelide in high-risk essential thrombocythemia. N Engl J Med 2005 ; 353 : 33-45.

8 Landolfi R, Marchioli R, Kutti J, et al. European Collaboration on Low-Dose Aspirin in Polycythemia Vera Investigators. Efficacy and safety of low-dose aspirin in polycythemia vera. N Engl J Med 2004 ; 350 : 114-24.


 

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